«Miroirs n°3», «Bonjour la langue», «Le Sang et la boue», trois petites notes justes

Avant, entre Laura (Paula Beer) et Betty (Barbara Auer), il y avait eu un regard, qui n’annonçait rien.

Fable de l’hospitalité avec Christian Petzold, impromptu filial in extremis chez Paul Vecchiali et plongée dans l’enfer minier en République démocratique du Congo avec Jean-Gabriel Leynaud.

À l’occasion de la sortie simultanée de ces trois films, aussi différents entre eux soient-ils, on voudrait essayer, également avec humilité, de faire résonner ensemble trois tonalités de l’idée de modestie, comme grande et noble ambition de cinéma.

La modestie comme programme –et comme programme politique– chez Christian Petzold, la modestie comme parti pris formel vigoureusement ambitieux chez Paul Vecchiali et la modestie comme statut imposé au film de Jean-Gabriel Leynaud par l’état du spectacle cinématographique sont trois modalités d’un «être au monde» des films qui transgresse l’énorme pression du formatage.

Chacun dans son registre affirme une énergie qui cherche à se frayer un chemin parmi les standards de la domination telle qu’elle se manifeste partout, y compris dans ce qui occupe l’immense majorité des grands écrans.

«Miroirs n°3», de Christian Petzold

Il y avait un monde, un certain monde, couple d’urbains aisés, rapports inégaux entre homme et femme, promesses mal tenues, belle voiture rouge, campagne comme un décor luxueux. La vitesse, l’arrogance, les certitudes. Et puis boum.

Il y aura… Ah! Quoi? Du temps. Des lieux. Des gestes. Des regards. C’est comme un conte, mais très, très réaliste, concret. Une façon formidablement matérielle et sensible de redire que, oui, un autre monde est possible. Au moins un moment.

Le dix-neuvième long métrage de Christian Petzold, réalisateur chevronné auquel la Cinémathèque française consacre une judicieuse rétrospective du 26 août au 4 septembre, continue dans la veine des deux précédentes très belles réussites du metteur en scène allemand, Ondine (2020) et Le Ciel rouge (2023).

Les scénarios n’ont rien de commun. Ici, l’histoire de ce qui se joue entre une étudiante berlinoise en musique, victime d’un accident de la route, et la famille à la campagne chez laquelle elle est accueillie sans qu’ils et elles se connaissent auparavant. C’est la finesse et la précision des émotions, la vibration des plans et des êtres qui, d’un film à l’autre, sont à l’unisson.

Présentée par la Quinzaine des cinéastes au dernier Festival de Cannes, cette fable sur l’hospitalité imagine les manières dont des personnes différentes peuvent avoir besoin les unes des autres, même sans connaître les motivations de chacune et chacun. Et pas toujours uniquement dans la douceur.

Aussi délicat et riche d’échos que le morceau de Maurice Ravel auquel il emprunte son titre, Miroirs n°3 est incarné avec une grâce à fleur de peau, notamment par les deux actrices qui travaillent de si longtemps avec Christian Petzold, Paula Beer et Barbara Auer. Elles sont si présentes, si vivantes, qu’on risquerait de ne pas prêter attention aux deux rôles masculins, en retrait mais remarquables –remarquables, entre autres, d’être en retrait.

Betty (Barbara Auer) et Laura (Paula Beer), deux femmes de milieux et d'âges différents, et un bout de chemin ensemble. | Les Films du Losange

Betty (Barbara Auer) et Laura (Paula Beer), deux femmes de milieux et d’âges différents, et un bout de chemin ensemble. | Les Films du Losange

À Cannes, le film a été unanimement aimé de celles et ceux qui l’ont vu, mais très peu commenté. Il était présenté dans une section parallèle, il ne suscitait ni polémique ni scintillement de paillettes. Et c’était étrange comme son statut sur la Croisette, modeste lui aussi, ressemblait à ce qui s’active de si intense sur l’écran pendant la projection.

Il y a là quelque chose qui évoque la notion de décroissance –du spectaculaire, du show-business, des effets de buzz– dans le film lui-même comme dans la manière dont il est apparu dans l’espace public. C’est une idée qui émerge peu à peu et qui a trouvé, à Cannes toujours, lieu par excellence de la surexposition des films, une traduction encore plus radicale avec le chef-d’œuvre passé inaperçu qu’est The Mastermind de Kelly Reichardt.

Dans Miroirs n°3 s’épanouit une proposition qui n’a rien de lénifiant ni de simpliste. Elle se met en place entre des gens qui travaillent, qui s’occupent de soigner qui va mal, qui font à manger, repeignent la clôture et réparent un vélo. Ils et elles éprouvent des sentiments multiples, pas nécessairement apaisés, sans illusion sur une complète transparence réciproque.

Ainsi circule la possibilité d’habiter ensemble un bloc d’espace-temps. Une proposition dont on aurait tort de mésestimer la radicalité, aussi élégante soit la manière dont elle est mise en forme.

Qui regarde qui et comment? Question à rebonds entre Laura (Paula Beer) et Max (Enno Trebs), question de cinéma, question de possibilité –ou pas– d'un commun. | Capture d'écran Les Films du Losange via YouTube

Qui regarde qui et comment? Question à rebonds entre Laura (Paula Beer) et Max (Enno Trebs), question de cinéma, question de possibilité –ou pas– d’un commun. | Capture d’écran Les Films du Losange

Miroirs n°3
De Christian Petzold
Avec Paula Beer, Barbara Auer, Matthias Brandt, Enno Trebs, Philip Froissant
Durée: 1h26
Sortie le 27 août 2025

«Bonjour la langue (impromptu)», de Paul Vecchiali

«Il pensait que j’allais mourir, c’est raté mon coco!», a lancé, bravache, le très vieil homme à son fils, qui débarque après six ans d’absence. Comment se peut-il que cette phrase, prononcée par quelqu’un qui va en effet mourir incessamment, qui est mort au moment où nous voyons le film, soit aussi… oui… joyeuse?

C’est le miracle, ou l’un des miracles du dernier long-métrage de Paul Vecchiali –et ici «dernier» doit s’entendre au sens plein (il est décédé le 18 janvier 2023, durant les finitions du film). C’est lui, le vieil homme d’abord en partie dissimulé par un masque chirurgical, face à Pascal Cervo, qui est pour la septième fois acteur dans un film du cinéaste. Ce sont bien eux, mais c’est aussi un père et un fils de fiction, Charles et Jean-Luc, qui commencent par s’affronter sèchement.

Tout à la fois Charles, l'un des deux personnages, et Paul Vecchiali, l'homme et le cinéaste, qui quelques semaines avant sa mort était encore ô combien en vie. | La Traverse

Tout à la fois Charles, l’un des deux personnages, et Paul Vecchiali, l’homme et le cinéaste, qui quelques semaines avant sa mort était encore ô combien en vie. | La Traverse

Un carton au début a prévenu que le film, tourné en un jour, a été entièrement improvisé par les deux interprètes. La manière dont, en trois actes dans trois décors –la cour de la maison de Charles, qui pourrait bien être celle de Paul Vecchiali, la terrasse d’un restaurant à Sainte-Maxime (Var) et un parc– les relations entre les deux hommes vont s’enrichir et se reconfigurer n’est sans doute, elle, pas du tout improvisée.

S’étoffant au passage de quelques extraits du Cancre (2016), un précédent film de Paul Vecchiali où Pascal Cervo jouait déjà son fils, Bonjour la langue impressionne par son cheminement attentif et inventif, mais surtout par les harmoniques vivantes qui ne cessent de se déployer au cours de cet enchaînement de dialogues.

Le cinéaste du Café des Jules (1988) et de Nuits blanches sur la jetée (2015), qui aime tant John Ford, a souvent plaidé que le cinéma peut naître de la conversation et il le prouve à nouveau. Charles (Paul) et Jean-Luc (Pascal) resteront longtemps chacun dans «ses images», dans son cadre. Durant les deux premières parties, la parole circule d’un plan sur l’un à un plan sur l’autre. Et c’est un fourmillement d’histoires et d’affects qui prolifère entre eux. Le troisième acte les réunira enfin dans le même cadre, pour reconfigurer ce qui les lie et les oppose.

Jean-Luc (Pascal Cervo) et Charles (Paul Vecchiali), qui a des révélations à faire, au bout de son chemin. | La Traverse

Jean-Luc (Pascal Cervo) et Charles, qui a des révélations à faire, au bout de son chemin. | La Traverse

De ce dispositif où le cinéma apparaît réduit à son plus simple appareil, surgit une activation tonique, habitée de multiples présences et échos. Et c’est ce qui rend si joyeuse la proposition ourdie, à l’extrémité de sa vie par le cinéaste aux trente-deux longs métrages en plus de soixante ans de pratique sans cesse inventive. (…)

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À Jean-Pierre Thorn, salut et fraternité

Il est mort le 5 juillet. Jamais il ne sera apparu dans la lumière, durant ses près de 60 ans d’engagement de cinéaste ayant fait de la réalisation et de la diffusion de films, les siens et ceux des autres, une passion où la colère contre l’injustice se mêlait à une joie de faire et de partager, et à une générosité jamais prise en défaut.

Depuis Oser lutter oser vaincre, réalisé à l’usine Renault de Flins en grève en mai 68, un des films fondateurs de tout un mouvement de cinéma militant de cette période, Thorn n’aura cessé d’expérimenter des manières de raconter le monde comme il ne va pas, et de raconter celles et ceux qui, par de multiples moyens, tentent d’en changer les bases.

Il avait 21 ans en 68, 72 ans quand est sorti son dernier film, L’Acre parfum des immortelles, oratorio pour une mémoire insurgée où se confondent son amour de jeunesse trop tôt disparue et son amour de toujours pour la révolution, dont il n’accepta jamais que l’idée pourrait elle aussi disparaître.

Ouvrier et responsable syndical dans les années 1970, il consacre un documentaire à la lutte dans son entreprise, Le Dos au mur en 1980. En 1989, il réalise son unique long métrage de fiction, Je t’ai dans la peau, traversée lucide de l’histoire d’une génération et de ses engagements, jusqu’à l’élection de Mitterrand en 1981.

