«Thelma», une jeune fille est ses démons

Avec cette admirable et glaçante plongée aux frontières de la folie, Joachim Trier se révèle comme étant peut-être le plus digne héritier d’Alfred Hitchcock.

Il ne s’agit pas d’une règle intangible, mais tout de même… Bien souvent, on peut anticiper dès les toutes premières images d’un film la qualité de l’œuvre qui s’annonce. Dans le cas de Thelma, l’incipit se fait en deux temps.

D’abord, une scène d’une puissance visuelle et émotionnelle impressionnante, séquence peut-être onirique se terminant sur une image-choc, très troublante. Cette ouverture annonce un réalisateur totalement maître de ses moyens et capable de présenter une situation d’une très grande force.

C’est évidemment une qualité, cela peut-être aussi un terrible défaut lorsque, comme si souvent, un cinéaste doué use et abuse de son savoir-faire pour manipuler personnages et spectateurs.

Mais voici le plan suivant, au moins aussi virtuose mais complètement différent. Un plan très large et plongeant sur une place publique où, vues de loin, de très nombreuses personnes vont et viennent, vaquant à leurs occupations.

Une fille extraordinaire

Le monde est là, le mouvement du monde, au sein duquel un très lent zoom avant finira par s’approcher de cette jeune femme qui donne son nom au film.

Adoptant une position complètement différente de celle de la première séquence, Joachim Trier utilise un filmage très doux, «naturel», tout en rendant perceptible sa propre présence, son geste de réalisateur explicitant son point de vue.

Et, troisième moment, cela continue: on retrouve cette jeune fille qui marche dans la rue, il ne se passe rien de spécial. On va comprendre au fil des plans qu’elle est étudiante, qu’elle vient de province, qu’elle vit seule, que ses parents restés chez eux s’inquiètent pour elle. Rien de special, mais elle est extraordinaire.

On ne saurait dire en quoi, dans quelle mesure cela tient au physique de l’actrice, à son jeu, à la manière de la filmer: rien de spectaculaire, même pas de signes un peu secrets. C’est ailleurs, et c’est une évidence.

À ce moment-là –à peine cinq minutes après le début de la projection–, nul doute possible: on est à la fois devant une heureuse retrouvaille et devant la promesse d’un film de très haute volée.

La retrouvaille concerne le jeune cinéaste norvégien Joachim Trier, découvert avec enthousiasme grâce à ses deux premiers films, Reprise et Oslo, 31 août –il s’était un peu perdu ensuite avec le moins convaincant Back Home, tourné aux États-Unis.

Un thriller fantastique

Thelma est ce qu’on appelle un thriller fantastique. «Fantastique» désigne l’irruption d’événement surnaturels, autour du parcours pourtant a priori banal de cette étudiante, qui rencontre une amie, découvre de nouveaux plaisirs, s’affronte aux règles de son éducation et au cadre de son enfance.

«Thriller» désigne la tension que suscitent les situations étranges, dangereuses, inexplicables qui surgissent et s’enchaînent. Le thrill, le frisson d’inquiétude, parfois de terreur, touche les personnages, tous les personnages, et par là aussi les spectateurs

La grande finesse du scénario et de la mise en scène est en effet d’inclure, dans des positions différentes, tous les protagonistes, sans mettre personne en situation de surplomb, disposant d’un pouvoir supérieur ou d’une explication générale.

Et c’est du coup le spectateur aussi qui se trouve impliqué dans ce trouble à multiples entrées.

Plan après plan, séquence après séquence, s’impose l’idée qu’on est peut-être en face du premier véritable digne héritier d’Hitchcock, celui qui –à la différence de De Palma par exemple– n’a pas besoin de gadgets gore et d’hectolitres de sang pour atteindre des sommets de suspens, ni ouvrir sur les abîmes de l’âme.

Le fantastique est déjà, partout: dans la nature et dans l’architecture, dans les esprits et dans les pulsions.

