«Le Jeune Karl Marx», héros d’une épopée de la pensée

Le film de Raoul Peck raconte la naissance du mouvement ouvrier internationaliste et de la pensée marxiste comme une grande fresque d’aventure.

Le Jeune Karl Marx est un film d’aventures. C’est ce qu’il cherche à être, et il y réussit. Un film d’aventure comme un roman, ou un feuilleton à la Alexandre Dumas ou à la Fantômas. Sauf que ce récit ne recourt à aucun des ingrédients habituels du genre.

Ni tribulations amoureuses compliquées, ni bagarres spectaculaires, ni effets de manche fantastique. Les ressorts de l’aventure, trépidante, dont le jeune Karl, son ami Friedrich, sa femme Jenny et une poignée de compagnons et d’adversaires sont les héros, se situent là où Marx et ses proches ont effectivement agi: sur le champ de bataille des idées.

Il est tout à fait remarquable, et assez rare, de réussir à mettre en scène le débat théorique et politique comme les tribulations d’un héros de serial.

Un terreau historique et romanesque

Bien sûr, en ce début des années 1840, Marx et ses amis (comme ses rivaux au sein de la mouvance socialiste révolutionnaire) sont traqués par toute les polices d’Europe, contraints à des exils successifs, confrontés à l’hostilité des puissants en train d’établir les formes modernes de domination et d’exploitation.

Bien sûr, il y aura quelques cache-cache dangereux avec les sbires des pouvoirs. Il y aura les voyages dans un territoire qui se réinvente alors, l’Europe, une autre Europe, celle qui est en train d’accoucher de l’idée de l’émancipation des travailleurs –idée dont Marx et Engels n’ont ni le monopole ni la primeur.Il y aura les difficultés du quotidien, les sentiments intenses, amoureux, amicaux, et la colère absolue contre l’injustice, la misère, l’arrogance des puissants.

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C’est le terreau, à la fois historique et romanesque, où Raoul Peck et son coscénariste Pascal Bonitzer font pousser leur film. Mais la dynamique de celui-ci tient surtout à la manière dont ils sont su rendre sensibles, et même dirait-on sensuelles, les idées, l’affrontement des idées.

«Laetitia» et «Des rêves sans étoiles», des femmes et des images

Aussi différents que possible, deux documentaires sortent cette semaine qui, chacun à sa manière magnifie ici une femme, là tout un groupe de jeunes filles grâce à l’attention affectueuse et respectueuse avec laquelle elles sont filmées.

La battante

Elles sont deux, celle qu’on voit et celle qu’on ne verra pas. La deuxième, qui est cinéaste, filme la première, championne de boxe thaïlandaise. On ne sait pas ce qui les a amenées à se rencontrer.

On sait, parce qu’on le voit, parce qu’on l’éprouve, que dans cette rencontre naît quelque chose que de très riche et de très touchant.

 

Elle, Laetitia, la boxeuse, est une jeune femme tout à fait charmante, mais qu’on croiserait dans la rue sans qu’elle attire particulièrement l’attention. Elle est pourtant championne du monde d’une discipline violente et exigeante, qui plus est marquée d’un exotisme qui contraste avec sa manière de parler, de bouger, ou cette petite maison dans la campagne d’Île-de-France où elle habite.

Elle a un fils qui va à l’école. Elle a, entrevoit-on, un travail –dans une crêperie. Mais le presque tout de sa vie, pour ce que le film en laisse apparaître, consiste en entraînement incessant, dans la salle de gym, sous la direction impérieuse, affectueusement rugueuse de son coach. De loin en loin, les entraînements sont ponctués de matchs.

Dans la salle de gym, à part elle, il n’y a que des hommes. Et cette femme certainement pas faible, plus qu’avenante, est constamment au contact physique très intense de ces gaillards praticiens de sports de combat parmi les plus brutaux. Il en résulte une étrange chorégraphie, où les gestes et les rythmes, mais aussi les mots, les souffles, les regards jouent un grand rôle.