Deux ans plus tard, il participe avec Luc Béraud, Claudine Bories, Jean-Pierre Gallepe, Serge Le Péron et Gérard Mordillat à la rédaction du manifeste « Résister », qui est le point de départ de la création en 1992 de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion, l’ACID, qui depuis n’a cessé de développer ses activités aux côtés des films innovants, des salles indépendantes, des publics considérés à tout âge comme adultes, multipliant les formes d’action.

La même année 92, Thorn réalise un film aux côtés d’un collectif de chanteuses « issues de plusieurs immigrations et qui refusent la fatalité du ghetto », selon ses propres mots, Bled Sisters. C’est du côté des pratiques et des cultures populaires des banlieues qu’il ira se rendre sensible aux flammes jamais éteintes de la révolte et de l’invention d’autres manières d’exister, individuellement et collectivement, sous le signe en particulier du hip-hop et du street art que célèbrent, dans le vaste monde et en Seine Saint-Denis, Faire kiffer les anges(1996), On n’est pas des marques de vélo (2003) et, selon une approche plus historique, 93, La Belle Rebelle (2010).

Ses quatre dernières réalisations (avec L’Acre Parfum des immortelles) témoignent d’une recherche très personnelle en termes de mise en scène, s’inspirant des apports graphiques et gestuels des chorégraphies urbaines et des inventions visuelles et langagières sur les murs des cités, non seulement comme devant être filmés, mais comme ressources pour filmer autrement.

Très judicieusement, les films de Jean-Pierre Thorn ont été parmi les premiers à rejoindre la collection de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, cette belle initiative impulsée par Alice Diop de mise en partage de réalisations peu ou pas visibles, qui « attire l’attention sur la richesse des formes produites autour des « banlieues du monde » et montre la singularité des démarches cinématographiques habituellement rangées sous le terme valise de « films de banlieue ».

Ces principaux jalons de ce qu’il aurait rit qu’on désigne comme sa carrière sont loin de tout dire d’une implication constante dans des projets associatifs, des initiatives de terrain, des réunions pour inventer ou faire vivre une foule d’autres hypothèses, qu’il n’a jamais accepté de tenir pour marginales, mais au contraires centrales à la possibilité de rêver concrètement. Avec des danseurs et des taulards, des grapheuses et des gilets jaunes, des faiseurs de films et des spectateurs, travailler à ce que demeure la promesse d’autres formes de vie.

«Voyage au bord de la guerre», «Kneecap», reflets diffractés de conflits en cours

Le rappeur du groupe Kneecap Liam Óg Ó hAnnaidh, dit Mo Chara, dans une rue de Belfast, en Irlande du Nord.

Le documentaire à la première personne d’Antonin Peretjatko en Ukraine et le semi-biopic farfelu d’un groupe de rap nord-irlandais par Rich Peppiatt explorent d’autres manières de mettre en film une époque contaminée par les guerres.

Rarement la sortie de nouveaux films aura pu cristalliser de manière aussi significative l’étrange relation que le cinéma entretient avec l’actualité. Inévitablement en décalage avec l’immédiat, il lui échoit de lui faire écho, avec des distorsions qui peuvent selon les cas être éclairantes et émouvantes, bénéfiques d’une manière ou d’une autre.

Ainsi, de deux films qui sortent ce mercredi 18 juin, l’un et l’autre habité non pas par «la guerre», mais par des guerres très spécifiques, guerres qui appartiennent toujours au présent, même si d’autres occupent aussi le devant de la scène politique et médiatique, tandis que d’autres encore en sont exclues.

L’intelligence singulière du dispositif cinématographique tient pour une large part au processus du montage, dont une des ressources majeures est de mettre en relations des éléments disjoints, réputés incomparables ou hétérogènes. C’est aussi ce que font ces deux films rapprochés par leur date de sortie, l’un vis-à-vis de l’autre et ensemble vis-à-vis de l’actualité.

Pas question de comparer la guerre en cours en Ukraine avec ce que fut le conflit nord-irlandais, encore moins à la manière dont ses traces persistent –y compris, dans l’actualité, avec les émeutes racistes dans les quartiers unionistes d’Irlande du Nord, depuis lundi 9 juin. Et pas question de comparer aucun de ces conflits avec le génocide en cours dans la bande de Gaza, ou l’extension de la guerre au Moyen-Orient par Israël, de la Syrie au Liban et désormais à l’Iran.

Mais il y a bien un effet de montage, qui serait singulier et éclairant dans la proximité des deux films, et est infiniment dramatisé par l’actualité –y compris par les manières dont le Soudan ou la RDC, théâtres de guerre atroces, en sont absents. Puisqu’il y est aussi question de visibilité, de mémoire, d’inscription ou pas dans des imaginaires, qui elles aussi bouleversent la vie des gens et, dans bien des cas, les tuent.

Petit documentaire fauché fait à la main dans un cas, comédie hard rap déjantée dans l’autre, on semble loin d’œuvres à la mesure et dans la tonalité des tragédies en cours, ou de celles d’hier toujours mal éteintes.

Sans préjuger des effets et bénéfices de formes plus imposantes, il y a pourtant dans ces approches indirectes et modestes des ressources de compréhension, de questionnements et d’investissement affectif en lien avec les drames, qui empruntent des chemins que seuls les films peuvent frayer.

Et, hasard ou nécessité, Voyage au bord de la guerre et Kneecap finissent par converger autour de l’importance de la culture –rôle des artistes dans la résistance ukrainienne, importance de la langue dans l’affirmation républicaine en Irlande du Nord– dans les combats actuels, quand le fracas des armes et le sang des victimes menacent de tout submerger. À nouveau, ne surtout pas surestimer l’importance de cette dimension culturelle. Mais ne pas la laisser occulter.

«Voyage au bord de la guerre», d’Antonin Peretjatko

D’abord un prologue un peu anecdotique sur un voyage à travers la Russie effectué quelques années plus tôt par le cinéaste français Antonin Peretjatko. Il sert à installer un ton, fait d’humour et de naïveté, qui colorera le film lui-même, composé à partir de deux voyages en Ukraine, quelques semaines après l’invasion russe, puis neuf mois plus tard.

Il est rare qu’un réalisateur commence par présenter l’outil avec lequel il va filmer, a fortiori qu’il énonce les raisons du choix. Mais c’est ainsi que débute véritablement Voyage au bord de la guerre, de manière doublement convaincante. En expliquant le choix de la pellicule et d’une caméra 16 mm, Antonin Peretjatko explicite simultanément bon nombre des choix formels du film et l’état d’esprit dans lequel il l’a réalisé, dans une quête méthodique d’échapper aux stéréotypes du reportage sur l’Ukraine en guerre.

Produit de première nécessité trouvé en voyage, marqué du logo «Poutine va te faire foutre» inspiré de Banksy. | Capture d'écran Léopard Films via YouTube

Produit de première nécessité trouvé en voyage, marqué du logo «Poutine va te faire foutre» inspiré de Banksy. | Capture d’écran Léopard Films via YouTube

Accompagnant Andrei, instituteur ukrainien qui, après avoir fui son pays devant les hordes de Vladimir Poutine, doit retourner brièvement chez lui, le réalisateur français part à la recherche du lieu où vécut jadis son grand-père, qui s’était exilé cent ans plus tôt.

Avec la petite machine à coudre de sa Bolex, il raboute la trajectoire d’Andrei, en route pour récupérer des affaires et apporter les fruits d’une collecte de solidarité, les témoignages sur la vie quotidienne dans les villes et villages traversés, entre moments ludiques ou ironiques et véritables drames, une réflexion sur la fonction des artistes dans la société –exemplairement au moment où elle agressée– et le questionnement quant à la quête des origines.

Chemin faisant, au printemps dans l’immédiat après l’invasion puis en hiver quand la guerre s’est installée, ce bricolage revendiqué par le réalisateur découvert en 2013 avec la joyeuse fiction La Fille du 14 juillet permet une singulière approche de la situation dans le pays agressé par la Russie.

Éléments factuels connus, dont les atrocités à Boutcha et les destructions d’immeubles d’habitation, et aperçus inédits se reconfigurent les uns les autres. Cela tient à la manière décalée du réalisateur de rencontrer ses interlocuteurs, puis de le raconter en voix off, comme aux possibilités de tourner de la caméra 16 à ressort.

Au passage, il s’énonce une salutaire critique de la quête des origines, ce poison contemporain qui infuse les communautarismes et les nationalismes. Avec légèreté, même s’il n’édulcore rien de la violence que subit l’Ukraine, que subissent les hommes, les femmes, les enfants, les paysages et les villes, les mémoires et les rêves, Voyage au bord de la guerre dézingue l’obsession identitaire, bienfaisante et rarissime opération.

Voyage au bord de la guerre
De Antonin Peretjatko
Durée: 1h02
Sortie le 18 juin 2025

«Kneecap», de Rich Peppiatt

Voix off aussi, humour aussi, mais pas du tout le même ton, le même rythme avec ce premier film speedé consacré au groupe de rap nord-irlandais qui lui donne son titre. Aux braises toujours rougeoyantes de l’affrontement entre républicains et loyalistes, l’Irlandais Rich Peppiatt enflamme un faux biopic de deux des membres du trio, dans leur propre rôle, tandis que le troisième entre en scène avec un prétexte de fiction. (…)

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«Les mots qu’elles eurent un jour», le silence et 1001 histoires d’un instant d’espoir

La main d’une des anciennes prisonnières, tandis qu’elle nomme ses camarades d’alors, pour la plupart condamnées à mort par l’occupant colonial.

À partir d’images retrouvées d’une libération lointaine, Raphaël Pillosio ouvre la mémoire et l’imagination autour de femmes et d’idées depuis longtemps enfouies.

Elles ont réapparu un jour. Qui, elles? Et aussi, quoi, elles? Quoi? Des bobines de film. Mais pas seulement. Des personnes. Et des histoires.

Parce qu’il y avait eu un homme, il s’appelait Yann Le Masson. Avec quelques autres, très peu, il avait été de celles et ceux qui aidèrent le peuple algérien à conquérir, au prix d’immenses souffrances, son indépendance. L’indépendance n’est ni la liberté ni le bonheur, mais ça c’est leur affaire, à ceux qui se sont battus pour ce qu’ils souhaitaient et méritaient.

