Cannes 2021, jour 7: le bel envol de «Drive My Car»

Le metteur en scène Kafuku (Hidetoshi Nishijima) et la conductrice Misaki (Toko Miura), deux personnages en quête d’une place au monde, au-delà de ce qui les hante. | Diaphana

À partir d’un dispositif en apparence très simple, et en mobilisant des facettes inattendues de l’intime, le film de Ryusuke Hamaguchi réussit un miraculeux déploiement d’émotions.

Véritable révélation de la sélection officielle (Carax, Verhoeven ou même Hansen-Løve ne sont pas vraiment des découvertes), Drive My Car du cinéaste japonais Ryusuke Hamaguchi a incontestablement marqué un temps fort de la 74e édition du festival.

Ce n’est d’ailleurs pas vraiment ce réalisateur qui est une découverte, ses précédents films ont été montrés et primés dans plusieurs grands festivals, mais c’est l’accomplissement exceptionnel qu’est le film, très au-delà de ce que les œuvres précédentes permettaient d’anticiper, aussi réussies sont-elles.

Adapté d’une nouvelle éponyme de Murakami (qui figure dans le recueil Des hommes sans femme), le film se déploie avec une sorte de douceur hypnotique par grandes vagues émotionnelles.

Au centre du récit se trouve un acteur et metteur en scène de théâtre, Kafuku, qui répète sa nouvelle production, Oncle Vania de Tchekhov. Parmi les interprètes qu’il a choisis se trouve un jeune premier à qui il a attribué le rôle titre, pourtant sensément plus âgé.

Au cours du prologue, on a vu ce même Kafuku surprendre sa femme en train de faire l’amour avec ledit jeune homme, et s’esquiver sans rien laisser paraître. Peu après, cette femme qui n’a cessé de faire à son mari déclaration et manifestation de son amour, est morte.

Entre le jeune premier (Masaki Okada) et Kafuku, des jeux de paroles et d’esquive où l’innocence et la perversité, la souffrance et la superficialité se répondent et se renforcent. | Diaphana

L’essentiel du film se passe ensuite principalement dans deux lieux, un lieu fixe et un lieu mobile, un lieu collectif et un lieu privé. Le premier est la salle de répétitions, où Kafuku dirige les acteurs qui, à la table, lisent leur rôle dans plusieurs langues (japonais, chinois, coréen, langue des signes).

Le second est la voiture, cette Saab 990 turbo rouge vif où une jeune femme venue de la campagne conduit le metteur en scène et qui devient un autre espace de paroles, de pensée, de quête de vérités et d’apaisement, étrangement symétrique de l’espace théâtral. (…)

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Oxymore cinématographique

Voilà pour le cadre, dramatique et matériel. Mais ce qui précède n’a pratiquement rien dit de ce qu’engendre le film comme étonnants processus riches en émotions, en justesse sensible, en jeux d’échos entre puissances du texte littéraire (celui de Tchekhov), ressources de la multiplicité des langues, expressivité des corps et des voix.

Drive my Car a l’ampleur d’une épopée, mais une épopée où, stricto sensu, il ne se passe rien. De cet oxymore cinématographique, Hamaguchi fait une aventure intime au souffle immense et qui pourtant paraît murmurer à l’oreille de chacun.

Qui a vu ses précédents films, principalement Senses, Asako I&II et Contes du hasard et autres fantaisies, peut mesurer la continuité d’un projet artistique de longue haleine, mais aussi constater l’impressionnant saut qualitatif accompli.

Un grand geste libérateur

Ce saut concerne ce qu’on appelle, à tort ou à raison, la construction du film. Indépendamment de leurs qualités, les précédents films s’appuyaient sur des manières d’organiser le récit, de définir les personnages, d’établir des symétries et des interférences entre les lignes narratives, manières qui pouvaient être figurées sur un graphique, décrites en termes de structures et de trajectoires.

Cannes 2021, jour 6: «Bergman Island» et le pont aux fantômes

Le réalisateur Tony (Tim Roth) et la réalisatrice Chris (Vicky Krieps) dans la mythique salle de projection personnelle d’Ingmar Bergman. | Films du Losange

Le nouveau film de Mia Hansen-Løve invente, dans l’île où vécut et filma le maître suédois, un jeu léger et émouvant, complexe et lumineux, autour de la création artistique et amoureuse.

Il y a toujours un risque avec les films consacrés au cinéma. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, à Cannes encore plus qu’ailleurs. Avec son septième film, en compétition officielle sur la Croisette juste avant de sortir dans les salles françaises, Mia Hansen-Løve démultiplie vertigineusement ce risque.

