«Une cohérence nécessaire entre les conditions de vie des personnages et le budget du film»: Kelly Reichardt Reichardt raconte comment a été conçu «The Mastermind»

Mercredi 4 février sort en salles l’un des plus beaux films découverts au dernier Festival de Cannes. Le neuvième long métrage de Kelly Reichardt raconte les tribulation d’un homme, joué par Josh O’Connor, qui s’improvise voleur de tableaux dans l’Amérique du début des années 1970. The Mastermind confirme non seulement la place éminente de sa réalisatrice dans le cinéma contemporain, mais la singularité et l’inventivité de sa pratique de la mise en scène. Revenant sur la manière dont s’est fait son film, l’autrice de Certaines femmes et de First Cow explicite à la fois ses partis pris et les conditions concrètes dans lesquelles elle travaille, insistant sur la place du collectif et un aspect artisanal revendiqué, où résonnent les échos d’autres formes artistiques – littérature, musique, arts visuels, photo. À propos de cette reprise décalée du film de genre (film de braquage et road movie) se précise du même mouvement le caractère exigeant d’une idée de la mise en scène, y compris dans ses dimensions politiques, et une forme de souplesse adaptative qui est aussi une éthique de la pratique du cinéma.

«D’où vient le désir de réaliser The Mastermind?

Depuis mes études à l’école d’art, je collectionne des articles sur les vols de tableaux, le trafic d’œuvres d’art, surtout lorsque cela se passe à l’échelle locale, dans des petites villes. Et on venait aussi de reparler, parce que c’était le cinquantième anniversaire de l’événement, d’une affaire où quatre adolescentes étaient allées au Musée de Worcester, dans le Massachusetts, et avaient été prises dans le vol de tableaux de maîtres (un Picasso, un Gauguin, un Rembrandt), menacées par des armes à feu – un garde avait été tué. La situation se retrouve en grande partie dans le film. C’est ce télescopage entre une situation dramatique typique d’un polar, l’aspect quotidien, et la présence d’œuvres d’art qui m’a donné envie de faire le film. Il est situé à la même période que le fait divers en question, le début des années 1970, mais ce n’est pas une reconstitution. À partir de cette base j’ai beaucoup fait évoluer le récit, aussi en fonction des possibilités de tournage, mais en gardant cette situation concrète où une voiture pouvait se garer juste devant la porte d’un musée – cela n’existe plus aujourd’hui – et même une autre voiture, conduite par des étudiantes, se garer en bloquant celle des voleurs. Et l’action se passe dans une petite ville du Massachusetts.

Vous aviez envie à nouveau de jouer avec les genres cinématographiques ?

Tout à fait, j’avais envie de partir du cadre d’un film de braquage, mais pour l’emmener ailleurs, un peu comme ce que j’ai fait avec le western dans La Dernière Piste. L’idée était que le protagoniste aurait un plan imparfait, dont il atteindrait les limites, et qu’il serait ensuite contraint d’improviser. Et à ce moment, on se retrouve dans un autre genre cinématographique, le road movie. Que là aussi j’allais faire dérailler. C’était la première fois depuis longtemps que j’écrivais seule le scénario[1], ce qui m’a beaucoup plu, m’a permis d’explorer d’autres hypothèses.

Diriez-vous que dans une certaine mesure le film fait écho à votre premier long métrage, River of Grass, qui était aussi un film noir et de tentative de fuite mais très décalé par rapport aux codes de ces genres?

Oui, le rapprochement est juste. Je n’y ai jamais pensé en écrivant ni en tournant le film, mais au montage, en regardant la scène avec les deux policiers balourds, je me suis : oh mais j’ai déjà filmé ça! La différence est surtout dans l’atmosphère, River of Grass est un film du Sud, en Floride, alors que The Mastermind est un film du Nord, de la Côte Est, quand la plupart de mes autres films s’inscrivaient dans des ambiances de l’Ouest des Etats-Unis. Mais il est vrai qu’on croit faire à chaque fois quelque chose d’entièrement différent, et ensuite on s’aperçoit qu’il y a des échos inattendus.

À quel point le scénario est-il détaillé?

C’est très précis, à la fois dans le scénario écrit et dans les albums de documents que je prépare, concernant les décors, les costumes, etc. Pour avoir le maximum de liberté sur le tournage, surtout avec un petit budget, il faut beaucoup anticiper. Les dialogues aussi sont entièrement écrits, ce qui n’empêche pas de modifier occasionnellement durant le tournage. Mais finalement pas beaucoup. En revanche, j’essaie toujours de diminuer la présence des dialogues, dès qu’une scène me parait fonctionner avec moins de paroles, voire pas de paroles du tout, je supprime ce que j’avais prévu. Cela se produit surtout au montage.

Grâce au livre que vous a consacré Judith Revault d’Allonnes[2], nous avons accès à une petite partie du très riche matériel visuel que vous réunissez pour préparer chaque film. Quel genre d’images avez-vous réuni pour celui-ci?

Beaucoup de choses différentes, mais avec une référence principale, les images du chef opérateur Robby Müller, qui a notamment beaucoup travaillé avec Wim Wenders – et surtout les images de L’Ami américain, avec sa palette de bruns et d’orange éteint, très années 70. Sa veuve m’a donné accès à ses notes de travail, la description des objectifs et des filtres qu’il avait utilisés, et cela m’a aidé à concevoir l’univers visuel du film. Avec le chef opérateur Chris Blauvelt, qui fait l’image de tous mes films depuis quinze ans, nous avons ensuite travaillé à retrouver ces sensations. Elles concernent les images du film, mais aussi les costumes, le mobilier, les rues, les voitures, etc. Je m’inspire aussi du travail des photographes de cette époque, des gens comme Stephen Shore qui savaient regarder ce que la vie a de plus quotidien.

Et il y a aussi le choix des tableaux qui sont volés…

Oui, des œuvres d’Arthur Dove, un des pères de la peinture abstraite aux Etats-Unis. Il n’était pas très reconnu dans les années 1970, mais il a effectivement eu des expositions dans des musées de province à l’époque. C’est un artiste important à mes yeux, qui a mis très longtemps à occuper la place qu’il mérite.

Avec des exceptions, on retrouve, sur le plan visuel, une dominante automnale dans la plupart de vos films…

Il y a une raison simple : j’enseigne un semestre, au printemps, et je garde les deuxièmes parties de l’année pour filmer. J’ai aussi tourné en hiver, mais c’est souvent physiquement très dur, je vais essayer d’éviter à l’avenir. Et en effet, j’aime les couleurs automnales, et elles étaient appropriées pour ce film-là en particulier.