Citoyen français, Yann Le Masson a fait son devoir de citoyen, en aidant ceux qui se battent pour leur légitime citoyenneté. Réalisateur et caméraman, il l’a fait entre autres en filmant, quand filmer pouvait aider. Cela lui a surtout valu des ennuis dans son pays.

Longtemps plus tard, l’âge venu, le même Yann Le Masson vivait sur une péniche. Et un jour, donc, il a trouvé des boîtes de pellicules, déposées sur le pont de sa maison flottante amarrée sur un quai du Rhône. Ce qu’il y avait sur ces pellicules, c’est lui qui l’avait filmé. Longtemps, longtemps avant.

Il avait presqu’oublié qu’il avait enregistré ces visages de jeunes femmes, sorties des geôles françaises en avril 1962, juste après la signature des accords d’Évian (18 mars 1962). Incarcérées à la prison de Rennes, ces combattantes de l’indépendance de leur pays, emprisonnées, certaines torturées, venaient d’être ramenées à Paris par leurs soutiens français, dont Yann Le Masson, avant de repartir en Algérie. Lors d’une réunion dans un appartement de la capitale, il les a donc filmées.

Passage de flambeau

Et puis les films ont disparu. Elles aussi, ces jeunes femmes, ont «disparu», au moins au sens où aucune n’est devenue une figure visible dans son pays, contrairement à de nombreux hommes ayant participé au combat pour l’indépendance.

Et voilà que, comme dans un conte ou une chanson, elles lui revenaient du passé. Mais il était trop vieux à présent pour en faire quelque chose, malgré l’envie qu’il en avait.

Heureusement, comme dans un conte ou une chanson, il y avait quelqu’un d’autre, plus jeune. Celui-là venait de faire un film sur les gens de cinéma –René Vautier, Olga Poliakoff, Cécile Decugis, Pierre Clément… et bien sûr Yann Le Masson– qui avaient dans ces années-là aidé la lutte des Algériens, Algérie, d’autres regards (2004). Celui-là, qui s’appelle Raphaël Pillosio, réalisateur et producteur de documentaires, a repris le flambeau.

Et voici donc aujourd’hui son film, cet objet troublant qui en résulte, aux confins de la recherche historienne et de la légende quasi mythologique. Parce que les boîtes réapparues contenaient les images, mais pas les sons. Pas les voix de ces jeunes femmes, une vingtaine, réunies à Paris dans la joie de leur toute fraîche libération et qu’on sent si proches entre elles des combats menés, y compris ensemble dans la prison.

Il y a des hommes aussi, deux, dans le fond: on ne saura ni qui ils sont ni ce qu’ils font là, ils n’interviennent pas. Elles, elles parlent. Elles rient aussi, elles se regardent, se prennent par le bras ou aux épaules. On perçoit que parfois la parole est véhémente ou murmurante, volubile ou retenue. Dans la présence de ces visages juvéniles, lumineux de 1962 et dans le silence imposé par la perte de l’enregistrement sonore, se déploie un imaginaire, une mémoire, mille et une histoires.

Sur un des plans tournés en 1962, la plupart des jeunes Algériennes tout juste sorties de prison. | JHR Films

Sur un des plans tournés en 1962, la plupart des jeunes Algériennes tout juste sorties de prison. | JHR Films

Images du passé, enquête au présent

Ces très beaux plans en noir et blanc, en groupe ou isolant un visage, auxquels ne se substitue nulle voix off, accueillent en contrepartie des mots absents une attention et une affection. Disons, une possibilité de projection qui intensifie la relation de tout spectateur, de toute spectatrice à ces personnes dont on sait très peu. (…)

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À voir au cinéma: «Un médecin pour la paix», «Simón de la montaña»

Le docteur Izzeldin Abuelaish montre à la presse les photos de son appartement, où ses trois filles et sa nièce ont été assassinées par Tsahal pendant qu’il opérait dans un hôpital israélien.

Le film de Tal Barda fait résonner une tragédie précise avec l’atroce catastrophe collective en cours dans la bande de Gaza. Celui de Federico Luis explore avec finesse, humour et énergie les signes de la différence et les assignations identitaires.

Ces deux films qui sortent sur les écrans ce mercredi 23 avril sont habités de rapports à la réalité si différents qu’il peut sembler absurde, ou même obscène, de les mentionner côte à côte.

L’histoire du médecin palestinien plaidant obstinément pour la paix alors qu’un déluge de feu s’abat continuellement sur son pays est, formellement, un document basique, qui aurait a priori davantage sa place à la télévision (où il faut souhaiter, sans trop y croire, qu’il sera aussi diffusé), mais qui prend une dimension de tragédie mythologique et de film d’horreur au regard de ce qui se passe en ce moment même dans la bande de Gaza.

Le film de Federico Luis travaille entre documentaire et fiction, avec une générosité subtile et attentive, romanesque et joyeuse. Il entrebâille tout un éventail de perceptions de différences entre les humains, où la notion de handicap mental est sans cesse reconfigurée par le projet même de la réalisation et sa mise en œuvre aux multiples tonalités.

Incomparables par leur sujet comme par les moyens de cinéma mobilisés, ces deux films participent ensemble à la multiplicité des rapports au réel que nous habitons, que l’on accepte ou pas d’y porter attention.

Et ils se trouvent témoigner de cette épaisseur de la réalité, laquelle comporte encore bien d’autres éléments –infiniment hétérogènes– et qui fabriquent nos quotidiens, singulier pour chacun·e. L’une et l’autre exceptionnelle, ô combien différemment, les deux situations auxquelles renvoient ces deux films sont aussi, un peu, beaucoup, des incitations à avoir affaire au monde sans se laisser enfermer ni dans l’obsession ni dans le déni.

«Un médecin pour la paix», de Tal Barda

Il se peut que, d’abord, ce qui advient à l’écran paraisse dérisoire, à l’échelle du génocide en cours dans la bande de Gaza, où l’armée israélienne massacre méthodiquement des civils par familles entières depuis des mois, pendant que les médias français rivalisent de formules alambiquées qui sont autant d’infamies. Dérisoire? Peut-être. Et pourtant nécessaire.

Il y a ce qui est arrivé, l’histoire du docteur Izzeldin Abuelaish, médecin palestinien ayant, malgré les innombrables violences et injustices commises par les Israéliens contre les Palestiniens depuis des décennies, continué tant qu’il a pu d’essayer d’incarner une autre voie que la haine.

Cette histoire est racontée et documentée par le film de la réalisatrice franco-américaine Tal Barda, née et ayant grandi en Israël. Cette histoire est connue, elle fait l’objet d’un livre, Je ne haïrai point – Un médecin de Gaza sur les chemins de la paix, dans lequel on apprend qu’Izzeldin Abuelaish, enfant d’un camp de réfugiés palestiniens devenu médecin obstétricien, travailla dans un hôpital israélien jusqu’au jour de 2009, lorsqu’un tank de Tsahal tira sur son domicile, tuant trois de ses filles et une nièce.

De cette douleur, le Dr Abuelaish, qui a depuis émigré au Canada avec ses enfants survivants, a opiniâtrement essayé de faire une force de paix, de dépassement de la haine, tout en cherchant en vain à faire reconnaître par les autorités israéliennes leur responsabilité dans ces meurtres. L’ensemble de son parcours lui a valu de nombreuses marques de reconnaissance dans le monde, ainsi que cinq propositions inabouties pour le prix Nobel de la paix. Archives et témoignages accompagnent le récit de son parcours tragique.

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Et puis il y a le film. C’est-à-dire, en plus de tous ces éléments factuels, ce que les images et les sons rendent sensibles, les lieux, les lumières, la vibration des voix, la matérialité des traces.

Il y a l’épisode incroyable du journaliste israélien Shlomi Eldar, qui est à l’antenne lorsque le médecin l’appelle immédiatement après le tir et qui fait entendre en direct aux téléspectateurs la douleur d’un père qui découvre l’assassinat de ses trois filles et de sa nièce par des militaires arborant l’étoile de David. Il y a aussi le feuilleton des multiples mensonges des autorités israéliennes pour refuser de reconnaitre ce crime-là, comme tous les autres.

Mayar, Aya et Bessan, trois adolescentes à la plage, quelques semaines avant leur assassinat. | Destiny Films

Mayar, Aya et Bessan, trois adolescentes à la plage, quelques semaines avant leur assassinat. | Destiny Films

Mais le film, c’est aussi désormais le vertigineux effet de la contemporanéité de sa sortie et de l’absolue violence de ce qui est en cours en ce moment. Depuis le début de la guerre d’extermination actuelle, vingt-deux membres de la famille d’Izzeldin Abuelaish ont été tués. Leurs noms et leurs photos –des enfants et des jeunes filles pour la plupart– apparaissent à la fin de Un médecin pour la paix. En haut de l’affiche du film, il est écrit: «Sur les chemins de l’espoir à Gaza». Mais ces chemins, jonchés de cadavres, sont aujourd’hui ensevelis sous les ruines.

Dès lors, il reste l’interrogation sur le sens même de sortir encore des films évoquant la situation dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Depuis octobre 2023, ils sont nombreux à avoir atteint les grands écrans en France: Yallah Gaza, No Other Land, Voyage à Gaza, Vers un pays inconnu, From Ground Zero, Songe… Mais outre les multiples débats et rencontres que ces séances suscitent, la violence extrême déployée contre des personnes liées à ces films est une paradoxale confirmation que ce que peut le cinéma, aussi limité cela soit-il, existe quand même.

Après l’agression brutale par des colons juifs d’un des réalisateurs palestiniens de No Other Land, juste après avoir reçu l’Oscar du meilleur documentaire, l’assassinat par Tsahal de la photojournaliste Fatima Hassouna et de dix membres de sa famille, aussitôt après l’annonce de la projection du film qui lui est consacré au Festival de Cannes, semble indiquer que la présence obstinée d’évocations à l’écran des horreurs en cours n’indiffère pas à ceux qui les commettent. C’est horriblement peu, ce n’est pas rien.

