«Petite Maman», miracle de cinéma

Entre Nelly et Marion, le mystère d’un jeu très sérieux. | Pyramide Films

D’une admirable simplicité, le nouveau film de Céline Sciamma est un conte réaliste et enchanté autour du deuil et des forces de vie par-delà le temps.

Oui, c’est sans doute le mieux, pour Nelly. Aider son père à vider la maison de sa grand-mère qui vient de mourir, c’est une façon à la fois d’être avec la disparue et de s’habituer à son absence.

La maison est en bordure de forêt, une forêt où Nelly va jouer, aussi. Et, dans la forêt, elle rencontre une petite fille de son âge, 8 ans, qui devient une copine de jeu. Elle s’appelle Marion, comme la mère de Nelly qui vient de partir.

Sur les chemins à travers bois, entre la maison de Nelly et celle de Marion, ou dans leur cabane, il y a des jeux, des rires, des peurs, des chagrins. Pas vraiment une énigme, ou pas longtemps, mais un mystère.

Le mystère n’est pas que la petite Marion puisse être la mère de Nelly, et que les deux maisons se trouvent donc non en deux lieux mais en deux temps différents. Le mystère, le beau et juste mystère de cinéma, est que cela soit parfaitement envisageable, légitime, émouvant.

En effet, de cette construction naît la possibilité de faire exister les sentiments, les interrogations, les espoirs et désespoirs non seulement d’une petite fille qui vient de perdre sa grand-mère, et peut-être aussi sa mère, mais de tout un chacun et de toute une chacune.

Le film comme machine à voyager dans le temps

Les lieux, les choses, les paroles se chargent en douceur d’une vibration instable, qui peut dire ceci et cela, avec un aplomb qui est celui des jeux d’enfants, surtout lorsqu’ils ont affaire à ce qu’il y a de plus grave, de plus sombre, de plus effrayant.

Nelly face à un vide qui s’ouvre dans sa vie. | Pyramide Films

Et dès lors, l’impossible ou l’invraisemblable peut s’énoncer, non comme une absurdité ou une provocation, mais comme l’entrebâillement d’un possible, d’un «pour voir», sérieux comme tout jeu digne de ce nom.

Tous les repères temporels (habits, objets, manières de parler et de se comporter) deviennent des signes fluidifiés par ce qui relie les deux jeunes protagonistes entre elles, et, à l’évidence, la réalisatrice à ses deux héroïnes.

S’il y a ici une machine à voyager dans le temps, c’est, sans appareillage pseudo-technique ni effets spéciaux, le film lui-même –ce qui au fond va de soi pour tout film, mais est rarement aussi explicitement et délicatement mis en jeu dans le récit lui-même. (…)

LIRE LA SUITE

Au cinéma cette semaine, cinq chemins singuliers aux multiples accents

Malik Zidi et Leynar Gomes dans Vers la bataille

Les films Vers la bataille, Si le vent tombe, L’Arbre, The Father, Paris Stalingrad, si différents et qui ont pourtant d’inattendues affinités, pratiquent chacun une forme de métissage du regard, de mise en jeu d’un ailleurs.

Pléthore de nouveautés en cette deuxième semaine de réouverture, après que le 19 mai a aussi dû accueillir bon nombre de films d’avant la fermeture. Parmi cette offre du 26 mai, outre le beau Balloon de Pema Tseden, cinq titres méritent une attention particulière, indépendamment de leur plus ou moins grande surface promotionnelle.

Au-delà de leur date de sortie, quatre de ces films se trouvent avoir en commun le fait d’être chacun le premier long-métrage de fiction de leur réalisateur ou réalisatrice –le cinquième n’est pas une fiction, et pas un premier film, malgré le jeune âge de son autrice.

Ils ont également en partage de receler, de manières très différentes, une tension intérieure entre un ici et un ailleurs: un Français raconte l’histoire d’un Français isolé au Mexique au XIXe siècle (Vers la bataille), une Franco-Arménienne raconte l’histoire d’un Français envoyé au Haut-Karabakh (Si le vent tombe), un Portugais filme en Bosnie (L’Arbre), un Français homme de théâtre change de moyen d’expression pour filmer en Grande-Bretagne (The Father), une Franco-Maghrébine documente le sort de migrants originaires d’Afrique subsaharienne dans la capitale (Paris Stalingrad).

Le chercheur américain d’origine iranienne Hamid Naficy a montré dans un ouvrage lumineux, An Accented Cinema, exilic and diasporic filmmaking, combien ces trajectoires métissées, dans leur diversité, enrichissent l’expression cinématographique. C’est ce que chacun de ces films matérialise en effet, dans la singularité de sa mise en scène.

«Vers la bataille» d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Quelle aventure! Comme du même élan, l’aventure est celle de Louis, pionnier de la photographie de grand reportage au milieu du XIXe siècle, et celle du film lui-même. Sans effets de manche, il y a une sorte de bravoure permanente dans la manière de faire exister les images et les situations, qui fait écho à la détermination du personnage central de cette fiction.

En pleine guerre déclenchée par l’expédition au Mexique de ce Maximilien que Napoléon III voulut faire empereur, un homme jeune, interpété avec le mélange de force et de fragilité qui le caractérise par Malik Zidi, erre dans une jungle hostile, harnaché d’un lourd équipement de photographie, comme il existait en 1863.

Louis tente de trouver le chemin d’une bataille que ses compatriotes français sont supposés mener, et évidemment gagner, quelque part dans cette nature non seulement (très) hostile, mais qui semble appartenir à un autre monde que les projets coloniaux qui cherchent à s’y imposer, et que la technologie nouvelle que l’entreprenant photographe trimballe à dos d’âne, puis sur son propre dos.

On songe à Aguirre aussi bien qu’à La 317e Section en accompagnant ces tribulations qui connaîtront aussi leur content de grotesque, au fil de péripéties et de rencontres inattendues avec notamment un paysan mexicain et un officier français. Mais Aurélien Vernhes-Lermusiaux a une manière très personnelle d’inscrire son personnage dans des environnements (géographiques et historiques) aux repères pour le moins instables.