Ce parallèle est renforcé par la rigueur impeccable, d’une froideur hantée, des images les plus triviales (une chambre d’adolescente, une soirée d’étudiants, un repas familial) ou les plus «innocentes» (les vastes paysages naturels de forêt, de lac et de neige magnifiés par le format Scope), la violence factuelle des scènes en milieu médical, et le réalisme ouvragé des moments d’hallucination.

Au cœur de cet agencement aussi précis que palpitant, le travail à l’unisson du réalisateur et de sa jeune actrice ne cesse de porter le film vers plus d’exigence, plus d’épure et plus de complexité.

Kaya Wilkins

Trouble mental, pouvoirs paranormaux, stress du changement d’âge et de milieu, poids du conformisme religieux et social, magie sont des éléments toujours incomplets d’une introuvable explication générale de ce qui advient.

Comme dans la vie, non?

Finalement, le thriller fantastique Thelma était un film sérieusement –même si aussi joyeusement et magiquement et sombrement– réaliste.

Thelma

de Joachim Trier,

avec Eili Harboe, Kaya Wilkins, Henrik Rafaelsen, Ellen Dorrit Petersen.

Durée: 1h56.

Sortie le 22 novembre 2017

Séances

 C’est évidemment une qualité, cela peut-être aussi un terrible défaut lorsque, comme si souvent, un cinéaste doué use et abuse de son savoir-faire pour manipuler personnages et spectateurs.Mais voici le plan suivant, au moins aussi virtuose mais complètement différent. Un plan très large et plongeant sur une place publique où, vues de loin, de très nombreuses personnes vont et viennent, vaquant à leurs occupations.

Une fille extraordinaire

Le monde est là, le mouvement du monde, au sein duquel un très lent zoom avant finira par s’approcher de cette jeune femme qui donne son nom au film.

Adoptant une position complètement différente de celle de la première séquence, Joachim Trier utilise un filmage très doux, «naturel», tout en rendant perceptible sa propre présence, son geste de réalisateur explicitant son point de vue.

Et, troisième moment, cela continue: on retrouve cette jeune fille qui marche dans la rue, il ne se passe rien de spécial. On va comprendre au fil des plans qu’elle est étudiante, qu’elle vient de province, qu’elle vit seule, que ses parents restés chez eux s’inquiètent pour elle. Rien de special, mais elle est extraordinaire.

On ne saurait dire en quoi, dans quelle mesure cela tient au physique de l’actrice, à son jeu, à la manière de la filmer: rien de spectaculaire, même pas de signes un peu secrets. C’est ailleurs, et c’est une évidence.

À ce moment-là –à peine cinq minutes après le début de la projection–, nul doute possible: on est à la fois devant une heureuse retrouvaille et devant la promesse d’un film de très haute volée.

La retrouvaille concerne le jeune cinéaste norvégien Joachim Trier, découvert avec enthousiasme grâce à ses deux premiers films, Reprise et Oslo, 31 août –il s’était un peu perdu ensuite avec le moins convaincant Back Home, tourné aux États-Unis.

Un thriller fantastique

Thelma est ce qu’on appelle un thriller fantastique. «Fantastique» désigne l’irruption d’événement surnaturels, autour du parcours pourtant a priori banal de cette étudiante, qui rencontre une amie, découvre de nouveaux plaisirs, s’affronte aux règles de son éducation et au cadre de son enfance.

«Thriller» désigne la tension que suscitent les situations étranges, dangereuses, inexplicables qui surgissent et s’enchaînent. Le thrill, le frisson d’inquiétude, parfois de terreur, touche les personnages, tous les personnages, et par là aussi les spectateurs. (…)

LIRE LA SUITE

L’élégant cauchemar de l’OVNI «Upstream Colour»

Le deuxième film de Shane Carruth est une série B fantastique qui ne cesse d’inventer des chemins de traverse plus séduisant que tous les ressorts connus de ce genre.