En effet, elle installe son récit dans l’île entièrement placée sous l’influence du grand réalisateur suédois, en mettant d’abord au centre du récit un couple de réalisateurs, la jeune Chris (Vicky Krieps) et le nettement plus mûr Tony (Tim Roth), chacun écrivant le scénario de son prochain film, puis en enchâssant dans ce qui leur advient des éléments du film imaginé par la jeune femme restée seule dans l’île.

À ce qui semble de prime abord un entrelacs autoréférentiel alambiqué, le film oppose d’emblée deux puissants antidotes, la vivacité des personnages joués (à tous les sens du terme) par deux interprètes qui semblent détenir une palette infinie de nuances, tout en offrant une immédiate présence physique, et la splendeur des paysages de l’île où l’auteur de Persona a tourné tant de ses films, et où il a vécu toute la fin de son existence.

 

De la situation de départ, Mia Hansen-Løve, qui a vécu et travaillé dans la maison de l’île où habitent ses personnages, parvient à faire de la ressource vive, toujours reconfigurée, d’une multitude d’enjeux dramatiques et de questions, qui ne cessent de se déployer.

Parmi ces enjeux et ces questions surgissent, s’intensifient, puis se fondent dans un mouvement plus ample, l’accès à la part d’ombre de l’autre, fût-il aimé et aimant, au secret des pulsions et des fantasmes, aux méandres de l’invention romanesque, et la relation ambivalente à la célébrité, celle de Bergman exemplairement, cinéaste austère transformé dans l’île où il est enterré en objet d’un tourisme culturel, certes haut de gamme dans ses références, mais qui n’échappe pas aux clichés et à la disneysation du monde.

Avec une grande finesse, Mia Hansen-Løve réussit à n’être ni méprisante pour qui vient communier avec une idée formatée du grand artiste, ni dupe de ses ressorts.

Du bon usage des figures tutélaires

La manière de filmer, en accompagnant Chris qui tour à tour adhère à la bergmanomania locale, se dérobe ou invente des chemins de traverse, suggère des possibilités pour chacun d’accorder de l’importance aux grandes figures tutélaires –dans ce cas, un cinéaste essentiel pour une cinéaste, Chris ou Mia H-L, comme ce pourrait être une autre référence pour quelqu’un ayant une activité différente– sans pour autant en devenir l’adorateur idolâtre ni le spécialiste obsessionnel.

Jouant avec humour et émotion des rapports affectifs à la fois du couple principal et de tous ceux, insulaires ou visiteurs, qui gravitent sur l’île, le film trouve naturellement un élan qui lui permet de se redécaler, de s’ouvrir encore davantage.

Amy (Mia Wasikowska) et Joseph (Anders Danielsen Lie), le couple de l’histoire dans l’histoire. | Films du Losange

Ainsi se met en place le récit du film qu’écrit Chris, autour d’une héroïne elle aussi réalisatrice, Amy (dont l’interprète a le même prénom que la réalisatrice, Mia Wasikowska) qui croise ou recroise un amour de jeunesse, réel ou fantasmé, Joseph (Anders Danielsen Lie), toujours à Fårö.

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Cannes 2021, jour 4: par la chair, le soufre et l’encens, le cyclone «Benedetta»

Face à la foule capable de la lyncher ou l’adorer, Benedetta exhibe ses marques divines et tourne le dos aux hommes de pouvoir, le nonce du pape (Lambert Wilson) et le prieur (Olivier Rabourdin).

Porté par l’interprétation renversante de sensualité de Virginie Efira, le nouveau film de Paul Verhoeven est un sommet de puissance et de questionnement par le cinéma.

Vendue pré-adolescente comme novice à un couvent, elle se sentait déjà habitée de forces surnaturelles, promise à un destin singulier, glorieux ou tragique –ou les deux.

Dans cette Italie du Nord d’une Renaissance nettement plus proche du Moyen-Âge que de la modernité, cette fille de riche marchand se bâtira un destin, dans la jouissance et la souffrance, par ce qui est peut-être une forme de sainteté, ou de folie. Ou les deux.

Contrepoint palpitant de vie et d’imagination mystique de la mère supérieure (Charlotte Rampling, admirable de présence sombre et d’intelligence impuissante), Benedetta croise plus tard le chemin d’une autre novice, la jeune Bartolomea, beaucoup plus au fait des ruses de la séductions et du contrôle que les désirs engendrent.