Le récit est riche de rebondissements comme de propositions de réflexion, entre autres sur la naissance des médias modernes comme la relation entre l’image enregistrée et la mort. Mais ce qui séduit le plus tient à la sensualité envoûtante qui émane de la mise en scène, dans la tension entre les humains très différents entre eux (et très différents de nous) et des circonstances marquées par l’extrême dureté des conditions physiques et l’extrême violence du conflit.

Grâce aussi à ses interprètes, il y a pourtant sans cesse une forme de douceur, la possibilité d’un sourire, qui flotte dans le film, et fait elle aussi écho à une réalisation attentive aux êtres, aux petits gestes, aux à-côtés de l’action principale. Petit film d’auteur qui ne renie rien de ses ambitions mais trouve un souffle épique qui le porte de bout en bout, Vers la bataille est une belle et forte surprise.

Vers la bataille

d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux

avec Malik Zidi, Leynar Gomes, Thomas Chabrol

Séances

Durée: 1h30

Sortie le 26 mai 2021

«Si le vent tombe» de Nora Martirosyan

Lorsque Nora Martirosyan l’a réalisé, Si le vent tombe était un film hanté. Accompagnant la mission d’Alain Delage (le toujours excellent Grégoire Colin), expert français envoyé vérifier la conformité aux normes internationales d’un nouvel aéroport construit au Haut-Karabakh, le consultant découvrait les innombrables fantômes qui habitaient ce territoire, et surtout l’esprit de ceux qui y vivent.

Sur un fond dramatique, celui d’une enclave encerclée par des ennemis et saturée de mémoire guerrière, l’élégance du film tenait à sa manière d’associer comédie et fantastique, tandis qu’un monde, à la fois très réel et complètement fantasmatique, émergeait aux yeux de l’expert venu d’un autre univers.

Ni fermé ni complaisant, cet Alain était l’incarnation d’un univers de normes et de sécurité quotidienne, dépourvu d’emballements lyriques, hostile aux légitimations par la tradition de pratiques immorales et illégales, imperméable aux envolées nationalistes et virilistes en vigueur chez ces hommes, ces femmes, ces enfants habités d’autres rêves et définis par d’autres repères.

Pour évoquer cette confrontation à la fois radicale et en nuances, la jeune réalisatrice retrouvait cette verve singulière qui fut la marque des grands cinéastes d’Europe centrale, où ironie et poésie dansent ensemble afin de mieux donner accès à des situations souvent graves ou dangereuses.

De ce film, il faut désormais parler au passé. Il n’a pas changé, c’est le monde qui a changé. Sélectionné dans de très nombreux festivals en 2020, Si le vent tombe devait sortir l’automne dernier, la pandémie de Covid en a décidé autrement. Entre-temps, en septembre, le lieu et l’univers (mental et affectif tout autant que très réel) où se passait le film ont disparu, détruits par la guerre qui hantait le film, et le pays où il était situé et dont il voulait témoigner.

Au début de l’automne dernier, l’offensive des forces de l’Azerbaïdjan, qui ont écrasé leurs adversaires arméniens, a abouti au cessez-le-feu du 10 novembre 2020, rayant pratiquement de la carte le Haut-Karabakh comme entité indépendante.

C’est désormais un monde fantôme que se trouve évoquer le film, trace visible, sonore et sensible non seulement d’un état des lieux qui n’existent plus, et de personnages qui ne pourraient pas aujourd’hui se comporter comme ils le font, mais d’un imaginaire (celui qui hantait le film lors de sa réalisation) devenu doublement spectral. Si le vent tombe n’en est que plus émouvant, tout en s’étant, sans le vouloir, transformé en une étrange archive historique.

Si le vent tombe

de Nora Martirosyan

avec Grégoire Colin, Hayk Bakhryan, Arman Navasardyan

Séances

Durée: 1h40

Sortie le 26 mai 2021

«L’Arbre» d’André Gil Mata

Spectral lui aussi, mais fort différemment, le film du jeune réalisateur portugais est un chant de guerre, chant funèbre et lancinant aux côtés de ceux qui, partout, subissent des conflits sur lesquels ils n’ont pas prise. (…)

LIRE LA SUITE

Dans les lumières vibrantes de «Balloon», la voie et la voix de Pema Tseden

À l’occasion de la sortie de son nouveau film, magnifiquement porté par le sens du sacré et du quotidien, rencontre avec le grand cinéaste tibétain.

Le septième film de Pema Tseden, et le troisième à être distribué en France après Tharlo et Jinpa, confirme avec éclat que son auteur n’est pas seulement un très bon réalisateur tibétain représentatif de la culture de son peuple, mais un des grands artistes du cinéma contemporain.

L’humour, la tendresse, la cruauté et la beauté se sont penchées comme autant de fées puissantes mais ambiguës sur ce récit aussi tonique que complexe.

Il y a le berger très préoccupé des marques de sa virilité et les gamins qui ont des idées pour s’amuser avec des préservatifs. Il y a l’épouse imprégnée de respect pour les valeurs traditionnelles et sa sœur blessée par un amour déçu, qui va peut-être devenir nonne. Mais personne n’est réductible à une seule fonction ni à un seul trait de caractère. Pas plus le grand-père que les enfants.

Il y a un amoureux transi, des malentendus et des trahisons comme dans une pièce de Marivaux, le conflit entre le contrôle des naissances imposé par la loi et les croyances religieuses bouddhistes concernant la réincarnation, et des affrontements au grand air entre hommes rudes comme dans un western.

Il y a un livre qui brûle et un adolescent qui essaie de trouver son chemin, l’immensité bouleversante des paysages tibétains et les lois de la République populaire de Chine. Le sens du sacré et le sens du quotidien. Avec un sens impressionnant de la composition, le cinéaste tisse ainsi les multiples fils de son récit, et leurs multiples colorations.

Il y a les images qui semblent palpiter d’une vie intense, souvent douloureuse, parfois d’une folle sensualité –particulièrement les intérieurs des maisons traditionnelles. Une romance très émouvante et des moments proches du fantastique inscrits très naturellement dans un réalisme âpre et puissant.

Il y a la compassion et l’ironie dans la manière qu’a Pema Tseden de filmer le machisme de ses compatriotes, la brutalité des humains et de la nature, mais aussi la diversité des manières de percevoir le monde, et plusieurs idées respectables sur comment mener son existence.