Kelly Reichardt à Cannes en mai 2025 lors de la présentation de The Mastermind/Festival de Cannes

Comment concevez-vous le film sur le plan rythmique. Par exemple, comment choisissez-vous de consacrer une séquence entière pour montrer JB, le personnage principal, faisant beaucoup d’efforts pour cacher les tableaux volés dans une grange? C’est une scène qui n’apporte pas d’informations au récit, qui sur un plan narratif pourrait être supprimée, ou ne durer que dix secondes. Mais elle est très importante dans le film, à un autre niveau.

Et encore, vous n’avez pas vu les vingt minutes durant lesquelles Josh O’connor construit la caisse dans laquelle sont rangés les tableaux! Parce qu’il l’a vraiment construite lui-même, il avait appris comment faire puisque son personnage est un menuisier au chômage. J’ai entièrement filmé cette fabrication. Mais lorsque j’ai montré le film avec les deux séquences, la caisse et la grange, à mon ami Todd Haynes[3], il m’a dit qu’il y en avait une de trop, qu’il fallait que je choisisse entre les deux. Il m’a semblé qu’il avait raison, donc j’ai enlevé la caisse. Mais ces moments-là sont pour moi au moins aussi importants, aussi riches que les scènes dites d’action. La séquence dans la grange est typique de ce que je cherche à faire, elle permet une autre relation à la durée, aux rythmes que ce qu’on trouve de manière systématique dans les films.

À quel moment avez-vous décidé de faire appel au trompettiste et compositeur Rob Mazurek pour cette musique si particulière, qui joue un rôle important dans The Mastermind?

Quand j’écrivais le scénario, j’écoutais beaucoup des musiciens comme Sun Ra, Pharoah Sanders, du jazz alternatif de cette période, et cela m’a menée au Chicago Underground Duo, où Mazurek jouait avec le percussionniste Chad Taylor, qui est aussi sur la bande son du Mastermind. J’ai alors essayé de fabriquer la musique du film avec leurs morceaux enregistrés, mais c’est une chose que je ne sais pas faire c’était affreux, un massacre. Alors je suis allée voir Rob Mazurek, je lui ai montré des séquences, il s’est aussitôt mis à composer, à jouer, à enregistrer, seul ou avec Chad, et ils ont commencé à inventer cette musique. Je ne leur avais donné aucune consigne, sauf que cela ne pouvait pas sonner comme quelque chose de postérieur à 1970.  Ce processus a duré longtemps, plusieurs mois durant lesquels j’envoyais de nouvelles scènes et ils m’apportaient de nouvelles musiques.  En fait, ça ne s’arrêtait plus, Rob m’envoyait de nouvelles compositions, qui chaque fois transformaient le film, à un moment il a fallu s’arrêter, on n’avait plus d’argent pour payer l’auditorium. Si on avait été un peu plus riches, si on avait pu travailler quelques jours de plus, le film serait différent.

Comment se passe la production? Vous avez votre propre société, Filmscience

Filmscience n’est pas «ma société», c’est la société de Neil Kopp, Anish Savjani et Vincent Savino, mais elle a effectivement été créée pour produire mon film Old Joy en 2006. Elle a produit tous les autres depuis, même s’il elle produit aussi d’autres films. Et elle est basée à Portland, où je vis, donc en effet nous sommes très proches. Dès que j’ai une ébauche de scénario, je leur montre, leurs réactions me sont très utiles, ils comprennent très bien mon approche. Et de leur côté ils peuvent commencer à réfléchir comment rendre matériellement possible mon projet. Tout commence avec eux, et ensuite cela devient une conversation aussi avec mes partenaires habituels, le chef opérateur Chris Blauvelt, l’assistant Chris Carroll, le décorateur Anthony Gasparro, qui sont eux aussi à mes côtés depuis longtemps maintenant.

Souffrez-vous réellement d’avoir des budgets modestes?

Je n’ai jamais souhaité avoir des sommes astronomiques, il y a une cohérence nécessaire entre la manière dont je filme, le fait que cela concerne des personnes marginalisées, sans grandes ressources, et l’argent dont dispose le film. Le problème est qu’aux Etats-Unis les tournages sont soumis par les organismes corporatifs à des obligations d’emplois indépendamment des besoins réels du film, et que cela grève des budgets déjà limités. Et parfois, oui, je regrette qu’une idée soit absolument impossible à concrétiser. Mais à l’intérieur de ces contraintes, je préserve ma liberté, j’ai le final cut sur tous mes films, personne n’entre dans ma salle de montage sans mon accord. C’est l’essentiel.

Ces conditions matérielles vous obligent-elles à des tournages très intenses?

Cela a été le cas, mais plus maintenant. Avant on tournait sans s’arrêter, maintenant on fait des semaines de cinq jours, et cela change beaucoup de chose. J’ai les weekends pour repenser à ce qu’on a fabriqué, pour réfléchir à des modifications. Pour moi, le principal enjeu est de retrouver du temps, c’est la seule vraie raison d’essayer d’avoir un financement un peu plus élevé.

Quand JB médite son ambitieux projet/Condor Distribution

Les lieux du tournage du film, les lieux où se déroule l’histoire ont-ils un sens particulier à vos yeux? Ou pour le public américain?

Presque tout est tourné dans l’Ohio, surtout à Cincinnati, parce que c’est un état très généreux pour les tournages. Nous y avons obtenu des aides qu’on n’aurait pas eu ailleurs.  Il a fallu remplir beaucoup de dossiers pour obtenir leur soutien, mais on l’a eu, et c’était décisif. Et on a aussi tourné à Cleveland, toujours dans l’Ohio, parce que des parties de la ville sont restées comme dans les années 70. Pour le reste, l’important était que cela se passe dans le quart nord-est des Etats-Unis, c’est l’ambiance générale qui m’importait.

Comment avez-vous choisi Josh O’Connor? L’aviez-vous vu dans La Chimère d’Alice Rohwacher?

Non je l’avais vu dans d’autres films, et dans la série The Crown, j’ai voulu le rencontrer, je lui ai passé le scénario et il a dit oui tout de suite.  Je n’ai rencontré aucun autre acteur pour le rôle. Je n’ai vu La Chimère qu’ensuite, et à l’évidence il y a des proximités entre les deux films. Cela s’était déjà produit quand je réalisais First Cow, et Alice Rohrwacher Heureux comme Lazaro, quand je l’ai découvert j’ai ressenti une grande proximité. Bien que nous soyons très différente, Alice et moi, il y a une sensibilité commune à nous deux, que j’ai le sentiment de partager aussi avec Lucrecia Martel, même si ses films sont apparemment très différents des miens. Il me semble que nous avons la même notion de ce qu’est la liberté dans la mise en scène.

Pour The Mastermind, aviez-vous défini des principes de réalisation?