Un médecin pour la paix
De Tal Barda
Avec Izzeldin Abuelaish
Durée: 1h32
Sortie le 23 avril 2025

«Simón de la montaña», de Federico Luis

Ils sont à flanc de montagne, escaladent un sommet vertigineusement aride et rocailleux. C’est un groupe de jeunes gens dans le brouillard et le vent qui se lèvent. Il n’y a plus de réseau pour appeler à l’aide quand il apparaît qu’ils sont perdus. Ils sont inquiets mais pas paniqués, ils réagissent de diverses manières. Dans le groupe, certains ont des comportements un peu étranges, mais pas tant que cela.(…)

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Cinématographie du vivant – sur « Vivant parmi les vivants » de Sylvère Petit

C’est en cinéaste animalier que Sylvère Petit filme la parole des philosophes Vinciane Despret et Baptiste Morizot, comme la vie et la mort de la jument Stipa, ou la relation de la chienne Alba avec son humaine. Subvertissant les séparations entre nature et culture, Vivant parmi les vivants est prolongé par le récit de tournage En attendant les vautours, du même auteur.

Le vent mugit sur la steppe gelée. Ce pourrait être la Sibérie, c’est le causse Méjean, en Lozère. Entre les herbes sèches, le cadavre couvert de givre d’un renard. Un âne pelé fait front dans le blizzard. Non pas un âne, un cheval, mais un peu bizarre. Son nom va apparaître à l’écran, Stipa, c’est une jument de cette race antique qui avait failli disparaître, les chevaux de Przewalski, et c’est une des vedettes du film. Comme dans Psychose, où la star Janet Leigh est tuée peu après le début, Stipa va bientôt mourir.

Mais elle restera une des actrices principales, morte. Pour l’heure, elle regarde des pies becqueter le cadavre du renard. Enfin, le montage fait croire qu’elle le regarde. C’est un film, n’est-ce pas ? Il raconte une histoire, des histoires. Ces histoires sont d’une vérité singulière, féconde, sensible. D’autant plus qu’elles sont effectivement contées, avec les moyens narratifs du cinéma.

Voici la deuxième vedette, dont le nom, Alba, s’inscrit à l’écran. Alba est une grande chienne blanche. Elle est filmée elle aussi dans son milieu de vie, une grande ville européenne. Avec elle, la troisième star, Vinciane, philosophe. Vinciane Despret parle sur un plateau de télé, Alba est sa chienne tout autant que Vinciane est l’humaine d’Alba. Et voilà le quatrième héros de l’histoire, avec son chapeau noir, c’est Baptiste. Il est sur le causse Méjean, il regarde les chevaux de Przewalski. Morizot, philosophe comme Despret, est comme elle grand explorateur de multiples manières, pour les humains, d’être avec les autres vivants, et le cas échéant d’interagir avec eux.

Le film de Sylvère Petit est diffusé sur Arte le 10 avril, et accessible sur Arte.tv jusqu’en novembre. Tenu à l’écart des salles de cinéma du fait du financement de sa production, qui implique préséance au petit écran, il devrait néanmoins finalement sortir à la fin de l’été, après un beau parcours en festival. Vivant parmi les vivants est le premier long métrage d’un réalisateur qui fut d’abord photographe animalier, puis réalisateur de courts métrages remarqués, où les animaux autres qu’humains occupent toujours une place importante.

Du film et de son auteur, on apprend beaucoup grâce à la parution, simultanément à la diffusion, du livre En attendant les vautours, chez Actes Sud, dans la collection Mondes sauvages, biotope éditorial où parmi de nombreux titres dédiés aux êtres de la « nature » figurent des ouvrages importants de Baptiste Morizot et de Vinciane Despret.

L’ouvrage se présente comme un journal de tournage, pendant les sept jours que le réalisateur a passé dans un affut, cube d’un mètre de côté où il a cohabité avec sa caméra à proximité du corps de Stipa, dans l’attente des rapaces supposés venir la dévorer, moment spectaculaire qui condense en effet, dans le film, une part de ses enjeux : faire regarder et percevoir autrement une situation souvent entrevue dans les westerns et les films d’aventures, où les volatiles nécrophages sont systématiquement montrés de façon négative et effrayante. La manière de filmer, le fait aussi de savoir que la jument, très âgée, est morte de manière naturelle, aide à réinscrire la scène dans le grand cycle de la circulation du vivant, auquel ses restes contribuent pour, également, de multiples autres organismes animaux et végétaux qui se nourrissent de sa dépouille. Les plans magnifiques, la distance apparente, la durée, la présence de multiples autres acteurs à l’image et au son participent du travail du cinéma activé par Sylvère Petit pour transformer une scène trash en célébration du vivant.

Pas un film naturaliste

C’est un moment fort d’un processus de tournage et de montage qui a pris pour règle de filmer à égalité les êtres vers lesquels se dirige son objectif. « A égalité » ne signifie pas « de la même manière ». Un philosophe n’est pas un chien, quoiqu’en aient dit certains, et une jument morte n’est pas un scarabée ou un oiseau. Toute l’expérience acquise par Sylvère Petit lui permet de trouver, pas forcément du premier coup, comment regarder et donner à voir des êtres différents dans leurs manières d’habiter le monde, leur monde, leur Umwelt. Cela se devine et se ressent partout dans le film, mais sans doute jamais aussi clairement qu’aux côtés d’Alba, dans la ville où elle accompagne Vinciane Despret faisant son marché, ou l’écoute travaillant sur son ordinateur. Le réalisateur n’est pas le premier à prétendre filmer « à hauteur de chien », ou de chat, ou comme un oiseau ou un dauphin. C’est précisément en connaissance des multiples tentatives de ce genre, systématiquement dévoyées soit en anthropomorphisme plus ou moins rusé soit en quête d’une étrangeté spectaculaire, que les choix de filmage de Sylvère Petit s’avèrent singuliers, et convaincants.

Ils cristallisent le parti pris général de Vivant parmi les vivants, titre où on suppose que le singulier du premier terme désigne le cinéaste lui-même, ou l’idée abstraite « du vivant ». Cet égalitarisme du regard est mis en œuvre dans la totalité du film, et de manière particulièrement perceptible au cours de la rencontre, au cours de l’édition 2020 de la Manufacture des idées, le grand rendez-vous annuel d’Hurigny, entre Despret et Morizot, dans un cadre qui lui-même cherche à isoler le moins possible une réflexion philosophique d’un environnement terrestre faisant entendre et sentir sa présence.

Il est à cet égard passionnant que Vivant parmi les vivants ne soit pas du tout un film « naturaliste », au sens qu’on donne à cet adjectif au cinéma (un style de réalisation prétendant au caractère brut, non médié, de ce qui est « enregistré du réel »), et qui convoque en écho les autres acceptions ou suggestions du même mot, depuis la posture ancienne du savant naturaliste jusqu’à la manière dont les formes si spécifiques, historiquement et socialement construites, de montrer le monde, se donnent pour des évidences (la naturalisation des codes de représentation). Et bien sûr aussi le sens que Philippe Descola a donné à ce mot pour désigner la cosmogonie de l’occident moderne, et l’idée même de « Nature » dont on ne cesse de déconstruire l’évidence admise durant quatre siècles. (…)

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À voir au cinéma: «Tardes de soledad», «De la Guerre froide à la guerre verte», «Covas do Barroso», «Les Contes de Kokkola»

Le torero de face, troublant bipède habité d’une extrême tension meurtrière.

Le grand film d’Albert Serra, exploration vertigineuse du monde de la corrida, ainsi que les belles propositions d’Anna Recalde Miranda, Paulo Carneiro et Juho Kuosmanen illuminent les grands écrans.

Plus encore que d’habitude, la déferlante de nouveaux films qui sortent sur les grands écrans ce mercredi 26 mars, avec vingt-trois titres –sans compter les reprises et les concerts diffusés en salles– engendre confusion et priorité aux productions disposant d’une puissance de frappe marketing.

Mais en ces temps où il est de santé publique et de nécessité politique de voir aussi le contenu du verre pas complètement vide, on choisira de se réjouir de l’intensité et de la singularité de propositions de cinéma par ailleurs incomparables entre elles. Avec, en l’occurrence, trois formes complètement différentes de documentaires et un triple conte où se mêlent burlesque, mélodrame et fantastique.

L’ampleur exceptionnelle du geste de cinéma que constitue Tardes de soledad d’Albert Serra doit à la fois être salué et ne pas masquer l’importance –cinématographique aussi bien que politique– du film d’Anna Recalde Miranda, l’originalité de la proposition de Paulo Carneiro, ni la joie modeste mais pas du tout anodine qu’inspire le film de Juho Kuosmanen.

«Tardes de soledad» d’Albert Serra

De qui est-ce le sang? Face caméra, le jeune homme se déshabille, ôte ce que l’on a appelé «l’habit de lumière», ce costume chamarré et assez ridicule qui fait partie du rituel de la tauromachie. Ses sous-vêtements blancs sont inondés de sang. Andrés Roca Rey, jeune star de 28 ans, revient de l’arène où il a tué son content de taureaux. Il est blessé. Et il est autre chose encore, mais quoi? On ne sait pas: furieux, fier, perdu, épuisé, inquiet. Un peu tout cela.

Figure reconnue de la corrida contemporaine, adulé par une partie des aficionados et détesté par d’autres, notamment parce qu’il n’est pas espagnol mais péruvien pratiquant une activité aujourd’hui portée aux nues par l’extrême droite nationaliste de Madrid à Séville, Andrés Roca Rey sera constamment à l’image.

Un peu dans les chambres d’hôtel de cette Espagne qu’il sillonne durant toute la saison, un peu dans le minibus où il circule de plaza de toros en plaza de toros. Dans les deux cas, entouré de son manager et de ses assistants, de leurs gestes professionnels, de leurs paroles convenues. Et beaucoup, beaucoup, dans l’arène face aux taureaux.

C’est l’essentiel du premier film documentaire du grand cinéaste espagnol qu’est Albert Serra, repéré pour la singularité de son regard depuis Honor de cavallería (2006) et signataire notamment des remarquables La Mort de Louis XIV (2016) et Pacifiction: Tourment sur les îles (2022).

