«Suzanna Andler» comme un ouragan, lent

En portant au cinéma la pièce de Marguerite Duras, Benoît Jacquot trouve avec Charlotte Gainsbourg les voies d’une émotion à la fois vitale et proche du surnaturel, au diapason des courants les plus intimes.

On entend les vagues, là en bas, la mer immense au pied de la falaise, sous la terrase de l’imposante villa. La lumière est pâle et froide. Pâle et froide semble cette femme, pas très jeune avec quelque chose d’enfance, ineffaçable. Elle aussi est en proie à un ressac sans fin.

Suzanna, épouse du millionnaire Jean Andler et «une des femmes les plus trompées de la Côte d’Azur» comme elle le dit elle-même, est venue louer une grande maison pour elle et sa famille, l’été suivant. Après le départ de l’agent immobilier surgit son amant, Michel. Plus tard elle sera au bord de l’eau, avec son amie Monique.

Elle parle presque toujours à mi-voix, Suzanna. Elle dit des vérités, les siennes, qui ne sont pas toujours les mêmes. Elle ment aussi, par jeu c’est- à-dire par réflexe vital, par peur, par incertitude, ou sûrement aussi pour d’autres raisons, que nous ne saurons pas.

Elle porte une minirobe noire Yves Saint Laurent, festonnée de petites perles de verre scintillantes[1], on dirait une gamine, ou une pute, ou une fée, ou une femme du monde, ou une amazone, ou une épouse bourgeoise, ou rien de tout ça.

Vertige d’un costume, avec lequel rime et jure un autre qui le masque ou le dévoile, ce manteau d’une fourrure indécidablement vraie (les années 1960) ou fausse (aujourd’hui).

Une scène pour des spectres

La mort est là, partout. Dans la lumière, dans les silences. Elle est furieusement banale. Ou alors peut-être tout le monde est mort, déjà, et il s’agit du songe d’une Suzanna défunte. Un seul plan, très bref –le métro aérien, la nuit– a suffi à entrouvrir l’idée qu’on ne se trouve pas forcément là où le prétendent les images et les dialogues.

Il y a aussi cet homme, jeune, très masculin, Michel le «journaliste qui écrit dans de sales journaux», selon la formule de Suzanna. Il est très physiquement présent, pressant et pourtant flotte l’idée qu’il n’est peut-être pas du tout là, lui qui surgit et disparaît comme un fantôme.

Son meurtre, comme le suicide de Suzanna, sont des pistes un peu plus qu’ébauchées, suggérées par l’incroyable travail d’invocation qu’accomplit ici la mise en scène de Benoît Jacquot.

Le leg de Marguerite Duras

Il y a un demi-siècle que Marguerite Duras a confié à son jeune ami d’alors cette pièce qu’elle n’aimait pas, pour qu’il en fasse le film que lui entrevoyait. Écrite en 1968, brièvement jouée en 1969, on voit bien pourquoi son autrice alors aimantée par le cinéma ne se souciait pas de cette affaire –«ce n’était pas le moment», dira-t-elle. Le texte de la pièce, aujourd’hui rééditée avec une belle préface de Jacquot, est une architecture sèche, ultra-précise dans les indications scéniques comme dans les constants décalages de ce que disent les personnages, sur ce qu’ils ont fait, sur ce qu’ils éprouvent.

Ce qu’ils ont vraiment fait, on le saura pas, et ça n’a aucune importance. Ce qu’ils éprouvent vraiment, on ne le saura pas non plus, et tout est là. Tout est dans ces approximations successives, parfois contradictoires entre elles, parfois volontairement trompeuses, ou inutilement sincères, ou incertaines de leur propre justesse. C’est très exactement là que le cinéma peut à son tour, littéralement, entrer en scène. (…)

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«Dernier amour», au risque d’une danse

Casanova (Vincent Lindon) et la Charpillon (Stacey Martin) dans le clair-obscur de la séduction

Le nouveau film de Benoît Jacquot s’inspire des «Mémoires» de Casanova pour laisser éclore un très beau portrait de jeune femme.

Il est des films comme des plantes. On en connaît la graine, et la terre où on la sème. Mais en poussant, sans échapper à son origine, elle prend une tournure et une couleur inattendues.

Dernier Amour adapte un passage des Mémoires de Casanova, désormais connues sous le titre Histoire de ma vie. Casanova vieillissant est interprété par Vincent Lindon, selon un jeu très réglé entre le personnage historique et l’acteur vedette qui lui prête ses traits.

Le Vénitien est à Londres, où sa réputation le précède. Avec beaucoup de subtilité, Benoît Jacquot compose une évocation de l’aristocratie anglaise libertine du milieu du XVIIIe siècle, le mélange de sophistication emberlificotée et d’extrême brutalité d’un monde étrange, quasi somnambulique.

