Cannes 2025, jour 7: «Once Upon a Time in Gaza» et «Alpha», tragédie ou surenchère

 
Ossama, le trafiquant audacieux (Majd Eid) et Yahya l’étudiant devenu acteur malgré lui (Nader Abd Alhay) dans Once Upon a Time in Gaza, d’Arab et Tarzan Nasser.

Quand le film des frères Nasser se confronte à une réalité catastrophique par les puissances de la fiction, celui de Julia Ducournau sature sa dystopie d’effets au risque de la figer.

Un festival de cinéma, ce ne sont pas seulement des films pris un par un après avoir été choisis par des sélectionneurs. C’est aussi un ensemble (une programmation), qui se décline et produit également des effets dans la temporalité particulière dans laquelle il est possible de les découvrir.

Cette généralité a trouvé une déclinaison singulièrement troublante, voire malaisante, avec la succession ce lundi 19 mai du film des frères Nasser, Once Upon a Time In Gaza (Il était une fois à Gaza), dans la section Un certain regard, et de celui de Julia Ducournau, Alpha, en compétition. Ce que chacun d’eux est susceptible d’inspirer ne change pas vraiment, mais le rapprochement intensifie leurs différences, qui sont à la fois sur le rapport au monde et sur le rapport au cinéma.

«Once Upon a Time in Gaza», d’Arab et Tarzan Nasser

Bien qu’entièrement conçu et réalisé avant le déclenchement de la guerre génocidaire menée par Israël dans la région natale des frères Nasser, le film fait à plusieurs titres écho à ce qui s’y passe depuis 591 jours.

Bref ajout de dernière minute, il s’ouvre avec la voix de Donald Trump annonçant son monstrueux projet de «riviera du Moyen-Orient». Celui-ci porte à un tragique niveau de délire l’un des principes porteurs de la fiction que revendique clairement le troisième film des jumeaux gazaouis et qu’affiche son titre.

Ce principe est celui du rapport au romanesque, devenu machine folle au service de l’oppression de ce qui était déjà, et depuis des décennies, un camp de concentration pour deux millions d’habitants, avant de devenir le champ de ruines et de cadavres par dizaine de milliers aujourd’hui. Comme d’autres films tournés avant octobre 2023, Once Upon a Time in Gaza a aussi de facto le mérite de rappeler à quoi la bande de Gaza a ressemblé, un jour pas si lointain.

La fiction comme carburant empoisonné du fonctionnement du système est partout. Elle sert à la manière de raconter l’histoire, à partir du conflit très néo-polar entre un trafiquant de médicaments plein d’assurance et un flic (palestinien lui aussi) manipulateur qui semble sorti d’un film de Martin Scorsese ou d’Abel Ferrara. Et elle est dans le tournage du film dans le film, projet conçu par la propagande palestinienne pour exalter une résistance glorieuse, voire triomphante, tout à fait mythologique.

Yahya (Nader Abd Alhay), étudiant et vendeur de falafels, se retrouve propulsé acteur, interprète d’un héros invincible dans une production supervisée de très près par les autorités, devant jouer des scènes plus édifiantes l’une que l’autre, dans un contexte où plus personne ne distingue la fiction de la réalité. Cette confusion se traduit en particulier par le fait que, faute d’accessoires, les scènes d’affrontement sont tournées avec de vraies armes chargées de vraies munitions. Avec des effets allant du burlesque au drame et surtout à l’absurde.

Les réalisateurs Arab et Tarzan Nasser, eux-mêmes construits comme figures de fiction dans l'environnement réellement dystopique dont ils viennent et où ils filment. | Gabrielle Denisse / Festival de Cannes

Les réalisateurs Arab et Tarzan Nasser, eux-mêmes construits comme figures de fiction dans l’environnement réellement dystopique dont ils viennent et où ils filment. | Gabrielle Denisse / Festival de Cannes

Cet ensemble de dispositifs et de stratégies, qui donne un film bref et tendu, paradoxalement sans rien faire oublier, s’inscrit dans les moyens qu’ont choisi, jusque dans leur apparence, les frères Nasser pour faire exister la Palestine dans le monde par le cinéma.

Y compris avec une dimension d’humour noir et de dérision dans l’importation de codes hollywoodiens dans ce contexte, qui est une manière de ne pas s’effondrer, même cernés par la violence réelle, celle des bombes, comme par celle des propos à la Donald Trump et Benyamin Netanyahou.

Secondairement, avec ce film, le Festival de Cannes qui, l’an dernier, avait banni jusqu’au droit de mentionner la Palestine dans le cadre officiel, complète son inscription dans la réalité actuelle, mobilisée déjà à la fois par le discours d’ouverture de Juliette Binoche et par la présentation à l’ACID, mais qui a amplement dépassé les limites de cette seule sélection, du film consacré à la photojournaliste palestinienne assassinée Fatima Hassouna. Ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas rien.

Once Upon a Time in Gaza
De Arab et Tarzan Nasser
Avec Nader Abd Alhay, Majd Eid, Ramzi Maqdisi, Issaq Elias
Durée: 1h27
Sortie le 25 juin 2025

«Alpha», de Julia Ducournau (en compétition)

Si le précédent film trouve le moyen de s’inventer une possibilité en se retenant de toute emphase et de toute surenchère dans le pathos, la fable dystopique de la réalisatrice de Titane fait exactement le contraire. Le résultat est d’autant plus étrange qu’il est évident que tout ce qui compose Alpha est porteur d’émotion, d’idées de mises en scène, de paraboles capables de toucher et d’interroger.

La mère (Golshifteh Faharani) et sa fille Alpha (Mélissa Boros), cernées par les multiples agressions du réel, y compris celles qu'elles s'ingénient à susciter. | Capture d'écran Diaphana Distribution via YouTube

La mère (Golshifteh Faharani) et sa fille Alpha (Mélissa Boros), cernées par les multiples agressions du réel, y compris celles qu’elles s’ingénient à susciter. | Diaphana Distribution

Il est hors de question de croire qu’il s’agit d’une maladresse, d’un excès incontrôlé de cris, de drames, de sautes temporelles, de corps malmenés, de pleurs, de violences, de musique pompeuse, de couleurs désaturées, de thématiques, d’allusions à diverses événements récents…

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Cannes 2025, jour 6: «Magellan» et «L’Agent secret», résistance, baleine et requin

L’agression contre les idoles, tournant du récit de Magellan de Lav Diaz.

Le film de Lav Diaz et celui de Kleber Mendonça Filho empruntent des voies somptueuses de fiction cinématographiques pour inscrire des épisodes sombres de l’histoire de leurs pays dans le présent.

Ce sont deux grands cinéastes venus de ce qu’il est désormais convenu d’appeler «le Sud global» –en français facile: ni européens ni nord-américains. Ils ont dominé la journée du dimanche, juste avant l’entrée du festival dans sa deuxième partie.

Bref aparté: jusqu’en 2017, le festival de Cannes commençait un mercredi de mai et se terminait le dimanche, selon une trajectoire à peu près continue. À partir de 2018, il a commencé le mardi pour s’achever le samedi, décision qui ne manquait pas de bonnes raisons, dont le fait de laisser le dimanche libre au sortir du marathon.

Cette modification en apparence minime a en fait profondément modifié le vécu de la manifestation par celles et ceux qui y participent. De manière imprévue, elle a coupé son déroulement en deux, il y a désormais une «première semaine», le weekend clôturant la phase la plus glamour, celle où il y a la concentration maximum de stars hollywoodiennes.

À partir du lundi, la «deuxième semaine», pas moins riche sur le plan cinéphile, l’est beaucoup moins sur le plan de l’éclat médiatique, beaucoup de gens commencent à faire leurs valises, il y a moins de monde dans les restaurants, moins d’équipes de télé du monde entier, etc.

Et donc ce dimanche était aussi, en compétition officielle, le jour de deux grosses productions étatsuniennes, The Phoenician Scheme de Wes Anderson, copie conforme des enfantillages luxueux de ce réalisateur depuis ses débuts, et Die, My Love de Lynne Ramsay, nouvelle complaisante plongée dans la psyché malade de l’Amérique, embarrassant d’inintérêt.

Mais, donc, magnifiques ouvertures à la deuxième semaine, un immense cinéaste à l’œuvre déjà considérable, assez peu présent à Cannes malgré sa filmographie nourrie, le Philippin Lav Diaz, et l’une des rares figures reconnues du cinéma brésilien, Kleber Mendonça Filho, qui a lui été régulièrement accueilli sur la Croisette, où on a notamment découvert le formidable Bacurau en 2019.

Qu’il s’agisse de Magellan (présenté dans la section Cannes Première) ou de L’Agent secret (en compétition), chacun des deux déploie les ressources de partis pris stylistiques affirmés pour évoquer un événement historique marquant de son pays.

Ce sera un thriller aux franges du fantastique pour Kleber Mendonça évoquant la dictature militaire à la fin des années 1970, une chronique en vignettes apparemment hiératiques et incandescentes de beauté chez Lav Diaz pour conter la tentative ratée de prise de possession et de conversion au catholicisme d’îles des Philippines par le navigateur portugais Fernão de Magalhães, que les Français appellent Magellan.

«Magellan» de Lav Diaz

Des îles qui seront bientôt appelées Moluques par leurs envahisseurs venus de la péninsule ibérique, on voit d’abord les habitants d’origine, selon ce qui relève davantage d’une imagerie de paradis perdu que d’une description précise de l’organisation des sultanats qui en contrôlaient le pouvoir.

Mais, de manière inhabituelle chez cet auteur qui a sans cesse exploré l’histoire de son pays, surtout récente et contemporaine, le film s’attache surtout au cheminement des colonisateurs, reconstituant les péripéties du long voyage de Magellan.

Le capitaine (Gael García Bernal) hanté par son projet de conquête de terres et d'êtres vivants auxquels il ne comprend rien. | Nour Films

Le capitaine (Gael García Bernal) hanté par son projet de conquête de terres et d’êtres vivants auxquels il ne comprend rien. | Nour Films

Film d’époque en costumes constitué de plans fixes admirablement composés, Magellan est très différent de la plupart des quelque vingt-cinq autres films du cinéaste.