Singulière, intrigante derrière les grosses masses rouges de ses gants ou dans sa façon de passer d’un univers très quotidien à un monde si particulier, Laetitia (le film ne dit pas son nom de famille) devient un «personnage», sans cesser d’être une personne. (…)

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«Barry Seal», American delirium

Le film de Doug Liman s’inspire d’un immense scandale mêlant politique et gangstérisme. Tom Cruise y est une parfaite incarnation de la dérive d’un certain idéal.

Depuis qu’il enchaîne les réitérations de plus en plus médiocres de Mission impossible, Jack Reacher ou The Mummy, on a eu largement le temps d’oublier que Tom Cruise est, aussi, un très bon acteur –et capable de s’impliquer dans des réalisations moins consensuelles.

Son interprétation du rôle-titre de Barry Seal rappelle un parcours plus riche que la tête d’affiche de la Scientologie et le clone de lui-même dans des franchises d’action à grand spectacle. Cruise fut ainsi l’admirable acteur de La Couleur de l’argent, et la figure de proue de ce qui reste un des meilleurs films d’Oliver Stone, Né un 4 Juillet.

 

C’est avec cet aspect de sa carrière, le meilleur, que renoue le film de Doug Liman, qui évoque ce pilote devenu dans les années 1980 à la fois exécuteur des basses œuvres aériennes de la CIA, convoyeur virtuose pour le cartel de Medellin, et pièce-clé du dispositif clandestin inventé par le colonel North, avec la bénédiction de Reagan, pour financer les dictatures sud-américaines et les mercenaires avec l’argent de la drogue et le trafic d’armes.

Action, comédie et politique

Guérillas, poursuites aériennes, délires hédonistes de représentants de l’Amérique profonde soudain mis à portée d’une version hypertrophiée de l’american dream: le film circule avec agileté entre action, comédie parfois burlesque, et rappels de faits historiques et récents. On y retrouve le sens du récit du réalisateur qui s’est fait connaître avec Bourne Supremacy. Mais il se propulse au-delà de cet assemblage déjà riche.

L’ambition du projet fait écho à celle, bien plus abstraite (c’était son charme principal, si le film était plombé par les impératifs du show hollywoodien) du premier film ayant réuni le réalisateur et l’acteur, Edge of Tomorrow et ses étranges boucles temporelles.

Coursier de la CIA, Barry Seal rencontre un des ses honorables correspondants, le général Noriega.

Dans Barry Seal, la nonchalance cool de Cruise, parfait cocktail de cet idéal américain par principe convaincu de son innocence et de son bon droit en même temps que de sa vocation à jouir de tout en toute occasion, s’avère une exacte incarnation de la psyché dominante projetée par les États-Unis (et son cinéma).

Racontant pas à pas les aventures de Seal avec les services secrets de son pays, le gang Escobar and Co, les Contras et les barbouzes de Washington, le scénario ne se contente pas du récit d’un des pires scandales de la politique de l’ombre des États-Unis. (…)

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L’équation vitale et fatale de «Nos années folles»

Le nouveau film d’André Téchiné s’inspire d’un fait réel à l’époque de la guerre de 14 et de l’après-guerre pour explorer les abîmes des désirs masculins et féminins, jusqu’à l’infini, jusqu’à la mort.

Certains films sont comme des sculptures. Une forme singulière émerge d’une matière déjà là, qui peut être pur comme le granit ou composite comme certaines œuvres de la statuaire moderne.

 

Composite, le matériau où se fournit André Téchiné l’est assurément. Et saturé de références, d’images, de récits. Comme une tête de taureau ou une petite fille sautant à la corde sculptées par Picasso, ses Années folles imposent leur singularité, leur puissance et leur grâce en s’inventant littéralement au mileu d’une jungle de sources, de matériaux et de références.

Car il s’agit de la Grande Guerre. Il s’agit de l’identité sexuelle. Il s’agit du travestissement. Il s’agit d’une chronique historique de la France des années 1920. Il s’agit de l’histoire, et du spectacle de l’histoire. Il s’agit de faits réels devenus fiction.