Bateleur virtuose, à la fois rusé, cynique et véritablement curieux du monde, Casanova y évolue, tout comme dans les bas-fonds de la capitale, avec une aisance conquérante qui n’exclue pas les échecs parfois cinglants.

Transgressions stylistiques

Les premières séquences malmènent les conventions de la reconstitution d’époque, grâce à un mélange de réalisme très cru, de transgression des codes actuellement en vigueur dans la représentation du corps féminin et d’un peu de stylisation crépusculaire, à laquelle les images denses et belles du chef opérateur Christophe Beaucarne donnent une matière sigulière.

L’aventurier vénitien et la haute société londonienne en pleine action.

Soirées luxueuses chez les nobles, jeux d’argent délirants, détours par les bordels sordides, codes sociaux hypocrites et ridicules, activités sexuelles compulsives et ostentatoires des hommes et des femmes qui en ont le pouvoir tissent une trame serrée qui se déploie autour du personnage central de cette sombre tapisserie aux multiples reflets.

En proie à l’exil et à des difficultés matérielles, Casanova déploie un arsenal de ruses et de séduction, d’opportunisme et d’ironie sur ce monde où il débarque.

Passe, repasse cette figure d’une demoiselle, prostituée affublée d’un nom atroce, la Charpillon, et d’un physique avenant. Elle est différente. Une délicatesse, une énergie.

La femme par qui le scandale de l’amour arrive.

Multipliant les ébats fort peu intimes et les gestes d’éclat en société, Casanova est attiré par celle couchant avec tout le monde et se refusant à lui, qui n’a guère l’habitude de pareil échec.

Érotiquement, politiquement

Tactiquement, si l’on peut dire, Dernier Amour reste une aventure de Casanova, racontée par lui –avec cette honnêteté étonnante qui est un signe distinctif de ses Mémoires. Mais stratégiquement, sensuellement, érotiquement, politiquement, c’est elle qui peu à peu occupe le territoire du film. (…)

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Fatale «Eva» ou les jeux de l’artifice et de la fascination

Grâce aux infinies nuances du jeu d’Isabelle Huppert, le nouveau film de Benoit Jacquot explore les zones d’ombre de la fiction en jouant avec les figures types du film noir.

Une séduction tarifée, un crime, un vol, une imposture. Eva démarre à toute vitesse, sur une route qui semble balisée. Roman noir (de James Hadley Chase) qui s’incurve dans une plongée mentale sur la dépendance affective, c’était aussi la trajectoire suivie par la première adaptation du livre, le Eva de Joseph Losey en 1962, avec Jeanne Moreau.

Le livre, le genre cinématographique, le film précédent sont quelques-uns des miroirs biseautés qui jalonnent ce film étrange et pénétrant, songe de cinéaste –et de spectateur prêt à cette aventure qu’on appelle la mise en scène.

Avec son vingt-cinquième long métrage, Benoît Jacquot revendique la fiction comme fiction. On allait écrire «Jacquot s’amuse à revendiquer la fiction comme fiction», tant la part ludique du projet est évidente.

Ludique certes, mais sérieuse aussi. Sérieuse à la mesure des histoires qu’on nous, qu’on se raconte –et surtout de la manière dont elles sont racontées.

Sinueux et glissant comme la route de montagne enneigée qui y paraît à plusieurs reprises, le film circule entre les repères trop évidents, les typages de personnages et de situations, pour sans cesse en déplacer les certitudes, tester leur sens, interroger leur solidité et leur légitimité.

Jeu sérieux, jeu dangereux

La beauté du geste tient à ce que l’un des principaux repères ainsi remis en cause est précisément l’imposture, la rhétorique du masque, du double jeu, ressort bien connu des films à énigme comme de la psychologie basique.

Côté cinéma, le modèle serait à chercher du côté des Diaboliques de Clouzot, clairement évoqué par Jacquot, lequel fait pourtant tout autre chose –avec Eva, nul besoin d’interdire aux spectateurs de raconter quoique ce soit, tout se passe ailleurs, c’est-à-dire tout le temps, et non plus au moment du rusé rebondissement crucial et fatal.

Entre Bertrand et Eva, les jeux ne sont pas faits (©Europacorp Distribution).

Ce qui est «fatal» dans le film, au sens du destin et pas nécessairement de la mort, c’est la complexité des humains, quand bien même ils apparaissent sous les auspices d’archétypes d’un genre. (…)

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«À jamais», une histoire d’amour à tombeau ouvert

Le nouveau long métrage de Benoît Jacquot accueille un fantôme sur une côte sauvage pour invoquer l’amour et le cinéma.

Il l’a vue. Elle l’a senti en train de la voir. C’était fait.