D’une durée modérée (2h36) pour un réalisateur connu pour ses œuvres fleuves, il évoque souvent davantage certains films de Manoel de Oliveira, consacrés à d’autres colonisations, que la luxuriance sensuelle et poétique, fréquemment en noir et blanc, de l’essentiel de l’œuvre de l’auteur de Norte, la fin de l’histoire, de La femme qui est partie et de La Saison du diable.

Ce renouvellement stylistique n’enlève rien à l’intensité des séquences, où l’apparent hiératisme de la réalisation s’avère vite une façon d’accueillir au contraire une multitude de vibrations physiques, émotionnelles, politiques, dans ce qui est à la fois un grand film d’aventure et une méditation qui renouvelle, par son absence de lyrisme convenu, l’idée même du film d’aventure.

La figure de Magellan a nourri des imaginaires multiples et contradictoires, dont les lecteurs de Qui a fait le tour de quoi? ont pu avoir un aperçu érudit et réjouissant. Mais là n’est pas l’enjeu du film, malgré son titre, et malgré, fait sans précédent chez Lav Diaz, la présence d’un acteur occidental célèbre, Gael García Bernal.

Magellan n’est pas un traité d’historien, c’est un conte mythologique où les îles lointaines sont comparables à la baleine de Moby Dick aussi bien qu’à un but de pouvoir et de richesse, vers un monde auquel ceux qui le conquièrent ne comprennent rien.

Tout aussi obscures sont les formes de soumission comme de résistance des habitants, résultantes de forces complexes, instables, qui peuvent avoir des effets terrifiants sans que personne n’ait su les contrôler entièrement. À nouveau un thème qui est loin d’être confiné au passé.

«L’Agent secret» de Kleber Mendonça Filho

Les forces, et les formes de résistance en situation d’oppression sont aussi au principe du cinquième film du cinéaste brésilien. Aux côtés d’un homme qui se cache, trouve des contacts, mène des enquêtes tandis qu’en 1977 la dictature militaire brésilienne est au plus violent de son oppression sur le pays, le film se met en place comme un puzzle qui renvoie, autant qu’à la virtuosité narrative de l’auteur, aux incertitudes et à l’opacité de la situation. (…)

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Cannes 2025, jour 5: «Le Rire et le couteau», et quelques autres

Sergio (Sérgio Coragem), un Candide sur le terrain postcolonial, pas au bout de ses surprises.

Ovni sur la Croisette, le film de Pedro Pinho est un enchantement exceptionnel. Mais il y avait de multiples plaisirs à découvrir aussi les réalisations de Richard Linklater, «Nouvelle Vague», Christian Petzold, «Miroir n°3» ou Hafsia Herzi, «La Petite Dernière».

Le saviez-vous? Au Festival de Cannes, il y a plein de films à voir. Cette année, 110 longs métrages inédits, sans parler des autres formats. Des très beaux, des très moches, des très attendus, certains signés de grands auteurs, ou interprétés par de grandes vedettes, traitant de grands sujets, etc.

Et puis il arrive, pas souvent, que surgisse au milieu de cette profusion un objet parfaitement singulier, dont on ne sait rien avant, et même dont on n’est toujours pas sûr de savoir à quoi on a affaire alors que la projection a commencé.

C’est qui, ce Pedro Pinho? Il n’en fait pas si inconnu. On devrait au moins se souvenir que son précèdent film, L’Usine de rien, avait été montré en 2017 à la Quinzaine des cinéastes.

Mais on continue de n’en savoir guère plus sur lui que sur cet olibrius désinvolte qui part en chaussettes et les mains dans les poches en plein désert après avoir croisé un douanier ayant exigé pour toute prébende un livre à lire.

Diara (Cléo Diara), emportée par un élan vital jaillissant de séduction, de ruses, de jeux, de désir et de nécessité. | Météore Film

Diara (Cléo Diara), emportée par un élan vital jaillissant de séduction, de ruses, de jeux, de désir et de nécessité. | Météore Film

L’olibrius s’appelle Sergio. Il débarque dans une capitale africaine. On ignore d’abord où, mais les gens parlent, entre autres, portugais. Il est envoyé par une ONG pour faire un rapport qui semble de nature à déranger pas mal de monde. Il va rencontrer des hommes, des femmes, des humains moins précisément définis, africains, brésiliens, européens, en ville et à la campagne.

On va bouger, rire, danser, s’embrasser furieusement, risquer sa peau, se battre, fuir, mentir. Comprendre et ne pas comprendre. Le pays, c’est la Guinée Bissau, son passé colonial violent, sa lutte pour l’indépendance héroïque et tragique, sa misère et sa vitalité, la fusion incandescente et opaque d’une multitude d’héritages.

Aussi peu assignable à un sens immédiat que son titre, le film suit Sergio, mais aussi une bande de trans et de queers de toutes les couleurs, une aventurière au visages orné de bijoux et au culot foudroyant. Il faut aller voir les plantations de riz, en danger de sècheresse ou de submersion, et un chantier du bout du monde dirigés par des ex-colons, ou leurs descendants, et où triment des proto-esclaves par forcément du cru, même si tout à fait africains.

Africains, c’est quoi? Le film ne sait pas, mais il multiplie, en riant, en pleurant, en s’effrayant, en frémissant de désir, les manières de poser la question, à fleur de sensualité, au coin de l’avenue Fanon et de l’avenue Guevara. Avec de la politique, de l’économie, du sexe, de la peur, de l’exotisme et de la haine de l’exotisme, il faut faire du cinéma. Donc le film le fait. Et c’est sidérant.

Partir encore, à l'infini d'aventures choisies, à défaut d'êtres comprises et encore moins maîtrisées –un choix qui est aussi un luxe, un dandysme, même au risque de sa vie. | Météore Film

Partir encore, à l’infini d’aventures choisies, à défaut d’êtres comprises et encore moins maîtrisées –un choix qui est aussi un luxe, un dandysme, même au risque de sa vie. | Météore Film

Voilà, ça dure trois heures et demi, ce qui est carrément déraisonnable dans un grand festival où (presque) tout le monde a autre chose à faire que d’aller à la rencontre d’un réalisateur quasi inconnu.

Et chaque plan est une merveille, leur agencement, les sautes dans le temps et dans le récit sont comme des pas de danse pour mieux capter des signes secrets, des effluves méconnues. Il y a, bien sûr, cent autres raisons d’être à Cannes. Mais n’y aurait-il que la possibilité d’y découvrir Le Rire et le couteau que cela vaudrait le voyage, et tout le barnum de la Croisette.

Mais aussi… Richard Linklater, Christian Petzold et Hafsia Herzi

S’enthousiasmer pour le film de Pedro Pinho n’empêche pas d’apprécier d’autres propositions glanées au Festival.

À commencer, donc, par le réjouissant Nouvelle Vague de Richard Linklater, en compétition officielle. Gagnons du temps: si vous n’aimez pas Godard, si vous n’aimez pas la Nouvelle Vague, si vous refusez l’évidence que À bout de souffle est à la fois un des plus beaux films jamais réalisés et un des films les plus importants de l’histoire du cinéma, premièrement, allez vous faire foutre, et deuxièmement, n’allez pas voir ce film.

L'opérateur Raoul Coutard (Matthieu Penchinat) caché dans la carriole avec sa caméra, Jean-Luc Godard (Guillaume Marbeck), Jean-Paul Belmondo (Aubry Dullin) et Jean Seberg (Zoey Deutch). | Capture d'écran de la bande annonce / ARP Distribution

L’opérateur Raoul Coutard (Matthieu Penchinat) caché dans la carriole avec sa caméra, Jean-Luc Godard (Guillaume Marbeck), Jean-Paul Belmondo (Aubry Dullin) et Jean Seberg (Zoey Deutch). | Capture d’écran de la bande annonce / ARP Distribution

Reconstituant méticuleusement, c’est-à-dire aussi légendairement, les conditions et péripéties de tournage du premier long métrage du critique des Cahiers du cinéma, Nouvelle Vague figure avec des acteurs qui ressemblent assez aux multiples protagonistes de cette histoire pour imiter leur présence, sans qu’il soit jamais possible de les prendre pour les vrais –et en ne cherchant surtout pas cette illusion. (…)

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Cannes 2025, jour 4: un passé qui ne passe pas

Stéphanie (Léa Drucker), l’enquêtrice passionnée de Dossier 137.

«Dossier 137» de Dominik Moll et «Eddington» d’Ari Aster ont en commun de raviver l’un et l’autre la mémoire d’événements récents, qui éclairent chacun à sa façon l’actualité.

Depuis l’ouverture du Festival, principalement consacrée aux horreurs, catastrophes et drames du monde contemporain, l’interaction des films de cette édition avec l’actualité n’a cessé d’être évoquée.

Mais les films, y compris de fiction, interagissent aussi avec la réalité de bien d’autres manières. C’est le cas de deux des titres en compétition, qui mobilisent le vécu d’époques récentes que nous tendons déjà sinon à oublier, du moins à refouler dans un passé révolu, quand ce qu’elles évoquent influence grandement notre présent.

L’écart temporel entre les faits évoqués et le moment d’en projeter des récits reconstruits par la fiction pour le grand écran, incite –ou devrait inciter– à essayer de mieux comprendre ce qui se passe en ce moment, voire ce qui est susceptible de se passer bientôt.

«Dossier 137» de Dominik Moll

L’effet de cet écart temporel est évident dès les premières minutes, montages de photos prises sur les lieux. Quoi? Nous avons vécu ça? Chez nous? Il y a moins de dix ans?

«Ça», c’est le mouvement des «gilets jaunes», et en particuliers les émeutes sur les Champs Élysées et alentours en décembre 2018. Depuis, le Covid, les guerres en Ukraine et à Gaza, la réforme des retraites, une dissolution, Bétharram et l’élection de Donald Trump ont contribué à reléguer dans un «avant» qui déjà s’estompe, l’ensemble des événements extraordinaires qui se sont produits alors, sous des formes différentes partout en France mais entre autres dans la capitale.

L'inspectrice face au mur des pouvoirs de toute nature qui s'interpose entre elle et les faits. | Haut et court

L’inspectrice face au mur des pouvoirs de toute nature qui s’interpose entre elle et les faits. | Haut et court

Documentaires ou fictions, il existe une filmographie conséquente consacrée aux «gilets jaunes» –ce site en recense vingt-trois, tous documentaires, et il n’est pas exhaustif. Mais une part de l’effet que produit le film de Dominik Moll tient à l’éloignement dans le temps et surtout dans la mémoire collective, et à la force qu’il imprime à ce qu’il faut bien appeler un retour du refoulé.