Soit la menace immédiate de l’overdose de romanesque convenu, d’imagerie rassise, de démonstration à thème, sinon à thèse.

Pierre Deladonchamps

De cet imposant amoncellement, le cinéaste s’empare avec une énergie fiévreuse, et le meilleur des sauf-conduits: la simplicité. Chaque moment vaut pour lui-même, chaque émotion est assumée sans ruse, sans baratin, sans second degré. Pour frayer son chemin dans la jungle des récits et des métaphores, le cinéaste dispose de deux armes souveraines: sa liberté d’écriture, et ses acteurs.

Ses acteurs, se sont Pierre Deladonchamps et Céline Sallette. (…)

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«Une famille syrienne»: vivre, quand même

Le huis clos mis en scène par Philippe Van Leeuw rend sensible quelque chose de l’expérience du quotidien au milieu d’une guerre sans fin.

Ça tire dans tous les sens. Ça explose. Les hélicos, les snipers. C’est dehors, juste là. Dans l’appartement aussi, la guerre est constamment présente.

L’appartement est un refuge, et une prison. La famille n’en sortira pas, La Famille syrienne, le film, non plus.

Cela se passe aujourd’hui, hier, et chaque jour depuis six années, dans les villes de Syrie. Cela se passe partout où fait rage la guerre, cette guerre-là, celle qui se déchaine non pas sur des champs de bataille mais dans les maisons, les rues, les quartiers.

Le titre, et plus encore le titre original, Insyriated (quelque chose comme «ensyrié», néologisme qui pourrait désigner une maladie dont on est infecté, un état subi et inexorable), confirme le lieu réel, la Syrie martyre, en ce moment même.

Pourtant, ce que montre le film pourrait être, en grande partie, ce que furent il n’y pas si longtemps Sarajevo ou Beyrouth. Une forme d’horreur très particulière.  

Une famille particulière, aussi, et elle aussi produit de la guerre. (…)

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Vertige de l’espace ouvert et mystérieux de «Barbara»

Avec précision et invention, le film de Mathieu Amalric et Jeanne Balibar déploie autour du personnage réel et imaginaire que fut la chanteuse un immense paysage de sortilèges.

Où est-ce? Dans quel espace se situe ce film? Il faudra du temps pour que se dessine la réponse.

Le nouveau film de Mathieu Amalric conjugue en effet plusieurs contextes. Il se passe aujourd’hui, où un réalisateur (Amalric) s’apprête à filmer une actrice (Jeanne Balibar) qui doit jouer la chanteuse.

Il se passe dans les années 1980 et 1990, celles où Barbara est Barbara, la longue dame brune sur un tapis planant et instable de triomphes en scène, d’angoisses mortelles, de compositions inspirées, de caprices de petite fille et de diva.

Il se passe dans la tête de cette femme folle et géniale, labourée par son appétit de vivre et ses appels du gouffre.

Il se passe dans un assemblage de petits mots qui font un texte qu’on n’oubliera plus, dans une l’hésitation entre deux notes, ce minuscule miracle dissonant et si juste qui change la ritournelle en trésor.

Il se passe aussi, un peu, dans la pénombre dont on n’a pas à savoir davantage, et qui fut celle entre Amalric et Balibar.

Et il se passe dans nos mémoires. Mémoires multiples, incertaines, partielles. Poussières incernables de clichés, d’émotions, d’agacements peut-être pour certains. C’est à dire qu’il se passe dans le paysage infiniment mouvant de l’imaginaire collectif tel qu’une femme de spectacle et ses œuvres –ses chansons, mais aussi sa voix, son image, son style– l’habitent. (…)

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«Napalm» & «O Ka», la folle luxuriance de deux baobabs du cinéma

Claude Lanzmann et Souleymane Cissé, chacun à sa façon à la fois figure tutélaire et inclassable solitaire, s’emparent des ressources de la mise en scène pour emmener le cinéma où il n’était jamais allé.

Ils occupent tous les deux une place à part, à la fois en surplomb et à l’écart. Des monuments, mais vivants. Des vieux sages capables des plus extrêmes folies, comme en témoignent leurs nouveaux films.