Voir, c’est son métier, sa fonction, peut-être sa raison d’être, à lui. Il est réalisateur de cinéma, il fait le job mais on dirait que, comme réalisateur, il ne se passe plus grand chose. Comme homme, si. Rey a vu Laura, et cela lui a suffit.

Laura a senti comment Rey la voyait et cela a suffit. On dit «coup de foudre». Comme toutes expressions toutes faites, c’est une paresse, qui évite d’interroger ce qui se joue entre deux êtres.

En tout cas, cette séquence d’ouverture est un des plus intenses récits de séduction que connaisse le cinéma: brièveté, évidence, sensualité, danger, mouvement.

 

Les pas encore amants, casqués comme des anges de la mort dans Orphée chez Cocteau, disparaissent sur la grosse moto noire. Isabelle, la compagne, collaboratrice et égérie de Rey en reste comme deux ronds de flanc.

Nous aussi.

La présence et la vitesse

Après, voilà l’amour et le quotidien, le mariage et les courses au supermarché, sa confiance butée à elle et son malaise à lui, dont le film ne s’écrit pas, dont l’énergie se disperse, dont l’élan devient fuite, fuites. Une impuissance, oui, même si ce n’est pas forcément au lit. Un vertige qui attire, fatalement.

Et des bruits, dans leur grande maison isolée au bord de la mer –c’est au Portugal, ça pourrait être en Bretagne, en Californie, à Farö (l’ile de Bergman) ou dans les îles éoliennes (celles de L’Avventura). Il ne s’agit ni de citations cinéphiles ni de références, il s’agit d’une comparable hauteur d’abstraction, d’un paysage mental plutôt que de géographie terrestre.

 

On dit «à tombeau ouvert». Sur sa moto, le réalisateur Rey fonce à tombeau ouvert. Et Jacquot filme lui aussi, à tombeau ouvert, une histoire qui fonce à travers la vie et la mort, la réalité et… et quoi?

 

Il y a les obsèques de Rey, un cercueil fermé, des flammes.

Laura est seule dans la grande maison. Elle veut être seule. Parce qu’elle ne l’est pas. Qui est là avec elle? On se méfiera, on enverra promener quiconque prétendra répondre. Mais –une image fugace sur l’écran de son Mac, une ombre, une hallu, un craquement au grenier– elle n’est pas seule.

Rey, un revenant? Mais ça n’existe pas. Et puis, était-il vraiment parti? Séquence après séquence, les questions se rejouent, traversent le corps et l’esprit de Laura, mentalement, sensuellement, oniriquement.

L’adaptation d’un roman, du pur cinéma

À jamais est d’une vitesse troublante, qui parfois coupe le souffle. Il n’est pas pour cela composé de plans brefs, d’images accélérées, de montage saccadé –exactement le contraire. La vitesse est dans la traversée des existences, des apparences, des miroirs.

Le titre, À jamais, fait écho à À tout de suite, cette folle échappée belle amoureuse et illégale que le même cinéaste avait filmée, avec Isild LeBesco, en 2004. Même légèreté de touche, rapidité d’exécution, présence de l’essentiel, physique et spirituel. La maison isolée sur la côte, hantée par un mort, fait écho à la maison isolée dans l’ile où renaissait Isabelle Huppert dans Villa Amalia (2009).

Voilà pour les repères au sein de cette œuvre à la fois étonnamment cohérente et constamment renouvelée que bâtit ce cinéaste. Dans les trois cas il s’agit d’adaptations de livres, A Jamais est issu de The Body Artist, petit roman assez en marge de l’œuvre de Don DeLillo.

Dans les trois cas, et tout particulièrement, voire même plus radicalement que jamais, il s’agit de «pur cinéma», au cas où cette expression voudrait dire quelque chose. Il s’agit de corps, de présence, d’invisible, de mouvement.

Il s’agit d’incarnation. La jeune et très belle actrice, également scénariste du film, Julia Roy, est depuis que Rey l’a vue une «apparition». Son destin tragique sera de finir par vouloir faire à son tour apparaître son «roi» (Rey) pour tous disparu. Ce serait finalement une raison d’être au Portugal, le pays du sébastianisme.

Trois ou quatre fois «entre»

Beaucoup se joue dans la circulation entre les trois interprètes inégalement principaux. Entre Julia Roy, diaphane, filmée souvent en profil perdu, omniprésente et pas entièrement là, et Mathieu Amalric ici comme saturé de présence charnelle, même quand il est mort.

Entre réalité et imagination, avec l’interférence voulue de la relation qui fut celle, dans «la vraie vie» d’Amalric et Jeanne Balibar, qui joue Isabelle. Et aussi entre la simplicité des moyens qui rendent sensible une présence dans la maison, moyens qui pourraient toujours trouver une explication rationnelle, et la puissance de suggestion de «quelque chose en plus».