L’idée générale, c’est la simplicité: simplicité des cadres et mouvements de caméra sans effets. Je préfère que les mouvements aient lieu à l’intérieur du cadre, en me demandant à l’avance, sans doute parce que je fais moi-même le montage, comme les plans vont ensuite raccorder. Plus ils sont simples, plus il y a de chance de pouvoir ensuite les associer. Dans l’histoire que raconte le film, les personnages, surtout le personnage principal, sont contraints par de multiples limitations, il me semble que la mise en scène doit être en harmonie avec leur situation et leurs possibilités, ne pas accomplir des exploits visuels quand lui est incapable de tout exploit. La plupart des plans sont fixes, ou se déplacent parce qu’on est à l’intérieur d’une voiture ou d’un bus en marche, sans ajout de mouvement supplémentaire.

Ce qui rend d’autant plus singuliers les trois plans du film avec un grand mouvement circulaire, plus ou moins à 360°, qui surgissent dans le film.

En fait cela vient du son, j’ai voulu que dans ces trois situations on devienne disponible à des éléments extérieurs à ce qui se joue entre les personnages, en particulier les informations à la télévision, à propos de la guerre au Vietnam et des manifestations aux Etats-Unis à cette époque. C’est une façon de laisser entrer le reste du monde dans l’histoire que je raconte, et qui se déroule à une période particulière, dans un contexte particulier. Ce sont des plans que j’ai décidés au cours de mon moment préféré pendant les tournages : à l’heure du déjeuner. Tout est prêt, on a travaillé ensemble dans le décor durant la matinée, et puis tout le monde est à la cantine. Sauf moi. Je reste seule dans le décor, au milieu des accessoires, et là quelque chose de particulier surgit – pas toujours, mais souvent. Et au retour de l’équipe je leur propose une idée de plus, pour le tournage de l’après-midi. C’est le meilleur moment!

Vous avez réalisé The Mastermind dans un format différent de la plupart de vos films, pour lesquels vous revendiquiez les avantage du «format carré», en fait le 1/1,33, du cinéma classique.

Cela reste mon format d’image préféré, c’est le meilleur cadre, celui qui met le mieux en valeur les visages. Mais vous ne pouvez tout simplement pas financer un film aujourd’hui, en tout cas du montant dont j’avais besoin, en tournant en 1/1,33. Dans ce cas, l’écran plus large avait au moins l’avantage d’accueillir toute la longueur de ces interminables voitures qu’il y avait à l’époque…

Un moment significatif de votre manière de raconter et de filmer est la scène où la femme du personnage principal le frappe, le blesse: cela se passe hors champ, vous ne montrez pas l’action.

Tout le film est d’une certaine manière situé dans l’après. Les événements ont eu lieu, on en voit les effets. Dans ce cas, elle lui a jeté un réveil à la tête, on l’entend mais on ne le voit pas. J’avais tourné la scène mais il me semblait que c’était trop évident. Je ne suis pas sûre de ce que chacun comprend sur le moment, mais je trouve que même avec un peu de retard on perçoit où elle et lui en sont l’un vis-à-vis de l’autre, c’est le plus important.

Vous êtes vous-même la monteuse de vos films. Faites-vous beaucoup de modifications à ce stade la réalisation?

Beaucoup! Surtout parce que pendant le tournage, je filme beaucoup de choses qui m’intéressent. Je suis des personnes qui passent dans la rue, je regarde les immeubles ou l’organisation de la ville. J’ai envie de filmer l’environnement de mes personnages, de ne pas les isoler. Ça m’intéresse, de savoir un peu qui sont ces gens qui passent dans le fond de mon cadre, où ils vont, à quoi ils pensent. J’avais fait la même chose en tournant Showing Up, tout le quartier m’intéressait. Pour First Cow, j’avais longuement filmé les femmes autochtones qui fabriquaient une préparation à base de maïs de manière traditionnelle, ça me plaisait beaucoup. Mais bien sûr ensuite j’ai beaucoup trop d’images, il faut couper.

Vous donnez des cours à Bard University, près de New York. Qu’est-ce que vous enseignez ?

J’enseigne le cinéma narratif. Le cursus dont je m’occupe avait été créé par Peter Hutton, qui enseignait plutôt le cinéma expérimental, c’est lui qui m’a invitée à venir ajouter une approche plus classique du cinéma. Je donne deux cours. Le premier demande aux étudiants de refaire à plusieurs reprises une scène d’un film existant, souvent Les Désemparés de Max Ophuls, ou un film de Douglas Sirk ou de David Lean, en variant sans cesse les choix d’un aspect de la mise en scène, soit les mouvements de la caméra, ou la lumière, ou le rythme, dans des décors différents, avec des acteurs différents, avec des caméras différentes, etc. Et seulement à la fin en changeant aussi les dialogues, pour sensibiliser les étudiants au fait que ce ne sont pas les dialogues qui doivent diriger la mise en scène. Dans l’autre cours, nous réalisons collectivement un long métrage, les étudiants et moi, le remake d’un classique du cinéma. Ils occupent tous les postes créatifs, ils peuvent en faire tout ce qu’ils veulent, mais ils ne peuvent pas changer un mot des dialogues. J’adore faire ces expérimentations avec eux, c’est très important pour moi, j’apprends beaucoup.

Existe-t-il, comme on en a parfois l’impression, une communauté d’artistes à Portland dont vous faites partie?

Je ne parlerais pas d’une communauté. J’ai des amis proches à Portland, à commencer par Todd Haynes. Auparavant, Gus van Sant y vivait mais plus maintenant. Il est vrai qu’il y a une vie culturelle plutôt active dans cette ville, et j’y ai tourné plusieurs de mes films, avec des techniciens qui pour un certain nombre étaient de la ville, donc ça crée des liens. Le quartier où se déroulait Showing up, c’était vraiment autour de chez moi, et dans une librairie et un café que j’aime beaucoup. Portland a été un refuge pour moi, même si parfois les voisins critiquent la manière dont j’ai montré une rue ou une boutique, à ce moment on regrette de ne pas être allé filmer un peu plus loin (rires).

Mais il n’y a pas une collectivité dont je ferais partie de manière permanente, même si je me réjouis d’habiter une ville où la résistance à ce que fait Trump est particulièrement active et décidée. Depuis l’assassinant de George Floyd et le mouvement Black Lives Matter, il s’est passé des choses très belles dans cette ville, toute la jeunesse s’est retrouvée, nuit après nuit, pour affronter la Garde nationale que Trump avait envoyée. Cela a laissé des traces, en termes de solidarité, mais a aussi fait des dégâts dans la ville. Et Portland est une ville progressiste entourée par une population ultra-réactionnaire, c’est des environs que viennent un grand nombre de membres des Proud Boys, ils débarquent en ville pour provoquer, il y a des affrontements fréquents. Et tout est devenu pire depuis un an. Je ne sais pas ce qui se passer…

Vos projets visent-ils à réagir à cette situation?