L’autre ressort majeur, et peu fréquent dans ce genre de film politico-policier, tient à la manière dont est raconté ce que fait concrètement la commissaire enquêtrice de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) interprétée par Léa Drucker dans cette «fiction inspirée de faits réels», comme en avertit un carton au début.

Même si elle se nourrit de nombreux autres ressorts plus classiques, commentaires politiques, relations psychologiques, tensions émotionnelles, rebondissements dramatiques, l’enquête sur les conditions dans lesquelles un jeune manifestant a été grièvement blessé par un tir de flash-ball impressionne et passionne par le détail des procédures et des moyens techniques mobilisés.

La multiplicité et l’hétérogénéité des sources, les manières de pouvoir ou pas s’en servir et les relier, les niveaux d’interférences de forces hétérogènes, ne relevant pas du même domaine et pourtant entrant en résonance ou en conflit, est le carburant le plus efficace pour la trajectoire du film.

Et c’est d’y avoir donné accès qui permet, à la fin, ce que dit l’enquêtrice à sa supérieure, dépliant explicitement les ressorts qui ne sont pas seulement ceux du récit, ou d’un événement précis, mais qui sont au principe même de ce qui fait société, ou devrait le faire, et y parvient de moins en moins.

Le film de l’auteur de La Nuit du 12 est porté notamment par Léa Drucker impressionnante, pour la deuxième fois en tête d’affiche d’un film important de cette édition du Festival après L’Intérêt d’Adam.

Elle y incarne moins une personne, ou même un personnage (de fiction) qu’une idée –la Vérité, la Justice– et il faut en effet toute la force de l’actrice pour que cela ne paraisse pas trop abstrait. En cela, plus encore que comme reconstitution des fameux «faits réels», Dossier 137 à la fois décrit et interroge un état des choses qui est, lui, tout à fait contemporain.

«Eddington» d’Ari Aster

Cette fois ce n’est plus le séisme «gilets jaunes» à l’échelle française, mais le maelström Covid à l’échelle de l’Amérique profonde dont le quatrième film de l’auteur de Midsommar ranime la mémoire, sur un mode de grand guignol déglingué et hyper violent.

Dans une bourgade du Nouveau Mexique où doit bientôt avoir lieu l’élection ou réélection du maire, le port du masque imposé par les autorités mais refusé par le shérif sert de premier détonateur à une succession d’affrontements qui iront du coup de gueule à la gifle, et d’un coup de feu à un massacre à la mitrailleuse lourde.

Le shérif (Joaquin Phoenix) face au maire (Pedro Pascal) dont il convoite le poste. | Metropolitan FilmExport

Le shérif (Joaquin Phoenix) face au maire (Pedro Pascal) dont il convoite le poste. | Metropolitan FilmExport

Au passage sont convoqués les délires complotistes, liés ou pas à la pandémie avec une passion pour la pédophilie et pour le mysticisme, le mouvement Black Lives Matter, les emballements des réseaux sociaux, l’usage délirant des armes à feu, l’invasion manipulée par des intérêts locaux des data centers prédateurs, le conflit avec les communautés amérindiennes, le gouffre sans fond des protestations et contre-protestations de tous les groupes et sous groupes, y compris contre eux-mêmes… (…)

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Cannes 2025, jour 3: «Put Your Soul on Your Hand and Walk», Tom Cruise, «Sirāt», triangulation festivalière

Sous les bombes, le rire de Fatima Hassouna, acte politique.

Le film de Sepideh Farsi et la tragédie qu’il évoque, le spectacle de sa vedette sur la Croisette plus encore que celle de «Mission impossible» et le film magnifique d’Óliver Laxe matérialisent à l’extrême ce qui fait la force du festival.

Ce sont, dans leur extrême hétérogénéité, comme trois bornes repères de ce qui caractérise le Festival de Cannes. Soit une œuvre radicale dans sa forme et engagée dans son époque, qui se trouve submergée par la violence de cette même époque, un pur phénomène de prestige médiatique et une grande œuvre de cinéma portant à incandescence les puissances de cet art, conte mythologique paraissant hors du temps et pourtant en puissant écho à celui-ci.

La contiguïté dans le temps et dans l’espace (même jour dans les quelques arpents où se concentre tout le festival) souligne à l’évidence combien ces trois objets sont différents. On aurait tort de les croire appartenir à des mondes différents. C’est au contraire comme composantes d’un seul monde, le nôtre, qu’ils prennent leur sens et ont des effets.

«Put Your Soul on Your Hand and Walk», de Sepideh Farsi (sélection ACID), du miracle au crime

«Un miracle a eu lieu lorsque j’ai rencontré Fatima Hassouna, en ligne, par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza pendant qu’elle résiste et documente la guerre. Et moi, je suis en lien avec elle, depuis sa “prison de Gaza” comme elle dit. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangés sont devenus le film», écrivait la réalisatrice Sepideh Farsi, quand elle croyait pouvoir présenter ce film en compagnie, à distance sans doute, de celle qui occupe l’écran.

Cinéaste iranienne depuis longtemps exilée en France, Sepideh Farsi est cependant très présente dans de nombreux lieux où la souffrance des humains se concentre. Dans la tension extrême du massacre en cours dans la bande de Gaza, mais aussi dans la joie affirmée comme un défi de la jeune photojournaliste et dans l’intelligence complice entre les deux femmes, elle a fait exister Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui est présenté par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID).

Dans le film, Fatima Hassouna est une personne vivante, une journaliste et une artiste.

L’atrocité qui s’est jouée aussitôt après l’annonce de la sélection du film –le meurtre de la jeune femme et de dix membres de sa famille par l’armée israélienne, au milieu du mois d’avril à Gaza– a suscité une légitime émotion, qu’il importe de ne pas laisser s’éteindre. Mais c’est respecter et Sepideh Farsi et Fatima Hassouna et l’ampleur du crime de masse qui continue de se perpétrer chaque jour en Palestine que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime.

En partie composé d’enregistrements des échanges entre la cinéaste et la photographe, il est dominé par ce sourire que la jeune femme arbore presque tout le temps, y compris en évoquant les maisons rasées, les corps déchiquetés. On songe à cette scène de Je suis toujours là de Walter Salles où, après que son mari a été torturé à mort par la dictature militaire brésilienne, la mère décide que sa famille n’apparaîtra publiquement que le sourire aux lèvres.

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Lucide, capable de mobiliser l’humour comme l’analyse, autrice d’images fortes qui émergent de la masse de représentations des ruines sans fin résultant du pilonnage incessant de Tsahal depuis un an et demi sur les quartiers habités, Fatima Hassouna n’est pas qu’une icône de résistance au quotidien au moment où elle est filmée, devenue depuis une image de martyre.

Dans le film, elle est une personne vivante, une journaliste –donc en danger redoublé, puisqu’Israël a tué près de 200 journalistes palestiniens dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre– et une artiste. Elle est aussi une jeune femme, qui allait se marier quelques jours après.

Pour toutes ces raisons, il est à espérer que ce meurtre ne fasse pas disparaître celle qui en a été victime, précisément sous le seul statut de victime. Tout le film de Sepideh Farsi, y compris dans la part faite aux petits moments du quotidien, d’un côté et de l’autre de communications toujours instables, contribue à ce qu’incarnait cette jeune femme et continue obstinément d’exister.

Portant à incandescence une forme cinématographique qui s’est développée ces dernières années –le documentaire à partir de captations d’écrans d’ordinateurs ou de smartphones–, Put Your Soul on Your Hand and Walk est aussi un moment remarquable de l’extension du domaine de la prise en compte du réel par le documentaire.

C’est à cet égard un paradoxe de cette édition du Festival de Cannes: alors que les précédentes années ont vu la Croisette accueillir un nombre croissant de documentaires de grande qualité, souvent très innovants dans les formes mobilisées (songeons aux Filles d’Olfa, à Little Girl Blue, à An Unfinished Film (Chroniques chinoises), à Occupied City, à Jeunesse, à Man in Black, à L’Histoire naturelle de la destruction, etc.), l’édition 2025, pourtant si directement en relation avec l’état du monde, réserve une maigre place aux documentaires.

Put Your Soul on Your Hand and Walk

De Sepideh Farsi

Avec Fatima Hassouna

Durée: 1h50

Prochainement en salles

Et pendant ce temps-là, Tom Cruise

Obscène? Absurde? Ou peut-être juste à l’autre bout du microcosme festivalier, utile à le faire fonctionner selon son mode d’existence propre, la présentation en grand apparat de Mission: Impossible – The Final Reckoning. N’ayant pas vu le film, on n’en dira rien ici. Chacun des précédents épisodes ayant été moins bon que le précédent, disons que l’attente n’est pas très élevée, ce qui n’empêchera pas d’aller le voir plus tard, de retour de la Croisette.

Le sujet ici n’est pas le film (qui n’est pas Mission impossible 7, mais la deuxième partie de Mission impossible 6, de très médiocre mémoire), mais Tom Cruise lui-même et le déploiement de fastes l’accompagnant. Dans le lobby des palaces, il se raconte que la Paramount aurait acheté sept avions privés et deux hélicoptères pour l’occasion, il va en falloir de l’affichage écologique vertueux après ça…

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Sans illusion ni fétichisme naïf, il faut redire ici que le Festival de Cannes a aussi besoin de ça, de cette excitation pour des stars et des grosses machines spectaculaires.

Il faut rappeler que si Cannes peut aider à ce que le film de Sepideh Farsi et ce qui est arrivé à Fatima Hassouna, que ce qui continue d’arriver aux hommes, aux femmes et aux enfants de Gaza et de Cisjordanie écrasés par le talon de fer israélien, gagnent en visibilité quand tout a été fait pour les invisibiliser, cela passe, aussi paradoxal et éventuellement déplaisant que cela paraisse… par ce déploiement de fastes techno et glamour, ce culte de la personnalité et ces récits formatés par une industrie tristement peu inventive.