Débarquant sur nos écrans comme sorti de nulle part –en fait, de la galaxie indé états-unienne après traversée de la stratosphère Sundance–, le deuxième long métrage de Shane Carruth ne cesse de dérouter, et finalement de ravir.

 

Les rares spectateurs du singulier film de science-fiction Primer ont eu largement le temps d’oublier son auteur depuis sa sortie en 2006. Hormis leur brio, et l’éloignement maximum de tous les poncifs mainstream, les deux films n’ont pas grand chose à voir.

Si, tout de même : leur réalisateur y tient également un des rôles principaux. Carruth d’ailleurs est ici également le scénariste, le monteur, le compositeur de la musique et le producteur d‘Upstream Colour.

Cela commence comme un film d’horreur mêlé de thriller, avec un type qui prend le contrôle de l’esprit d’une jeune femme en introduisant dans son corps des asticots, et qui en profite pour la dépouiller.

Efficace, le récit de la contamination et de la domination est très vite parasité par d’autres images, qui font intervenir un autre protagoniste qu’on ne sait comment rattacher au premier récit, même si des signes les connectent l’un à l’autre.

Loin d’affaiblir le premier récit, ces bifurcations lui donnent une dynamique que renforce la présence à la fois intense et instable d’Amy Seimetz qui interprète remarquablement Kris, la victime. Des enregistrements sonores au but mystérieux, l’usage de Walden de H.D. Thoreau comme code secret, un élevage porcin loin de tout ou les tréfonds d’une piscine sont certains des principaux composants d’un récit qui ne cesse de se reconfigurer.

Jeff (Shane Carruth) et Kris (Amy Seimetz)

À cette capacité à faire apparaitre des scènes dont on ne sait comment les relier dramatiquement mais qui se rattachent organiquement les unes aux autres, le film ajoute des embardée temporelles – avant, après, dans un temps parallèle – alors que Kris tant bien que mal rétablie rencontre Jeff (Shane Carruth), porteur de mensonges et de fragilité, d’affection et de troubles. Il a à la cheville la même blessure qu’elle. (…)

LIRE LA SUITE

«Sayonara», «Le Christ aveugle»: pas besoin d’attendre Cannes pour s’émerveiller au cinéma

Le film du Japonais Kôji Fukada et celui du Chilien Christopher Murray sont deux très belles propositions qui risquent de passer inaperçues au milieu d’une offre pléthorique et du fait de la proximité du Festival de Cannes, qui mobilise déjà les attentions.

Dans une semaine, le 17 mai, commence le Festival de Cannes. Les dates de sortie à proximité de la plus grande manifestation de cinéma du monde sont une zone sinistrée pour les films qui ne bénéficient pas par ailleurs d’atouts puissants en termes de visibilité. Sortir le 10, le 17 ou le 24 mai, c’est avoir toute les chances de passer inaperçu, si on n‘est ni Pirates des Caraïbes 25, ni un film de la Croisette.

C’est le sort promis à une bonne de vingtaine de films. Parmi eux, au nombre des sorties de ce 10 mai, deux merveilles de cinéma. Deux films qui devraient chacun attirer toute l’attention de quiconque s’intéresse à ce qui apparaît de neuf et de beau sur les grands écrans.

L’un est chilien, l’autre japonais. Ils n’ont rien d’autre en commun que de sortir le même jour, et d’être l’un et l’autre très beau.

Pieds nus sur la terre déshéritée

Le Christ aveugle accompagne un jeune homme qui se sent une vocation christique. Lorsqu’il apprend que son ami d’enfance est gravement blessé, il part à travers le désert de l’altiplano chilien, pieds nus. Il va faire un miracle.

Sur son chemin, il rencontre des paysans, des fous, des enfants, des femmes seules, un ancien taulard devenu diacre d’une église abandonnée de son curé. Il rencontre partout un immense besoin de croire.

