Cinéma: retour sur 2025, au miroir des grands écrans

La Petite Dernière de Hafsia Herzi, une des rares bonnes surprises du cinéma français durant l’année 2025.

Marquée par une méforme inhabituelle du cinéma français, l’année écoulée a aussi été celle de la tragédie en Palestine, dont les grands écrans ont su se faire l’écho. Mais le septième art aura aussi offert nombre de films mémorables.

Depuis si longtemps que l’origine se perd dans la nuit des temps, je consacre en fin d’année un texte à ce qui a, selon moi, marqué le cinéma au cours des douze mois précédents. Et, en m’interrogeant chaque année sur la pertinence d’un tel choix, les films mentionnés sont organisés selon leur origine, avec une place singulière pour les films français.

Il sort en France plus de films français que venant de n’importe quel autre pays. Rien d’étonnant, mais surtout, comme je le souligne chaque fois, la production française offre un nombre de propositions cinématographiques ambitieuses largement supérieur à ce qu’on trouve partout ailleurs –y compris chez les mastodontes du secteur que sont les États-Unis, l’Inde et la Chine.

Dure année pour le cinéma français

Mais cette année, et c’est une rareté dont on ne trouve guère de précédent depuis au moins un demi-siècle, l’offre artistique du cinéma français a été singulièrement faible. Que le représentant de la France aux Oscars soit un film iranien (Un simple accident, de Jafar Panahi) est à cet égard un symptôme lourd de sens.

Cette baisse de créativité, alors que le volume de production n’a pas diminué de manière significative, intervient au moment où le cinéma est attaqué, en France, sur plusieurs fronts. Pour des raisons multiples, dont certaines tiennent notamment à la faible offre des blockbusters américains en 2025, à l’absence de titres français comparables à Un p’tit truc en plus (10,8 millions d’entrées), au Comte de Monte-Cristo (9,4 millions) ou à L’Amour ouf (4,9 millions), qui avaient dopé la fréquentation en 2024, et au fonctionnement des multiplexes, la fréquentation accuse une baisse importante par rapport à l’année précédente.

Les dix premiers titres du box-office en France de l'année, arrêté au 23 décembre 2025 et marqué par une surreprésentation des films américains, sans que les plus performants n'atteignent les niveaux habituels. En jaune, les films toujours en exploitation. | Capture d'écran Wikipédia

Les dix premiers titres du box-office en France de l’année, arrêté au 23 décembre 2025 et marqué par une surreprésentation des films américains, sans que les plus performants n’atteignent les niveaux habituels. En jaune, les films toujours en exploitation. | Capture d’écran Wikipédia

Simultanément, l’extrême droite française –la presse du groupe Bolloré et les porte-paroles du Rassemblement national en tête– tire à boulets rouges sur le système pourtant envié un peu partout dans le monde qui stabilise et soutient la diversité des réalisations et des accès des films au public, et des publics aux films, dans des conditions économiquement très vertueuses.

S’y sont ajoutées depuis quelques années des attaques démagogiques, où on a hélas vu certaines voix féministes se mêler à la traditionnelle haine de l’art de la fachosphère, avec un dénigrement systématique de la notion d’auteur, qui a contribué à fragiliser l’ensemble de l’écosystème.

Un fort accent mis sur la situation palestinienne

L’autre événement marquant de l’année concerne la manière dont le génocide, toujours en cours, en Palestine –et pas uniquement dans la bande de Gaza– a fini par trouver sa place sur les grands écrans. Bien au-delà des cercles d’ordinaire mobilisés, la question de l’implication du cinéma dans une tragédie contemporaine a (enfin!) acquis une ampleur significative.

Ce phénomène a notamment été scandé par l’Oscar du meilleur film documentaire attribué en début d’année à No Other Land, à la présence au Festival de Cannes de Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, endeuillée par l’assassinat dès l’annonce de sa sélection de la jeune photographe palestinienne à qui le film est consacré, l’apparition d’autres films (From Ground Zero, Vers un pays inconnu, Songe, Un médecin pour la paix, Once Upon a Time in Gaza…) et jusqu’à la nomination pour les prochains Oscars de trois films directement liés aux crimes contre l’humanité en cours et à l’histoire dans laquelle ils s’inscrivent (La Voix de Hind Rajab, Palestine 36, Ce qu’il reste de nous).