«Sirāt» d’Óliver Laxe (en compétition), l’odyssée par temps d’apocalypse

Et puis voici, surgissant dans un décor d’aube ou de fin des temps, la fureur et la tendresse, la beauté et l’horreur. Face aux falaises rouges du désert marocain se sont dressées les falaises noires des murs d’enceintes, devant lesquels bientôt entrent en danse, entrent en transe des raveurs du bout du monde. (…)

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Cannes 2025, jour 2: d’autres ouvertures

Un moment de joie au milieu des épreuves pour les belles personnes qui peuplent Promis le ciel.

«Promis le ciel» d’Erige Sehiri, «L’Intérêt d’Adam» de Laura Wandel et «Enzo» de Laurent Cantet et Robin Campillo ont ouvert respectivement les sections Un certain regard, la Semaine de la critique et la Quinzaine des cinéastes.

«Promis le ciel», d’Erige Sehiri (Un certain regard)

Parmi les multiples plaisirs qu’un film est capable d’offrir, figure la possibilité d’avoir l’air posé sur des rails prévisibles, de paraître répondre à un programme ou à un cahier des charges (la définition de ce qui est à la base des séries) et de le voir bifurquer, s’envoler, se cristalliser sur des points qui semblaient marginaux ou superflus.

Ainsi va le très vivant deuxième long-métrage d’Erige Sehiri, réalisatrice franco-tunisienne découverte en 2022 avec Sous les figues, après que ses trois héroïnes ont recueilli une petite fille, orpheline rescapée d’un naufrage en mer Méditerranée.

Marie (Aïssa Maïga) et la petite fille sauvée des eaux. | Jour2Fête

Marie (Aïssa Maïga) et la petite fille sauvée des eaux. | Jour2Fête

S’attacher au sort de trois femmes venues d’Afrique subsaharienne et coincées à Tunis, alors qu’elles cherchent à atteindre l’Europe, est porteur de multiples et légitimes mises en récit du sort des personnes subissant cette forme d’exil.

Femmes noires en pays arabe, Marie, Naney et Jolie sont victimes de formes de racisme, qui pour une part anticipent ce que l’on sait qu’elles subiront de l’autre côté de la Méditerranée si elles y parviennent, et pour une part sont spécifiques à cette situation.

Cette dualité contribue à déplier les relations entre les trois femmes, tandis que monte l’hostilité antimigrants attisée par les autorités et les médias en Tunisie, où comme ailleurs ils font office de boucs émissaires.

Mais bien d’autres composantes enrichissent le récit, à commencer par la singularité de ces trois femmes, très différentes entre elles, mais aussi le rapport à la religion (chrétienne en terre d’islam), la situation sociale et les imaginaires de chacune.

La communauté protestante que dirige Marie, les stratégies de survie transgressives de Naney et la croyance dans la singularité de son statut d’étudiante de Jolie sont les points de départ de ramifications qui se croisent et se nouent de multiples façons.

À cette richesse des thèmes s’ajoute la force singulière de l’interprétation des trois actrices, Aïssa Maïga, Laetitia Ky et Debora Lobe Naney, qui contribuent grandement à faire de Promis le ciel une très belle entrée en matière pour Un certain regard, section officielle du Festival de Cannes, désormais dévolue aux jeunes cinéastes.

«L’Intérêt d’Adam» de Laura Wandel (Semaine de la critique)

On passera ici sans s’attarder sur le nouveau film d’horreur familiale de Sophie Letourneur, L’Aventura, en ouverture de la sélection ACID. La réalisatrice de La Vie au ranch (2010) inflige ici un deuxième épisode (et ce n’est pas fini) des vacances de sa petite famille en Italie, cette fois en Sardaigne. Il y a un public qui trouve plaisir à cet étalage de laideur autocomplaisante, grand bien lui fasse. L’ACID réserve chaque année de très belles découvertes, on attend donc sereinement la suite.

L’Intérêt d’Adam, deuxième long-métrage de la cinéaste belge Laura Wandel, présenté en ouverture de la Semaine de la critique, est coproduit par Les Films du Fleuve, la société de production des frères Dardenne. On y songe dès lors que la manière de filmer l’infirmière Lucie, puissamment incarnée par Léa Drucker, fait immédiatement penser à la façon dont était filmée Émilie Dequenne dans Rosetta (1999).

D’où une pensée émue pour l’actrice disparue le 16 mars à l’âge de 43 ans, à qui la cérémonie d’ouverture avait la veille réservé un bel hommage. Mais c’est pour aussitôt vérifier que Laura Wandel fait de ce dispositif de tournage tout autre chose.

Tout simplement parce que Lucie (à l’opposé de Rosetta) est en permanence dans l’interaction avec les autres. Les autres, ce sont les enfants hospitalisés dans son service de pédiatrie, leurs parents, ses collègues. Les autres, ce sont surtout le petit Adam et sa maman, Rebecca, elle aussi remarquablement jouée par Anamaria Vartolomei.

Un concentré d'émotions et de tensions entre la maman (Anamaria Vartolomei), l'enfant et l'infirmière (Léa Drucker). | Memento Distribution

Un concentré d’émotions et de tensions entre la maman (Anamaria Vartolomei), l’enfant et l’infirmière (Léa Drucker). | Memento Distribution

La relation fusionnelle entre la mère, isolée et obsédée par son enfant, a causé des carences alimentaires chez le petit, du fait du régime qu’elle lui impose. Le comportement de cette jeune femme qui ne sait plus être rien d’autre qu’une mère et la relation du petit garçon avec elle relèvent de ce qu’on s’est mis à appeler «l’emprise».

Face à eux deux, face au fonctionnement réglementé de l’hôpital et des autres administrations en charge de l’enfance, Lucie se démène avec une générosité et une énergie qui atteignent une telle intensité qu’elles finissent pas susciter à leur tour un trouble, une inquiétude. (…)

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Cannes 2025, jour 1: la violence du monde en ouverture, le cinéma quand même

Juliette Binoche au moment où elle prononce le nom de Fatima Hassouna, qui aurait dû être dans la salle mais a été assassinée par l’armée israélienne/Capture d’écran France TV

Jamais le premier festival du monde ne s’était ouvert si explicitement sous le signe des crises contemporaines, avec surtout en ligne de mire Gaza et Donald Trump. Puis les projections ont commencé.

D’ordinaire, les cérémonies d’ouverture du Festival de Cannes privilégient les paillettes, les robes somptueuses, la présence des stars et la promesse d’une dizaine de jours de fête consacrés aux films. Pour la 78e édition, qui a lieu du mardi 13 au samedi 24 mai, rien de tout cela n’a manqué. Mais de manière très inhabituelle, au moins à ce moment de la manifestation, la violence du monde dans ses formes les plus actuelles et les plus criminelles aura occupé le devant de la scène.

Maître de cérémonie d’un soir, l’acteur Laurent Laffite a chanté, avec le sourire, l’éloge de ses consœurs et confrères, mais surtout dénoncé les menaces liées à la présidence de Donald Trump, les attaques dans de nombreux pays contre les femmes et contre les communautés LGBT+. Rappelant que le «chef de guerre» Volodymyr Zelensky avait d’abord été acteur, il a martelé l’importance du mot «citoyen», accolé aux films comme à ceux qui les font.

Présidente du jury, Juliette Binoche –tout de blanc vêtue– paraissait par son apparence revendiquer de prêcher une urgence trop immédiate, trop vitale pour s’embarrasser de deuxième degré. Désignant nommément «guerres, misère, dérèglement climatique, misogynie primaire, ces démons de nos barbaries», ces phénomènes qui condamnent «les plus faibles, les otages, les prisonniers, les noyés», en particulier dans cette mer devant laquelle trône le Palais des festivals à Cannes.

Elle a ensuite rappelé l’assassinat par l’armée israélienne de la photojournaliste palestinienne Fatima Hassouna, tuée avec dix membres de sa famille le 16 avril 2025 à Gaza, au lendemain de l’annonce de la sélection du film Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, qui lui est consacré et qui a été retenu dans la sélection ACID.

Au matin de l’ouverture du Festival, mardi 13 mai, était parue une tribune dans le journal Libération –«À Cannes, l’horreur de Gaza ne doit pas être silenciée»– signée par quelque 380 personnalités du cinéma mondial, dont Pedro Almodóvar, David Cronenberg, Costa-Gavras, Xavier Dolan, Aki Kaurismäki et de nombreux cinéastes et comédien·nes sélectionné·es cette année.

Robert De Niro, recevant une Palme d’or d’honneur des mains de Leonardo DiCaprio en même temps que l’ovation du public, n’a pas été en reste. Il a dénoncé dans la présidence de Donald Trump «une menace contre la démocratie, qui ne concerne pas que l’Amérique», appelant à la combattre sans attendre; tout en affirmant que la manière dont le Festival de Cannes rassemble les artistes et les met à l’honneur en fait «une menace pour les autocrates et les fascistes de ce monde».

Une place pour le Festival sous le vent des douleurs

La question n’est évidemment pas de l’efficacité immédiate de Cannes, du cinéma, des artistes pour venir à bout du «vent des douleurs» évoqués par Juliette Binoche et vaincre ceux qui les font souffler. Ni Vladimir Poutine ni Benyamin Netanyahou n’ont dû trembler s’ils ont eu connaissance de tels propos, et De Niro comme Binoche le savent bien. Et on pourra toujours trouver futiles les prises de parole de ce type, dans ce contexte. Il n’empêche, a minima, il y a bien la prise de conscience d’un changement d’époque et il aurait été infiniment plus futile encore que le Festival n’en prenne pas acte.

Il va lui rester à faire, dans ce monde là tel que l’ont évoqué les trois prises de parole de la première soirée, son travail de Festival de Cannes. Avec l’hypothèse que le cinéma, y compris par ses manières d’exister dans ce cadre particulier, fabrique des espaces d’émotions et de pensée qui, à leurs manières multiples et singulières, ont affaire avec l’état du monde et ses bien réelles tragédies. Et y compris lorsque les films semblent concerner tout autre chose.

Si Cannes a un rôle à jouer, c’est par son impureté même. Rendez-vous artistique où apparaissent ou se confirment les plus grands auteurs du monde entier, il est aussi une vitrine glamour de première magnitude et le plus important marché du film (qu’il s’agisse de réalisations existantes ou en projet), ainsi que l’occasion de promouvoir divers agendas politiques ou de société avec une visibilité particulière.