Il y a dix figures attachantes et deux personnages féminins d’une présence intense: Drolkar, paysanne, épouse du berger Dargye et déjà mère de trois fils, et Drolma sa sœur, l’amoureuse déçue en route pour le monastère.

Il y a, partout et sous de multiples formes, de la liberté et de la contrainte, de la générosité et de l’obstination butée, des pulsions de vie, des formes de soumission et des échappées de rêve.

Fable inscrite dans une réalité très située, Balloon est incroyablement accessible à quiconque, où qu’il vive et quel que soit son mode de vie. Cela méritait d’aller en parler avec son auteur.

Entretien avec Pema Tseden

L’ écrivain, scénariste et réalisateur tibétain Pema Tseden lors du Festival international du film de La Rochelle en 2012. | Jean-Pierre Bazard via Wikimedia Commons

Comme vos deux films précédents, Tharlo et Jinpa, Balloon est tiré d’une nouvelle que vous avez écrite. Pouvez-vous expliquer d’où vient cette histoire?

L’inspiration pour cette histoire est venue il y a de nombreuses années. À l’époque, au début des années 2000, j’étudiais à l’Académie du cinéma de Pékin. Un soir d’automne, je marchais dans le quartier et j’ai vu par hasard un ballon rouge qui volait dans le vent. Il m’a semblé que c’était une très bonne image de film, alors j’ai commencé à imaginer d’autres plans qui pourraient s’y rattacher. Cette image a suscité une association d’idées avec la situation actuelle du Tibet, et elle m’a aussi évoqué une autre image liée au ballon, celle d’un préservatif. C’est ainsi que le prototype de cette histoire s’est peu à peu formé dans mon esprit.

Avez-vous toujours voulu en faire un film ou est-ce arrivé plus tard?

Au début, je voulais en faire un film, mais à cause d’obstacles liés d’une part à la censure, d’autre part au financement, je n’ai pas pu le réaliser. J’ai alors choisi d’en faire un texte littéraire, que j’ai publié. Bien plus tard, en 2018, j’ai pu réunir les conditions nécessaires pour mener ce projet à terme.

En quoi l’histoire racontée par le film est-elle différente de celle de la nouvelle?

La structure de base est la même, mais certains personnages ont été développés, principalement celui de la nonne. Dans le roman original, sa description n’est pas aussi détaillée, son histoire n’apparaissait que comme une intrigue secondaire, alors que dans le film ce qui lui arrive a gagné en importance et en intensité.

J’ai ajouté dans le scénario le personnage de son ancien amoureux, l’enseignant du collège, et le livre Ballon écrit par cet enseignant à partir de ce qu’ils ont vécu auparavant. Pour le film, j’ai aussi ajouté des moments non réalistes et des scènes de rêve, qui ne se trouvaient pas dans le texte publié.

Drolma (Yangshik Tso), la jeune sœur qui va entrer dans les ordres, affronte son aînée. | Capture d’écran de la bande-annonce

Le scénario de Balloon était-il très proche de ce que nous voyons à l’écran? Jusqu’où allez-vous dans la description des situations et l’écriture des dialogues au stade du scénario?

L’écriture d’un scénario nécessite la prise en compte de nombreux facteurs tels que la censure, le financement et la production, et c’est aussi le cas pour Balloon. Le scénario est pour l’essentiel conforme à ce que vous voyez à l’écran, mais il a été rédigé de manière à éviter certaines questions sensibles. (…)

LIRE LA SUITE

«L’Étreinte», doublement vivante avec Emmanuelle Béart

Margaux (Emmanuelle Béart) contrainte de se jeter dans le grand bain d’une nouvelle existence. | Pyramide

Le premier long-métrage de Ludovic Bergery a trouvé mieux qu’une interprète parfaite: une présence personnelle qui ne cesse de faire écho de manière suggestive et émouvante aux tribulations de l’héroïne.

L’Étreinte met en scène simultanément deux histoires. Celle de Margaux, et celle d’Emmanuelle Béart –du moins, un moment de leur histoire. Ce n’est pas la même histoire, mais la manière de les mettre en scène est commune. Et c’est très beau.

Emmanuelle Béart, comédienne, joue Margaux, qui vient de perdre son mari et se retrouve seule, sans trop savoir quoi faire de sa vie. Margaux «n’est plus jeune», comme on dit, formule par défaut qui entrouvre vers de sombres horizons (la vieillesse!) sans oser la nommer.

La veuve désemparée quitte la Côte d’Azur où elle vivait pour s’installer en grande banlieue parisienne, où elle reprend des études abandonnées depuis longtemps.

Meurtrie par le deuil, elle est mal à l’aise avec des camarades d’études bien plus jeunes, plutôt sympathiques, mais dont trop d’écarts (physiques, de langages, de comportements) la séparent. Elle n’est guère plus à son aise avec le prof sensible à son incontestable charme: trop mûre avec les étudiants, reprise par des élans d’adolescente amoureuse avec l’adulte qui n’en demande pas tant.

Mal dans sa peau, pas à sa place, Margaux bricole comme elle peut, tâtonne du côté de la mise à jour, et en mots, de ses émotions avec l’ami Aurélien (l’excellent Vincent Dedienne) et du côté du désir avec… qui elle arrivera à trouver.

Le réconfort de l’ami Aurélien (Vincent Dedienne), nécessaire et pas suffisant. | Pyramide

Comment ça s’appelle, ce qui vous travaille à l’intérieur et à la fois vous fait souffrir et vous anime? Comment on fait, avec les autres, avec son corps, avec les gestes et les paroles? À aucun moment le film ne fait d’allusion à l’histoire personnelle de l’actrice qui occupe tous les plans. Et il ne s’agit ici en aucun cas de sa vie privée.

Mais le parcours, lumineux puis devenu nettement moins convaincant, de celle qui fut dans les années 1990 l’actrice inoubliable de La Belle Noiseuse, de J’embrasse pas, de Un cœur en hiver, jusqu’aux Destinées sentimentales et Histoire de Marie et Julien au début de la décennie suivante, hante inévitablement L’Étreinte. Il y a non pas un deuil, mais du deuil aussi de ce côté-là.

Comment on fait, avec les autres (le public), avec son corps, avec les gestes et les paroles? Ce sont, aussi, des questions pour une comédienne.