Parfois on le bat, parfois on l’idolâtre, parfois il fait l’amour, ou donne un peu de réconfort. Qui est vraiment ce Michael? A-t-il des pouvoirs de guérison? Il a en tout cas une forme de sagesse pratique, et une immense capacité d’attention aux autres. La caméra qui le filme est pareil. (…)

LIRE LA SUITE

 

Les beaux films d’un cinéaste emprisonné

Keywan Karimi est un jeune réalisateur talentueux, et cela devrait suffire pour que ses deux films aujourd’hui accessibles en DVD, «Drum» et «Writing on the City», attirent l’attention. Il est aussi victime de la répression dans son pays, l’Iran.

Ce sont deux films dont l’intérêt et la beauté devraient être les seules et très légitimes raisons d’en parler ici. Ce n’est malheureusement pas le cas.

À ces deux films, extrêmement différents –un documentaire et un conte fantastique– et extrêmement proches –deux réflexions politiques ancrées dans le contemporain de la ville de Téhéran–, se greffent deux problèmes, aussi douloureux que complètement différents eux aussi.

D’où le possible et fort regrettable soupçon que c’est du fait de ces problèmes que ces films méritent attention, alors qu’ils ont toutes les qualités souhaitables pour exister par eux-mêmes.

 

Writing on the City (2013) est un voyage. Un voyage politique dans le temps, d’une révolution à l’autre, sur un singulier tapis volant: les murs de Téhéran.

Le voyage va du soulèvement contre le Shah en 1978 amenant sa chute au début de l’année suivante et dans les mois qui suivent l’appropriation des pleins pouvoirs par l’ayatollah Khomeiny, au mouvement de masse qui a suivi la réélection frauduleuse d’Ahmadinejad à la présidence en juin 2009, et à son écrasement.

Avec sensibilité et un humour retenu, de manière attentive et joueuse, en assemblant images d’archives et attention aux signes du quotidien inscrits au détour des rues, le jeune réalisateur compose une fresque couvrant trente ans de vie publique (dont 8 de guerre).

L’art de la composition comme l’intensité de l’engagement aux côtés des anonymes qui ont fait et subi l’histoire de la République islamique font de Writing on the City un témoignage précieux. Mais le film est aussi, bien au-delà du seul cas iranien, exemplaire des ressources du cinéma pour documenter et comprendre, en faisant s’émouvoir et parfois sourire.

Du côté de Murnau ou Tarkovski

Totalement différent, Drum (2016) s’inscrit pourtant sur le même horizon, urbain et politique. Cauchemar kafkaïen tourné dans un noir et blanc sépulcral, le film accompagne l’errance menacée d’un avocat chargé d’une affaire où rôdent pouvoirs et spectres.

LIRE LA SUITE

 

Sous « La Vallée des étoiles », quelque chose de vivant

Entre histoire et légende, Chevrolet orange et police politique, le désert d’une ile iranienne devient le territoire d’une fable actuelle et vivante.

Il existe, dans une île du Golfe persique, un endroit nommé «la vallée des étoiles». Un endroit si extraordinairement sculpté par les vents et l’érosion qu’il semble superflu d’y ajouter quoique ce soit pour en faire le théâtre d’une aventure fantastique.

Le réalisateur iranien Mani Haghighi ne va pourtant pas se priver d’y introduire de multiples couches de récits, d’allusions, de mystères.

 

Des zones d’ombre

Toi, spectateur, si tu exiges que dans un film tout te soit lisible et explicable, passe ton chemin. Pour un Iranien, le film recèle d’immenses, complexes et très délibérées zones d’ombres. Pour un Occidental…  

Cette histoire se passe dans les années 1960 et elle se passe aujourd’hui. Elle a lieu dans un monde onirique et dans la réalité, dans l’empire du Shah et de sa sinistre police politique et dans la République islamique actuelle.