Cannes, ce sont des centaines de rendez-vous entre organisations professionnelles, associations, responsables de festivals, enseignants, organismes publics liés au cinéma, groupes de pression ou de réflexion (ou les deux). À la fois Rubik’s Cube, bloc-repère à la 2001, L’Odyssée de l’espace et diamant multifacette scintillant, le Festival de Cannes tire sa force de cette complexité même.

On parle ici de la compétition qui décerne la récompense festivalière la plus cotée, la Palme d’or, mais aussi de trois autres sélections officielles –hors compétition, Un certain regard, Cannes Première– et des trois sélections parallèles: la Quinzaine des cinéastes, la Semaine de la critique, la sélection ACID). Soit, cette année, 110 nouveaux longs-métrages. Et il y a aussi les courts, les films du patrimoine, la VR…

Moins de Français, plus de femmes

La 78e édition du rendez-vous cannois se présente avec quelques évolutions notables, à commencer par un net recul de ce qui était devenu une de ses tendances les plus lourdes et les plus critiquables: la surreprésentation des films français.

Qu’ils soient seulement trois en compétition officielle est un signe important. Et il est significatif que deux d’entre eux soient signés par des –jeunes– femmes, Hafsia Herzi et Julia Ducournau. En ce qui concerne la présence des femmes en sélection, on peut apprécier de deux manières les efforts entrepris depuis une décennie.

Soit on considère qu’avec globalement environ 30% de femmes réalisatrices, on est encore loin de la parité souhaitable et qu’il incombe à la vitrine la plus visible de jouer un rôle actif pour promouvoir l’égalité, soit on admet que le Festival est dans son rôle, en reflétant un état de la production mondiale où les femmes restent une minorité.

En tout cas, alors que l’onde de choc #MeToo demeure très perceptible en France avec plusieurs procès très médiatiques en cours ou en à venir dans le milieu cinématographique, il est incontestable que le délégué général Thierry Frémaux se soucie d’émettre des signaux positifs, avec des réalisatrices en ouverture de la section Un certain regard –la Franco-Tunisienne Erige Sehiri– comme de la compétition officielle, qui débutait ce même mardi soir avec le premier film d’une jeune cinéaste, Amélie Bonnin, présenté hors compétition (lire ci-dessous).

La Semaine de la critique et l’ACID ouvrent aussi avec un film réalisé par une femme, respectivement L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel et L’Aventura de Sophie Letourneur. Alors que la Quinzaine des cinéastes a choisi de rendre hommage à un réalisateur récemment disparu, Laurent Cantet, en ouvrant avec Enzo, le film qu’il avait conçu, mais que la mort l’a empêché de tourner, la réalisation ayant été assumée par son ami Robin Campillo.

Les membres du jury du 78e Festival de Cannes arrivent avant la cérémonie d'ouverture, le 13 mai 2025. De gauche à droite: le réalisateur sud-coréen Hong Sang-Soo, l'actrice américaine Halle Berry, l'acteur américain Jeremy Strong, l'actrice française Juliette Binoche (présidente du jury), l'actrice italienne Alba Rohrwacher, le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, la cinéaste indienne Payal Kapadia, l'écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani et le cinéaste mexicain Carlos Reygadas. | Bertrand Guay / AFP

Inclusif et divers par les origines et les idées du cinéma qu’ils et elles incarnent, les membres du jury: le réalisateur sud-coréen Hong Sang-Soo, l’actrice américaine Halle Berry, l’acteur américain Jeremy Strong, l’actrice française Juliette Binoche (présidente du jury), l’actrice italienne Alba Rohrwacher, le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, la cinéaste indienne Payal Kapadia, l’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani et le cinéaste mexicain Carlos Reygadas. | Bertrand Guay / AFP

Place aux jeunes!

En compétition officielle, si l’on retrouve évidemment, et à bon droit, des habitués de la Croisette et des grands festivals internationaux comme les frères Dardenne, Mario Martone, Jafar Panahi, Richard Linklater ou Wes Anderson, la sélection accueille également des signatures singulières, comme celles d’Óliver Laxe, Oliver Hermanus et Ari Aster, sans oublier Kelly Reichardt, qui n’est plus une débutante, mais qu’on rêve de voir enfin consacrée à la place qu’elle mérite.

Depuis deux ans, la section Un certain regard est dédiée aux talents émergents, avec en particulier neuf premiers films sur les vingt sélectionnés. L’attente est élevée, côté films français l’année écoulée ayant vu apparaître un nombre important de premiers films de grande qualité (Vingt dieux, Les Fantômes, Le Royaume, Le Procès du chien, Nicky…) pour la plupart découverts au précédent Festival de Cannes, surtout dans les sections parallèles. Parmi celles-ci, la Quinzaine des cinéastes privilégie elle aussi massivement les réalisateurs pas encore confirmés, à l’exception de Christian Petzold et de Nadav Lapid.

Sur une autre face de la planète cannoise, côté paillettes et tapis rouge, la présence du nouvel épisode de Mission impossible et en principe de Tom Cruise est le coup d’éclat du patron du Festival cette année, déférence gardée envers Spike Lee, Ethan Coen, Isabelle Huppert dans La Femme la plus riche du monde et Jodie Foster dans Vie privée, tous présentés hors compétition.

À l’intersection de ces trois problématiques –questions de genre, nouveaux talents et star-système– la sélection réussit un doublé avec la présence comme réalisatrices de leur premier film de Scarlett Johansson et de Kristen Stewart.

«Partir un jour», d’Amélie Bonnin

Dans un esprit comparable pour ce qui est de l’émission de signaux, mais de manière un peu étrange, le film d’ouverture, Partir un jour (qui sort en salles simultanément), laisse un sentiment mitigé.

Premier long-métrage de la jeune réalisatrice Amélie Bonnin, il marque aussi les débuts de la chanteuse Juliette Armanet dans un premier rôle au cinéma. Elle y est extrêmement convaincante en lauréate de «Top Chef» s’apprêtant à ouvrir un restaurant parisien haut de gamme, mais retournant à ses racines populaires dans le routier provincial tenu par ses parents.

Les retrouvailles de Cécile (Juliette Armanet) avec son amour de jeunesse (Bastien Bouillon), moins joyeuses qu'il n'y paraît. | Pathé Films

Les retrouvailles de Cécile (Juliette Armanet) avec son amour de jeunesse (Bastien Bouillon), moins joyeuses qu’il n’y paraît. | Pathé Films

Ce qu’inspire le film se dédouble selon qu’on le considère pour lui-même, ou pour la position très particulière où il a été placé: en ouverture d’un grand festival international. Pour lui-même, Partir un jour oscille entre le schématisme un tantinet démago du processus de transfuge de classe qu’incarne Cécile (Juliette Armanet) et les beaux moments d’interactions de l’héroïne, notamment avec ses parents (Dominique Blanc et François Rollin).

Jouant plusieurs fonctions (refuge, commentaire, respiration) dans le déroulement du récit, les chansons issues d’un florilège de la variété française scandent le processus de réconciliation de la jeune cheffe avec ses origines.

Le scénario se garde de tomber dans les pièges les plus grossiers de ce que le récit aurait de rétrograde, sinon de réactionnaire. Mais la construction de l’ensemble, loin d’être déplaisante, n’a pas assez de singularité ni d’énergie pour qu’on ne cesse d’y percevoir les échos de La Passion de Dodin Bouffant (l’art de la cuisine à la française), de Vingt dieux (le rapport à la ruralité avec bonne place aux trials motorisés), l’usage de chansons célèbres déboulant en pleine fiction, procédé auquel On connaît la chanson d’Alain Resnais donna naguère ses lettre

s de noblesse.

Mitigé, le sentiment inspiré par le long-métrage d’Amélie Bonnin est en outre compliqué par la position officielle dans laquelle il se trouve. Devant le public cosmopolite du Festival de Cannes, il risque de sembler excessivement «franco-français», les chansons comme les autres références culturelles mobilisées par le film, par exemple lors d’un jeu de mime pour représenter des personnalités complètement inconnues du reste du monde.

Partir un jour

De Amélie Bonnin
Avec Juliette Armanet, Bastien Bouillon, François Rollin, Tewfik Jallab, Dominique Blanc, Mhamed Arezki, Pierre-Antoine Billon, Amandine Dewasmes
Durée: 1h38
Sortie le 14 mai 2025

À l’écran ou dans la cité, la Berlinale sur un fil

Dans les marges, un petit miracle nommé Paul, documentaire de Denis Coté.

Avec une nouvelle directrice et en pleine incertitude politique, le Festival de Berlin cherche sa voie, et trouve en chemin quelques belles surprises.

Dans l’attente de l’annonce du palmarès, la 75e édition de la Berlinale, du 13 au 23 février, s’est tenue en situation instable à plus d’un titre. Entre I’m Not There et Dark Waters, on hésite quant au titre à choisir au sein de la filmographie du président du jury, le cinéaste américain Todd Haynes, pour évoquer la situation de la manifestation qui aurait dû fêter plus sereinement ses trois quarts de siècle.

Cette instabilité tient à la situation politique en Allemagne, à la veille d’élections sous menace imminente de montée en puissance significative de l’extrême droite. Et elle tient aux conditions dans lesquelles la nouvelle directrice, l’Américaine Tricia Tuttle, a été nommée, après l’éviction brutale du précédent directeur, Carlo Chatrian. Celui-ci a dû quitter son poste à l’issue d’une édition 2024 où l’exercice –partout proclamé comme nécessaire– de la libre expression, a fortiori à propos d’un génocide en cours à Gaza, a été violemment attaqué par les autorités allemandes et une partie des médias.

La reprise en main, avec la mission revendiquée de davantage de glamour et moins de polémique, s’est traduite par un grand usage de périphrases et autres déclarations de principe contre les massacres en général, ou pour le droit de s’exprimer dans le respect d’un pluralisme qui de fait laisse un quasi-monopole aux grands médias. Festival né de la Guerre froide et ayant toujours assumé sa dimension explicitement politique, la Berlinale a joué cette année un jeu de dupes sur ce terrain.

Faire le show, mais pourquoi?