Un peu en retrait, prêt à bifurquer

L’Étreinte accompagne pas à pas le cheminement de Margaux, hésitant, maladroit, excessif, nécessaire. Il y aura les étapes de cette trajectoire, bien sûr, les rencontres, les moments lumineux, les déceptions, les malentendus, les impasses qui peuvent devenir dangereuses. Un professeur de littérature allemande féru de Kleist, un tromboniste chaud lapin, quelques mafieux d’Europe de l’Est jalonnent cette quête.

Il y a aussi, surtout, la manière qu’a Ludovic Bergery de la filmer, toujours sur la frange de l’illustration émotionnelle et psychologique, mais un peu à côté, un peu en retrait, prêt à bifurquer. (…)

LIRE LA SUITE

«Mandibules», la ligne claire d’un burlesque aventureux

Le plus ailé des MacGuffin. | Memento Films Distribution

L’inventif nouveau film de Quentin Dupieux mêle duo de comiques abrutis, touche de fantastique et poésie lunaire en ce qui semble un bricolage désinvolte et se révèle porteur d’un mouvement aussi précis que joyeux.

Difficile d’imaginer plus réjouissante façon de renouer avec le cinéma que le nouveau film de Quentin Dupieux. Comédie loufoque qui surjoue la décontraction absolue, Mandibules s’avère un exercice d’équilibre d’une précision et d’une délicatesse imparables.

Depuis Laurel et Hardy en passant par Dumb and Dumber ou Éric et Ramzy, voire depuis l’auguste et le clown blanc, le duo burlesque dont les deux membres font les idiots est une formule éprouvée, sinon éculée. Dupieux complique la situation en rendant ses personnages non seulement stupides, mais dépourvus de toute séduction.

Ils sont bêtes, ils sont moches, ils sont lâches et feignants, ils sont habillés comme des nazes et parlent comme des buses, bref tout pour plaire. Au bout de trois scènes, on doute d’avoir envie de passer soixante-dix-sept minutes en compagnie de ces Jean-Gab et Manu (le tandem David Marsais et Grégoire Ludig, rendu célèbre par leurs gags du Palmashow sur internet puis à la télé). Le film va se faire un plaisir de prouver qu’en fait, oui, et de grand cœur.

Projets calamiteux

L’un des compères s’est fait confier une valise au contenu aussi imprécis qu’assurément délictueux, valise qu’il doit aller remettre à un quidam contre espèces sonnantes et trébuchantes. Il embarque avec lui son pote pour une virée de livraison au volant d’une merco qui va à ces traîne-savates comme une chasuble à un catcheur.

Aussitôt en route, les deux lascars s’empressent d’échafauder les plans les plus aberrants, se comportant en malhonnêtes abrutis qui ne manqueraient pas à l’occasion d’être de surcroît méchants.

Après un kidnapping pouvant concourir pour le record des opérations les plus foireuses, ils se retrouvent affublés d’un monstre en bonne et due forme, droit sorti d’un magasin d’accessoires plus proches de Méliès que d’Alien. Cette mouche géante leur inspire illico d’autres projets calamiteux.

Quelques péripéties et quiproquos plus loin, Jean-Gab et Manu se retrouveront invités dans une riche villa de vacances par un quatuor (trois filles et un garçon) très propre sur lui, et où ils introduisent en cachette le diptère XXL, qui se révèlera le plus ailé des MacGuffin.

 

Agnès (Adèle Exarchopoulos), la vacancière qui ne peut s’exprimer qu’en hurlant. | Capture d’écran de la bande-annonce

L’une des jeunes femmes (Adèle Exarchopoulos) est dotée de la singulière infirmité de ne savoir s’exprimer qu’en hurlant, ce qui concourt à mettre une certaine animation au sein d’un groupe déjà passablement disparate et saturé de malentendus.

Mais à ce moment-là, on a déjà saisi. Saisi que rien ne se passera comme prévisible, y compris selon la logique de la comédie nonsensique –qui possède également une logique, très susceptible de devenir aussi routinière qu’une autre. (…)

LIRE LA SUITE

 

Le 19 mai, on va au cinéma! Et ensuite…?

Fin avril, Nanni Moretti rouvrait lui-même les portes de son cinéma, le Nuovo Sacher, à Rome. A présent arrive le tour des salles françaises (capture d’écran d’une vidéo postée par Moretti sur Instagram).

Pour se réjouir de la réouverture des salles, s’orienter dans la (relative) profusion de l’offre et comprendre ce qui va se jouer dans les prochains mois.

Deux messages contradictoires accompagnent l’annonce de la réouverture des salles le 19 mai. L’un, optimiste, fait état du puissant désir de retrouver le grand écran chez un très grand nombre de futurs spectateurs –et bien sûr de la joie des professionnels de les accueillir. L’autre, beaucoup plus sombre, annonce des embouteillages meurtriers dus au trop-plein de films en attente, dénonce le manque de coordination des professionnels et d’efficacité des pouvoirs publics à assurer une réouverture en bon ordre. Il prévoit catastrophes et injustices pour les structures les plus fragiles, confusion et désorientation pour les spectateurs.

À ceux-ci, on se permettra de proposer ici, en toute subjectivité mais à l’écart des campagnes promotionnelles comme des réflexes conditionnés, une petite liste de priorités parmi les sorties annoncées d’ici fin juin.

Jusqu’à la fin juin, parce que début juillet commencera le Festival de Cannes et s’ouvrira une autre période, toute aussi inédite, avec la conjonction du plus grand festival du monde dans des conditions très particulières, des suites encore très présentes de la pandémie, de la longue fermeture d’octobre 2020 à mi-mai 2021, et d’une saison estivale qui obéit de toutes façons à d’autres règles que le reste de l’année.

Au bonheur des nouveautés

Le 19 mai, pas d’hésitation. Deux films se placent en tête de liste pour renouer avec le grand écran. D’abord le très réjouissant et complètement barré Mandibules de Quentin Dupieux, ensuite l’émouvant et délicat L’Étreinte de Ludovic Bergery avec Emmanuelle Béart. Ne pas oublier non plus Écoliers de Bruno Romy, dont on a dit ici tout le bien qu’il fallait en penser, à l’occasion de sa diffusion sur le site La 25e heure.