Entre la vie et la mort, évidemment. Mais aussi bien, et ici il semble que ce ne soit guère différent, entre la vie et l’art. Non que l’art soit assimilé à la mort, mais dans la construction très sophistiquée, même si elle semble d’une grande simplicité, des mises en échos des actes du quotidien, de la présence d’un être infiniment cher, et de la possibilité que ce mystérieux «quelque chose», cette circulation des échos, advienne aussi sur une scène, un écran, dans les pages d’un livre.  

Dans la diversité des formats qui figurent dans l’œuvre de Benoît Jacquot, À jamais appartient à l’évidence aux «petits films». Celui-là prouve à nouveau combien ces films-là ne sont pas les moins ambitieux, les moins émouvants, les moins beaux. 

À jamais de Benoît Jacquot, avec Julia Roy, Mathieu Amalric, Jeanne Balibar.

Durée: 1h26. Sortie le 7 décembre.

« Journal d’une femme de chambre »: Célestine, Léa et Benoit s’en vont en guerre

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 Le Journal d’un efemme de chambre de Benoit Jacquot avec Léa Seydoux, Vincent Lindon, Clotilde Mollet, Hervé Pierre, Mélodie Valemberg, Patrick D’Assumçao. Durée 1h35 | Sortie le 1er avril.

Une lumière et un éclat, une vivacité en mouvement. C’est cela, d’abord. La présence assez sidérante et toute à fait réjouissante de cet être qui est du même élan Léa Seydoux et Célestine, le personnage qu’elle interprète. Elle existe et bouscule, séduit et rembarre. Filmée par Benoit Jacquot (d’une manière radicalement différente de leur précédente réussite commune, Les Adieux à la Reine), la jeune actrice qui ne disparaît nullement derrière son personnage et la femme de chambre inventée il y a 115 ans par Octave Mirbeau trouvent une alliance quasi-guerrière, conquérante, et qui bouleverse tout sur son passage. En cela, elle s’inscrit dans la lignée des héroïnes telle que les invente en les filmant le cinéaste de La Désenchantée, de La Fille seule, d’A tout de suite et de Villa Amalia.

Cette force de déplacement est tout à fait indispensable dans le cas d’une mise en scène ayant à affronter une double pesanteur: celle du film d’époque, et celle de l’adaptation littéraire ayant déjà donné naissance à deux réalisations majeures de l’histoire du cinéma, signées respectivement Jean Renoir et Luis Buñuel, excusez du peu.

De l’ombre des références cinéphiles, Benoit Jacquot choisit simplement de ne pas du tout se soucier: il y a des personnages, il y a une histoire, il y a une situation (maîtres et serviteurs dans la province française au temps de l’affaire Dreyfus), cela seul sera son matériau, sur la base d’une plutôt grande fidélité au livre, sans soumission.

De la première menace, en revanche, il se soucie vivement. Car il ne s’agit pas seulement d’un film d’époque, mais de l’époque d’un certain triomphe de la bourgeoisie, d’une domination arrogante se stabilisant au tournant du siècle (le roman est paru en 1900). Domination qui se traduit dans le langage, les vêtements, les meubles, et bien sûr ce qu’on appelle les mœurs, mélange de jouissance bâfreuse, de puritanisme, d’avarice, de bigoterie et d’hypocrisie.

On connaît de multiples exemples où un cinéma ambitieux cherche à nettoyer les films d’époque de leurs lourdeurs décoratives et de leurs affèteries d’antiquaires –de Bresson à Rivette et à Pialat les grands exemples abondent. Benoit Jacquot fait tout le contraire. Il en rajoute dans les dentelles des robes et la surcharge des chapeaux, le chantournement des mobiliers, l’abondance de détails des calèches. Mais c’est, aux côtés de sa guerrière étiquetée domestique, pour mieux filmer contre. Contre les décors bourgeois, les costumes bourgeois, les coutumes bourgeoises, en une charge d’autant plus furieuse qu’elle est, sous cette forme-là, inattendue. (…)

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Journal de la Berlinale 4 : ce qui les meut

45 Years d’Andrew Haigh (Compétition), Mr Holmes de Bill Condon (Compétition), Le Journal d’une femme de chambre de Benoit Jacquot (Compétition), Knight of Cups de Terrence Malick (Compétition), Victoria de Sebastian Schipper (Compétition).

On a beaucoup reproché à François Truffaut une de ses formules à l’emporte-pièce, selon laquelle le cinéma anglais n’existe pas. Si au lieu de se récrier à grand renforts de shoking on accepte d’en entendre le sens (qui évidemment n’exclue pas qu’il y ait de très bons films britanniques, et de grands cinéastes parmi les sujets de sa Majesté), la vision successive de deux films de cette origine en compétition à la Berlinale tend en effet à conforter cette affirmation.