Côté cinéma, on ne pourra pas dire que les chefs-d’œuvre se sont pressés sur les écrans. Film le plus attendu de la sélection, mais hors compétition, Mickey 17, la nouvelle réalisation de Bong Joon-ho, s’inscrit dans la veine «internationale» du réalisateur coréen oscarisé pour Parasite, après le plutôt lourdaud Okja et le très réussi Snowpiercer.

Porté par la star Robert Pattinson, démultiplié pour l’occasion en clones successifs utilisés par un Trumpomusk conduisant une expédition coloniale intergalactique, le film est sympathique de bien-pensance en écho aux horreurs contemporaines, avec un sens du spectacle agréable, sans plus. Au moins, ici, ça finit bien.

Robert Pattinson dédoublé dans Mickey 17. | Warner Bros. Entertainment Inc

Robert Pattinson dédoublé dans Mickey 17. | Warner Bros. Entertainment Inc

Avec des outils narratifs et visuels à l’opposé –film d’époque en huis clos surjouant la théâtralité à propos du monde de la scène–, Blue Moon de Richard Linklater produit des effets comparables. Le numéro de cabotin ivre d’alcool, de jalousie envers un confrère et de désir pour une jeune femme hors de portée du grand parolier de musicals Lorenz Hart, tandis que son partenaire habituel le compositeur Richard Rodgers triomphe hors-champ, doit beaucoup à la performance d’Ethan Hawke.

Dans le bar chic de Broadway en 1943, l’histrionisme brillant d’un artiste surdoué sauf pour la vie pourrait se lire comme le contrepoint de l’inconsistance de la singularité humaine sur laquelle joue la «duplicabilité» de Mickey. Dans un cas comme dans l’autre, la question existentielle sert de point de départ à un incontestable savoir-faire de mise en spectacle, mais finalement sans grand enjeu ni dynamique.

Ethan Hawke en parolier vedette de Broadway perdu dans ses espoirs de séduction face à Margaret Qualley dans Blue Moon. | Sony Pictures Classics

Ethan Hawke en parolier vedette de Broadway perdu dans ses espoirs de séduction face à Margaret Qualley dans Blue Moon. | Sony Pictures Classics

Heurs et malheurs des films-rencontres

Aussi différents et inégaux soient-ils, beaucoup des films avaient ainsi en commun de tenir davantage d’une succession de situations qui auraient pu plus ou moins être permutées entre elles, que d’un mouvement intérieur qui les porterait.

C’est exemplairement le cas d’un autre des titres les plus attendus de la compétition, Kontinental ’25 du cinéaste roumain Radu Jude, figure désormais majeure du cinéma d’auteur européen et lauréat en 2021 d’un Ours d’or mérité pour Bad Luck Banging or Loony Porn.

Centré sur les émois d’une femme désespérée d’avoir, dans ses fonctions de huissière, mené un homme au suicide, le film montre une succession de rencontres qui cataloguent les marques du racisme, du nationalisme au front bas, de l’indifférence, de l’avidité, de la bêtise soumise aux fascinations médiatiques et consuméristes qui empestent le monde contemporain, et le concentré qu’en offre en l’occurrence la ville de Cluj.

Implacable, le diagnostic finit par devenir lui aussi convenu, sinon en retrait par rapport à la noirceur de l’actualité quotidienne du moment, sans que les multiples références convoquées, de L’Homme sans qualités de Robert Musil à Europa ’51 de Roberto Rossellini, n’ajoutent grand-chose.

Dans un parc préhistorique en carton-pâte, métaphore de la vieille Europe, l'impuissance désespérée d'une femme qui voulait faire le Bien. | Berlinale

Dans un parc préhistorique en carton-pâte, métaphore de la vieille Europe, l’impuissance désespérée d’une femme qui voulait faire le Bien. | Berlinale

À rebours, deux autres films qu’aucune réputation particulière ne précédait auront, sur le même modèle d’un enchainement de rencontres du personnage principal, prouvé qu’un charme singulier, à la fois surprenant et attachant, peut émaner de tels cheminements.

C’est le cas du troisième film de Léonor Serraille, Ari, aux côtés du jeune homme qui donne son prénom au film. Dans une ville du nord de la France, ce grand post-adolescent socialement instable réagit en révélateur des turpitudes du temps à celles et ceux qu’il croise, après avoir fui la classe de maternelle où, trop impliqué avec les enfants, il a fini par se noyer dans ses émotions. Conte prompt à la magie sous son apparence réaliste, le film renouvelle les distances et les échos, semblant frayer sa voie au petit bonheur des interactions comme le fait son héros lunatique et tendre.

Et c’est le cas de la belle découverte du film du Brésilien Gabriel Mascaro, révélé il y a dix ans avec le magnifique Ventos de Agosto, dont le quatrième long-métrage, en compétition, a pour titre international The Blue Trail. Une dystopie à peine irréaliste, où les personnes âgées sont envoyées dans des résidences fermées, sert de décors à l’odyssée fluviale d’une femme qui n’a aucune intention de se laisser enfermer.

Denise Weinberg donne une présence à la fois vigoureuse et ludique à cette mamie embarquée dans une série de rencontres où le réalisme de la vie le long de l’Amazone et de ses affluents et les possibilités fantasmagoriques ouvertes par diverses pratiques et substances trouvent des traductions visuelles impressionnantes de beauté.

L'héroïne rebelle de The Blue Trail explore des paysages où la réalité et la fantaisie se recomposent. | Guillermo Garza / Desvia

L’héroïne rebelle de The Blue Trail explore des paysages où la réalité et la fantaisie se recomposent. | Guillermo Garza / Desvia

Trois éclats asiatiques

Et puis il y a, unique et souverainement modeste, Hong Sang-soo. Son trente-cinquième long-métrage, What Does That Nature Say to You, est lui entièrement porté par un mouvement intérieur d’autant plus touchant qu’il est peu apparent.

Autour d’un couple d’amoureux qui débarque dans la grande maison familiale de la jeune femme apparaissent successivement son père, sa sœur et sa mère. Entre ces cinq personnages, mais autour du jeune homme que découvrent les membres de sa possible future belle-famille, se déploie une extraordinaire marqueterie de signes faibles, aux sens fragiles, et qui concernent aussi bien la famille elle-même que le prétendant.

De repas en beuveries, comme le cinéaste coréen en est coutumier, mais aussi au cours de promenades dans la nature et en visite dans un temple, jouant en virtuose de son sens du cadre, du zoom et du montage et désormais aussi de la possibilité du flou, Hong Sang-soo ajoute avec une élégance délicate et cruelle un nouveau chapitre à la mise en vibration de ce qui hante obscurément les humains, hommes et femmes de tous âges.

Scène traditionnelle chez Hong Sang-soo, le repas alcoolisé réserve d'inédites surprises. | Jeonwonsa Film Co.

Scène traditionnelle chez Hong Sang-soo, le repas alcoolisé réserve d’inédites surprises. | Jeonwonsa Film Co.

Parmi les films de la compétition officielle, il fallait aussi porter attention à deux réalisations impressionnantes venues de Chine. En apparence tout oppose Living the Land, deuxième film de Huo Meng, et Girls on Wire, troisième long-métrage de Vivian Qu, très remarquée pour le précédent, Les Anges portent du blanc.

Living the Land est une vaste fresque rurale inscrite dans les campagnes encore très peu développées au début des années 1990. Alternant très gros plans et immenses vues de la nature travaillée sans relâche, il suscite peu à peu une sensation très concrète et émouvante de la dureté des conditions d’existence, comme le cinéma y a rarement donné accès, tout en insufflant vie et chair à de multiples personnages qui ne cessent de gagner en singularité.

Liu Hao-cun et Wen Qi, les deux héroïnes de Girls on Wire. | L'Avventura Films

Liu Hao-cun et Wen Qi, les deux héroïnes de Girls on Wire. | L’Avventura Films

Girls on Wire associe quant à lui le rythme effréné d’un thriller aux limites du film d’horreur, les embardées du fantastique et la précision d’une chronique en suivant de manière non chronologique le parcours de deux cousines, l’une fuyant un gang de trafiquants et l’autre subissant l’exploitation violente que subissent les petites mains de l’industrie du cinéma, en y exerçant le difficile métier de cascadeuse dans des films de sabre.

La composition complexe des genres, des lignes narratives et des articulations temporelles font de Girls on Wire un film aussi tonique qu’ambitieux, où les puissances spectaculaires centrées sur les deux héroïnes cristallisent l’ampleur d’une histoire à la mesure d’un continent.

Mobilisant des styles et des énergies très éloignées, mais qui dans l’un et l’autre cas font un usage très puissant du son, et située sur des échelles spatiales et temporelles différentes, ces deux films racontent en fait la violence du basculement qu’a connu la Chine depuis trente ans. La jeunesse de leurs réalisatrice et réalisateur participe de ce que ces deux belles propositions ont de prometteur.

Pépites dans les sections parallèles

Hors sélection officielle, malgré l’offre toujours plus pléthorique de la Berlinale, et au risque d’avoir mal choisi en son sein, peu de découvertes mémorables. Mais quand même une merveille, et une belle surprise. La merveille, un peu noyée dans la foule de titres de la section fourre-tout «Panorama», est due à un cinéaste toujours singulier dans la diversité de ses approches, le Québécois Denis Côté.

Une des meilleures définitions d’un bon film est sans doute un film rendant passionnants un milieu et des personnages pour lesquels on n’avait a priori aucun intérêt. À cet égard, Paul est, pour moi, un très très bon film. Il concerne en effet deux sujets a priori plutôt de nature à me faire fuir, les gens qui racontent leur vie sur internet et le monde du sadomasochisme.

Mais voici donc Paul, trentenaire en surpoids caractérisé, très mal dans sa peau. Il a trouvé une issue à l’impasse qu’était sa vie en allant faire le ménage chez des femmes dominatrices, et en racontant cela par le menu en ligne. Attaché à son quotidien, le documentaire se révèle incroyable de beauté attentive, de douceur, de sensibilité aux espaces, aux objets, aux singularités physiques, aux gestes et à ce qui s’y joue. Incongrues, possiblement grotesques ou déplaisantes, les situations deviennent des moments de délicatesse intelligente, y compris avec une éponge à gratter l’évier ou un accessoire SM.