Oui, mais ce n’est évident. Pour l’instant, mon intuition est qu’il est nécessaire de revenir en arrière, la situation actuelle a des racines profondes, les Etats-Unis sont depuis le début un pays violent et raciste, il faut aider à le comprendre. Avec Jon Raymond, nous travaillons à un projet qui se situe aux origines, avant la Révolution. Mais c’est encore trop tôt pour savoir comment le projet évoluera.»

 

 

 

 

 

[1] Depuis Old Joy, son deuxième film en 2006, tous les films de Kelly Reichardt sont coécrits avec son ami le romancier Jon Raymond, à l’exception de Certaines Femmes (2016).

[2] Kelly Reichardt, l’Amérique retraversée, édité par le Centre Pompidou et De l’incidence à l’occasion de l’intégrale consacrée à la cinéaste par le Centre Pompidou en 2021.

[3] Le cinéaste Todd Haynes est un proche de Kelly Reichardt, chacun des deux collabore fréquemment aux films de l’autre.

«Dust of Angels» et les puissances du «bougé»

 

Le 30 septembre s’ouvre à Paris la cinquième édition du Festival Filmosa consacré au cinéma taïwanais. Ce sera notamment l’occasion d’y découvrir un film important datant de 1992, étape méconnue du grand surgissement de propositions neuves venues de l’ile, et plus généralement des cinémas chinois depuis les années 1980.

Il faudra du temps pour qu’on commence à repérer leur nom – Guo, Jie, Biao… – et que s’esquisse la nature du lien qui les unit. Ceux qui vivent et meurent dans Dust of Angels ne sont pas vraiment des personnages, au sens qu’on donne habituellement à ce mot dans les récits de fiction. Leur identité, leurs attaches, leurs motivations restent imprécises. On pourrait même dire que plus ils vivent intensément, plus leur individualité est floue, insaisissable : le film de Hsu Hsiao-ming produit un effet de bougé qui est sans doute son véritable enjeu.

Car cet enregistrement du mouvement comme mouvement, y compris de manière à ce qu’il excède et perturbe la possibilité de garder une trace nette des situations, est bien l’enjeu principal, la force et la singularité du premier film de ce réalisateur. Ce bougé est le principe commun des différents niveaux sur lesquels existe Dust of Angels. C’est, bien sûr, la situation de ses protagonistes, ces jeunes gens toujours en mouvement, en représentation, en projection d’eux-mêmes dans un ailleurs, dans une autre manière d’exister, dans des fantasmes de puissance, des identifications à des figures idéalisées, polarisées par des attitudes violentes, des formes de rupture ouverte.

Celles-ci se cristallise clairement dans le maniement des armes à feu, où le fait de tirer sur des gens importe finalement moins que de mimer et de surjouer la détention et l’exhibition d’un pistolet ou d’un fusil à canon scié. Mais aussi bien dans le silence buté qu’ils opposent aux adultes, aux parents, y compris en faisant à l’occasion semblant de dormir. Apparemment immobile, ce faux sommeil est en fait un pas de côté, une échappée vers un ailleurs imaginé, et hors d’atteinte.

Au croisement du néo-polar américain et de Nouveau Cinéma taïwanais

Malgré des traits communs à bien d’autres situations, réelles ou cinématographique, il serait tout à fait inexact de faire de ce que montre le film et de la manière dont il le montre une manifestation de l’adolescence « en général ». Dust of Angels s’inscrit à une place singulière, au moins de deux manières : dans l’histoire de son pays, Taiwan, et dans l’histoire du cinéma.

Dans l’histoire du cinéma, il se situe au croisement de deux mouvements importants, peut-être les plus importants de la dernière partie du 20e siècle, celle du néo-polar américain dont Mean Streets de Martin Scorsese a ouvert la voie une vingtaine d’années plus tôt, et celle du Nouveau Cinéma taïwanais incarné par Hou Hsiao-hsien (producteur du film de Hsu Hsiao-ming) et Edward Yang, Nouveau Cinéma taïwanais qui s’impose alors depuis une décennie comme l’avant garde et une des formes les plus abouties des nouveaux langages cinématographiques venus d’Asie, auxquels contribueront aussi des réalisations hongkongaises, de Chine continentale, de Corée du Sud, de Thaïlande, des Philippines…

https __hk.hypebeast.com_files_2022_05_dust-of-angels-4k-movie-taiwan-release-0Autour du « vrai » gangster Jie (Jack Kao) une scène classique de film noir qui contraste avec la manière dont le reste du film en dissout les codes, sans les renier.

Dust of Angels retrouve l’énergie, la furia déboussolée des jeunes gens des rues venues de la version fin de siècle du film noir, où les institutions (police, détective privé, pègre organisée) n’ont plus de rôle, où les crimes sont plutôt des effets marginaux par rapport au drame central du film, un drame qui, contrairement au film noir classique, ne concerne pas la cité, la collectivité, mais des individus. En quoi il est bien aussi un commentaire sur l’état de la société, un état où les crises et les dérives individuelles ont pris l’ascendant sur les enjeux communs.

Pourtant, s’il fait écho à ce surgissement des formes nouvelles du film noir qu’incarnent les réalisateurs d’ascendance italienne du Nouvel Hollywood (Scorsese, Coppola, De Palma…), séquence après séquence, la mise en scène de Hsu Hsiao-ming invente des réponses originales pour porter à l’écran cette perception de la réalité urbaine.

Ces réponses doivent beaucoup aux dispositifs dont Hou Hsiao-hsien est devenu la figure la plus connue, et qui associe le plan séquence à un usage de la profondeur, et surtout de l’occupation du cadre par d’autres éléments que le seul sujet principal de la prise de vue. Beaucoup plus mobile que la caméra de Hou, celle de Hsu se plait elle aussi à inscrire « l’action » dans un contexte, un environnement, parfois riche de sens supplémentaires et parfois seulement de nature à donner à cette action une autre texture, action qui gagne paradoxalement en force de ne pas être isolée et soulignée.

Mais ces procédés visuels, qui trouvent d’ailleurs des équivalents dans les usages du son, et concernent évidemment tout autant le montage, se mêlent intimement à des scènes de violence, de poursuite, de tension dramatique venue d’un cinéma de genre auquel l’œuvre de Hou restera toujours étrangère, y compris lorsqu’y apparaissent des petits voyous comme dans Le Temps de vivre et le temps de mourir, Goodbye South, Goodbye et Three Times ou lorsqu’il approchera d’un autre univers lié à un autre genre de films d’action avec The Assassin. A cet égard, il y aurait davantage de rapprochement à proposer entre Dust of Angels et certains films très stylisés de Johnnie To et de John Woo, ou les premiers Wong Kar-wai, même si les choix précis de mise en scène et le jeu de références restent très différents.