Dans le lieu clos du couvent, lui-même néanmoins très inscrit dans la cité où s’affrontent des pouvoirs, et dans un univers où passe une inquiétante comète rouge avant que ne se répande la peste noire, les intrigues et les pulsions, les illuminations religieuses et l’exploration des abîmes de chacun(e)s circulent et se télescopent.

Que le même morceau de bois sculpté, une statuette représentant la Vierge Marie, puisse être à la fois objet de profonde vénération et moyen de (se) donner du plaisir sexuel est à la fois transgressif et logique, comique et possiblement mortel. Le 17e long métrage de Verhoeven est composé de tout cela.

Le film est «inspiré de faits réels» a indiqué un carton au début, et de fait le réalisateur et son coscénariste se sont surtout appuyés sur un ouvrage universitaire consacré au cas bien réel de sœur Benedetta Carlini, qui devint abbesse à Peccia, fut considérée comme sainte par beaucoup, jugée et condamnée par le tribunal de l’Inquisition en 1626.

Il n’y a qu’un seul monde

Le cinéaste de Total Recall et de Basic Instinct, mais aussi et surtout de La Chair et le sang et de Showgirls, amplifie et magnifie avec ce nouveau film ce qui fut toujours une caractéristique de sa mise en scène: le refus de trier a priori entre «réalité» et «imaginaire».

Au cœur de son cinéma travaille avec une force exceptionnelle, force physique, corporelle, incarnée, cette idée fondatrice d’une intelligence des rapports au monde, selon laquelle celui-ci, le monde, est unique.

Entre Bartolomea (Daphne Patakia) et Benedetta (Virginie Efira), la certitude du trouble et l’incertitude de sa nature. | Pathé

Ce qui est rêvé, raconté, fantasmé, inventé pour tout motif conscient, inconscient, demi-conscient, individuel ou collectif, existe bel et bien, et a des effets on ne peut plus concrets. Des effets qui peuvent être tragiques, voire mortels, aussi bien qu’apporter des bonheurs d’une intensité qui exclut tout autant de les déclarer «irréels». (…)

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Cannes 2021, jour 3: tactique, l’Afrique joue l’optimisme

Dans Lingui, la fille (Rihane Khalil Alio) et la mère (Achouackh Abakar) affronteront ensemble les diktats d’une société d’oppression. | Ad Vitam

«Lingui, les liens sacrés» et «La Femme du fossoyeur», les deux films africains du Festival, s’appuient sur des ressorts dramatiques comparables pour affirmer avec force un semblable parti pris, à la fois esthétique et politique.

Il est logique qu’un festival à la programmation aussi riche, sinon pléthorique, engendre des effets de montage et d’échos. Ainsi, sans que personne l’ait planifié, cette journée marquée par la présence des deux seuls films d’Afrique subsaharienne conviés sur la Croisette, toutes sélections confondues.

Pratiquement à la suite l’un de l’autre, on aura pu découvrir La Femme du fossoyeur, de Khadar Ayderus Ahmed, à la Semaine de la critique, et Lingui, les liens sacrés de Mahamat-Saleh Haroun, en compétition officielle.

Ce sont deux beaux films, qui méritent chacun d’être considéré pour lui-même. L’un est un premier film, l’autre la nouvelle réalisation d’un des rares cinéastes du continent ayant conquis une reconnaissance internationale.

Lignes de force

Ensemble, et dans le contexte cannois, ils esquissent un certain nombre de lignes de force qui font sens, au-delà, ou en deçà de leurs singularités.

Tout d’abord, il est légitime de parler à leur égard de films «africains», formulation que des réalisateurs ont souvent récusée, avec de bons arguments, et qui s’impose ici. Elle s’impose parce que, pour l’essentiel, chacun des deux pourrait se passer pratiquement dans n’importe quel pays africain.

Celui de Khadar Ayderus Ahmed est situé à Djibouti, et celui de Mahamat-Saleh Haroun, à N’Djaména, mais le récit et les contextes, sociologiques, religieux, communautaires, genrés qu’ils mobilisent trouveraient sans grand changement place à Dakar ou à Niamey, à Lagos ou Nairobi.

D’ailleurs, l’un et l’autre sont construits autour d’un même ressort dramatique, mis en mouvement quand un membre d’une famille a besoin d’une intervention de santé au prix prohibitif, qui oblige son entourage à se lancer dans une quête éperdue, dangereuse, perturbatrice des équilibres existants, d’une somme complètement disproportionnée avec le mode de vie des personnages.