Le 26 mai, après des propositions toutes françaises la semaine précédente, on se tourne vers des offres venues des quatre coins du monde, avec en priorité Balloon du Tibétain Pema Tseden, L’Arbre du Portugais André Gil Mata, Si le vent tombe de l’Arménienne Nora Martirosyan, et aussi Vers la bataille, signé du Français Aurélien Vernhes-Lermusiaux mais entièrement situé dans la jungle mexicaine.

Le 2 juin, deux évidences. Petite Maman de Céline Sciamma déjà évoqué lors de sa présentation au Festival de Berlin, et la belle adaptation de Duras par Benoît Jacquot Suzanna Andler. Mais aussi deux fictions pour interroger l’histoire, histoire américaine avec Billie Holliday, une affaire d’État de Lee Daniels et histoire française avec Des Hommes de Lucas Belvaux, porté par Gérard Depardieu, Catherine Frot et Jean-Pierre Daroussin.

 

L’affiche de la rétrospective Kiarostami en salles à partir du 2 juin.

À quoi il convient d’ajouter le même jour le début de la plus grande rétrospective jamais consacrée en France à Abbas Kiarostami, avec des chefs-d’œuvre devenus des classiques (Où est la maison de mon ami?, Close-Up, Au travers des oliviers, Le Goût de la cerise, Le vent nous emportera) et de nombreux inédits, films des débuts avec des enfants, ou réflexion en profondeur sur la révolution (Cas n°1, cas n°2)[1].

Le 9 juin est largement dominé par l’arrivée de Nomadland de Chloé Zhao, couvert d’Oscars et autres statuettes dorées, film magnifique déjà évoqué lors de sa présentation à Venise où il avait obtenu le Lion, d’or lui aussi. Mais il ne faudra pas oublier le très remarquable Le Père de Nafi du Sénégalais Mamadou Dia.

Abondance de biens le 16 juin, avec un autre long-métrage à juste titre remarqué aux Oscars, le premier film Sound of Metal de Darius Marder porté par Riz Ahmed. Merveille de justesse attentive, 143 rue du désert de l’Algérien Hassen Ferhani, découvert à Locarno en 2019, méritera lui aussi la plus grande attention, tout comme la remarquable réflexion sur les images Il n’y aura plus de nuit d’Eléonore Weber. À guetter enfin Médecin de nuit d’Elie Wajman avec un mémorable Vincent Macaigne.

Le 23, il importera de ne pas laisser passer Gagarine de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, non plus que le documentaire passionnant Les Indes galantes de Philippe Beziat sur la préparation du spectacle de baroque Krump désormais culte de l’Opéra de Paris. Ne pas oublier non plus, si possible, l’inattendu Tokyo Shaking d’Olivier Peyon.

Et le 30 juin, au moins deux films vraiment admirables même s’ils risquent de ne pas bénéficier de toute la visibilité qu’ils méritent, Février du Bulgare Kamen Kalev, et La Fièvre de la Brésilienne Maya Da-Rin. Sans oublier pas moins de sept films de Roberto Rossellini, aussi nécessaires en 2021 que le jour de leur sortie.

 

                                                    Annette de Leos Carax, qui sortira en salle le jour de sa présentation en ouverture du Festival de Cannes. | UGC Distribution

Et puis le 6 juillet arrivera Annette, le très attendu musical de Leos Carax avec Adam Driver et Marion Cotillard, dans les salles en même temps qu’en ouverture du Festival de Cannes.

Foire d’empoigne

La liste de recommandations qui précède est faite sur la base des informations disponibles quelques jours avant la réouverture, situation susceptible de changer encore. Des ajustements ne cessent de se faire dans la programmation. Des titres sont ajoutés, retirés, déplacés dans ce qu’il faut bien nommer une foire d’empoigne. Le CNC, soutenu par la médiatrice du cinéma, a bien tenté d’édicter des règles adaptées à ce moment singulier, afin de préserver la diversité de l’offre et un certain équilibre. Peine perdue, le syndicat qui fédère les plus gros distributeurs français et américains, la FNEF, ayant refusé de participer à la négociation. Les pouvoirs publics ont dû se contenter d’émettre une recommandation qui n’engage que ceux qui le veulent bien –c’est-à-dire justement pas ceux qui devaient être contraints de faire un peu de place aux autres. (…)

LIRE LA SUITE

Illuminer les chemins de la mélancolie – sur « La Vie des morts » de Jean-Marie Laclavetine

La Vie des morts est une étrange conversation d’un frère écrivain à sa sœur prématurément disparue, qui se lit comme une mise en intrigue épistolaire des réactions suscitées par un précédent ouvrage. Mais dans cette histoire de fantômes réaliste se construit bien autre chose qu’un herbier des deuils. Par ce retour original sur la réception du récit, Jean-Marie Laclavetine interroge les multiples manières de se situer, parmi les vivants comme parmi les morts.

En février 2019, Jean-Marie Laclavetine publie Une amie de la famille. Il s’agit de son 31ème livre, nouvelle étape d’un conséquent parcours essentiellement consacré à l’écriture romanesque – et, en plusieurs occasions, au commentaire d’œuvres d’art. Mais celui qui est également un des directeurs littéraires de Gallimard signe cette fois un texte d’une autre nature.

Le titre de l’ouvrage désigne la sœur de l’auteur, Annie. Annie est morte à 20 ans, le 1er novembre 1968, emportée par une vague près de la crique sur la plage de Biarritz qu’on appelle la Chambre d’amour. Pendant un demi-siècle, ses proches, dont ceux qui étaient avec elle à ce moment, y compris son frère Jean-Marie, n’ont pas parlé d’elle. Quand quelqu’un demandait qui était la jeune fille sur la photo, on répondait « une amie de la famille ».

Aucun « sale secret » dans cette omerta familiale, mais le poids de la douleur, une incapacité à y faire face ensemble, à émettre et partager des mots. 50 ans après le drame, Laclavetine s’est lancé dans une enquête, a retrouvé les personnes toujours vivantes, les documents écrits, les photos, il a réuni les souvenirs tout en s’interrogeant sur le processus d’ensevelissement dans le silence qui avait si longtemps accompagné sa sœur morte.

Une amie de la famille, document réaliste porté par une réflexion intime et pudique, était un beau livre, dans un registre, l’enquête littéraire sur un événement de son passé, qu’il n’a certes pas inauguré – il suffit de songer à Annie Ernaux – mais qui impressionnait par sa tension intérieure, et la manière dont l’écriture savait en rendre compte.