L’histoire de Taiwan et l’histoire du cinéma

Ces choix stylistiques tout autant que narratifs permettent à Hsu Hsiao-ming d’être en phase avec un moment particulier de l’histoire de son pays, le basculement dans une modernité débridée, à la fois plus démocratique et tournant le dos aux archaïsmes de l’époque de la dictature du Kuomintang mais en laissant place à une compétition féroce entre individus dans un nouveau contexte social et idéologique, dépourvu de repères. Le film est saturé d’indications en ce sens : la situation d’orphelin de Guo, l’instabilité de Dou entre père trop âgé, sans autorité, et mère partie aux Etats-Unis d’où elle lui fait miroiter la possibilité d’une autre vie, mirages clinquant de la ville moderne lors de l’arrivée à Taipei, incapacité du « vrai gangster » joué par Jack Kao a mener à bien ses projets et à maitriser les situations, avec son ami qu’il fait tuer, avec la famille qu’il ne peut dédommager, avec sa femme qui lui refuse les clés de la voiture…

Et il importe que ces informations soient distillées de façon partielles, souvent tardivement dans le cours du film, et comme en effleurant ces sujets. L’usage très singulier de la voix off, qui n’apparaît que de loin en loin, dont on ignore longtemps qui parle, et qui ne livre que les informations partielles dont dispose un personnage pas plus clairvoyant ni mieux informé – et dont on ne connaitra jamais le destin personnel – est à cet égard une proposition très judicieuse et originale.

Encore les spectateurs non-chinois auront-ils du mal à capter les indications liées à l’usage (dans les dialogues, ou à la télévision) des langues, mandarin ou taïwanais, enjeu si important pour situer les personnes et leurs relations dans le contexte de l’ile et son histoire depuis la fin des années 40. Ce contexte n’est pas celui des films de Hou Hsiao-hsien (du moins de ceux qu’il a réalisé alors), tous situés dans le passé. Et s’il est bien celui des films d’Edward Yang (sauf A Brighter Summer Day), le recours explicite aux codes du film noir apporte un éclairage particulier sur les bouleversements de la société taïwanaise à ce moment précis, différent de Taipei Story et de The Terrorizers même s’il s’agit bien de décrire les mêmes mutations.

Ces mutations ne sont pas comparables à ce que le film noir américain, encore moins ses ersatz européens, avaient pris en charge. Les singularités de la société taïwanaise, ce qu’elle a de profondément inscrit dans une société patriarcale et hiérarchisée selon les vieux canons confucéens comme ce qui tient à sa violente histoire récente sous la terreur blanche définissent des systèmes de relations et de comportements particuliers. Ceux-ci hantent le film alors même qu’il raconte les tribulations d’une bande de jeunes gens déboussolés, tribulations qui auraient pu aussi bien être filmées de manière comiques, n’était la présence des armes. Mais cela aurait été un comique désespéré, tant l’horizon semble non pas bouché – on voit bien que ce monde évolue et va continuer de le faire – mais hors d’atteinte, invisible pour ces adolescents qui ne disposent d’aucun moyen de le comprendre.

Ils comblent dès lors cette ignorance avec des postures et des codes aussi artificiels que les paradis auquel leur donne accès les drogues qu’ils consomment sans paraître y trouver autre chose qu’une autre manière de se conformer, là aussi, à ces codes. Le titre international du film, allusion directe au nom couramment donné à une drogue de synthèse, le PCP surnommé Angel Dust, suggère bien leur inconsistance, et leur vocation à être pulvérisés par le souffle de l’histoire et de la réalité. Il est à cet égard remarquable que le cinéaste parvienne à ne laisser aucun doute sur la vanité de leurs comportements mais sans les regarder de haut, certes sans éloge mais plus catastrophé que condescendant envers leur médiocre et fatal parcours.

Sur le plan du cinéma, Hsu Hsiao-ming réussit le paradoxe d’offrir un film à la fois hypnotique et violent. Cette puissance de fascination en même temps que la mise en évidence de la brutalité des rapports et des comportements fait écho à la mutation radicale connaissait alors le monde auquel le cinéaste appartient, tout en établissant une manière hybride, créative et légitime, de faire un film, qui reste un cas isolé et remarquable dans l’ensemble des propositions venues du cinéma taïwanais, ou même des cinémas du monde chinois.

MV5BMGJkZmVlYjUtN2FhYS00Y2UyLWIxMjAtYTU3OWExMmUyZjBmXkEyXkFqcGdeQXVyNTM2NTY4NzU@._V1_    Dust of Angels sera présenté le 2 octobre à 21h50 à la Filmothèque du Quartier Latin, 9 Rue Champollion, 75005 Paris.

NB: Ce texte a été écrit à la demande des organisateurs du festival Filmosa, et figure également sur le site du Festival.

«Marché noir», la bourse ou la mort

Sur fond d’embargo qui écrase son pays, Abbas Amini mobilise les codes du thriller pour évoquer un monde sous l’empire des trafics qui gangrènent toutes les relations.

Tout de suite, il y a cette tension. Des cadavres, au propre (si on peut dire) et au figuré, des cadavres dans le placard, ou plutôt dans la chambre froide de cet abattoir. Le père d’Amir y travaille comme gardien, cette nuit-là il a eu besoin de son fils pour une tâche macabre.

L’un et l’autre ne sont que les maillons secondaires d’un système complexe et bien réel, et même devenu essentiel dans l’Iran contemporain. Marché noir est un film noir. Le film noir a toujours été un moyen de montrer des dysfonctionnements de la société sous une forme dramatisée, et les films noirs iraniens ne font pas exception.

Parmi les plus réussis, on se souvient d’Un homme intègre de Mohammad Rasoulof, qui évoquait à la fois la répression des protestations étudiantes, les problèmes liés à l’approvisionnement en eau, et l’omniprésence de la corruption. Et bien sûr, La Loi de Téhéran de Saeed Roustayi, succès inattendu et mérité de l’été dernier, qui mettait sous une lumière crue l’importance des trafics de drogue et des phénomènes d’addiction, mais aussi l’inégalité sociale extrême. Marché noir s’attache quant à lui à un phénomène qui, sans être nouveau, a pris des proportions considérables du fait de l’embargo décrété par Donald Trump, et qui étrangle le pays, c’est-à-dire d’abord sa population.