Dans La Femme du fossoyeur, l’infection rénale qui menace de tuer celle que désigne le titre obligera son mari et son fils, dépassant ce qui les enfermait chacun dans une attitude de rupture, à se démener jusqu’à l’extrême limite de leurs ressources et de leurs forces pour réunir la somme nécessaire.

Dans Lingui, la mère et la fille se battront jusqu’au bout pour trouver l’argent de l’avortement qui permettra à la fille d’échapper à l’opprobre qui a pesé sur la mère, abandonnée enceinte par l’homme qu’elle aimait.

Ce mécanisme reprend un grand succès du cinéma d’Afrique, Félicité d’Alain Gomis, judicieux Ours d’or du Festival de Berlin 2017, où l’héroïne congolaise du réalisateur sénégalais menait un combat sans merci pour réunir les possibilités de sortir son fils de l’hôpital.

Si le ressort dramatique principal des deux films ne brille donc pas par son originalité, chacun des films trouve des ressources de cinéma singulières pour faire vibrer les récits de ces quêtes, à chaque fois dans une grande ville, puis aussi, dans le film de Khadar Ayderus Ahmed, dans le désert et un village d’éleveurs loin de la capitale. (…)

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Cannes 2021, jour 2: 3 films, 3 Français, 3 fictions, 3 fois le réel

«Tout s’est bien passé» de François Ozon, «Ouistreham» d’Emmanuel Carrière et «Onoda» d’Arthur Harari, par-delà leurs immenses différences, sont directement transposés d’expériences vécues.

Sous de multiples camouflages très visibles, des vérités révélées par les codes du romanesque. Ici, Yuya Endo dans Onoda. | Le Pacte
Sous de multiples camouflages très visibles, des vérités révélées par les codes du romanesque. Ici, Yuya Endo dans Onoda. | Le Pacte

Plus prolifique que jamais, François Ozon, dont Été 85 figurait dans la sélection fantôme de 2020, revient en compétition avec Tout s’est bien passé.

Comme Grâce à Dieu l’avait fait à propos d’une bien réelle affaire de pédophilie dans l’Église catholique, il pourrait sembler que le cinéaste se confronte à un autre débat de société brûlant, celui de l’euthanasie, ou plus précisément ici de la possibilité pour un individu de décider de mourir.

 

Mais si le film renvoie assurément à cette question, c’est par l’intermédiaire d’une œuvre littéraire, même si pas une œuvre de fiction. L’écrivaine Emmanuèle Bernheim avait raconté dans le livre éponyme comment elle et sa sœur avaient été confrontées à la décision de leur père de mettre fin à ses jours après un AVC.

Littéraire par la qualité de l’écriture, romanesque par les ressorts dramatiques qu’il mobilisait, le livre était pourtant non seulement un récit de faits réels, mais un récit qui conservait les noms des personnes évoquées et de multiples éléments de leur biographie.

À cette béance entre réalité et narration qui redoublait et intensifiait celle entre refus de la mort d’un proche et compréhension de ses motivations à en finir (sans parler de l’obligation d’affronter les rigueurs de la loi, qui en France punit le recours à la mort assistée comme un meurtre) s’ajoutent, dans le film, l’écart entre le maintien de tous ces repères réels et le fait que les protagonistes sont évidemment des acteurs –et des acteurs tout à fait reconnaissables comme tels, à commencer par Sophie Marceau et André Dussolier dans les rôles d’Emmanuèle et d’André Bernheim.

 

Emmanuèle (Sophie Marceau) et son père (André Dusssolier). | Diaphana

L’actrice et l’acteur ont une (trop?) lourde charge à porter, tant les personnages qu’ils interprètent sont entièrement définis par des situations tragiques.

Toute la finesse de François Ozon consiste à faire de ce poids de drame –le drame personnel de chacune et chacun, le drame sinon collectif du moins commun d’affronter la fin de vie, pour soi-même ou pour un proche, et d’avoir à prendre des décisions sans retour– une sorte de balancier réglant un mouvement qui porte tout le film, et que rien ne semble pouvoir entraver.

C’est parce que, drame intimiste et psychologique tant qu’on voudra, Tout s’est bien passé est filmé comme un film d’action, action que ni les flashbacks ni les apartés autour de figures secondaires ne détournent de son cours, bien au contraire, que le film tient sa ligne de tension.

Il la tient d’autant mieux que, constamment aux côtés de celle par qui le récit arrive, on se doute bien de son terme, même sans avoir lu le livre. L’absence de véritable suspense quant au résultat, au bénéfice d’une attention au chemin qui sera parcouru, est ici la meilleure des ressources, à la fois narrative et authentique.