201506056_1Tom Courtenay et Charlotte Rampling dans 45 Years

Ce sont deux films qui se regardent avec un certain plaisir, en tout cas sans désagrément particulier. Ils sont différents l’un de l’autre, l’un, 45 Years d’Andrew Haigh, est une étude de mœurs douce-amère d’un couple vieillissant dans la province anglaise d’aujourd’hui, l’autre, Mr Holmes de Bill Condon, est une variation sur le personnage de Sherlock Holmes devenu très vieux, proposant un jeu autour des vertus de la logique et de l’imagination dans la province anglaise des années 30.

Davantage que l’intérêt pour les personnages âgés et la province, ce qui rapproche le plus ces deux films sont les qualités sur lesquelles ils se fondent entièrement : un bon scénario, et de bons acteurs. Charlotte Rampling et Tom Courtenay dans le premier, Ian Mckellen (qui pourrait retenir quelques mimiques et grimaces) dans le deuxième remplissent parfaitement leur emploi, au service de ce qui semble droit venu d’une pièce de théâtre, qui aurait pu être écrite par Harold Pinter pour le premier et par Peter Shaffer pour le second.

Mais l’idée qu’il existerait en outre quelque chose nommée la mise en scène, la mise en scène de cinéma, et même que c’est là que se situe le plus important dans un film, ne semble effleurer personne. Et c’est ce qui tend à confirmer la formule de Truffaut, dont la première justification est d’abord que la Grande-Bretagne aura trop aimé le théâtre (et continue dans cette noble voie), ensuite que hélas pour son cinéma elle a eu la meilleure télévision du monde.

La mise en scène de cinéma est au contraire au principe même des trois autres films également en compétition qui ont marqué ce week-end à Berlin. Elle est ce qui les met en mouvement et en commande la singularité, pour le meilleur et pour le pire.

201510882_5Léa Seydoux dans Journal d’une femme de chambre

Le meilleur, c’est Journal d’une femme de chambre de Benoit Jacquot, qui avait pourtant toutes les raisons de se trouver enserré dans les rails d’une adaptation littéraire, et du poids des références cinématographiques que constituent rien moins que les films de Jean Renoir et de Luis Buñuel inspirés du même livre d’Octave Mirbeau.  Si le scénario, singulier tout en respectant l’œuvre d’origine, est remarquable, si surtout l’interprétation de Léa Seydoux est parfaitement admirable, et très nouvelle par rapport à ce qu’on connaissait de l’actrice, ce sont tout de même les partis pris de mise en scène qui sont décisifs. Ce sont les choix de composition de l’image, de rythme, de jeu entre le montré et le caché qui font l’admirable brutalité de ce véritable cri, de rage et de passion mêlées, cri enveloppé dans les dentelles de la bourgeoisie fin de (19e) siècle pour n’en résonner que plus sauvagement, et de manière fort actuelle.

"Knight of Cups"Christian Bale et Kate Blanchett dans Knight of Cups

Il ne s’agit pas pour autant d’affirmer que la primauté de la mise en scène, de la composition par le cinéma des images et des sons, garantit quoi que ce soit. On en aura eu la navrante confirmation avec le nouvel opus de Terrence Malick, Knight of Cups, interminable collage d’imagerie publicitaire saturée de muzak pompeuse et émaillée de considérations métaphysiques en voix off. On croit comprendre qu’il s’agit de dénoncer la décadence de la société américaine dans sa version californienne hyper-luxueuse. On constate surtout combien ce réalisateur, sans doute dès ses débuts surestimé (mais La Balade sauvage était, il y a 42 ans, un beau film) aura systématiquement réalisé film après films une descente ininterrompue vers le kitsch et la poudre aux yeux. Des stars (Christian Bale, Kate Blanchett, Nathalie Portman) réduites à d’insipides figures de mode, un mélange de prétention, de puritanisme et de sentimentalisme participent de l’architecture de plomb de cette réalisation qui certes s’appuie sur une revendication d’absolue virtuosité, mais n’en prouve que la totale vacuité.

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Frederick Lau et Laia Costa dans Victoria

La virtuosité de réalisation est aussi au principe du projet du jeune réalisateur allemand Sébastian Schipper, dont Victoria est le quatrième long métrage. Au début, sa manière d’accompagner en un unique plan séquence très agité les tribulations nocturnes et alcoolisées de la jeune Espagnole qui donne son nom au film et des quatre jeunes « vrais Berlinois » qui l’ont branchée à la sortie d’une boite techno semble un tour de force aussi vain qu’horripilant. Mais à mesure que le film et ses interprètes tiennent la longue distance (2h20) du plan unique, ce qui se met en place, entre les personnages et dans l’énergie à intensité variable de l’action ne cesse de gagner en intérêt, en nuances, en consistance.