Les scènes, très nombreuses, très frontales, en très gros plans, de combat dans l’arène sont la matière même du film. Des scènes dans lesquelles les seuls autres protagonistes importants à l’image sont les taureaux, longuement et attentivement filmés et dont les souffrances multiples infligées par les autres intervenants dans les corridas, à pied ou à cheval, sont très explicites.

Tardes de soledad est un grand film, entre autres en cela qu’il conforte toutes les bonnes raisons qu’ont les ennemis de cette pratique de la condamner, tout en donnant accès à beaucoup de ce qui suscite la passion de celles et ceux qui l’apprécient, ou plutôt qui l’adorent. La puissance troublante des images irradie de la présence des corps immenses, dangereux, vibrants de vie des animaux à quatre pattes. Le vertige de leur regard est accueilli avec attention, avec considération par la caméra, tout comme celui de la folie hantée du visage crispé du jeune bipède filiforme.

Troublant, dangereux, démocratique

Andrés Roca Rey invente, ou reproduit, les figures d’une danse absurde et contournée, en défiant à mort un public loin d’être unanime en même temps qu’il joue cet échange cruellement inégal avec un animal qui se précipite vers sa mort programmée. Et cela ouvre à chaque spectateur et spectatrice un espace de questions qui est loin de ne concerner que ce monde exotique et archaïque.

Tardes de soledad est un film dangereux, parce que c’est un film démocratique, qui fait place à des autres: les taureaux, les chevaux, mais surtout les tenants d’un autre avis sur la corrida, dont on sait qu’il est pour beaucoup un engagement profond, intime. La manière de filmer d’Albert Serra s’empare de cela, le travaille, le fouaille. Il y a une forme sombre, sauvage et sanglante de beauté. Il y a une forme sombre, sauvage et sanglante d’horreur.

Cela a lieu, des gens font ça, ce qu’on voit et tout ce qu’on ne voit pas, mais qui le rend possible. Il y a de la politique, de l’argent, du désir, de la tristesse, de l’orgueil, de la haine. Et de la solitude, terriblement. On peut vouloir faire comme si on habitait un monde où rien de cela n’existe. Mais en ce cas ne pas trop s’étonner de tout ce qui advient, surtout le pire. Le cinéma d’Albert Serra n’affirme ni ne promeut rien, il donne accès. C’est dérangeant, c’est bouleversant.

Il a été question jusqu’ici de ce qu’on voit, mais il faut faire place à ce que l’on entend. Les discussions, les insultes, les infantilismes, les flatteries, tout un éventail de médiocrité humaine, en contrepoint de la composition sonore, une symphonie de bruits, de souffles, de cris inarticulés, comme une transe auditive dans l’arène. Et, insistante comme une maladie, la violence et la bêtise du machisme omniprésent.

Cette incantation exhibitionniste autour des attributs mâles, ceux de la bête, ceux des humains, interroge en même temps qu’elle choque. En quoi cet affichage haineux et débile est-il si nécessaire, vital, pour qui le pratique? De quelle misère et de quelle angoisse cette obsession des couilles est-elle le nom?

Un regard de défi et de fureur, non pas contre le taureau, mais contre le public. | Capture d'écran Dulac Distribution via YouTube

Un regard de défi et de fureur, non pas contre le taureau, mais contre le public. | Dulac Distribution

Très nombreux sont les films sur la corrida, mais aucun à ce jour n’était allé chercher ce qu’explore Tardes de soledad. C’est dans le regard rageur du torero, non au toro mais à la foule des gradins qu’on ne verra jamais. Et c’est dans la répétition compulsive de passes millimétrées au plus près d’un animal qui fait huit fois son poids et vicieusement rendu fou de douleur.

Il y a le rite, tendu entre une abstraction radicale, malsaine et hautaine –assurément mortelle pour les taureaux, possiblement pour les humains (et les chevaux)– et la vulgarité des affects, des paroles, des comportements, en lien direct avec ce délire aristocratique dont Andrés Roca Rey est un prince adulé et mal aimé.

Et il y a l’animalité, celle des grands bovins aux cornes effilées et celle des humains aux instincts obscurs. Tardes de soledad est un film en croix, stricto sensu –religion catholique comprise, mais aussi bien au-delà– un film crucifié à l’intersection de la tension entre deux axes. Ici, le sublime fasciné par le sang, une certaine idée du courage et de la mort et l’obscénité du spectacle des souffrances et des rivalités. Là, ce qu’il y a de commun et ce qu’il y a d’irréconciliable entre deux modes de bestialité, celle des animaux humains et celle des animaux taurins.

La singularité du film se joue aussi dans l’absurde des trajets d’une ville pas vue à une autre ville pas vue, dans le délire des blessures accumulées, la litanie des éloges. Ce torero-là existe dans un microcosme ultra codé. Et pourtant, ce qui se déploie autour de lui grâce au regard d’Albert Serra, ce sont des mystères qui agissent chacun et chacune, quoiqu’il ou elle pense des courses de taureaux ou s’en soucie le moins du monde.

Tardes de soledad
D’Albert Serra
Avec Andrés Roca Rey
Durée: 2h05
Sortie le 26 mars 2025

«De la Guerre froide à la guerre verte» d’Anna Recalde Miranda

Pas grand monde, en Europe, ne sait où se trouve exactement le Paraguay. En Amérique du Sud, quelque part entre l’Argentine et le Brésil, non? Encore moins de monde sait ce qui s’y est passé, ce qui s’y passe. Et pourtant, beaucoup, beaucoup de ce qui affecte la vie sur cette planète a à voir avec des situations liées à ce pays.

Dès 1954, le Paraguay a été un précurseur des dictatures militaires sur le modèle made in USA qui a écrasé dans le sang la démocratie dans toute l’Amérique latine jusqu’à la fin des années 1980. Sous la coupe du général Alfredo Stroessner, resté pendant près de trente-cinq ans au pouvoir, le pays a été l’épicentre d’un réseau de terreur étendue à tout le continent, l’opération Condor, avec le soutien actif de Washington. Une internationale de la répression et de la torture.

Si durant toute la deuxième moitié du XXe siècle le pays a été une expérimentation extrême des effets de la Guerre froide, il est devenu depuis le début du XXIe le laboratoire à ciel ouvert d’une des formes majeures de la destruction de l’environnement, avec une monoculture de soja transgénique ayant envahi la quasi-totalité des terres agricoles, dont toutes celles volées aux peuples autochtones par le pouvoir.

Le désert empoisonné et lucratif de la «République du soja». | Lardux Films / VraiVrai Films
Empoisonné et lucratif, le désert vert de la «République du soja». | Lardux Films / VraiVrai Films

Avec, outre les innombrables atrocités locales, des conséquences immenses sur les modèles économiques et les situations environnementales, à l’échelle du continent à nouveau, mais aussi bien au-delà comme on l’a vu avec les négociations sur l’accord entre le Mercosur et l’Union européenne, revenu dans l’actualité en fin d’année 2024.

Cinéaste italo-paraguayenne, Anna Recalde Miranda avait déjà consacré deux documentaires, La Tierra Sin Mal (2008) et Pouvoir et impuissance (2014), à l’histoire politique du pays. Si sa nouvelle réalisation compose un triptyque avec les deux précédents, il est d’une autre ampleur, en montrant les liens entre des enjeux situés dans un pays et une époque, avec des contextes infiniment plus vastes.

De la Guerre froide à la guerre verte compose en effet avec une lisibilité fluide à la fois le retour sur la longue histoire des violences politiques au Paraguay, la singularité des situations créée avec l’instauration de la monoculture avec ladite «République du soja» et ses effets sur les populations comme sur l’environnement, la découverte à Asuncion des archives de l’opération Condor et les difficiles enquêtes qu’elles rendent possibles, les liens avec les pays voisins, entre suppôts des dictatures et activistes démocratiques.

Longtemps secrète ou réputée perdue, l’immense masse de documentation sur l’opération Condor engendre un déploiement de recherches dans plusieurs pays, qui se connecte aux effets de l’agrobusiness actuel, aux profits des mêmes, par delà le changement de siècle et ses discours justificateurs.

Porté par des images d’une grande puissance visuelle, le documentaire est aussi habité par des présences exceptionnelles, grâce au réseau de rencontres qui se tissent dans l’agencement des enquêtes, distinctes mais liées, qu’organise le film. Parmi ces personnes, un vieux juriste paraguayen, une jeune activiste brésilienne, un journaliste français, un ancien Premier ministre, des militants autochtones, un enquêteur états-unien qui finira par être tué dans des circonstances obscures incarnent ce qui devient aussi un thriller d’autant plus impressionnant qu’il n’est composé que de faits avérés et documentés.

Parmi celles et ceux, à la fois personnes bien réelles et personnages incarnant tant de pensées et d’engagements, dont le film permet la rencontre, figure en bonne place Anna Recalde Miranda elle-même, par la manière dont elle inscrit son travail de cinéaste, son histoire personnelle et ses émotions dans ce riche tissu. Revendiquant d’être impliquée, biographiquement et politiquement, dans cette histoire, elle construit, déplace et questionne une position à la fois de protagoniste et de témoin, en quête de l’approche la plus pertinente comme réalisatrice et comme citoyenne, sans faire l’impasse sur les émotions face à ces tempêtes historiques et actuelles.

De la Guerre froide à la guerre verte
D’Anna Recalde Miranda
Durée: 1h42
Sortie le 26 mars 2025

«Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective» de Paulo Carneiro

Covas do Barroso est le nom d’un village au nord du Portugal, situé dans une zone agricole préservée et à ce titre classé par l’ONU. Lorsqu’une multinationale décide d’y ouvrir la plus grande mine d’Europe de lithium, la communauté se mobilise pour résister à ce projet, validé par les autorités.

Si le film de Paulo Carneiro est une chronique, comme l’affirme son titre, ce n’est pas sous la forme habituelle que suppose ce mot. Documentaire, Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective l’est assurément, au sens où la situation décrite existe bien et est vécue par celles et ceux que l’on voit à l’écran. Mais ce qu’ils font est moins l’enregistrement de ce qui s’est produit que sa remise en scène, par les intéressé·es eux-mêmes. (…)

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Au cinéma: «Les Filles du Nil», «Black Dog», «Anna», «Mickey 17»

Le rêve d’envol d’une adolescente grâce au théâtre, mouvement intime, à la fois joyeux et terrible, qui porte Les Filles du Nil.