La sortie du film est annoncée le 22 septembre 2021.

Le vrai monde, qui peut le dire?

En ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Ouistreham d’Emmanuel Carrière est lui aussi à la fois directement inspiré de la réalité, et la transposition à l’écran d’un livre –Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas.

Mais le réalisateur écrivain ne se contente pas ici d’une adaptation de l’œuvre de l’écrivaine enquêtrice qui avait partagé durant des mois la vie de travailleuses précaires à Caen et dans sa banlieue.

 

Incarnée avec une sombre conviction par Juliette Binoche, remarquable, celle autour de qui se construit le film est confrontée à la fois aux conditions d’existence indignes de toutes les femmes auxquelles elle s’est mêlée sous une fausse identité, et au dilemme de cette fausseté même.

Mise en lumière précise et attentive d’innombrables sorts aussi réels et banals qu’atroces, Ouistreham interroge ce qu’il peut y avoir d’infranchissable entre le monde d’une écrivaine, même attentive et pleine d’empathie, et la réalité de toutes ces femmes travaillant dans des conditions de misère, d’humiliation et dans certains cas de violence physique, aujourd’hui en France. Et garde vive l’hypothèse qu’il s’agit de deux faces du même enjeu, qu’on résume (et dissimule) sous l’expression d’«inégalité sociale». (…)

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Cannes 2021, jour 1: la grande aventure d’«Annette» et la politique de l’ouverture

Ann (Marion Cotillard) enchante Annette. | UGC Distribution

La 74e édition du Festival s’est ouverte avec un film d’ombres profondes et de lumières intenses, à tous égards remarquable, après une cérémonie moins protocolaire qu’à l’ordinaire.​

l y a eu la soirée, et il y a eu le film. Le plus important, c’est le film. Et le film c’est Annette, sixième long-métrage de Leos Carax en trente-sept ans.

Un film-tempête, qui à la fois chevauche les grandes vagues du spectacle, de l’émotion, des inoubliables références –comédie musicale et mélodrame surtout, film noir et conte fantastique aussi bien– et en distille une critique aussi radicale que stimulante.

Henry le comique et Ann la cantatrice d’opéra s’aiment d’un grand amour, tout en menant chacun·e une carrière triomphale sur leur scène respective. Ils ont une petite fille, qui donne son nom au film. Et puis surgissent des démons.

Ces démons sont ceux auxquels ont affaire les personnages, ce sont ceux auxquels a sans doute affaire celui qui raconte cette histoire mais aussi, ou surtout, les démons qui habitent les enchantements dont il semblait être question.

Avec et contre la came du spectacle

Le spectacle, le succès, le public, le couple, la famille… tout ici sera dans le mouvement apparemment naïf d’une comédie musicale sur le monde idéal de la scène tel que Hollywood l’a vendu à la terre entière –«the world is a stage, the stage is a world of entertainment», cette came frelatée dévoyant la tragédie shakespearienne et à laquelle presque personne ne résiste.

Ce mouvement, Carax sait tout aussi bien l’épouser que le faire dérailler. Parce qu’à la fois il l’aime et il en ressent et comprend les faces obscures, celle de la vie fausse et des asservissements, celle de la destruction comme de la conquête et de la prise de pouvoir.

Henry (Adam Driver), méphisto et victime, cerné par les tentations de l’abîme. | UGC Distribution

Comme son héros (qui finira par lui ressembler physiquement, alors que…), Carax danse sur la ligne de crête entre adhésion et dérision, quand son héroïne, la merveilleuse Ann, la merveilleuse actrice qu’est Marion Cotillard, est d’abord tout entière du côté de ce qui veut s’élever et élever les autres avec soi.

Quand ils ont du succès, elle dit du public «je les ai sauvés», il dit «je les ai tués». Pourtant elle meurt en scène, et lui fait rire. Ce n’est que le premier paradoxe, ô combien actif dans les jeux pervers de l’admiration, de la fascination, de l’identification, des deux côtés de la rampe qui sépare scène et spectateurs.

Lui, Henry auquel Adam Driver donne une sidérante complexité enfantine et perverse, conquérante et déjà défaite, a affaire à ce qu’il nomme l’abîme. Mais le nommer ainsi est peut-être une facilité, une échappatoire. (…)

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«Février» ou le quotidien magnifique

Petar (Kolyo Dobrev), homme de peu de mots et de beaucoup de présence.