D’une Mephisto Waltz de Liszt à une attaque de banque, de la nuit urbaine bravée joyeusement à vélo et avec force bières à une cavale hallucinée, Victoria procède par embardées surprenantes et pourtant cohérentes. Le film raconte moins la dérive d’une Bonnie catalane et d’un Clyde germanique que l’enregistrement d’un trop plein d’énergie vitale, et ses conséquences.  Son parti-pris de mise en scène devient dès lors parfaitement adapté à son enjeu narratif, et fait de Victoria une heureuse surprise.

Le battement des cœurs

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3 Cœurs de Benoit Jacquot, avec Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, André Marcon. 1h46. Sortie le 17 septembre.

Un quart d’heure après le début du film, Marc, le personnage de Poelvoorde, passe un scanner. On voit un cœur, le sien, un organe tel que le montre l’imagerie médicale. Ce n’est pas ce que montrera 3 Cœurs, film entièrement construit sur les possibles et impossibles accords entre les battements des sentiments de ses trois protagonistes. Par sa manière de rendre visible ce qui ne l’est pas grâce à des représentations codées, il y a pourtant bien quelque chose de l’imagerie médicale dans la manière de Benoît Jacquot de raconter la double histoire d’amour de Marc avec Sylvie et Sophie (Charlotte Gainsbourg et Chiara Mastroianni), les deux sœurs, les deux filles de la reine mère de cette petite ville de province que joue Catherine Deneuve.

On entend donc déjà l’héritage du conte, celui du théâtre du quiproquo amoureux –du Songe d’une nuit d’été à Feydaux en passant par Marivaux. Et en même temps la chronique d’une ville de la province française d’aujourd’hui, et le jeu avec un certain état du cinéma français dont ces trois actrices sont l’incarnation, chacune d’une manière très particulière. Comment agencer tout cela en un mouvement inévitablement composite, paradoxal, contradictoire? C’est tout le suspens de ce film, porté par les variations d’accords entre les mouvements de ce qu’on appelle, faute de mieux, la vie.

Diastole de la passion, systole du quotidien

Le cœur de Marc est malade. Dans les situations de tension il s’affole, le film est ainsi, diastole de la passion et systole du quotidien, singularité des tempi affectifs de chacun. La vie est en crise (cardiaque), mais il y a quoi d’autre? Entre celle rencontrée par hasard une nuit et avec qui, au fil des pas des mots et des gestes et des lumières s’était établi un miraculeux unisson privé de lendemain et celle rencontrée dans le scénario d’un ménage, d’une famille, d’une inscription sociale, entre la relation avec la sœur S1 et la sœur S2 (il y a une équation, plutôt de chimie que de maths, au principe du film), mais aussi entre Paris et la province, entre le temps long de la vie de couple et le temps fulgurant de l’embrasement amoureux, entre l’impératif de vérité face à la tricherie d’un politicien et la terreur de la vérité qui va détruire l’être aimé, s’enclenchent un infini agencement des exigences légitimes et des contraintes asphyxiantes qui seraient comme le battement même de nos existences humaines.

 Le chiffre «3» du titre désigne les trois personnages entre lesquels s’instaure le récit, bien sûr. Il dit surtout l’excès ou le dévoiement du chiffre «2» comme principe organisateur de toute vie sociale, sentimentale, psychique, etc. Ce «3» là ce n’est pas 2+1, c’est 2+ (ou -) l’infini, l’autre chose, le différent. L’infarctus du désordre dans les battements binaires est une réelle menace, mais l’absence de ce désordre étouffe et anéantit l’humain, le vivant.

Il y a un scénario au film de Benoit Jacquot, bien sûr, un scénario apparemment très classique mais en fait assez bizarrement construit, avec des moments qui semblent ne jamais devoir finir, des ruptures de ton, des sauts dans le temps, dans l’espace, dans les types d’image, dans les systèmes de récit, qui sont autant de demi-silences, de crescendos, d’andante et de pizzicati, etc. On matérialiserait plus exactement ce film-là, signé du réalisateur de Tosca devenu depuis metteur en scène d’opéra, avec une partition musicale qu’avec un script dans sa forme classique. Y compris les nouvelles syncopes que permettent, ou imposent, Skype et les SMS.