Elle se passe dans la mémoire du cinéma iranien, dont Haghighi, petit fils d’une des plus grandes figures fondatrices du cinéma moderne dans on pays, Ebrahim Golestan, vient à l’écran évoquer la mémoire, et dont on voit un extrait d’un de ses films les plus connus, La Brique et le miroir (1965). Et elle se passe dans un rêve de cinéma noir américain stylisé. Elle se situe dans un pays policier, magique, religieux, mystique.

Elle mobilise des flics, des mages, des amoureux, des révolutionnaires clandestins, un chasseur de requins, un géologue et un ingénieur du son, un chameau et un bébé. La mémoire et l’oubli, une boite au trésor et les traces de l’explorateur et flibustier anglais William Baffin tué par les Portugais sur cette même ile de Qeshm en 1622. Le film se présente comme «d’après une histoire vraie».

Une mise en scène à la fois amusée et inquiète

Sa vérité est en tout cas dans la beauté intrigante des plans, dans l’étrangeté des croyances et des pratiques, dans l’instabilité des systèmes d’explication. Un micro qui s’enfonce dans les failles sismiques, un appareil photo accroché à un nuage de ballons multicolores pour essayer d’apercevoir la trace d’un possible dragon germanophone, un navire échoué en plein désert au milieu d’un cimetière transformé en pouponnière: on n’en finit pas d’énumérer des composants de ce film, sans craindre de le déflorer. Puisque c’est moins l’accumulation d’ingrédients que la manière sensuelle, à la fois amusée et inquiète qu’a la mise en scène de les agencer qui importe ici.

LIRE LA SUITE

Sous le soleil et dans la nuit du «Parc», avec autant de bonheur

Le deuxième film de Damien Manivel confirme l’étonnant talent du jeune réalisateur pour faire du plus simple dispositif la ressource d’un cinéma d’une grande richesse.

Aux innocents les mains pleines! Il y a une telle évidence, une telle simplicité –de situation, de structure, de paroles, de manière de filmer– dans ce film qu’il semble fait de presque rien. Il l’est, de fait, mais de ce presque rien foisonne une multiplicité de sensations, d’idées, d’associations d’images.

Deux jeunes gens, une fille et un garçon ont leur premier rendez-vous dans un grand parc ensoleillé. Ils se promènent, ont du mal à se parler, jouent, traversent prairies et sous-bois, s’approchent, se taquinent, se caressent enfin.

Ils sont dans le monde (le parc est très fréquenté) et seuls au monde, comme il sied. Et puis le soir. Le garçon qui part. Le texto qui blesse. La nuit.

Il y aura le même chemin reparcouru autrement, un autre homme. C’est fait comme cela, ce deuxième film d’un jeune cinéaste déjà bien plus que prometteur, découvert il y a un an avec Un jeune poète.C’est fait d’un agencement d’associations binaires –un garçon/une fille, le jour/la nuit, l’amour/la solitude, un homme blanc/un homme noir, en avant/en arrière, réaliste/onirique… Mais, toutes ensembles, ces associations forment un bouquet qui n’a, lui, plus rien de binaire.

Deux puissantes forces de déplacement

C’est que deux puissantes forces de déplacement, de vibration, de dérangement les travaillent.

LIRE LA SUITE

«Personal Shopper», la porte entrouverte à tous les mondes

Olivier Assayas et Kristen Stewart conspirent admirablement pour transformer un film de genre en invitation à un voyage au-delà des limites. Ou quand le fantastique devient manifeste et poème, aux confins de l’onirisme romantique, du luxe moderne extravagant et de la technologie contemporaine.

Il est parti. Elle attend. Elle attend un signe, un signe de lui. Des signes, il y en a partout, sur les murs, dans les bruits de la ville, sur le téléphone portable. Mais est-ce ce signe-là? Est-ce lui? Comment le savoir? Et comment le dire aux autres?