De l’enfance au grand âge, le film de Kamen Kalev accompagne en beauté un parcours de vie d’une rare intensité.

C’est compliqué. Compliqué de partager ce qui fait la puissance d’émotion du film de Kamen Kalev, imparablement dès les premiers plans et sans jamais faiblir tout au long du film. La beauté? Oui, sans doute. Mais le mot est imprécis et, en l’occurrence, il semble faible.

C’est quelque chose de plus profond, qu’on rechigne à définir par une apparence formelle. Une vibration intérieure de chaque instant, qui suggère sans les énoncer des échos avec les sentiments de chacun, vous, moi, tout le monde.

Ni vous ni moi n’avons grand-chose en commun avec un jeune paysan bulgare du début du XXe siècle qui va devenir militaire dans une île de la mer Noire, puis un vieux berger. Le film restera aux côtés de l’existence de ce Petar, de son enfance qui (littéralement) bat la campagne, simple et mystérieux rapport de confrontation au cosmos, à son mariage encore adolescent juste avant de rejoindre le régiment et jusqu’à sa vie à un âge avancé. La Bulgarie est devenue République populaire et a cessé de l’être, l’électricité et les téléphones sont arrivés. Le monde a changé et n’a pas changé.

Sans jamais commenter ou généraliser ce qui concerne son destin singulier, sa relation intense à la nature, son goût farouche pour une sorte de retrait lui fera refuser les (modestes) promotions auxquelles il a droit dans l’armée.

Petar, le Petar inventé par Kalev, n’est pas une figure symbolique, un personnage de fable qui représenterait telle ou telle caractéristique de l’humanité.

Chacun et chacune pourra y projeter éventuellement ce qu’il ou elle souhaite, mais il est cela et rien de plus: un paysan, un berger qui a passé une part importante de son existence sous l’uniforme, plus ami des rocs et des goélands que de ses compagnons, avant de revenir s’occuper de ses brebis, dans un monde auquel il ne cesse d’avoir affaire, mais à sa manière. Enfant, jeune adulte, vieillard. Il a une vie, une famille, des choses à faire. (…)

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De Gagarine à Wendy, des Indes (galantes) à Tokyo (Shaking), ça déménage!

Alsény Bathily et Lyna Khoudri dans Gagarine.

Elles sont signées Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, Philippe Béziat, Olivier Peyon, Benh Zeitlin. Vous ne les connaissez pas? Raison de plus pour découvrir quatre nouveautés aux saveurs très diverses.

Pas facile de s’orienter dans la profusion de sorties qui essaie d’écluser l’accumulation de titres à la suite de la bien trop longue fermeture des salles. Parmi les nouveautés de cette semaine, on retiendra quatre titres très différents mais qui sont d’heureuses propositions de cinéma. Des propositions qu’on pourrait placer sous le signe commun du déménagement, voire de la secousse, en tout cas du déplacement des attaches et des assignations.

«Gagarine» de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

Ce premier film réussit une assez miraculeuse alchimie. Il tisse en effet avec énergie et modestie un conte de science fiction, une évocation de ce que fut la traduction urbaine de la promesse d’un monde meilleur que porta durant des décennies le communisme local, et une tragicomédie sociale contemporaine au plus près des habitants des cités, loin de tout folklore démagogique.

 

Gagarine, c’est le cosmonaute russe qui, de retour du premier voyage d’un homme dans l’espace, est venu inaugurer en 1963 cette barre d’immeubles à Ivry-sur-Seine –immeubles à l’occasion baptisés de son nom. Improbable télescopage des échelles et des temps, que va redéployer avec finesse le film au présent, film qui accompagne le jeune homme noir qui ne veut pas que soit détruite la cité où il a grandi.

Il se prénomme Youri, comme l’autre, il est un grand praticien des appareils connectés, mais surtout d’une forme de réseaux sociaux qui ne se limite pas au virtuel, et se traduit par une pratique intensive des relations entre humains, au sein d’un ensemble de bâtiments en piteux état.

Bricolage techno, solidarité de proximité, ruse poétique et croyance butée sont les armes de ce héros enfermé dans une capsule spatiale de rêves et de colère, de tristesse et d’énergie au cœur d’une cité qui est, architecturalement et politiquement, sanitairement et socialement, d’une époque révolue. Un héros moins solitaire qu’il n’y paraît.

 

L’extraordinaire était dans la cage d’escalier. | Haut et court

Delenda est Gagarine, certes, et à plus d’un titre. Mais pas sans que Youri ait mené de l’intérieur une guérilla pacifique et rêveuse, inventive et utopique, émouvante et ludique. Des qualificatifs qui s’appliquent fort bien au film lui-même.