Changeant de registre comme on change de clé, le film s’offre des embardées qui sont comme des commotions, d’une maison bourgeoise à un paysage (enfantin, forcément) de grottes et de cabanes et de désert à l’aube, parfois avec la mémoire des usages les plus beaux qu’avait fait François Truffaut de la voix-off, comme lorsque la voix de Jacquot énonce «Il était… heureux». Bien que cela soit vrai, parce que cela est vrai, un abîme est passé dans ces points de suspension. Et presque tout ce que le film prend en charge, ce qu’il «raconte», comme on dit, se construit dans des affaires de rythmes, qui ne sont évidemment pas seulement des affaires de vitesse ou de lenteur –même si ça aussi. (…)

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Quand la ville dort, le cinéma se fait

Reportage sur le tournage de «Trois coeurs» de Benoît Jacquot.

L’auteur des «Adieux à la reine» tourne son nouveau film à Valence avec Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve. Cette nuit-là, une idée de la mise en scène qui passerait comme un songe.

Sur le tournage de «Trois coeurs» de Benoît Jacquot / Jean-Michel Frodon

Ils ne se connaissent pas. Ils marchent dans la ville, la nuit. Ils sont déjà amoureux. Ils ne se le diront pas. Ils diront autre chose, ou rien, toute la nuit. Le matin, il reprendra le train pour Paris. C’est au début de Trois cœurs, le nouveau film de Benoît Jacquot. Charlotte Gainsbourg et Benoît Poelvoorde sont dans les rues de Valence qui s’endort. Comme le reste de l’équipe, ils savent qu’il y en a pour toute la nuit.

Il n’est pas si fréquent que les conditions du tournage épousent aussi bien la situation que le film raconte. On voit bien que Benoît Jacquot aime ça. Rien de plus difficile pourtant que de donner vie et intensité à des scènes à ce point privées de tout ce qui nourrit d’ordinaire le spectacle. Des scènes sans rebondissement, sans moment spectaculaire, sans affrontement psychologique ni étreinte passionnée, ni dispute ni bagarre ou poursuite. Une chorégraphie impalpable qui densifie peu à peu la passion surgie de nulle part entre un homme et une femme qui n’étaient pas destinés à se rencontrer.

C’est compliqué, cette abstraction sensuelle qu’il faut construire comme une continuité à partir d’instants nécessairement disjoints, entre lesquels il faut installer la caméra, quelques projecteurs, parfois 3 mètres de travelling, poster des assistants aux carrefours, amener l’appareillage du son, laisser les comédiens se réchauffer puis se remettre en situation.

Pas beaucoup de lumière –«j’éclaire le moins possible, dit Julien Hirsch, le chef opérateur, pour voir la ville, voir ce qu’il y a derrière et autour des acteurs.» Comme tous les autres membres de l’équipe, il a déjà plusieurs fois travaillé avec le réalisateur, ils s’entendent comme larrons en foire:

«Prêt Julien?

— Prêt Benoît!

— On tourne. Moteur.»

Le dernier mot est dit doucement, pas comme une injonction, comme une invite.

«C’est bon, on passe à la suivante.»

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Luc Barnier, l’homme qui faisait respirer les films

Au terme d’un si long combat contre la maladie, Luc Barnier est mort le 16 septembre. Il avait 57 ans. Il n’était pas célèbre. Mais, en plus d’avoir été un homme d’une grande finesse et d’un charme singulier et chaleureux, il a joué un rôle significatif dans ce qui est arrivé au cinéma de ces 25 dernières années. Luc Barnier était monteur. Parmi ceux qui accompagnent les cinéastes, la présence d’un monteur, son intervention se repère moins que celle des acteurs, des scénaristes, des producteurs, ou même des chefs opérateurs. Pourtant il y a évidemment un sens, et qui dépasse la seule affinité affectueuse, dans la collaboration au long cours de cinéastes et de monteurs.

Martine Barraqué avec Truffaut, Jean Rabier et Monique Fardoulis avec Chabrol, Yann Dedet avec Pialat, Sabine Mamou avec Lanzmann, Martine Giordano avec Téchiné, Nathalie Hubert avec Doillon, Nelly Quettier avec Claire Denis, François Gédigier avec Desplechin (au début), Valérie Loiseleux avec Oliveira sont des exemples particulièrement frappant de partage d’un travail qui participe de la construction de l’univers personnel, du langage original d’un auteur.

Mystérieuse impureté du rapport à la création de cinéma, sans doute jamais aussi profonde que dans le secret de la salle de montage, et la complexité de ce qui se dit, et ne se dit pas, entre un cinéaste et « son » monteur. Si aucun n’a pu ni voulu rester seulement l’interlocuteur d’un auteur unique, d’autres ont privilégié l’éclectisme (comme par exemple  jadis Albert Jurgenson, aujourd’hui Hervé De Luze), travaillant aux côtés de grands inventeurs de formes et mettant aussi leur savoir-faire au service de productions lourdes.