Il s’est trouvé qu’après la publication de l’ouvrage, son auteur a reçu une quantité tout à fait inattendue de courriers et de messages de toute nature, émanant aussi bien de personnes proches de lui, qu’ils aient ou pas connu sa sœur, de personnes ayant connu celle-ci sans que l’écrivain le sache, d’amis qu’il a fréquentés au cours de la longue période écoulée depuis, et surtout de très nombreux inconnus.

Dans leur diversité, ces messages traduisent la manière dont d’autres se sont appropriés l’histoire pourtant si personnelle racontée dans le livre de 2019. Annie est devenue, écrit à Laclavetine un lecteur inconnu, « le visage universel de nos douloureuses absences ».

La Vie des morts est, ou plutôt se présente de prime abord, comme la manière par Jean-Marie Laclavetine de prendre en charge cet afflux de récits et d’affects eux aussi personnels – mais d’autres personnes – au regard de sa propre histoire. Pour cela, l’écrivain choisit une mode d’écriture particulier, celui d’une longue lettre écrite à Annie, sa sœur morte. Il lui raconte ce que d’autres lui écrivent, ce que sa mort à elle – et le récit de celle-ci, et de ce qui s’en est suivi –  suscite chez de multiples autres, aux parcours différents même si toujours en relation avec la perte d’un être cher, quelles qu’en soient les causes et les circonstances.

Il ne s’agit pas du rapport à « la mort » mais bien plutôt du rapport aux morts.

Dans cette étrange conversation, qui accueille ce que l’écrivain sait, ou imagine de cette sœur de 5 ans son ainée, se construit bien autre chose qu’un soliloque navré, ou un herbier des deuils. La mise en partage de ces paroles (celles de ses correspondants, connus ou pas) et de ses propres capacités d’y réagir grâce à l’interaction avec la disparue compose page à page une intelligence fine, plus intuitive que théorique, des manières dont les vivants vivent avec les morts, ou sont susceptibles de le faire, et pour le meilleur plutôt que pour le pire, même si la souffrance de la perte ne disparait pas.

Histoire de fantômes réaliste, le texte convoque moins les références au fantastique que celles à la méditation de Vinciane Despret dans son si beau Au bonheur des morts, même si le registre d’écriture est évidemment différent.

Ce qui se déploie ainsi, grâce à la tonalité intime mobilisée en relation avec une multiplicité de situations dont certaines à peine devinées à travers une lettre arrivée chez l’éditeur ou dans sa boite mail, élabore peu à peu une compréhension de ce qui est généralement laissé dans l’ombre. Non seulement il ne s’agit pas du rapport à « la mort » mais bien plutôt du rapport aux morts, mais aussi ceux-ci (ceux-ci les morts, et ceux-ci les rapports) sont eux-mêmes d’une infinie diversité.

Acceptée, cette diversité est possiblement une richesse, richesse paradoxale puisque produite par une perte. En lisant Laclavetine se dessine la perception du même mouvement, à la fois de la singularité des expériences (ce qui est vécu, et la manière dont c’est vécu) et du rôle joué par les deuils dans la construction des individus, au-delà du malheur éprouvé, et avec lui. L’angle d’approche particulier issu à la fois du drame familial, des multiples échanges épistolaires, y compris avec des inconnus, et de l’adresse à la sœur morte compose un agencement entre situations individuelles et dimension commune du rapport aux décès, au moins dans des contextes individuels eux aussi (accidents, maladies, suicides).

Et cet agencement, qui doit aussi beaucoup à un art délicat et rigoureux du choix des mots et de leur organisation, à la littérature, mais oui, interroge bien au-delà des situations précises des uns et des autres. Sans en avoir l’air, la manière d’écrire de Laclavetine défait la sempiternelle « dialectique de l’individuel et du collectif », pour explorer d’autres compositions de l’intime et du commun.

Et puis, vers le milieu du livre, poursuivant son « dialogue » avec sa sœur, Jean-Marie Laclavetine déplace la focale pour entreprendre de partager avec la disparue ses souvenirs d’autres personnes qui lui ont été chères, et qui sont elles aussi mortes.

Mobilisant la métaphore d’une forêt, qui serait plutôt un arboretum où voisinent des essences extrêmement diverses, le livre devient une succession de portraits d’amis, quelques uns connus (Cavanna, Juan Goytisolo, René de Obaldia, Jorge Semprun, Siné…), la plupart moins ou pas du tout. (…)

LIRE LA SUITE

«Écoliers», à l’école d’un regard ouvert

Le film est la belle moisson vivante qu’a récoltée le réalisateur Bruno Romy en s’installant, sans préjugé ni volonté de démontrer, avec sa caméra dans une classe de CM2 pendant un an.

Des gamins dans une classe, ils font leurs devoirs, le maître commente et accompagne. Au cinéma, on connaît cette situation. Fictions comme documentaires ont de multiples manières décrit ce qui se passe dans ce lieu à la fois public et fermé, qui nous a tous concernés en tant qu’élèves et concerne encore le plus grand nombre (les parents dont la progéniture est scolarisée), et bien sûr le monde enseignant –et à nouveau nous tous comme citoyens.

Écoliers commence donc classiquement, même si quelques éléments singuliers, dans la manière de travailler de cette classe de CM2 ne répondent pas au schéma habituel. Dans la classe de monsieur Franc, les élèves se déplacent beaucoup, ils semblent travailler parfois seuls et parfois à deux ou à trois. La place du maître est apparemment le plus souvent au fond de la classe.

La référence immédiate est bien sûr Être et avoir de Nicolas Philibert. Cette référence, légitime à propos d’un si beau film, et qui a à juste titre tellement marqué les esprits, est bien utile pour mesurer tout ce qui distingue le film de Bruno Romy et en fait la réjouissante singularité.

Quand Philibert donnait à percevoir des continuités, des perspectives, des inscriptions dans des projets (projets pédagogiques, projets d’existence, environnements familiaux et professionnels) et un imaginaire, sinon un mythe (l’«École» avec sa majuscule républicaine) à partir des situations concrètes d’une classe unique en milieu rural, Écoliers fait tout autre chose.