«Indes galantes» de Philippe Béziat

C’est comme une réaction en chaîne. Il y aura eu une première explosion, et c’était la vidéo de Clément Cogitore, Les Indes galantes pour La 3e Scène, le site de courts-métrages de l’Opéra de Paris, conviant les corps, l’énergie et la gestuelle du krump et autres danses des cités sur la musique de Jean-Philippe Rameau.

 

Il y eut la déflagration, en termes d’invention chorégraphique, de succès public, de faille béante avec la critique la plus conservatrice, que fut la présentation de l’opéra sur la scène de Bastille à l’automne 2019. Avec le film, qui accompagne les étapes de la préparation de ce spectacle jusqu’à son arrivée devant le public, c’est une déferlante de jaillissements. (…)

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«Médecin de nuit» et «Sound of Metal» passent les bornes

Vincent Macaigne dans Médecin de nuit, thriller qui ne se laisse pas enfermer dans les règles du genre.

Le film noir d’Elie Wajeman aux côtés d’un toubib en maraude dans la nuit parisienne et l’histoire du musicien de hard rock confronté à la surdité filmée par Darius Marder laissent ouvertes les portes d’un cinéma inventif.

Parmi les sorties de ce mercredi 16 juin, deux films peuvent être rapprochés, pour des raisons superficielles, et d’autres autrement significatives.

Médecin de nuit d’Elie Wajeman et Sound of Metal de Darius Marder ont en commun de plonger dans un univers très contemporain peuplé de personnes en proie à des souffrances, et d’en faire à chaque fois une sorte de thriller. Ce peut être une coïncidence, ou le signe, pas très probant, des pourtant bien réels multiples malaises du monde actuel.

Mais ce qu’ils partagent de plus intéressant tient à ce qu’ils relèvent l’un et l’autre d’un genre, ou d’un sous-genre, dont ils réussissent à conserver les ressources propres sans s’y laisser enfermer.

Film d’action resserré en une seule nuit autour d’une figure qui a beaucoup servi au cinéma, le médecin confronté aux malheurs et aux vilénies du monde, ou portrait tendu d’un type combatif et fier faisant face au handicap sont deux schémas de scénario qui ne brillent pas par leur originalité.

La manière dont les réalisateurs, qui sont aussi dans chaque cas coscénariste du film, s’appuient sur les repères dramatiques existants et des interprétations de haute volée, pour ouvrir grand leur film à une complexité, à une incertitude, à des énergies qui n’ont rien d’univoques, signe la réussite du film français comme du film américain.

«Médecin de nuit»

D’un bout à l’autre de la nuit, d’une zone à l’autre du Paris de ceux qui vont mal –solitude, dépression, drogue et autres pathologies recensées par le Vidal– Mikaël circule au volant de sa voiture. Il n’arrête pas, d’appel en appel, de patient en patient, d’épouse en maîtresse, de sauvetage en combine, de naufragé en menace.

 

Ensemble, Elie Wajeman à la réalisation et Vincent Macaigne dans le rôle-titre composent et recomposent à toute vitesse les assemblages des multiples facettes de ce médecin qui est aussi à sa manière un malade. Malade de ça: être médecin de nuit, forme d’addiction qui peut s’avérer dangereuse, vertige où se fondent narcissisme du sauveteur et fantasme de l’aventurier, goût des marges et compétence efficace, pulsions érotiques, mégalomanie et compassion.

Sans jamais en rajouter, Macaigne à son meilleur fait circuler tous ces affects, toutes ses motivations avec une impressionnante puissance de suggestion, au cours de ces maraudes qui sont aussi l’occasion de rencontres impressionnantes, émouvantes, poétiques.

Au risque des rencontres

La mécanique du thriller autour d’un trafic de Subutex et des périls que font planer les gangsters qui le supervisent, le dilemme affectif entre les deux femmes qui incarnent pour Mikaël deux promesses d’existence contradictoires, les multiples brèves rencontres avec les naufragés des HLM et les épaves des trottoirs s’agencent et se réagencent pour offrir une plongée dans un monde très réel, très proche, et travaillé de l’intérieur par des ressorts fictionnels qui servent à mieux dire la vérité.

On se doute que réalisateur et acteur ont suivi des véritables médecins de nuit, pris connaissance des procédures, observé un grand nombre de situations et de gestes techniques.