Avec les moyens du cinéma fantastique et du polar (maison hantée, manipulation, crime), Olivier Assayas fabrique un questionnement qui, comme il convient, porte à la fois sur la vie de chacun et sur son champ d’action à lui, le cinéma.

Dans un univers rendu abstrait, bien que très factuel, par son excès (excès de fric et saturation du paraître –les robes et les bijoux de luxe, l’irréalisme bien réel et l’immoralité absolue et parfaitement admise de paires de godasses à 2.000 euros), Maureen circule comme elle peut.

Les cercles séparés d’un même monde

Maureen est une intermédiaire, une habitante de ces limbes entre l’au-delà des hyper-riches et le quotidien du commun des mortels, c’est le sens de son activité qui donne son titre au film. «Acheteuse personnelle» de cette Kyra de luxe, elle s’occupe à la place de sa patronne, aristocrate de la ploutocratie globale, des choses matérielles et surtout de cette forme hyper-vulgaire, ce sommet de l’arrogance: l’achat compulsif de l’apparence tarifée qu’on nomme la haute couture.

Le film, et avec lui l’idée du cinéma qu’il met en œuvre, se tient là. Au point d’apparition d’un monde unique mais constitué d’une infinité de cercles cloisonnés, définis. Parmi ces cercles, le «réel» et le «virtuel» sont aussi étanches que «les vivants» et «les morts», ou «les riches» et «les autres». Ou aussi peu étanche. Le langage ne sait pas en rendre compte –et Maureen ne cesse d’hésiter sur le bon mot à utiliser.

Le cinéma se tient là, sur l’instabilité de cet entre-deux, qui est peut-être une barrière, et peut-être un passage. On voit ce qu’on voit, mais qu’est-ce que cela prouve? C’est un film, n’est-ce pas?

On croit ce qu’on croit, mais qui peut affirmer où sont les causes et les effets, si même de tels termes ont un sens. Elle le murmure à un moment, Maureen: la possibilité d’une porte entrebâillée. Ce serait cela, la mise en scène selon Olivier Assayas. Nulle affirmation, aucune architecture stable, rien qui rassure. L’hypothèse d’un passage, la possibilité d’un élan.

Le cinéaste comme passeur

Peut-être le fil souterrain qui relie tant des films de ce cinéaste, que ce soit sous les auspices du du conte initiatique (L’Eau froide), du fantastique assumé et ludique (Demonlover), de la chronique réaliste (L’Heure d’été), ou de l’évocation autobiographique (Après Mai).  Personal Shopper est à cet égard peut-être le plus affirmé, celui qui se cache le moins dans des déguisements de fiction reconnaissables.

Alors, oui, Personal Shopper est un film dérangeant, déstabilisant. Un film qui se remet lui-même en jeu, qui relance les repères des spectateurs.

Événement majeur du dernier Festival de Cannes, où il a reçu un Prix de la mise en scène plus que mérité, Personal Shopper est un film d’inquiétude en des temps qui exigent des certitudes, des repères fixes, fut-ce à coup de gros mensonges, en attendant les gros coups de gourdin qui viennent juste derrière.

Elle roule en scooter ou en Eurostar, obéit à d’inquiétants SMS, joue à la dixième femme de Barbe-bleue, revendique des désirs incertains, mal formulés, glisse du mépris à la fascination, tâte d’autres identités qui sont des leurres, n’est ni pour ni contre que l’ex de son frère est un nouveau copain. Mais elle attend.

Un signe de son frère jumeau mort? Elle le dit comme cela, Maureen. Et puis ensuite elle le dit autrement: la fidélité à un serment.