Les films d’Ayman El Amir et Nada Riyadh, de Guan Hu, de Marco Amenta et de Bong Joon-ho inventent, ou pas, comment dépasser les modèles dont ils relèvent.

«Les Filles du Nil» de Nada Riyadh et Ayman El Amir

Elles sont six habitantes d’un village égyptien à 250 kilomètres au sud du Caire, Deir el-Bersha, six jeunes filles habitées d’une passion pour le théâtre, dans un environnement où rien, vraiment rien ne s’y prête. Elles sont un groupe, au sein duquel se distinguent plus particulièrement trois personnalités fortes, très différentes: Majda, Haidi, Monika.

Chacune négocie ou affronte, dans sa famille ou là où elle travaille, le droit de pratiquer ce qui lui importe, et les possibilités matérielles de le faire –du temps, ou une salle de répétition un peu aménagée pour préparer les spectacles de rue qu’elles organisent.

L’énergie affutée de Majda, qui dirige la troupe du fait de son seul ascendant personnel, en fait une héroïne du réel, impressionnante de ressources diplomatiques et de détermination.

Ce qu’elles interprètent ne sont pas vraiment des pièces, plutôt une forme d’agitprop inventée sur place ou en s’inspirant de tutos sur internet, avec parade, adresse au public, chansons aux paroles détournées, évocations d’événements du quotidien, blagues et clowneries qui mettent en joie les spectateurs et spectatrices.

Ce sont les enfants du village d’abord qui se pressent, puis des femmes, leurs mères sans doute, puis des vieux, enfin quelques hommes. Les jeunes types passent à moto. Il y a de l’électricité dans l’air: ce monde d’aujourd’hui, aux modes de vie pour une bonne part archaïque malgré les téléphones portables, est loin d’accepter ces jeunes filles qui se montrent en public, brocardent le machisme dominant, dénoncent les violences conjugales et les mariages forcés.

Peut-être grâce à la présence de la caméra et d’Ayman El Amir et Nada Riyadh, couple de cinéastes venu du Caire, rien ne leur arrivera –on comprend aussi qu’elles n’en sont pas à leur coup d’essai, que les habitants ont, au moins en partie, accepté cette présence transgressive, que certains et certaines apprécient.

Les pressions se manifesteront autrement, notamment dans la vie privée de deux d’entre elles, engagées sur le chemin du mariage. Les scènes avec les fiancés, celles avec les parents, mais aussi le comportement de Haidi et de Monika sont loin d’être toujours conformes aux stéréotypes, ni de suivre une trajectoire rectiligne.

Majda, depuis sa chambre de jeune fille pieuse, coordonne les possibilités d'existence de la troupe, et organise sa propre autonomie. | Dulac Distribution

Majda, depuis sa chambre de jeune fille pieuse, coordonne les possibilités d’existence de la troupe, et organise sa propre autonomie. | Dulac Distribution

Fréquemment inattendu, et mobilisant des aspects qui restent des questions, à commencer par le fait que tout cela se produit dans un village copte, le film laisse advenir des situations drôles, émouvantes, effrayantes, bizarres.

Il réussit un alliage dynamique et fécond, entre attention aux individus et captations des cadres institués, où la religion et la coutume, également modélisées par l’exigence de la domination masculine, conditionnent les actes, les pensées, les sentiments, dans un environnement –les maisons, les rues, les champs, l’église…– observé avec attention, avec empathie, avec la volonté de comprendre avant de juger.

Récompensé de l’Œil d’or au dernier Festival de Cannes, où il était présenté à la Semaine de la critique, Les Filles du Nil est une chronique dans un coin perdu d’Égypte filmée comme une grande aventure. Et qui, par des moyens qui semblent tout simples et en fait questionnent aussi les procédés du documentaire, trouvent le souffle d’une épopée.

Les Filles du Nil
d’Ayman El Amir et Nada Riyadh
Durée: 1h42
Sortie le 5 mars 2025

«Black Dog» de Guan Hu

Dès l’ouverture, le film ne laisse aucun doute sur les références auxquelles il fait appel, en l’occurrence la longue tradition du western, l’Ouest étant ici situé dans ce que nous nommons l’Extrême-Orient et plus précisément dans une zone désertique de l’ouest chinois. Comme dans la scène d’ouverture d’un film de Sergio Leone, la sécheresse, la poussière et le vent y sont le lot de chaque jour.

Pourtant, il s’agit d’un territoire bien réel, hanté par une autre désertification, économique (la fermeture des puits de pétrole qui ont fait vivre cette région du désert de Gobi) et démographique, en plus des effets violents du réchauffement climatique.

Lang (Eddie Peng) et son nouvel ami, deux chiens noirs accusés d'avoir la rage. | Memento

Lang (Eddie Peng) et son nouvel ami, deux chiens noirs accusés d’avoir la rage. | Memento

Là revient le taiseux Lang, sorti de prison après avoir purgé une peine qui n’a pas assouvi la soif de vengeance d’un clan qui l’accuse d’avoir tué un des siens. Paysage de ville fantôme et héros taciturne qui chevauche avec virtuosité sa moto, lui qui fut un acrobate réputé sur ces engins, Black Dog n’est ni une parodie ni une imitation de western mais une proposition de cinéma qui sait mettre à profit le carburant romanesque et visuel venu d’autres latitudes pour ses propres enjeux.

En effet, le onzième long-métrage d’un des réalisateurs chinois les plus reconnus dans son pays est aussi un conte fantastique dont nombre des protagonistes sont des animaux. Entre réalisme et dystopie post-apocalyptique, l’affrontement entre Lang et le gang au sein d’une communauté villageoise multitraumatisée se produit alors qu’une horde de chiens dispute aux humains le contrôle d’une partie de la ville.

Parmi eux survit, en lonesome hero canin, la figure singulière du quadrupède maigre et noir, source de peurs et de fantasmes, que désigne le titre tout autant qu’il concerne le motard de sombre vêtu, paria qui recueillera son alter ego pourchassé. (…)

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À voir au cinéma: «La Chute du ciel», «Presence», «La Mer au loin»

En tête marche le chaman Davi Kopenawa, qui est aussi le narrateur et en partie l’auteur de La Chute du ciel.

Le documentaire d’Eryk Rocha et Gabriela Carneiro da Cunha, la série B d’horreur de Steven Soderbergh et l’invention sensuelle qui porte le film de Saïd Hamich Benlarbi sont autant de mises en mouvement des codes établis du cinéma.

«La Chute du ciel» d’Eryk Rocha et Gabriela Carneiro da Cunha

Ils s’approchent. Au début, on les distingue à peine. C’est un grand groupe d’hommes, de femmes et d’enfants, qui marchent vers nous. Plus ils avancent, et plus tout en étant toujours ce groupe, ils deviennent aussi des individus, chacune et chacun singulier.

Ce sont celles et ceux que, durant des siècles, on a appelé des Indiens. Des membres d’un peuple autochtone du continent américain. Eux sont des Yanomami, vaste constellation de communautés vivant depuis toujours dans la forêt amazonienne, dans une zone entre le nord du Brésil et une partie du Venezuela.

Certains ont des t-shirts floqués d’une marque de luxe ou d’un club de foot, la plupart portent des shorts ou des bermudas, des sneakers ou des tongs. Quelques-uns sont quasi nus. Certains portent aussi des arcs et des longues flèches, celui qui marche en tête a un fusil.

Ce dernier, dont le visage finira par occuper tout l’écran et qui adresse un regard à la caméra, s’appelle Davi Kopenawa. Il est le chaman très respecté de cette communauté de Yanomamis.

Devenu aussi un leader politique important, une des principales figures de la lutte des peuples amazoniens pour leur survie, et celle de l’environnement sans lequel ils n’existeraient pas, il est intervenu à Brasilia, à l’ONU et dans de nombreuses arènes internationales. Il parle avec Lula comme avec les chefs d’État européens ou des grands hommes des autres communautés yanomami.

Il a aussi parlé, longuement, avec un ethnologue français, Bruce Albert. Il lui a raconté comment les Yanomamis comprennent le monde, il lui a raconté son propre parcours, il lui a raconté les menaces mortelles que les Blancs, prospecteurs illégaux, militaires, gros éleveurs font peser sur les siens. Et sur nous tous.

Des récits de Davi Kopenawa, récits travaillés ensuite avec le chercheur français qui vit avec les Yanomamis depuis la fin des années 1970, est né un des livres majeurs de l’anthropologie contemporaine. La Chute du ciel est paru en 2010 dans la collection Terre Humaine, celle qui a publié Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et Les Derniers Rois de Thulé du directeur de la collection, Jean Malaurie.

Davi Kopenawa, prêt pour la cérémonie traditionnelle mais à l'écoute des dangers contemporains. | La 25e heure

Davi Kopenawa, prêt pour la cérémonie traditionnelle mais à l’écoute des dangers contemporains. | La 25e heure

Le film La Chute du ciel, n’est pas l’adaptation (impossible) du livre, mais plutôt sa suite avec d’autres moyens, ceux du cinéma. Il est cosigné par Eryk Rocha, fils de la principale figure du cinéma moderne brésilien Glauber Rocha et lui-même réalisateur confirmé dont on avait découvert il y a neuf ans le beau Cinema Novo, et par la chercheuse et dramaturge Gabriela Carneiro da Cunha.

Comme le livre, le long-métrage est entièrement conçu avec et aux côtés de Davi Kopenawa. Tourné pendant les cérémonies qui accompagnent la mort d’un autre chaman, celui qui avait initié Kopenawa, ce film fascinant est entièrement façonné par la quête des cinéastes. Il s’agit de trouver les formes de réalisation qui accompagnent la cosmogonie de ceux qu’ils filment, les manières de percevoir, de penser et de s’exprimer de celui qui les guide.