On voit qu’ils cherchent constamment à tenir ensemble une version idéalisée, romanesque, du personnage du médecin de nuit et une version réaliste, quotidienne, de ce que font effectivement toutes les nuits les praticien·nes qui assument ces tâches, à Paris comme plus ou moins partout dans les grandes villes d’Europe de l’Ouest.

 

Sonia (Sara Giraudeau) et Mikaël (Vincent Macaigne) face aux lendemains incertains. | Diaphana

Pour tenir cette ligne à haute tension mais disponible aux aléas des rencontres, des apartés, des bifurcations, il faut une foi absolue dans les puissances du cinéma.

Il faut croire sans réserve dans sa capacité à faire vivre ensemble ces dimensions, sur toute la gamme de la fiction et du réalisme, en laissant de l’espace à chacun –à chaque spectateur– pour s’y frayer aussi son propre chemin, avoir ses propres impressions et opinions sur les agissements des uns et des autres.

À ces qualités s’en ajoute une autre, qui réinsuffle d’autres courants, d’autres vibrations à l’intérieur de ce film si habité: la présence des deux personnages féminins, et ce que font les deux actrices qui les incarnent.

Sara Giraudeau, toute en finesse intense où se mêlent force et fragilité, et Sarah Le Picard, impressionnante de fermeté charnelle et intelligente, déplacent par leur jeu plus encore que par leur rôle le centre de gravité du film, ou plutôt le démultiplient, de la plus réjouissante façon.

«Sound of Metal»

Corps tatoué, muscles bandés, regard halluciné, Ruben cogne «comme un sourd», selon l’expression en usage dans la langue française. Il est là pour ça, batteur du groupe de heavy metal qu’il forme avec sa compagne Lou, chanteuse et guitariste, avec qui il sillonne les routes secondaires des États-Unis dans la caravane qui leur sert de foyer, de refuge, d’un concert à l’autre. Un soir, Ruben entend mal. Le lendemain c’est pire. Le diagnostic du médecin est un couperet. (…)

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Au «143 rue du désert» fleurissent 1001 contes, réels

Malika et un des camionneurs habitués de son échoppe.

Aux côtés d’une inoubliable vielle femme qui accueille les voyageurs dans sa buvette en plein Sahara, Hassen Ferhani capte les réalités et les songes, les conflits et les mystères.

Toute petite et mal fichue au milieu de l’immensité désertique, on la croirait abandonnée, cette baraque. Quelle erreur! Elle est au contraire très habitée, et d’abord par sa propriétaire, la vieille et imposante et colérique et rieuse et obstinée et rusée et rigolote et formidable Malika.

Son prénom signifie «reine» en arabe, son règne sur ce domaine de deux pièces et l’infini est ce dont est riche le deuxième film de Hassen Fehrani.

 

Le film est comme le désert, on croirait de prime abord qu’il n’y a rien ou presque: une vieille femme qui tient une buvette au bord de la grand-route.

Mais de même que pour qui sait le regarder et l’écouter, le Sahara est saturé de présences de toutes natures –des humains, des animaux, des végétaux, des météores, des souvenirs, des légendes, des terreurs–, l’échoppe qui porte au milieu d’un apparent néant cet incongru numéro 143, celle qui y habite et ceux qui y passent composent un monde extraordinairement divers et vivant.

Sur l’axe de la Transsaharienne

Ainsi ferons-nous connaissance avec Maja la motarde polonaise, un orchestre d’une quinzaine de jeunes, un ami avec lequel s’invente un sketch tragi-burlesque sur la prison, un imam mielleux et inquisiteur dont se défie la vieille hadja, des routards, un type perdu dans le rêve de la quête d’un frère disparu dont on ne sait s’il y croit lui-même, l’un ou l’autre des camionneurs habitués des verres de thé et des «omelettes au sable» de Malika…

Ils font partie de ceux qui s’arrêtent, discutent, se détendent un moment sur le long chemin de cette nationale 1 qui traverse le pays du nord au sud, les 2.300 kilomètres de la Transsaharienne qui mène d’Alger au Niger.

 

Malika sur le seuil de son royaume. | Météore Films

Sans qu’on ait eu à bouger de la petite baraque brûlée par le soleil et battue par les vents de sable, le monde est là. Il est dans les gestes, dans les mots et les silences et les regards, dans le hors-champ: les années noires, la corruption, la mondialisation, le commerce, la politique, la mémoire coloniale, le changement climatique. Tous en sont acteurs et témoins, quelles que soient leurs façons d’en parler, d’en profiter, d’en souffrir. (…)

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