Ce serment est son seul point fixe à elle, elle qui flotte dans la grande maison où elle voit des fantômes, elle qui circule dans les rues de la ville avec des étoles de soie impondérable aux prix stratosphériques, se perd dans les labyrinthes impondérables de ses désirs, s’enfuit dans le désert exotique et un fantasme improbable de couple 2.0. Rien ne tient, sauf la parole un jour donnée à l’être aimé. Même s’il n’est plus là. Mais au nom de quoi, même cela?

Le film se terminera sur la question, plus ouverte que jamais (et qui donne au film son affiche). Entre-temps, il aura clairement désigné ses seuls véritables héros.

Ce n’est pas cette pauvre Maureen, ballotée par les puissances contraires qui l’habitent et qu’elle sert, y compris quand elle croit les fuir ou les défier –Maureen à qui Kristen Stewart offre mieux que sa beauté et son talent, une fragilité mate, une puissance de trouble abyssal. 

Smartphone et peinture spirite du XIXe siècle.

Les artistes sont les héros secrets

Ce sont les artistes, ici représentés par deux figures exemplaires, une très célèbre, Victor Hugo en discussion avec les fantômes à Jersey, l’autre méconnue, Hilma von Klint inventant l’art abstrait sous l’influence des esprits de l’au-delà.

Présentés avec cette précision documentaire qu’affectionne le cinéaste, ils ne sont pas là comme génies ni comme démiurges, mais comme passeurs – et c’est bien à leur suite qu’Olivier Assayas, dont on se souvient qu’il a dédié un livre au réalisateur spirite Kenneth Anger, se revendique.

Même si beaucoup y prétendent (pas Assayas), il ne s’agit pas non plus de définir les artistes comme mediums au sens où ils parlent avec les êtres de l’au-delà: on n’en sait rien, on ne sait pas si ça existe. Mais ceux qui, simplement, entrouvrent les portes.

Entrebailler les portes, être prêt à accueillir l’inconnu, le différent autrement que dans la confrontation ouverte ou l’assimilation au même. On voit bien combien la question est actuelle, et combien ce n’est pas ce n’est pas ce qui domine dans notre époque. Cela n’est rend que plus poignant le mouvement qui, fantômatiquement, traverse ce film sensuel et mystérieux.

Personal Shopper d’Olivier Assayas, avec Kristen Stewart, Sigrid Bouaziz, Anders Danielsen Lie, Lars Eidinger, Nora Von Waldstätten.

Durée: 1h45. Sortie 14 décembre 2018.

« Elle » et les sortilèges

aL’association parfaite de Paul Verhoeven et d’Isabelle Huppert engendre un film tourbillon autour d’une figure féminine d’une puissance exceptionnelle.

Brutale, l’agression. Irruption, coups, viol, insultes. L’homme masqué a frappé et disparu. Le chat n’a pas moufté.

Elle, sonnée. Meurtrie. Agressée dans sa chair, dans son intimité, dans sa demeure cossue de banlieue chic, dans son habitude de maîtriser les choses et les gens.

Elle, elle ne fera pas ce que la plupart ferait. Ne se plaindra ni ne portera plainte. Agressée peut-être; victime, certainement pas. Mais qui est-elle?

S’ouvrant sur une scène violente, le film fait mine d’en décrire ensuite les protagonistes, les circonstances, les antécédents. Michèle (Isabelle Huppert) est une femme d’affaires qui dirige sans états d’âme une entreprise de jeux vidéo où le porno et la violence sont des ressources profitables.

Elle fut jadis directement mêlée –mais jusqu’où?– à un fait divers sanglant. Elle est aussi, entre autres, l’amante du mari de son associée et l’accueillante voisine d’un jeune couple de bourgeois réac bon teint, surtout assez attirée par le monsieur.

Patronne implacable, femme séductrice et manipulatrice, elle se découvre vulnérable, se sent aussi menacée par le retour dans l’actualité des meurtres atroces commis autrefois par son père, ou par la faiblesse geignarde de son ancien mari, ou par l’esprit d’opposition de son plus brillant informaticien, ou par l’infantilisme de son fils… Sa manière de répondre sera moins le résultat d’une stratégie que la manifestation de la force même qu’elle incarne.