Grâce à eux trois, La Chute du ciel, découvert au dernier Festival de Cannes à la Quinzaine des cinéastes, est une impressionnante immersion dans des manières d’habiter la Terre, des modes de relations entre les humains, avec les autres éléments naturels et avec des formes de spiritualité où le visible et l’invisible vivent et vibrent en continuité.

Mais si les images sont uniquement consacrées aux Yanomamis et à leur environnement tel qu’ils le perçoivent, les menaces externes sont bien là: chercheurs d’or pollueurs et transmetteurs de maladies et autres destructeurs de la forêt-monde sont tout autour, et sur la bande-son.

Témoignage et cri d’alerte à propos d’un monde menacé, c’est du même élan un moment important de l’invention de nouvelles possibilités du cinéma de représenter et de raconter, invention dont les enjeux se déploient bien au-delà de leur «sujet», pour interroger les codes dominants de l’image, du son, du montage, et en explorer des alternatives.

La Chute du ciel
d’Eryk Rocha et Gabriela Carneiro da Cunha
Durée: 1h50
Sortie le 5 février 2025

«Presence» de Steven Soderbergh

L’âge d’or d’Hollywood a reposé entre autres sur l’existence, alors codifiée, des séries B. Productions bon marché sans grande vedette assurant une offre pléthorique sur les écrans, celles-ci étaient à la fois des lieux d’expérimentation, des manières d’entretenir la machine et l’ensemble de ceux, hors célébrités, qui la faisaient fonctionner, et de multiplier les variations, narratives et formelles, sur des schémas éprouvés.

Steven Soderbergh, cinéaste cinéphile et grand explorateur des modalités originales de mobilisations des moyens du cinéma, en ressuscite les vertus dans les marges de la grande industrie actuelle, mais également dans les marges des cases stabilisées du «cinéma d’auteur indépendant» dont il a été une des figures de proue à l’époque de Sexe, mensonge et vidéo, et de ses suites au début des années 1990, avant de s’en évader de multiples manières.

Une spécialiste du surnaturel (Julia Fox, à droite) tente d'aider les quatre nouveaux habitants de la maison, la fille, le père, le fils et la mère (Callina Liang, Chris Sullivan, Eddy Maday, Lucy Liu). À moins qu'il n'y en ait un ou une cinquième… | Dulac Distribution

Une spécialiste du surnaturel (Julia Fox, à droite) tente d’aider les quatre nouveaux habitants de la maison, la fille, le père, le fils et la mère (Callina Liang, Chris Sullivan, Eddy Maday, Lucy Liu). À moins qu’il n’y en ait un ou une cinquième… | Dulac Distribution

Presence, dont le titre vaut aussi pour le réalisateur («Je suis toujours là», affirme son 33e long métrage en trente-cinq ans) est explicitement un petit film d’horreur d’après un synopsis ultra convenu. Une famille aisée emménage dans une belle maison d’un faubourg cossu. Des événements paranormaux vont révéler des dysfonctionnements profonds, dans la famille et la société étatsunienne.(…)

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Gabriela Carneiro da Cunha et Eryk Rocha : « Là où le cinéma et le chamanisme se rencontrent »

Inspiré du grand livre d’anthropologie éponyme, le film La Chute du ciel se place à l’écoute d’un chaman devenu leader politique pour partager la relation au monde des Yanomamis et la manière dont ils habitent la forêt amazonienne et résistent aux menaces qui les encerclent.

La Chute du ciel est d’abord un livre paru en 2010 dans la collection « Terre humaine » des éditions Plon, un ouvrage s’inscrivant dans le sillage des textes majeurs de l’anthropologie, à la suite de ceux de Claude Lévi-Strauss (Tristes tropiques), de Victor Segalen (Les Immémoriaux) et, bien sûr, du directeur de la collection, Jean Malaurie, qui en avait publié le premier titre, Les Derniers rois de Thulé[1]. En préambule, Malaurie salue l’importance et la singularité de ce travail cosigné, dans cet ordre, par un chaman yanomami, Davi Kopenawa, et par un anthropologue français, Bruce Albert.

La Chute du ciel est la description détaillée, par Davi Kopenawa, de la cosmogonie de son peuple, le récit de son propre parcours et une réflexion sur les interactions forcées des Yanomamis avec les Blancs et, plus généralement, sur les mutations en cours sur la planète. Ce parcours l’a mené à devenir un chaman particulièrement respecté parmi les siens et le porte-parole, auprès des politiques brésiliens et dans les arènes internationales, des peuples autochtones amazoniens confrontés aux destructions de leur environnement et à la décimation des leurs par les violences commises par les militaires, les prospecteurs et les hommes de main des grands propriétaires.

Ce récit impressionnant de richesse factuelle et de puissance d’imagination fait du volume publié une extraordinaire rencontre avec un univers réel et spirituel, tout en documentant les violences terrifiantes auxquelles les Yanomamis et les autres peuples de l’Amazone sont soumis. Mais il comporte aussi une passionnante réflexion de Bruce Albert, qui a enregistré, pendant une centaine d’heures, les récits de Davi Kopenawa et a longuement travaillé, avec lui, à la mise en forme écrite, à destination de lecteurs blancs, de ses paroles, de ce qu’elles disent et de ce qu’elles suggèrent sans le dire. La Chute du ciel, le livre, est ainsi une mise en œuvre concrète et réfléchie de processus de traduction qui excèdent de toutes parts le seul passage d’une langue (le yanomami) à une autre (le portugais ou le français) et d’une forme (parlée) à une autre (écrite).

Dans une large mesure, le travail de La Chute du ciel, le film de Gabriela Carneiro da Cunha et d’Eryk Rocha qui sort dans les salles françaises le 5 février, accomplit un processus similaire, inventant les modes de traduction cinématographique du récit de Kopenawa tel que Bruce Albert l’a mis en forme. Il le fait, à son tour, au contact immédiat du chaman, personnage central et narrateur du film, en explorant la possibilité d’une mise en scène régie par d’autres règles que les dramaturgies occidentales. À ce titre, cette œuvre, remarquée à la dernière Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes, est aussi un jalon significatif dans l’exploration d’autres puissances du cinéma, inspirées par d’autres cultures, d’autres rapports au monde que ceux au sein desquels ce mode d’expression est né et a prospéré.

Il s’agit, aujourd’hui, de « provincialiser » le cinéma dominant, au sens donné par Chakrabarty à ce verbe[2]. Des cinéastes asiatiques y contribuent depuis des décennies maintenant ; désormais, l’approche par ou aux côtés des peuples autochtones des moyens cinématographiques, notamment en Amérique latine, a commencé à explorer de nouvelles possibilités. En ont notamment témoigné, récemment, Eami de Paz Encina, La Transformation de Canuto d’Ariel Kuaray Ortega et d’Ernesto de Carvalho ou La Fleur de buriti de João Salaviza et Renée Nader Messora. À côté d’autres usages des outils audiovisuels mobilisés par des peuples autochtones[3], le fils de Glauber Rocha, cinéaste brésilien confirmé avec dix autres films à son actif[4], et la chercheuse et artiste scénique Gabriela Carneiro da Cunha associent leur savoir-faire et leur expérience à celle des Yanomamis et à la réflexion au long cours de Bruce Albert pour une proposition filmique impressionnante et, aussi, porteuse de promesses. J.-M.F.

Avant la première question, Gabriela Carneiro da Cunha et Eryk Rocha, qui revenaient de la présentation de leur film au cœur du territoire où il a été tourné, ont aussitôt évoqué l’ambiance très particulière de cette séance et de son contexte.
Gabriela Carneiro da Cunha — On a montré le film à Boa Vista, la capitale de la province du Roraima, à l’extrême nord du Brésil, à la frontière avec le Venezuela, en présence de Davi Kopenawa et des responsables de l’association Hutukara, qui défend les droits des Yanomamis et dont il est le dirigeant, ainsi que d’autres personnalités yanomamies, mais aussi en présence de l’évêque. Boa Vista est aussi, en quelque sorte, la capitale des garimperos, les mineurs et chercheurs d’or illégaux dont la présence ravage les terres yanomamies et entraîne leur disparition, en particulier en répandant des épidémies qui sont, pour eux, mortelles. Et c’est une place forte des partisans de Bolsonaro, qui soutient la prospection au détriment des communautés autochtones et de la forêt. Dans cette ville, et d’ailleurs pratiquement partout au Brésil hors de la forêt, Davi et son fils, Dario Kopenawa, sont sous protection militaire ; ils vivent avec le risque permanent d’être agressés, et possiblement assassinés. C’est une situation très étrange, où des militaires participent à leur protection alors que d’autres militaires font partie de ceux qui les menacent.
Eryk Rocha — Dans ce haut lieu de l’exploitation extractiviste et destructrice qu’est Boa Vista, la projection a eu lieu dans une atmosphère de grande émotion. Les cinq soldats armés chargés de la protection de Davi et Dario ont assisté au film, cela faisait partie de l’étrangeté de la situation. Ceux-là, ils ont adoré le film, ils étaient très émus. Dans la salle, il y avait comme un concentré du Brésil dans ses multiples composantes – les militaires, les communautés autochtones, l’Église, les représentants du mouvement social, des universitaires…
GCdC — Il faut se souvenir que c’est l’armée, à l’époque où elle était au pouvoir, pendant la dictature, qui a ouvert les routes qui ont commencé à détruire les Yanomamis. Et elle est toujours impliquée dans des activités de prospection et en soutien aux grands propriétaires qui empiètent sur la forêt.

Pourriez-vous résumer d’où vous venez et comment votre parcours vous a menés à La Chute du ciel ?
GCdC — Je viens du théâtre, comme performeuse et comme metteuse en scène. Depuis dix ans, je conduis un projet artistique appelé « Margens » (marges en portugais), à propos des rivières, des Buiùnas et des lucioles. Les Buiùnas sont des êtres très importants dans les cosmogonies amazoniennes : mi-femme mi-grand serpent, ce sont elles qui sont responsables de l’existence et du débit des rivières. Le projet, qui mobilise de nombreux participants, humains et non-humains, élabore des gestes et des représentations, avec les moyens de la scène, du film, de la vidéo, de la danse, des installations, des publications, qui font écho aux catastrophes que subissent les cours d’eau en Amazonie. J’ai travaillé successivement avec trois rivières différentes, en restant trois ans sur place pour chacune d’entre elles. Avec la rivière Araguaia, j’ai travaillé autour de la mémoire des femmes qui ont combattu et sont mortes en essayant de s’opposer à la destruction de l’environnement, à l’époque de la dictature. Sur la Xingu, le travail a concerné la construction du barrage de Belo Monte[5]. À présent, j’écoute et traduis les témoignages de la rivière Tapajós sur la pollution au mercure qui résulte de la prospection massive et illégale de minerais par les garimperos.