Claude Lanzmann est… Claude Lanzmann, écrivain, polémiste, mais d’abord l’auteur d’un des films les plus importants de l’histoire du cinéma, Shoah, qui est aussi un repère majeur dans l’histoire du siècle passé, et de la place qui occupe l’événement qu’il a nommé –la Shoah.

Souleymane Cissé a donné à l’Afrique noire un de ses très rares chefs d’œuvre irréfutables, Yeelen. L’auteur de six longs métrages remarquables (de qui d’autre peut-on écrire cela en Afrique subsaharienne?) est aussi aujourd’hui, depuis la disparition d’Ousmane Sambene, le patriarche du cinéma de son continent, avec tout le prestige dont jouit un grand ancien dans cette partie du monde.

Le hasard veut que le même jour, ce mercredi 6 septembre, sorte le nouveau film de chacun. Et que, malgré un abime de différences, on puisse dire que chacun fait du cinéma ce que jamais personne n’avait fait avant eux.

Le seul point commun de Napalm de  O Ka est d’être deux films comparables à aucun autre, deux films habités par un orgueil fécond, un narcissisme extrême qui se révèle une ressource de mise en scène hallucinante.

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«Petit Paysan», la solitude au bout du champ

Entre document et fantastique, le premier film d’Hubert Charruel est une très émouvante évocation du drame des paysans confrontés à une crise sanitaire en même temps qu’une plongée dans un rapport au monde délirant.

Les vaches dans sa cuisine, ce rêve par lequel s’ouvre le film, ce n’est pas un cauchemar pour Pierre, loin de là. Avec sa trentaine de laitières, ce petit éleveur entretient une relation fusionnelle, exclusive.

Aussi, quand commence à circuler des informations sur une épidémie qui entraîne l’abattage des troupeaux, là commence pour lui le cauchemar –bien réel.

Réalité et cauchemar, fantastique et documentaire, Hubert Charuel ne cesse d’associer ces deux registres pour évoquer à la fois la situation très concrète de nombreux agriculteurs, et des processus mentaux qui ne concernent pas ce seul milieu, mais un rapport au monde devenu invivable.

À l’écart du monde

C’est le troublant dédoublement du film. Il est un récit fictionnel mais très inscrit dans les faits du traumatisme des paysans confrontés aux épidémies type «vache folle» ou grippe aviaire.

Mais il est simultanément l’histoire d’un jeune homme qui voudrait vivre à l’écart des humains –ni ses parents, ni ses copains, ni sa sœur, ni la boulangère qui le trouve à son goût ne l’intéressent.

Et si Pierre suit sur internet les progressions de la maladie, et ses ravages chez des collègues, il se fiche de toute action collective ou de tout geste pour une cause autre que la sienne propre. En pleine campagne française, il se projette mentalement dans une île déserte, seul avec ses vaches.

Passé de la ferme familiale à La fémis, Hubert Charuel connaît très bien le milieu qu’il décrit. Il n’est d’ailleurs pas certain que ce délire misanthrope de son personnage soit perçu comme tel par l’auteur du film. Mais il participe de la puissance de ce premier long métrage, comme il arrive souvent, depuis la colère d’Achille, que la folie des héros serve les épopées.

Un héros dans l’étable

Car Pierre est bien un héros, au sens plein: un homme porté par un idée fixe et prêt à se battre jusqu’au bout, et présenté avec une affection communicative, très bien relayée par l’interprétation de Swann Arlaud. Et le film est bien une tragédie, marqué très vite d’un signe fatal. (…)

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L’élégant cauchemar de l’OVNI «Upstream Colour»

Le deuxième film de Shane Carruth est une série B fantastique qui ne cesse d’inventer des chemins de traverse plus séduisant que tous les ressorts connus de ce genre.

Débarquant sur nos écrans comme sorti de nulle part –en fait, de la galaxie indé états-unienne après traversée de la stratosphère Sundance–, le deuxième long métrage de Shane Carruth ne cesse de dérouter, et finalement de ravir.