Le film a changé de titre depuis sa présentation dans les festivals internationaux, où il s’appelait The Slaughterhouse –l’abattoir. Si une partie de l’action se déroule en effet dans un abattoir, et si le mot évoque la brutalité des situations auxquelles sont confrontés les personnages, le titre français, outre ses sens plus allusifs, désigne cette économie parallèle désormais au centre des possibilités d’existence de la majorité des Iraniens.

Un double mouvement

Riche en rebondissements, Marché noir accomplit brillamment ce double mouvement qui signe si fréquemment la réussite d’un film: rester concentré sur le sort de quelques protagonistes, des événements qui leur arrivent, de leurs émotions, des conflits qu’ils doivent affronter, tout en faisant de ce nœud dramatique individualisé un moyen de raconter une histoire beaucoup plus vaste. (…)

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«A Dark, Dark Man», voyage en douce au bout de l’enfer

Le jeune flic qui en a déjà trop vu (Daniar Alshinov, à droite) et l’innocent (Teoman Khos), victime désignée de la vilénie du monde. | Arizona Distribution

Intense et rigoureux, le nouveau film d’Adilkhan Yerzhanov est une fable en forme de film noir dans un décor troublant à force d’être épuré des steppes d’Asie centrale.

Intrigant et féérique, le début du film percute de plein fouet par la violence du crime. L’homme jouait dans le champ infini, avec la jeune femme et l’enfant. Une autre enfant git, sanglante, sous un drap dans un hangar.

Le nouveau film d’Adilkhan Yerzhanov, A Dark, Dark Man, avance à coups de hache. C’est sa puissance, ce pourrait être sa limite. Il se déploie par brusques saccades dans les steppes horizontales à perte de vue, paysages si vides qu’ils deviennent aussi bien les pages d’une réflexion théorique.

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Il s’agira d’accompagner les manipulations brutales des flics du cru et des puissants, politiciens ou gangsters, politiciens gangsters, pour faire porter la culpabilité de crimes visant des enfants sans famille à un innocent. Un idiot entièrement habité par un autre rapport au monde, joueur et amoureux.

L’Esprit des lois dans la boue

Une journaliste (Dinara Baktybaeva) venue d’ailleurs tente de lui porter secours, au nom de cet Esprit des lois que mentionne à l’image un exemplaire en russe du texte de Montesquieu, aussitôt jeté dans la boue. Les lois, ici, ce sont celles du plus fort, et point barre.

Suivant les actes, les hésitations, les choix d’un jeune flic (Daniar Alshinov) entièrement intégré au système, A Dark, Dark Man revendique son statut de parabole autour d’une société corrompue, pourrie jusqu’à la moelle par l’arrogance et l’impunité des puissants.

Représentante d’une conception des relations humaines définies par la loi, autant dire venue d’une autre planète, la journaliste (Dinara Baktybayeva) met son nez dans les affaires de la police locale. À ses risques et périls. | Arizona Distribution

Cela se passe au Kazakhstan. À chacun d’étendre comme il l’entend ce qui apparaît davantage comme un cas d’école que comme une étude circonstanciée d’une situation précise et localisée. La fable ne s’entend pas seulement pour là où elle a été tournée. (…)

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«Les Siffleurs», sous le signe du film noir

Entre le flic (Vlad Ivanov) et la vamp (Catrinel Marlon), qui manipule qui? | Via Diaphana

Le nouveau film de Corneliu Porumboiu mobilise avec brio les codes du polar hollywoodien pour un très actuel jeu de masques, ludique et acéré.

Insuffisamment remarqué lors de sa présentation en mai dernier à Cannes, Les Siffleurs est pourtant une proposition de cinéma aussi plaisante que subtile.

On la doit à Corneliu Porumboiu, qui fut avec Cristian Mungiu et Cristi Puiu l’une des principales figures du jeune cinéma roumain, découvert à partir du milieu des années 2000 et consacré par la Palme d’or de 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007.

Avec ce nouveau film, le réalisateur révélé par 12h08 à l’est de Bucarest (Caméra d’or du Festival de Cannes 2006), l’un des meilleurs films sur la chute des dictatures d’Europe de l’Est, accentue le virage observé avec son précédent long-métrage de fiction, Le Trésor, vers davantage de romanesque.

Les Siffleurs est un polar, un vrai, avec gangsters, flics véreux, trahisons, rebondissements, poursuites et fusillades –ou plus exactement, c’est un film noir, avec aussi la femme fatale et le portrait désenchanté d’une société sans foi ni loi.

Une déclaration d’amour

C’est aussi, et peut-être même surtout, une déclaration d’amour à la fiction cinématographique.

Le film multiplie les citations de grands films américains, au premier degré (un extrait de La Prisonnière du désert de John Ford), au deuxième degré (une séquence qui rappelle explicitement Vertigo d’Alfred Hitchcock, un personnage qui pastiche Anthony Perkins dans Psychose, la femme fatale qui se prénomme Gilda), au troisième degré (une scène vue à la télévision d’un film roumain imitant lui-même les films de gangsters hollywoodiens), voire au quatrième degré (la scène de bataille entre policiers et bandits a lieu dans des décors de films d’un studio à l’abandon).

Les ressorts du film de gangsters, et leur mise en abyme. | Via Diaphana

Mais si les ingrédients sont clairement empruntés au cinéma de genre, la construction est quant à elle très inventive, et d’ailleurs d’abord déroutante –ce qui est une autre manière de faire confiance à la fiction, au-delà des règles de la narration classique.

Circulant avec allégresse parmi les signes du film de genre, Porumboiu ne perd pas en chemin les dimensions plus souterraines qui l’intéressent, notamment l’interrogation sur le langage, dont son mémorable Policier, adjectif avait en particulier exploré les effets politiques. (…)

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«Le Lac aux oies sauvages», poème noir cauchemar et rose flashy

Parmi les danseurs de rue aux semelles fluo, la «baigneuse» Aiai (Guei Lun-mei) joue-t-elle double jeu, ou triple jeu? | via Memento Films

Le nouveau film de Diao Yinan joue avec virtuosité des codes du polar pour mieux esquisser un portrait halluciné de la réalité chinoise.

Quoi, le briquet? La fille au pull rose acidulé et aux cheveux courts a demandé du feu. Il pleuvait. C’était un code. Pas entre eux mais avec nous, les spectateurs.

La fiction était là, déjà, mille films noirs. Le type est blessé, il se cache. Tous les flics de Chine le cherchent depuis qu’il a par erreur tué un d’entre eux.

Traque règlement compte, le motard aux cheveux teints n’aurait pas dû sortir son flingue. À 140 à l’heure la vengeance ne pardonne pas.

C’est comme un rêve, mais dont on connaitrait bien, trop bien les mécanismes. Le Lac aux oies sauvages va les faire jouer, et les déjouer.