Ailleurs, les situations mises en place feraient une ou plusieurs histoires, peut-être trop. Ici cela fait autre chose: Elle n’est pas un récit, Michèle n’est pas un personnage.

Elle est une plongée en chute libre dans les puissances obscures de la psyché, celles qui guident les comportements collectifs comme les actes individuels, en plus, à côté ou à rebours des règles morales et sociales. (…)

LIRE LA SUITE

 

Elle de Paul Verhoeven. Avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny, Charles Berling, Virginie Efira, Judith Magre. Durée: 2h10. Sortie le 25 mai.

Les séances

« John From », heureux rêve de jeune fille

198311-john-from-un-film-aux-couleurs-de-l-ete-4John From de Joao Nicolau, avec Julia Palha, Clara Riedenstein, Filipe Vargas, Leonor Silveira. Durée: 1h35. Sortie le 25 mai.

Ce serait un film entièrement filmé depuis les émotions d’une jeune fille de 15 ans. Pas un film psychologique sur une adolescente, mais une aventure quotidienne reconfigurée par les émotions et les perceptions de cette Rita qu’on accompagne d’abord avec perplexité, puis une sorte de joie disponible, accueillante.

John From n’est pas réaliséé par une adolescente mais par un cinéaste portugais de 40 ans, Joao Nicolau, déjà repéré pour son premier long métrage, l’inventif et romanesque L’Epée et la rose. Loin des tribulations épiques de ce dernier, mais avec le même sens joueur des situations et des images, il accompagne cette fois de manière semble-t-il réaliste le quotidien de son héroïne, durant cet été de vacances, entre parents et ennuis, copine et ennui, musique et ennui.

Et puis, dans l’ascenseur rouge vif de cet immeuble d’une cité moderne pour classe moyenne, Rita a vu Philippe. Le photographe Philippe est un voisin, il est aussi l’auteur d’une exposition sur les îles du Pacifique au Centre culturel où Rita s’exerce sans entrain sur un orgue.

Alors, d’abord… rien. Il ne se passe rien. Mais le monde a changé. C’est à dire que pour Rita, et donc aussi pour nous, qui regardions avec un plaisir sans enjeu particulier cette chronique estivale, le monde a changé. Elle a flashé, sur lui, qui a le double de son âge et une petite fille ? Sur les images exotiques ? N’importe, il ne s’agit pas d’expliquer, il s’agit d’embarquer.

Dans un mouvement de cinéma très gracieux et très sûr, Joao Nicolau déplace progressivement le dosage de réalisme et de fantastique au profit du second, le monde se met à ressembler de plus en plus à des toiles orientalistes du Douanier Rousseau, des brouillards mystérieux se faufilent sur les parkings, les sentiments absolus de la jeune fille colorent le ciel et les bâtiments.

masque

John From, dont le titre renvoie au Culte du cargo, croyance d’origine mélanésienne, est bien une opération de magie, un geste de croyance. Moins la croyance du personnage dans son idylle avec le charmant voisin  qui a plus de deux fois son âge que celle du réalisateur dans la capacité du cinéma à accompagner ce désir, à lui donner forme, couleur, rythme et musique.

Joao Nicolau retrouve ainsi cette euphorie très particulière, qui fut celle de toutes les grandes aventures modernes du cinéma, celle où le pur bonheur de filmer faisait surgir des plans enchantés, chez Jacques Demy ou chez Jacques Rozier par exemple.

Comme un envol d’aras vert fluo dans un quartier paisible d’une capitale européenne, comme la chanson des pas d’une jeune fille dans une rue inondée de soleil, comme la valeur inestimable du contenu d’un message échangé en cachette avec sa meilleure amie, John From dit le plus légèrement du monde quelques une des choses les plus graves au monde. Obregado.