Luc Barnier, qui a travaillé sur près de cent films depuis 1980, aura fait les deux. Il aura été l’interlocuteur privilégié et permanent d’Olivier Assayas depuis son premier court métrage, il aura aussi été très proche de Benoît Jacquot, dont il a monté tous les films depuis 1998. S’il a aussi collaboré avec un grand nombre d’auteurs importants (Youssef Chahine, Barbet Schroeder, Yousry Nasrallah, Amos Gitai, Chantal Akerman…), il a également beaucoup travaillé sur des productions grand public, contribuant notamment au succès de Pédale douce ou de Bienvenue chez les Ch’tis. Benoît Jacquot dit que « son secret était que ces mondes, il ne les opposait pas. Les uns et les autres étaient pour lui le cinéma en acte, la beauté surgissant parfois, inattendue. Son père, qu’il adorait, avait été l’imprimeur de certains surréalistes, et peut-être tenait-il de lui cette idée un peu sauvage, et très raffinée, qu’il se faisait du cinéma. » Parlant du talent particulier de Luc Barnier dans son travail, Jacquot souligne « une justesse de ses coupes – comme des voix sont justes – exceptionnelle dans le cinéma français: interruptions, relances, ce qui fait respirer les films». Avant de se consacrer au montage, il avait commencé aux côtés de groupes de rock alternatif.

Olivier Assayas : « Quand Luc a monté mon premier long-métrage, Désordre en 1986, il y avait déjà quatre ans que nous avions débuté notre collaboration avec mon court-métrage Laissé inachevé à Tokyo. Toute l’évolution de mon travail est déterminée par notre dialogue jamais interrompu, notre dernière conversation faisait suite à sa lecture du scénario de mon prochain film qu’il devait monter, comme tous les autres. Sans Luc je ne serai plus tout à fait la même personne, le même cinéaste, même s’il sera là, et tout ce qu’il m’a appris, chaque fois que je choisirai une prise, chaque fois que je couperai un plan ; et son absence restera intolérable. » Au-delà de la douleur personnelle de la perte d’un ami, Assayas donne à entendre l’importance et la complexité de ce lien secret, exemplaire de cette insondable impureté du mélange entre personnel, dialogue entre individus et collectif où se joue l’avènement d’un acte de cinéma.

 

Royal désir

Léa Seydoux dans Les Adieux à la reine de Benoit Jacquot

L’affaire semble d’abord claire comme un jeu gagnant. Voilà un réalisateur, Benoît Jacquot, avec en main une situation historique dramatique (les premiers jours de la Révolution française), un argument bien tourné (issu des Adieux à la Reine, l’éponyme roman à succès de Chantal Thomas), de très charmantes actrices (Léa Seydoux, Diane Kruger, Virginie Ledoyen), et tous les moyens qu’il faut pour assurer le content de brillant décorum et emballer tout ça.

L’affaire semble d’abord claire comme un jeu gagnant. Voilà un réalisateur, Benoît Jacquot, avec en main une situation historique dramatique (les premiers jours de la Révolution française), un argument bien tourné (issu des Adieux à la Reine, l’éponyme roman à succès de Chantal Thomas), de très charmantes actrices (Léa Seydoux, Diane Kruger, Virginie Ledoyen), et tous les moyens qu’il faut pour assurer le content de brillant décorum et emballer tout ça.Il existe en France une bonne vingtaine de réalisateurs capables avec pareils ingrédients de trousser un film agréable et estimable, à la manière de Que la fête commence, Beaumarchais ou plus récemment Molière, pour rester dans les mêmes atours et alentours.

Et c’est le jeu que semble de prime abord jouer Benoît Jacquot, se délectant de composer d’admirables tableaux vivants dans les décors tour à tour somptueux et misérables du château de Versailles filmé comme le Titanic ayant déjà, sans le comprendre, heurté l’iceberg de l’insurrection, immense navires organisé par les codes implacables d’une «société de cour» dont nous savons depuis Saint Simon et Norbert Elias qu’elle est loin d’appartenir au seul ancien régime.

Une affaire de désir et d’élan vital

Tout cela, la trame politico-dramatique habilement composée par le scénario et brillamment déployée par la réalisation, ira à son terme. Mais grâce à Benoît Jacquot, il advient bien davantage, et d’infiniment plus mystérieux. Une autre affaire se trame les ombres et les ors de la mise en scène, une affaire de désir et d’élan vital, de partage et de dévoration, d’affirmation et de négation de soi –soi comme être, comme corps, comme sexe, comme rôle, comme enfance, comme éternité.

Ce mystère se déploie peu à peu à partir d’un triangle qui est tel une figure cabalistique, un diagramme d’invocation. C’est le triangle dessiné par les trois femmes, Léa S. jeune lectrice éperdue de sa reine, Diane K. souveraine et fragile et futile et fatale, Virginie L.  duchesse séductrice et perdue.

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