Quelque chose de miraculeux –aussi dans la finesse avec laquelle Paul analyse son propre parcours en échangeant avec ses followers, en nombre exponentiel– se déploie (…)

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Au Festival de Locarno, enjeux stratégiques et heureuses découvertes

Les premiers jours de la 77e édition de la manifestation tessinoise Le léopard, totem du Festival, sur l’écran géant de la Piazza Grande.

ont à la fois souligné le rôle singulier mais exemplaire du «plus grand des petits festivals» et permis de belles rencontres de cinéma.

«World Capital of Auteur Cinema», dit le slogan qui accompagne désormais l’intitulé du Festival de Locarno, et s’affiche un peu partout –sur son site internet aussi bien que sur la Piazza Grande et dans les rues de la station touristique tessinoise– lors de sa 77e édition, qui se tient du 7 au 17 août sur les rives du lac Majeur.

La formule, dont on entend bien la vocation auto-promotionnelle –rien de honteux à cela–, mérite d’être décortiquée, tant elle suggère de questions, malgré son ton péremptoire.

«Capitale»? Au singulier? Un rien discourtois pour les dizaines d’autres festivals, à commencer par Cannes, Venise, Berlin, mais aussi Telluride, San Sebastian, Karlovy Vary, Busan, São Paulo et tant d’autres également dédiés au «cinéma d’auteur» –et alors même que Locarno, comme tous les autres mais plus que la plupart des autres, est mis à l’épreuve par l’idée même de «cinéma d’auteur», notion d’ailleurs assez floue, et qui gagne à le rester.

S’il faut se féliciter que la manifestation, fréquemment désignée comme, au choix, «le plus grand des petits festivals» ou «le plus petit des grands festivals», revendique son amour du cinéma d’auteur en ces temps de démagogie galopante, elle est, dans les faits, loin de se focaliser sur les seuls films relevant de cette appellation.

Dilemmes de programmation

Locarno, ce n’est pas nouveau, est confronté à des dilemmes de programmation liés entre autre à ce joyau qu’est la Piazza Grande avec son écran géant, ses projections et sa capacité d’accueil exceptionnelles.

Les autorités locales et les sponsors tiennent à ce que ce soit plein, et le choix des films à montrer dans de telles conditions relève d’une stratégie qui a varié au cours des décennies, mais est désormais explicitement du côté d’un mainstream sans aucune ambition d’écriture cinématographique.

D’autant que, «mondiale», la programmation l’est sans doute, mais plus ou moins. Pèsent notamment des obligations de visibilité du cinéma suisse, qui leur vaut une part… comment dire… pas tout à fait proportionnée avec celle de cette cinématographie dans l’offre internationale. Et notamment sur la fameuse Piazza, mais aussi en compétition officielle.

Locarno a véritablement été, depuis les années 1990, un lieu de découvertes de cinématographies du monde –c’est-à-dire en faisant enfin juste place aux films non occidentaux.

Ceux-ci n’ont pas disparu: une section réservée aux cinémas minoritaires (cette année d’Amérique latine), Open Doors, aide à maintenir une apparence d’équilibre, et deux grands artistes du cinéma d’Extrême-Orient, le Coréen Hong Sang-soo et le Chinois Wang Bing, sont bien présents en compétition.

Shah Rukh Khan recevant un «Pardo d’onore». | Locarno Film Festival

Dans l’ensemble de la manifestation, l’Europe et l’Amérique du Nord n’en occupent pas moins une place prépondérante. Un déséquilibre que même la présence de l’immense star Shah Rukh Khan, ovationné par les 8.000 spectateurs de la Piazza, n’a pas été en mesure de compenser.

Les attentes envers la nouvelle présidente

Tout cela résulte de pesanteurs bien réelles, avec lesquelles doit travailler l’équipe de programmation menée par le critique italien Giona Nazzaro. La question qui se pose dès lors concerne la capacité de la nouvelle présidente de la manifestation, la collectionneuse d’art contemporain Maja Hoffmann, connue surtout pour avoir créé et pour piloter la Fondation LUMA à Arles, de faire prévaloir les ambitions affichées par le slogan du festival.

Celui-ci a en effet besoin d’une personnalité puissante et attachée aux enjeux artistiques pour peser sur des rapports de force que l’époque incline vers une rupture toujours plus profonde entre art et industrie de loisir.

Il serait même possible de dire que c’est tout le cinéma qui en a besoin, et que Locarno, plutôt que d’afficher un soutien de principe au seul «cinéma d’auteur», ce que ses sélections ne confirment pas, occupe une place stratégique majeure pour travailler l’équation à reprendre éternellement entre exigence artistique et impératifs commerciaux.

Au cours des premiers jours de cette 77e édition, et à côté d’une vaste rétrospective consacrée à des films à redécouvrir du Studio Columbia des années 1930, 1940 et 1950, les diverses sélections ont incontestablement apporté des éléments de réponse, en affichant un éclectisme pas toujours lisible, mais où surgissaient de véritables découvertes.

Sans les ignorer complètement, Locarno n’a pas privilégié les grands noms de l’art du cinéma contemporain. C’est donc souvent du côté de réalisateurs peu ou pas repérés qu’ont pu se faire les plus belles rencontres. Avec comme défi de leur donner toute la visibilité qu’elles méritent, tâche très ardue dans un environnement très hétérogène.

Du Portugal à la Corée, merveilles et découvertes

Exemplaire en tout cas reste la plus belle révélation durant les premiers jours de la manifestation, une merveille étrange et proche, envoutante et évidente intitulée Fogo de vento.

Pour son premier long-métrage, la jeune réalisatrice portugaise Marta Mateus invente un conte mythologique ancré dans la campagne de l’Alentejo, où divinités antiques réincarnées en taureau et en chênes protecteurs accueillent ouvriers agricoles et mémoires de la lutte populaire contre la dictature.

Fogo de vento de Marta Mateus. | Clarão Companhia

Le plus impressionnant peut-être y est la manière dont chaque plan, en apparence très simple, est constamment habité de souvenirs, d’imaginaires, de vibrations et d’harmoniques.

Parmi les autres titres, on mettra en avant quelques belles rencontres, à commencer par celle des jeunes bergers tunisiens filmés par Lotfi Achour et qui, dans Les Enfants rouges, croisent pour leur malheur le chemin de guérilleros jihadistes.

Dans le désert, dans la montagne, dans le village se déploie un intense tissage de relations amicales, familiales, sociales, qui donne aux corps, aux pierres, aux lumières, aux mouvements, une force vive, habitée de peurs et de désirs, de fureur et de tendresse.

Rien à voir, en apparence, avec la manière dont Virgil Vernier filme quelques jours dans la vie d’Afine, qui tapine du côté de Monte-Carlo. Rien sinon, dans Cent mille milliards, une même confiance dans les puissances du cinéma. On sait depuis le beau Mercuriales le singulier talent de cet auteur pour transformer des portraits de lieux en méditations rêveuses et incisives sur l’état du monde. (…)

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Cannes 2024 : un palmarès choc et chips, un Festival émietté

Placée d’emblée sous l’injonction comminatoire « pas de polémiques », la 77e édition du Festival International du Film s’est terminée avec un palmarès qui en souligne certaines dérives, qui sont surtout celles, très inquiétantes, de la place actuelle de la culture. Ce qui n’empêche pas qu’il a été aussi possible du 14 au 25 mai de découvrir de bien belles propositions de cinéma.

En découvrant le 25 mai au soir le palmarès de la 77e édition du Festival de Cannes[1], revenait en mémoire l’explication qu’en avait donné par avance l’auteur d’un des rares grands films présentés cette année sur la Croisette, nul autre que Francis Ford Coppola. Réfléchissant à haute voix au rejet violent de Megalopolis, œuvre immense à la complexité et à l’auto-ironie assumées, il observait : « Lorsque vous mangez une chips, savez-vous que des gens ont dépensé des millions de dollars sur le dosage de sel, de sucre… ? Pas pour que la chips soit bonne, non, mais bien pour que vous continuiez à en manger beaucoup d’autres. Quand vous mangez un burger qui vient de chez McDonald’s, c’est la même chose. Ils dépensent beaucoup d’argent. Pas pour que vous ayez quelque chose de nutritionnellement bon, mais pour que vous retrouviez un goût connu. C’est exactement la même chose avec les films… »[2] Greta Gerwig et son jury ont, pour l’essentiel, récompensé un tas de chips.

On dira que la réalisatrice indienne Payal Kapadia et son confrère portugais Miguel Gomes ont aussi été primés, pour des films réellement singuliers. C’est vrai et il y a lieu de s’en réjouir tant All We Imagine as Light, construit autour du parcours de trois femmes  confrontées à différentes formes de solitude, et Grand Tour, rêve hypnotique jouant avec les codes de l’orientalisme pour une parabole décoloniale et féministe, activent les puissances du cinéma entièrement en dehors du formatage dénoncé par l’auteur d’Apocalypse Now. Pour le reste, le jury aura donc récompensé des produits conçus pour « retrouver un goût connu ». Ce goût est celui d’une sauce à l’américaine, comme aurait dit Jacques Tati.

Et de fait, hormis les deux titres déjà cités, les films récompensés sont tous des films américains. Même si cela ne se voit pas du premier coup.