 

Les rares spectateurs du singulier film de science-fiction Primer ont eu largement le temps d’oublier son auteur depuis sa sortie en 2006. Hormis leur brio, et l’éloignement maximum de tous les poncifs mainstream, les deux films n’ont pas grand chose à voir.

Si, tout de même : leur réalisateur y tient également un des rôles principaux. Carruth d’ailleurs est ici également le scénariste, le monteur, le compositeur de la musique et le producteur d‘Upstream Colour.

Cela commence comme un film d’horreur mêlé de thriller, avec un type qui prend le contrôle de l’esprit d’une jeune femme en introduisant dans son corps des asticots, et qui en profite pour la dépouiller.

Efficace, le récit de la contamination et de la domination est très vite parasité par d’autres images, qui font intervenir un autre protagoniste qu’on ne sait comment rattacher au premier récit, même si des signes les connectent l’un à l’autre.

Loin d’affaiblir le premier récit, ces bifurcations lui donnent une dynamique que renforce la présence à la fois intense et instable d’Amy Seimetz qui interprète remarquablement Kris, la victime. Des enregistrements sonores au but mystérieux, l’usage de Walden de H.D. Thoreau comme code secret, un élevage porcin loin de tout ou les tréfonds d’une piscine sont certains des principaux composants d’un récit qui ne cesse de se reconfigurer.

Jeff (Shane Carruth) et Kris (Amy Seimetz)

À cette capacité à faire apparaitre des scènes dont on ne sait comment les relier dramatiquement mais qui se rattachent organiquement les unes aux autres, le film ajoute des embardée temporelles – avant, après, dans un temps parallèle – alors que Kris tant bien que mal rétablie rencontre Jeff (Shane Carruth), porteur de mensonges et de fragilité, d’affection et de troubles. Il a à la cheville la même blessure qu’elle. (…)

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«Mort à Sarajevo», danse macabre pour une Europe défunte

Le film de Danis Tanović construit, autour de la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, un labyrinthe hanté par la tragédie des Balkans et l’arrogance des grandes puissances.

Mort à Sarajevo est un film d’horreur. Tout y est vrai. Et presque tout y est factuellement exact.

 

Il y a bien eu dans la capitale bosniaque, le 28 juin 2014, cette commémoration du centenaire de l’assassinat de François-Ferdinand d’Autriche, marqueur du début de la Première Guerre mondiale.

Il y a bien eu une pièce écrite pour l’occasion par Bernard-Henri Lévy, intitulée Hôtel Europe, interprétée par Jacques Weber et jouée en grand apparat sur la scène du Théâtre national.

Il y a bien eu, surtout, cet atroce abandon d’un pays en guerre, puis dans un après-guerre imposé dans des conditions qui ne pouvaient que mener à une impasse glauque.

L’ombre de deux guerres et l’arrogance de l’Europe

Il y a bien eu ce mélange d’arrogance et de désinvolture des puissances européennes, des dirigeants politiques, des experts et des stratèges de tous poils.

Il y a bien eu cette ombre atroce de la grande boucherie de 1914, «célébrée» (!!!) là, à Sarajevo, au nom de tout ce qu’elle était supposée nourrir a contrario d’amitiés entre les peuples, de construction de la maison commune Europe: mascarade ayant laissé les Sarajéviens incrédules devant le luxe vide des festivités, si loin de leur existence.

Il y a bien eu cette double mémoire –mémoire des tranchées,  mémoire du siège et du massacre de Srebrenica– abandonnée aux rats de l’oubli et à la misère quotidienne, opaque et mafieuse, qui règne sur cette partie des Balkans.

C’est cela que met en scène Danis Tanović avec une virtuosité où l’amertume terrible n’empêche ni la tendresse ni l’humour –qui a partie liée avec le désespoir, pas forcément avec la politesse.

Trois ans après l’admirable La Femme du ferrailleur, le cinéaste bosniaque propose une autre variation, différente, à partir de la reprise en fiction d’événements réels, dans un tissage serré d’authenticité et de romanesque. (…)

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