Six ans après le polaire et angoissant Black Coal, très légitime Ours d’or à Berlin en 2013, Diao Yinan revient avec un thriller tropical et planant. L’extrême violence y surgit comme des shots d’adrénalines, comme des riffs de batterie dans un morceau de jazz libre.

Avec une élégance plastique qui évoque par moment les arabesques de Wong Kar-wai époque In the Mood for Love, le cinéaste joue en virtuose des agencements de lumières et d’ombres, de couleurs et de rythmes.

L’épure et la matière, et d’infinis jeux d’ombre… | via Memento Films.

La grâce picturale d’un profil épuré devant une étendue d’eau contraste et dialogue avec les couleurs fluo et avec les néons déglingués de zones à demi ruinées, recomposant sans cesse les ambiances visuelles toujours impressionnantes, jamais gratuites.

Le caïd et la baigneuse

La traque de Zenong le caïd, le rôle ambivalent d’Aiai la «baigneuse» qui se prostitue au bord du lac, les trahisons, les codes de l’honneur de gangsters, les stratégies du capitaine Liu qui dirige l’impressionnant dispositif policier, la haine vengeresse du gangster rival, la sincérité trouble de l’épouse du fugitif sont donc les ressorts dramatiques classiques, mais souverainement disposés, du récit.

Celui-ci n’est toutefois pas seulement une démonstration de maestria de mise en scène, digne des maîtres du film de genre, de Hollywood à Hong Kong. (…)

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«Les Oiseaux de passages» y todos los otros

À la fois épopée fantastique, fable politique et poème visuel, le film de Gallego et Guerra est le titre le plus visible d’une production latino-américaine désormais largement diffusée.

Des paysans et des guerriers, des gangsters et des sorciers, des femmes d’airain et des hommes de paille. Une histoire de toujours et de quinze ans (1968-1983), en cinq chapitres comme autant de poteaux plantés dans la mémoire des êtres humains: «L’herbe sauvage», «Les tombes», «La prospérité», «La guerre», «Les limbes».

Cela a eu lieu. Pas dans un passé embrumé de mythologie, mais il y a tout juste une cinquantaine d’années. Les Oiseaux de passage sera un conte légendaire, un western et un film noir, mais il naît d’un scénario, réel, de science-fiction: la collision de deux planètes.

En ce temps-là, les années 1960, il y avait la planète moderne d’une Amérique à la fois libertaire (les hippies, le flower power, la grande fête transgressive) et autoritaire (le FBI et la CIA dans une lutte sans foi ni loi contre ladite subversion, les aspirations à la liberté des peuples du tiers-monde et de la jeunesse de leur propre pays).

Un produit va devenir leur outil commun: la dope, la came, glorifiée et massivement consommée par la première, utilisée, contrôlée et massivement diffusée par la seconde.

En ce temps-là, il y avait aussi une autre planète, attirant infiniment moins l’attention: celle archaïque d’une Amérique traditionnelle, des peuples indigènes vivant dans des conditions précaires mais pour une part significative d’entre eux relativement à l’écart de l’industrialisation et du consumérisme.

Ainsi, par exemple, des Wayuu, habitant·es d’une région au nord-est de la Colombie et au nord-ouest du Venezuela.

Conte cruel de la mondialisation

La collision entre ces deux planètes s’appelle la Bonanza marimbera. Presque du jour au lendemain, grâce à la production de marijuana soudain demandée en quantité gigantesque par le marché états-unien et diligemment approvisionné par les agents fédéraux du Nord, des communautés ont littéralement croulé sous des fortunes –avec toutes les calamités prévisibles.

C’est ce que raconte, en cinq cantos à l’implacable déroulé, le film de Ciro Guerra et Cristina Gallego. Les Oiseaux de passage est aussi un conte cruel de la globalisation.

Fondé sur des événements réels, le ressort dramatique épouse à la perfection un schéma de récit à la fois légendaire et moral. Que l’on en pressente d’emblée les développements ne diminue en rien la puissance du film, grâce à l’intensité de ce qui s’y joue, séquence après séquence.

Le réalisateur de L’Étreinte du serpent et celle qui en était la productrice et est devenue cette fois co-réalisatrice déploient un ensemble de ressources narratives et spectaculaires qui, sans jamais s’écarter de la ligne directrice, font de chaque séquence un moment d’une grande force, mais toutes dans des registres différents.

Cela tient à un grand sens de l’espace, des puissances suggestives d’un désert à la fois très réel et très graphique. Cela tient à la présence physique du casting, assemblage périlleux et de fait très efficace de professionnel·les de longue date et de non-professionnel·les.

Cela tient autant à une dimension ethnographique révélant la singularité des pratiques collectives de cette population comme la beauté de leurs objets traditionnels qu’à la place accordée à l’humour. Celui-ci jaillit de la démesure de la mutation que connaissent les personnages, de la folie loufoque et mortelle qu’entraîne la soudaine richesse des pauvres gens de la Guajira. (…)

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«Les Éternels», un immense geste d’amour et d’histoire contemporaine

Une héroïne dans un monde qui n’a que faire des héros, jouée par une actrice d’exception, Zhao Tao.

Lyrique et sans cesse surprenant, le nouveau film de Jia Zhang-ke emprunte les chemins du film de gangster et du drame sentimental pour raconter le bouleversement d’une civilisation.

Les Éternels commence comme un film de Scorsese ou de Kitano, dans un milieu de gangsters où règnent les règles d’une société très organisée, avec parrains, allégeances, code de l’honneur, rivalités, machisme, rituels, trahisons, sens des affaires, explosions de violence. Cet univers qu’on appelle ailleurs «mafia» ou «yakusa», qu’on appela longtemps en Chine «triades».

Dans ce monde d’hommes, Qiao, la compagne du chef de gang Bin (Liao Fan), occupe d’emblée une place singulière, ni au centre, position qui semble inaccessible pour une femme, ni en marge –elle est la femme du boss.

Avant même qu’elle commette un acte transgressif, coup de tonnerre vis à vis de la loi commune aussi bien que des valeurs des gangsters, elle est porteuse de possibles déplacements au sein d’un environnement profondément conservateur. Les Éternels est son histoire.

Que reste-t-il des rivières et des lacs?

Le titre original du film signifie Les Hommes et les femmes des rivières et des lacs. En Chine, le «monde des rivières et des lacs» a d’abord désigné l’univers des romans de chevalerie, avec des héros vivant en marge de la société, bandits d’honneurs qu’une injustice à forcé à rompre avec l’ordre social. Cette expression est à présent une manière de nommer la pègre.

Une pègre qui, comme partout ailleurs, surjoue les apparences d’une société plus morale en son sein même si en rupture d’ordre public, et se comporte essentiellement comme un ramassis de crapules violents, avides et malhonnêtes, y compris vis à vis des autres membres de leur clan.