L’emprise d’une « idée américaine du cinéma »

C’est à l’évidence le cas de la Palme d’or, Anora de Sean Baker, petit film indé en forme de conte de fée où une stripteaseuse séduit le fils crétin d’hyper-riches oligarques russes. Anora est porté par une actrice très présente (Mikey Madison) et réalisé avec un tonus et une forme de croyance dans son propre récit plutôt joyeux. Un prix du jury aurait été une récompense à la mesure de ce film plaisant mais nullement exceptionnel en termes de cinéma. Hors le cas du pamphlet iranien Les Graines du figuier sauvage, pour lequel tout le monde a compris que le Prix spécial n’est pas attribué au film mais à une figure de l’opposition au régime, son réalisateur Mohammad Rasoulof pour des motifs qui ont peu à voir avec le cinéma, les réalisateurs des autres films primés ne sont pas citoyens des Etats-Unis. Cela n’empêche pas que tous leurs films sont ce qu’il est légitime d’appeler des films américains. Entièrement tournés aux États-Unis avec des stars du pays, le film du Grec Yorgos Lanthimos comme celui de la Française Coralie Fargeat sont complètement formatés par ce qui est demandé par le marché et les plateformes comme compléments de programmes des méga-machines à superhéros. C’est aussi le cas, par le simplisme de son scénario comme par ses choix de réalisation, du Emilia Perez de Jacques Audiard, situé au Mexique. La composition du jury, avec deux personnalités étatsuniennes dont la présidente, mais aussi un acteur italien et un réalisateur espagnol ayant tout deux menés une part importante de leur carrière aux États-Unis, et Omar Sy aujourd’hui surtout star Netflix, participent du même phénomène.  Il ne s’agit pas ici dénoncer une proximité avec une nationalité, il s’agit de désigner un formatage industrialisé modélisé par le marketing, ce que le tout-à-fait étatsunien mais véritablement indépendant Coppola résume par la métaphore des chips. « Américain » désigne ici une esthétique, des rapports aux corps, aux rythmes, au récit, qui configure la manière de faire les films et de les recevoir. « Américain » et pas seulement « hollywoodien », une part significative du cinéma indépendant relevant lui aussi de ces formatages.

Ces choix, ceux du palmarès en cohérence avec la composition du jury, sont significatifs de ce qu’a été la 77e édition du Festival et, au-delà, de tendances de fond qui sont loin de ne concerner que Cannes, ni même que le cinéma.

Durant le déroulement de la manifestation, les commentaires étaient proches de l’unanimité pour trouver cette édition médiocre. C’était dans une grande mesure injuste. En toute subjectivité, on mentionnera ici le nombre impressionnant de films mémorables découverts à cette occasion. Soit, pour la seule compétition officielle Bird d’Andrea Arnold, Megalopolis de Francis Ford Coppola, Caught by the Tides de Jia Zhang-ke, Marcello Mio de Christophe Honoré, Les Linceuls de David Cronenberg et, donc, Grand Tour et All We Imagine as Light. Mais aussi, dans les autres sections, Les Damnés de Roberto Minervini, An Unfinished Film de Lou Ye, Miséricorde d’Alain Guiraudie, Black Dog de Guan Hu, Viet and Nam de Truong Minh Quy, Apprendre de Claire Simon, C’est pas moi de Leos Carax, Scénarios de Jean-Luc Godard, Spectateurs ! d’Arnaud Desplechin, L’Invasion de Sergei Loznitsa, Kyuka de Kostis Charamountani, Ma vie ma gueule de Sophie Fillières, Le Royaume de Julien Colonna, Les Fantômes de Jonathan Millet, Vingt Dieux de Louise Courvoisier

Cette énumération n’a pour but que de donner la sensation de la multiplicité des titres, des générations, des origines. Encore l’auteur de ces lignes n’a-t-il vu « que » 50 des 108 nouveaux longs métrages présentés durant le Festival dans les différentes programmations qui le composent. Chaque festivalier aura une liste différente, mais la grande majorité pourra énumérer un nombre de titres important. Si pourtant une sensation de déception a flotté avec insistance sur la Croisette, c’est donc moins du fait d’une indigence de la création cinématographique, très vivante et incroyablement diverse, que d’une hétérogénéité des choix, selon des motivations multiples et parfois incompatibles.

Cocher les bonnes cases

Il est évident que les films (comme d’ailleurs les membres des jurys) sont de moins en moins sélectionnés selon les seuls critères artistiques, mais pour répondre à un certain nombre d’impératifs d’affichage, et surtout en anticipant les reproches. Cette édition du Festival est à cet égard significative d’une troisième époque de son histoire. Cannes est né sous des auspices très politiques, manifestation conçue comme réponse des démocraties aux totalitarismes avant la deuxième guerre mondiale, mise en place à l’issue du conflit avec des sélections officiellement décidées par les différents pays, sous le contrôle de leurs ministères des affaires étrangères (ou équivalent). Il aura fallu attendre plus de 20 ans pour que disparaisse cette dominante, et que la raison des choix soit explicitement revendiquée comme reposant sur des seuls critères artistiques – ce qui n’a jamais empêché qu’on continue d’observer les origines des films, et que s’y entendent les échos à l’actualité géopolitique du moment, comme en témoignent les palmes d’or à If… dès 1969, puis à MASH, à Chronique des années de braise, à L’Homme de fer, à Yol… jusqu’à celle à Farenheit 9/11 de Michael Moore en 2004.

Mais désormais, si ce ne sont plus les États qui envoient les films à Cannes, ce n’est plus non plus leur seule valeur artistique qui leur vaut une invitation. De plus en plus de films sont désormais là pour cocher une case, répondre par avance à toute critique sur l’absence de tel(le) ou tel(le) segment de la société ou de l’opinion – ou plus exactement des segments qui ont les moyens de se faire entendre, notamment sur les réseaux sociaux. On n’a entendu personne s’émouvoir de la sous-représentation criante de l’Afrique subsaharienne ou de l’absence des peuples autochtones, par exemple. Ce qui ne signifie pas qu’il faut à tout prix sélectionner des films liés à ces communautés, mais que leur présence ou non dépend de leur capacité à faire du bruit plutôt que de la beauté des films.

Causes et effets du mot d’ordre « pas de polémiques ! »

Intensifiant cette évolution, l’édition de cette année à Cannes a connu une configuration singulière avec le mantra réitéré des organisateurs : pas de polémiques ! La cause de ce parti pris, qui s’est traduit dans le choix des films comme dans le déroulement sous contrôle renforcé de la manifestation, est aussi évidente qu’un éléphant au milieu du salon. Elle s’appelle Gaza.

Et la matrice de la politique appliquée cette année sur la Croisette, même si elle s’inscrit dans des stratégies de réduction au silence bien plus générale, se trouve plus précisément dans ce cas à Berlin. Lors de la dernière édition du deuxième plus grand festival du monde après Cannes, en février dernier, la Berlinale a été l’occasion pour de nombreux artistes et professionnels d’exprimer, très pacifiquement, leur demande d’un cessez-le-feu qui interrompe le massacre de milliers de civils par l’armée israélienne. Cela a donné lieu à des réactions si brutales des autorités politiques et judiciaires et des médias que la direction de Cannes a fait le pari que rien de tel n’adviendrait, quand bien même les crimes de guerre se poursuivent quotidiennement dans les territoires palestiniens. Elle y a réussi.

Et cette atmosphère a également permis de mettre sous l’éteignoir les autres hypothèses de conflits annoncés sur la Croisette, à commencer par #MeToo. Quatre formules consensuelles énoncées par des femmes prestigieuses (Meryl Streep, Juliette Binoche, Camille Cottin, Greta Gerwig) à la cérémonie d’ouverture, un petit tour dans une section parallèle pour le clip de Judith Godrèche, et il ne fut plus question de rien de ce côté. Des promesses qui n’engagent que ceux qui les croient aux intermittents mobilisés par le collectif Sous les écrans la dèche suite à un projet de réforme qui menace l’existence même de l’ensemble des festivals en France, et l’appel à la grève du collectif Sous les écrans la dèche[3] s’est évanoui. Beaucoup, beaucoup de policiers aux abords du Palais, encore plus que d’habitude, ont aussi contribué à dissuader qui aurait voulu afficher une opinion. Pas un mot sur la guerre en Ukraine, on ne sait jamais – le temps est loin (deux ans !) où le président Zelinsky ouvrait le Festival de Cannes. On peut dire du mal autant qu’on veut (et avec raison) du régime iranien, mais c’est à peu près tout.

Seule la star de première magnitude Cate Blanchett aura osé braver la censure en montant les marches avec une robe assez habilement conçue pour faire apparaître le drapeau palestinien sur le tapis rouge. Mais l’efficacité de l’omerta est telle que le geste est passé quasi inaperçu. Cannes aura ainsi été un bon révélateur du phénomène en cascade qui affecte les libertés publiques à commencer par la liberté d’expression. Les interdits massivement imposés par les soutiens d’Israël n’ont pas pour seul effet d’invisibiliser la tragédie à Gaza, en lien direct avec le verrouillage de l’information sur place et l’indigence de la couverture par les grands médias occidentaux. Ils instaurent par ricochet une extinction des voix dissonantes sur de multiples sujets, et plus encore empêchent de poser des questions, d’ouvrir des réflexions.

Le poison de la référence à l’élitisme

Cet ensemble de blocages interfère et finit par se combiner avec les effets d’une autre injonction à laquelle sont confrontés les programmateurs, lesquels ne sont pas et de très loin les seuls responsables de la situation ainsi créée. Il convient en effet de souligner que les programmateurs sont moins que jamais seuls maîtres à bord. Ils travaillent en relations plus ou moins compliquées avec des conseils d’administration, des sponsors, des tutelles étatiques ou régionales, les médias français, internationaux (c’est-à-dire là aussi américains) et les réseaux sociaux. Il serait absurde d’ignorer la réalité de ces pressions, et de l’obligation de naviguer entre les multiples écueils qui se trouvent sur leur chemin. Qui prétend qu’on peut organiser une grande manifestation en ignorant tout cela ne sait pas de quoi il parle. Parmi ces multiples injonctions, un grand nombre relève aussi de l’opprobre désormais associée au mot « élitisme ».

Appliqué aux mondes des arts et de la culture, ce vocable est l’un des principaux arguments de la démagogie populiste qui construit la voie royale de l’accession au pouvoir des extrêmes droites dans les démocraties occidentales. Or, la condamnation de l’élitisme est complètement débile en ce qui concerne un grand festival. Bien sûr qu’un tel espace, et exemplairement Cannes, est élitiste. En tout cas devrait l’être. Il est même fait pour ça : pour amener dans la lumière, dans la visibilité au plus grand nombre d’objets singuliers, exceptionnels, d’une ambition incomparable. Et bien sûr (on a un peu honte de devoir le rappeler) sa raison d’être est de travailler à ce que ces singularités soient partagées le plus largement possible. Le glissement de la condamnation, nécessaire, d’un élitisme excluant la majorité des spectateurs à celle de l’élitisme promouvant les œuvres les plus exigeantes est une composante parmi bien d’autres de la machine de guerre populiste, machine de guerre qui est simultanément et solidairement celle du nationalisme illibéral et celle du marché. (…)

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