À mesure que le film avance, et sans qu’il se produise d’événement extraordinaire, c’est la manière de regarder et d’écouter ce qui se joue dans une classe qui peu à peu se configure autrement.

Un autre regard

Parfois la caméra s’arrête sur un visage et observe les émotions qui s’y manifestent alors que le travail scolaire se poursuit alentour. Parfois se noue une petite saynète –drame minuscule ou comédie miniature– entre deux élèves. Parfois c’est l’usage d’un mot, ou la posture d’un corps.

Comme il devrait aller de soi, mais c’est loin d’être toujours le cas au cinéma, chaque enfant est singulier, et le regard du réalisateur ne s’applique pas à une mécanique égalité de traitement, artificielle, mais semble guidé par ce qui le sollicite et peut susciter une attention, un fragment de sens.

Keren Production

Parmi les élèves se trouve Mika, la fille du réalisateur, que reconnaissent ceux qui ont vu le précédent film de Romy, Quand j’avais 6 ans, j’ai tué un dragon, très belle mise en film du récit du combat de la fillette contre la leucémie. Elle n’occupe pas plus qu’un ou une autre le devant de la scène, et l’instituteur, qui semble par ailleurs un remarquable pédagogue, bien moins que ses élèves.

Le film d’école, genre (trop?) fréquenté

Depuis l’inoubliable Zéro de conduite de Jean Vigo, la classe est un espace très souvent porté au cinéma –le site Sens critique a par exemple recensé 179 titres, et sa liste est loin d’être exhaustive. Y manque notamment l’un des plus beaux exemples jamais composés avec une caméra, Journal d’un maître d’école de Vittorio De Seta, aujourd’hui accessible dans une belle édition DVD accompagnée d’un livre très complet.

L’immense majorité de ces films, documentaires ou fictions, instrumentalisent la situation scolaire, et en particulier les enfants, au service d’une visée spectaculaire: comédie, mélodrame, commentaire politique ou moral. Les exemples sont innombrablks, de P.R.O.F.S au Cercle des poètes disparus et du Petit Nicolas à Graine de violence, pour le meilleur –L’Esquive d’Abdellatif Kechiche– ou pour le pire –La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld.

Il faut porter une attention singulière aux films faisant place à la complexité des situations et n’ayant pas formaté à l’avance le déroulement des rapports humains complexes qui se jouent. La fiction Entre les murs de Laurent Cantet comme le documentaire Nous princesse de Clèves de Régis Sauder en ont donné de beaux exemples.

Encore s’agit-il le plus souvent d’adolescents. Avec des enfants d’âge de l’école primaire, voire plus petits, le défi au cinéma est encore plus grand, et les résultats, lorsque le film est attentif et respectueux envers ceux qu’il montre, encore plus passionnant.

Savoir accueillir ce que l’enfance a d’extraordinaire à offrir au cinéma plutôt que d’instrumentaliser les gosses est un défi extrême. Il faudrait évoquer ici au moins Un été chez grand-père de Hou Hsiao-hsien, d’une légèreté de regard inégalée. Mais l’exemple le plus accompli à cet égard reste sans doute Ponette de Jacques Doillon, avec sa toute petite et inoubliable héroïne de 4 ans.

Ponette de Jacques Doillon (1996). | Capture d’écran de la bande-annonce

Sans être absente, l’école, c’est-à-dire une institution où la famille n’a pas une visibilité permanente sur les enfants, n’était pas le cadre unique de ce film. Car prendre en charge à la fois la liberté, l’instabilité, la multiplicité des élans (physique, affectifs, relationnels) dont est porteuse l’enfance et le cadre de toute façon normatif de l’école, même la plus «ouverte», est un défi complexe à relever pour le cinéma. (…)

LIRE LA SUITE

«Ganja & Hess», morsure à vif d’un passé incandescent

Ganja (Marlene Clark), forte femme qui n'est pas au bout de ses surprises. | Capricci
Ganja (Marlene Clark), forte femme qui n’est pas au bout de ses surprises.

L’édition DVD du film de Bill Gunn, sortie près de cinquante ans après sa réalisation, donne enfin accès à une œuvre inventive et provocante, faux film de vampire et vrai brûlot, jalon majeur de l’histoire du cinéma afro-américain.

L’histoire peut se raconter de deux manières, depuis aujourd’hui ou depuis le moment où elle a commencé, il y a un demi-siècle. Mais c’est sans doute en la reprenant depuis le début qu’on perçoit le mieux combien Ganja & Hess est un film important aujourd’hui.

Parce qu’à le rencontrer comme ça au détour d’une programmation ou d’un bac de DVD, le risque existe d’être dérouté –le mot est faible– par cette déferlante d’embardées entre codes du film de vampire, mythologie africaine, burlesque psychédélique et vigueur pamphlétaire.

 

Le deuxième et dernier film mis en scène par Bill Gunn est déstabilisant aujourd’hui comme il le fut à l’époque de sa réalisation, en 1972. Il est aussi une œuvre importante dans l’histoire du cinéma comme dans la difficile et douloureuse histoire de l’entrée dans la lumière des minorités, histoire toujours en cours.

Lorsqu’il réalise ce film, Gunn est un scénariste et dramaturge noir de 38 ans, ayant obtenu une certaine reconnaissance professionnelle au théâtre, ce qui lui a valu d’écrire le script du Propriétaire, premier film de Hal Ashby (qui deviendra célèbre grâce au deuxième, Harold et Maud) au tout début de la décennie.

En 1970, il réalisait lui aussi son premier film, Stop, produit par la Warner… qui le remisa aussitôt sur une étagère sans le distribuer, à la suite d’un classement X surtout pour sa dimension homosexuelle.

Le filon de la Blaxploitation

Mais à ce moment-là, les grands studios, en pleine déconfiture, avaient trouvé un filon qu’ils allaient exploiter pendant quelques années: le film de genre avec et pour des Noirs. Ce qu’on allait appeler la Blaxploitation.

Le mouvement ne venait pas de Hollywood mais du cinéma indépendant, avec un film ouvertement transgressif et revendicatif, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song du cinéaste, acteur, écrivain et musicien Melvin Van Peebles (1971).