Mais pas Qiao, véritable héroïne romanesque digne, elle, du mythique «monde des rivières et des lacs» à l’ancienne. Elle est habitée à l’extrême par une double fidélité, aux principes du code de l’honneur et à l’homme qu’elle aime –ou même, plus tard, qu’elle a aimé.

Un monde d’hommes, avec au centre Bin (Li Fan), le boss.

Ce sont ces vertus qui sont mises à l’épreuves par la longue traversée que conte le film, une traversé de deux décennies, de 2001 à aujourd’hui. D’un bout à l’autre de la Chine, Qiao y affronte épreuves, trahisons et déceptions.

Mais son voyage n’est pas seulement une aventure individuelle et fictionelle, c’est l’histoire réelle d’un pays, d’un continent, d’un empire en train de bouleverser son mode d’existence, la vie de son milliard et demi d’habitants, et l’équilibre du monde.

Un nouveau monde

Le film poursuit en effet l’immense proposition construite, également depuis vingt ans, par Jia Zhang-ke. À des titres divers, il est en effet possible de considérer que les dix longs métrages de fiction depuis son Xiao-wu artisan pickpocket en 1997 sont consacrés au même thème: l’entrée de la Chine dans le XXIe siècle.

C’est à dire sans doute l’événement planétaire le plus important depuis la découverte de l’Amérique, un basculement d’une ampleur telle qu’on est loin, très loin d’en avoir pris la mesure –surtout en Europe toujours persuadée d’être le centre du monde, alors que celui-ci n’est même plus en Occident.

Et c’est bien, à nouveau, l’enjeu de ce nouveau film. Mais il le fait avec un élan, une complexité, et aussi un geste d’amour envers le cinéma sans précédent dans son œuvre, qui confère à ce film une place exceptionnelle au sein de son parcours. Et, aussi, une place exceptionnelle dans le cinéma mondial: quel autre film, quel autre cinéaste prend aujourd’hui en charge rien moins que l’histoire au présent d’une civilisation?

Geste d’amour envers le cinéma? Agencés avec une impressionnante liberté, film de gangsters et comédie musicale, science fiction et documentaire, burlesque et mélodrame s’allient en efet pour accompagner, de 2001 à 2018, l’histoire de Qiao, et l’histoire de la Chine contemporaine. (…)

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«Les anges portent du blanc», film noir à la chinoise

Le deuxième film de Vivian Qu est un suspens dont les héroïnes sont des femmes confrontées aux violences ordinaires de la Chine d’aujourd’hui.

La cheville et la cambrure du mollet, l’escarpin à talon haut –on entrevoit, on devine. Cette géante, fantasme aérien et gros machin kitsch en plâtre et ferraille, est-ce une protection ou une menace pour la jeune fille qui cherche refuge?

Elle aussi portait du blanc, Marilyn, sur la bouche d’aération de 7 ans de réflexion. En bord de mer dans une ville chinoise balnéaire hors saison, son icône silicone de dix mètres de haut déborde du cadre. Mais on connaît, on imagine.

On imagine, aussi, ce qu’il a fait, le flic en chef du coin, avec les deux collégiennes qu’il a entrainées dans une chambre d’hôtel après les avoir fait boire. Même si c’est, là aussi, hors image.

Elle, la jeune fille, Mia, a vu ce qu’elle n’aurait pas dû. Et dans cet univers où tout est contrôlé par caméra, des images ont été enregistrées dans le hall et le couloir. Bien sûr, son patron dira que la vidéo est effacée.

Les images s’effacent moins facilement que les humains

Mais les images ne s’effacent pas si facilement –les humains trop souvent si, mais pas Mia. Tout comme on sait la robe relevée et le sourire galactique de la star, on sait comment «ça marche», les petits trafics, et les arrangements entre notables, les menaces et les fragilités, la loi d’acier du «il faut bien vivre». Le hors-champ n’est pas qu’une question de cinéma.

Chapitrée, Mia dira aussi tout d’abord que les images ont disparu. Elle-même aurait intérêt à s’effacer, elle qui déjà existe à peine, employée clandestine, sans les papiers indispensables pour vivre et travailler ailleurs que dans son village natal. Pourtant, d’autres forces que le fatalisme devant les pouvoirs en place vont entrer en action.

D’un fait divers, la cinéaste Vivian Qu, révélée il y a quatre ans par son premier film Trap street, fait le ressort dramatique d’une plongée vertigineuse dans un univers d’apparences trompeuses, de surveillance, de compromissions troubles et de violence. (…)

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«9 doigts», belle navigation en eaux troubles

Tel le vaisseau fantôme où se situe la plus grande part de son tortueux récit, le nouveau film de F. J. Ossang dérive de film noir en fantastique, d’hypnose visuelle en chant funèbre.

Qui connaît l’œuvre singulière de F. J. Ossang en retrouvera sans surprise les principaux signes: le noir et blanc expressionniste, la musique punk rock, un sens du fantastique hanté par la mémoire de Fantômas et du cinéma noir américain. Un cocktail très particulier d’énergie et d’élégance, de révolte et de mélancolie, où l’humour n’est jamais loin.

Qui découvrira cet univers a de bonnes chances d’être séduit par son romanesque échevelé, sa liberté d’écriture en images et en sons, la noblesse lasse mais intraitable des figures (inséparablement personnages et interprètes) qui y apparaissent.

Septième continent et septième art

Il y aurait un groupe d’activistes au service d’une cause obscure, sinon oubliée (y compris d’eux-mêmes), mais détenteurs d’une arme terrifiante. Sous les signes de Jules Verne et de Boris Vian, il y aurait un trafic mortel, des gangs, une dictature aussi omniprésente qu’évanescente. Des morts.

Il y aurait un navire, vaisseau fantôme ou cercueil flottant, un docteur aux inquiétantes potions, des marins assassins, des histoires de séductions et de trahisons en cascade. Et ce septième continent de déchets autour duquel tout gravite peut-être déjà, Éden post-apocalyptique ou enfer ultime.

Le riff de guitare électrique saturée a souvent pu faire modèle pour les films d’Ossang. Ici ce serait plutôt une mélopée, une incantation funèbre. Malgré la course-poursuite très Troisième Homme du début, malgré le MacGuffin irradiant très En quatrième vitesse, l’humeur est plutôt à la dérive qu’à la cavale.

Le danger ici, ce ne sont pas forcément les ennemis, innombrables, invisibles, mortels (c’est bien le moins). Les ennemis sont plutôt des alliés. Avec eux il y a quelque chose à faire: se battre, raconter une histoire, gagner et perdre.

La véritable menace est plutôt l’enlisement, une hypnose du quotidien qui devient une narcose. (…)

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