Ces rivières se trouvent-elles sur les territoires yanomamis ?
GCdC — Elles se trouvent dans la forêt amazonienne, mais pas sur les territoires yanomamis. Ce qu’il s’est passé est qu’alors que je travaillais, en 2016, à une des œuvres issues de ce travail de recherche-création, Altamira 2042[6], j’ai lu La Chute du ciel et cette lecture a profondément transformé mon approche. La rencontre de la cosmologie yanomamie, décrite de manière si précise et imagée par Davi Kopenawa, et, aussi, la manière dont Bruce Albert a élaboré la mise en forme écrite des récits oraux de Davi m’ont permis de faire une place nouvelle aux langages multiples et aux effets de traduction entre eux. Avant, je me consacrais surtout à écouter les témoignages des gens marginalisés par les processus en cours, les habitants près de ces rivières. Grâce au livre, j’ai commencé à pouvoir écouter les rivières elles-mêmes. Mon travail, aujourd’hui, tourne autour de l’idée qu’une rivière n’est pas un objet, mais un langage. Les peuples de l’Amazonie le savent, même s’ils ne le diraient pas comme ça, et ils me l’enseignent. Les ressources apportées par le chamanisme tel que Davi Kopenawa a commencé à y donner accès offrent des possibilités inédites pour d’autres formes de partages sensibles. C’est une nouvelle technologie pour la création. Et le projet du film est né du désir à la fois d’explorer et de partager cette « technologie ».
ER — Gabriela m’a invité à la rejoindre alors qu’elle travaillait sur la rivière Araguaia, la première des trois, pour réaliser les films qui devaient faire partie de son projet de performance. À cette occasion, j’ai rencontré Edna Rodrigues de Souza, à qui est consacré mon film Edna[7]. Il s’agit de mon dixième film, mais de ma première collaboration avec Gabriela, comme coscénariste, assistante réalisatrice et comme productrice. J’étais venu pour que la caméra apporte des éléments audiovisuels à un projet scénique, et, finalement, Gabriela, avec ses savoirs et ses talents liés au théâtre, a contribué à l’existence d’un film de cinéma. Mais c’est typique des processus qui ont rendu possible La Chute du ciel, lequel est né de multiples rencontres, à commencer par celle entre Davi Kopenawa et Bruce Albert. La Chute du ciel est aussi, pour moi, dans la continuité de ce que j’ai fait auparavant, dans la mesure où tous mes films ont cherché à participer d’un portrait d’ensemble de la réalité brésilienne. Avec des dimensions inédites, comme la recherche d’une convergence entre spiritualité et matérialisme par les moyens du cinéma.

En 2016, vous lisez donc La Chute du ciel. Et que faites-vous alors ?
ER — Le livre couvre de multiples et complexes aspects qu’il aurait été impossible de tous prendre en charge dans le film. Nous avons eu très tôt l’intuition qu’il nous fallait nous appuyer sur la troisième des trois parties qui composent l’ouvrage, partie qui s’intitule elle aussi « La chute du ciel ». La première partie est consacrée spécifiquement à la cosmogonie yanomamie, c’est infilmable. La deuxième est une biographie de Davi, ce n’était pas ce que nous voulions raconter. La troisième concerne les rencontres des Yanomamis avec les Blancs et leurs effets. Il s’agit du moment où l’expérience vécue par Davi et les siens interfère avec ce qui relève de notre monde, puisque nous sommes aussi des Blancs, mais aussi celui où Davi adopte un comportement d’anthropologue pour nous étudier, nous, les Blancs qui avons envahi son monde. Lorsque nous avons rencontré Davi et Bruce, nous avons tout de suite dit que nous ne voulions pas adapter le livre, mais faire un film à partir d’un dialogue entre eux deux et nous deux. Et c’est ce qu’il s’est produit.
GCdC — Au début, nous nous sommes plongés dans le livre absolument pas avec le projet d’un film, mais comme ressource pour ce que nous faisions. Nous nous sommes immergés dans les mots et dans les sonorités et les images qu’ils éveillaient. On a tenté de se connecter à l’esprit du livre bien avant de commencer à entrevoir la possibilité, et, pour nous, la nécessité, d’en faire un film. Avec l’intuition que ce livre héberge la possibilité de nombreux films qui sont comme dissimulés en lui.
ER — On espère que d’autres les feront, et d’abord des Yanomamis. En ce qui nous concerne, nous avons pu progresser dans la conception du film grâce au soutien de Bruce Albert, qui nous a encouragés et nous a laissé toute liberté. Pour lui, il s’agissait d’un chapitre supplémentaire, et cela nous convenait très bien. Et lorsque le beau-père de Davi Kopenawa est mort, la cérémonie en son honneur, à laquelle, à notre grande surprise, nous avons été conviés, a été l’occasion de réaliser ce qui est en effet plutôt une continuation du récit de Davi tel que Bruce l’a transcrit dans le livre.
GCdC — Cet homme, le père de la femme de Davi, est très important dans le livre, c’est lui qui a initié Davi aux connaissances et aux pratiques chamaniques. Ses obsèques ont été l’occasion d’un cérémonial reahu, moment collectif où des membres des différentes communautés yanomamies, qui sont d’ordinaire dispersées, se rassemblent pour honorer un défunt selon leurs rites.

Cette cérémonie se déroule dans le « village » de Kopenawa, Watoriki, qui est une grande maison collective circulaire avec un grand espace au milieu. Y étiez-vous déjà allés avant de tourner ?
GCdC — Non, c’était la première fois que nous y allions. Mais nous avions travaillé ensemble, Davi, Bruce et nous, pendant près de cinq ans, à partir d’éléments du livre. Puis a commencé la pandémie de coronavirus, qui a affecté tout le monde. La pire menace qui pèse sur les Yanomamis est la contamination, c’est ce qui a causé de manière massive la mort des peuples autochtones depuis la conquête, et c’est encore le cas aujourd’hui. Le danger épidémique, ce qu’ils nomment xawara, est omniprésent pour eux : nous n’aurions jamais pu approcher ce que cela signifiait avant d’avoir fait l’expérience du Covid-19 comme menace collective. Lorsqu’il y a eu une rémission de la pandémie, en janvier 2021, c’est là que nous avons filmé, en étant aussi sous l’effet de cette expérience.

Le film s’ouvre par une longue séquence, très impressionnante, où la communauté yanomamie marche vers nous, les spectateurs, vers la caméra, avec, à sa tête, Davi Kopenawa. Comment l’avez-vous conçue ?
ER — La première séquence a un aspect théâtral, qui fait écho à ce que les Yanomamis appellent les danses de présentation, la communauté comme ensemble mais d’emblée perçue comme composée d’individus se présente à nous, peu à peu, dans un mouvement à la fois naturel et puissant. C’est comme si tout le film allait ensuite s’inscrire à l’intérieur de ce qu’il s’est mis en place dans cette avancée, cette rencontre, qui s’achève sur un gros plan.
GCdC — C’est aussi la première séquence que nous avons tournée à Watoriki, ce lieu dont le nom signifie « la montagne du vent », montagne qu’on verra ensuite à plusieurs reprises.

Dès ce premier plan, on est frappé par le caractère épique que l’image donne à celles et ceux que nous voyons. Cela tient, entre autres, au format de l’image, le CinémaScope, qui est d’ordinaire utilisé pour la fiction d’aventure dans les grands espaces plutôt que dans le documentaire ethnographique.
ER — J’ai fait l’image avec un autre opérateur, Bernardo Machado. Nous n’avons pas tourné en format Scope. C’est au montage que Gabriela et moi avons décidé de passer à ce format, de concert avec le monteur Renato Vallone : nous avons ressenti que c’était le type d’images qui correspondait au film et à ce que nous avions éprouvé en le faisant. On avait beau avoir beaucoup préparé en amont, ce que nous avons éprouvé en tournant, l’intensité des émotions dans ces circonstances particulières, celles d’un deuil, mais aussi d’un accueil très généreux à notre égard, les rapports aux réalités très concrètes, et même triviales, et aux aspects spirituels si intenses ont exigé les choix formels du film, dont le format des images.

Après l’ample récit de Davi Kopenawa tel qu’il est publié dans le livre, se trouve un très beau texte de Bruce Albert intitulé « Post-scriptum. Lorsque Je est un autre (et vice-versa) ». Il explicite le processus qui lui a permis de transformer les récits oraux de Davi Kopenawa, enregistrés au fil de dizaines d’heures de conversation en langue yanomamie, en un texte écrit et composé, mais en rompant avec toutes les procédures habituelles de la collecte de récits par les anthropologues, pour que ce soit bien Davi, qui n’a guère de pratique de l’écriture, qui en soit l’auteur. Diriez-vous que, dans une certaine mesure, vous avez cherché à mettre en œuvre un processus comparable, du texte vers le film, à celui que Bruce Albert a opéré de la parole vers l’écrit ?
ER — L’essence du livre est la rencontre entre Davi et Bruce et l’essence du film est la rencontre entre eux deux et nous deux. Et, de la même manière que Bruce a travaillé à rendre accessible tout en la respectant la parole de Davi, et, à travers elle, l’immense composition de rapports au monde matériel et spirituel, aux événements et aux mythes que le chaman et désormais leader politique qu’est Davi Kopenawa a partagé avec lui pour que lui-même donne accès à ses lecteurs à la manière dont vivent et pensent et rêvent les Yanomamis, nous avons travaillé à donner accès à ce même ensemble par les moyens du film. Donc, oui, il y a bien une continuité, ou du moins l’espoir d’une continuité entre ce qu’a fait Bruce et ce que nous avons fait. (…)

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