Le film obtient un succès inattendu avec un box-office (100 fois son –dérisoire– budget), ce qui attire l’attention de l’industrie. Le phénomène suscite la production d’une palanquée de films, eux aussi autour d’histoires de gangsters et de flics noirs, filmées par des équipes elles aussi principalement afro-américaines.

Les plus connus sont Les Nuits rouges de Harlem (1971) de Gordon Parks avec l’inspecteur Shaft joué par Richard Roundterre, et Superfly (1971), signé par Gordon Parks Jr, fils du précédent. Les dates ici sont importantes, elles témoignent de la rapidité avec laquelle tout cela s’est mis en place.

Ces films suscitent un discours autour de la fierté accompagnant le fait que les personnages principaux sont noirs, mais aussi la discussion quant au fait qu’ils s’inscrivent dans le cadre de récits et de mises en scène calquées sur les modèles dominants d’une société qui continue d’opprimer les minorités –débat qui ne ressurgira que de façon très marginale lorsque, des décennies plus tard, le blockbuster Black Panther deviendra le supposé nouvel emblème de la Black Pride.

Polars et films d’horreur

Si le polar fournit, de très loin, le principal cadre de référence aux films de Blaxploitation, d’autres genres sont explorés. Ainsi notamment le film d’horreur, avec le succès de l’explicitement titré Blacula (1972).

C’est dans ce contexte que des producteurs, Jack Jordan et Quentin Kelly, passent commande à Bill Gunn d’un film de vampires noirs. La réponse, Ganja & Hess, ne leur plaira pas du tout.

 

Le réalisateur Bill Gunn dans un second rôle décisif et exposé.

Le film bénéficie pourtant, pour interpéter le personnage principal, ce Dr Hess Green devenu dépendant au sang humain, d’un acteur ayant conquis une certaine visibilité grâce à son rôle majeur dans le déjà culte La Nuit des morts vivants de George Romero, Duane Jones.

À partir des prémices classiques du film de vampire, le film déploie une succession de séquences oniriques, burlesques ou provocatrices (ou tout cela à la fois), avec aussi une liberté de filmer les corps –noirs, nus, femme et homme– tout à fait inattendue.

Il renvoie aux phénomènes d’addictions, à l’histoire de l’art comme enjeu politique, aux héritages culturels –et très peu à la figure romanesque du vampire, le mot n’est d’ailleurs jamais prononcé.

Quand Ganja entre en scène

Le film commence avec un extraordinaire preacher qui s’avérera un personnage secondaire. La succession des scènes ne suit aucune chronologie, digresse, s’éclate ou se roule en boule: avec une détermination qui n’empêche pas les sourires à la dérobée, Gunn déploie son film dans un registre plus proche de la transe que de la narration conventionnelle.

Ganja & Hess trouve toute son ampleur avec l’arrivée de son héroïne, jouée par Marlene Clark, qui n’a à l’évidence pas eu la carrière qu’elle méritait. Sensuelle et ironique, d’une vitalité qui irradie l’écran, elle déplace et intensifie toute l’inventivité de la proposition de Bill Gunn, bien décidé à toréer à mort les poncifs du film d’horreur. (…)

LIRE LA SUITE

«Petite Fille», l’enfant, les mots et les regards

Sasha, au bonheur d’être fille. | Agat Films&Cie et Arte

Diffusé sur Arte, le nouveau film de Sébastien Lifshitz accompagne pas à pas le combat d’une fillette née dans le corps d’un garçon et de sa mère, pour construire un espace vivable, et même heureux.

Dans sa chambre, la petite fille s’habille. Stop! Ce qui semble une évidence est en fait une série de questions. L’enfant de 10 ans qu’on voit enfiler des vêtements, est-ce une fille ou un garçon? Est-elle, est-il en train de s’habiller ou de se déguiser?

À l’évidence de l’image et de la situation se sont substituées des questions qui ne sont pas seulement de vocabulaire, mais de définition des personnes, et aussi d’interrogation sur nos regards, nos repères, nous qui sommes mis en situation d’assister à cette scène ordinaire, et qui semblait si simple.

Dans le film que diffuse Arte ce mercredi 2, et qui est disponible en replay sur le site d’Arte jusqu’au 30 janvier, Sébastien Lifshitz poursuit le délicat travail au long cours dont on avait pu voir en salles la précédente étape l’été dernier, avec Adolescentes.

Sasha est née de sexe masculin mais depuis qu’elle a 3 ans, elle se vit comme une fille. Ainsi que le font ses parents, sa grande sœur et ses deux frères, on fera droit ici à son identité de genre, et parlera d’elle au féminin.

Lorsqu’elle met ses habits, elle se déguise pourtant en quelque sorte, surjouant l’affichage d’une féminité, ou plutôt d’une idée de la féminité –celle dispensée par les poupées Barbie et les princesses Disney– en réaction aux blocages qu’elle affronte chaque jour.

Un combat, une histoire

Car Petite Fille est l’histoire d’un combat. Le combat que mènent ensemble, mais chacune à sa façon, Sasha et sa mère, avec des alliés très déterminés –le père, les frères et sœur, plus tard la femme médecin spécialiste de la situation de l’enfant, situation que la science désigne du vilain nom de dysphorie de genre.

Pour être précis, la définition de la dysphorie de genre renvoie non au phénomène lui-même, mais à la souffrance qu’il engendre chez les personnes qui se voient refuser d’être considérées comme ce qu’elles se sentent être plutôt qu’assignées à une identité sexuelle.

De la souffrance, il y en a dans Petite Fille: nul ne doute que pour une gamine et sa famille engagées dans la reconnaissance d’une exigence qui demeure transgressive, bien des situations hostiles, voire violentes jalonnent leur chemin.

Une bonne part de l’art du film tiendra à sa façon de ne pas faire une place disproportionnée à cet aspect conflictuel, donc permettant un bénéfice dramatique. Dans certains cas, la banalité est une victoire pour celles et ceux qui la vivent, et un choix éthique pour celui qui la filme.

Ayant rencontré cette famille, couple aisé avec quatre enfants vivant dans le nord-est de la France dans une ville moyenne, Lifshitz construit l’espace-temps d’une rencontre avec cette situation qui dissout en douceur les blocages symétriques (mais pas équivalents) du refus de la demande de Sasha et du discours militant en faveur des droits LGBT+. (…)

LIRE LA SUITE