Put Your Soul on Your Hand and Walk, de Sepideh Farsi. | New Story

Put Your Soul on Your Hand and Walk, de Sepideh Farsi. | New Story

De natures complétement différentes, ces deux dimensions (faiblesse relative du cinéma français, attention au génocide en Palestine) contribuent à définir la toile de fond cinématographique d’où se détachent une petite soixantaine de titres mémorables sortis cette année.

Parmi eux, on se pliera à l’exercice forcément réducteur du top 10, concernant donc les films distribués en salles en France entre le 1er janvier et le 31 décembre 2025. Mais en insistant davantage sur la diversité du survol plus vaste qui lui succède et qui témoigne que, si le monde va mal et si le cinéma français va moins bien qu’il ne devrait, le cinéma dans son ensemble est, lui, en excellente santé.

Les Feux sauvages, de Jia Zhangke. | Ad Vitam

Les Feux sauvages, de Jia Zhangke. | Ad Vitam

Top 10 (ou 11), par ordre de sortie dans les salles françaises

Ce à quoi on ajoutera une petite merveille directement sortie sur YouTube et qui n’en est pas moins du grand cinéma, Fragments for Venus, court-métrage d’Alice Diop.

Kayije Kagame dans Fragments for Venus, d'Alice Diop. | Capture d'écran Miu Miu via YouTube

Kayije Kagame dans Fragments for Venus, d’Alice Diop. | Capture d’écran Miu Miu via YouTube

Géoesthétique de l’an 2025, l’Europe d’abord (24 titres)

Il faut hélas d’abord souligner, en cette année qui a vu la disparition d’un grand cinéaste du continent, Souleymane Cissé, l’absence de l’Afrique subsaharienne, à l’exception du Village aux portes du paradis du Somalien Mo Harawe et de Shimoni de la Kényane Angela Wanjiku Wamai, terriblement isolés. Pour souligner, en contrepoint, la bonne santé des cinémas d’Europe, plus exactement d’Europe de l’Ouest.

Et même, de manière remarquable, du sud de l’Europe de l’Ouest, avec une prééminence qui ne cesse de s’affirmer de l’Espagne, d’où sont originaires la grande merveille trouble qu’est Tardes de soledad d’Albert Serra et l’impressionnant Sirāt d’Óliver Laxe, mais aussi, dans leur évidente diversité, La Chambre d’à côté de Pedro Almodóvar, Histoires de la bonne vallée de José Luis Guerín, Segundo Premio d’Isaki Lacuesta et Pol Rodríguez, On the Go de Julia de Castro et María Gisèle Royo.

Tardes de soledad, réalisé par Albert Serra. | Dulac Distribution

Tardes de soledad, réalisé par Albert Serra. | Dulac Distribution

Le Portugais Pedro Pinho a offert à Cannes un de ses moments les plus mémorables avec Le Rire et le Couteau, mais on ne saurait oublier ses compatriotes André Gil Mata, pour À la lueur de la chandelle et Laura Carreira, pour On Falling. Ce dernier film est tourné en Écosse, comme celui de la cinéaste grecque Athiná-Rachél Tsangári, Harvest; mais c’est bien en Grèce qu’a surgi la découverte Kyuka – Avant la fin de l’été, premier film de Kostis Charamountanis.

Autre marqueur de la circulation au sein du continent, le beau film portugais du Français d’origine états-unienne Eugène Green, L’Arbre de la connaissance. Quant à l’Italie, moins féconde que d’ordinaire, elle aura tout de même brillé grâce à Fuori de Mario Martone et à Pompei, Sotto le Nuvole de Gianfranco Rosi.

L’Europe du Nord s’est distinguée avec la confirmation du Norvégien Joachim Trier, grâce à Valeur sentimentale, et la découverte de son compatriote Dag Johan Haugerud et sa Trilogie d’Oslo: Rêves, Amour et Désir. Autres confirmations, les très beaux films de l’Allemand Christian Petzold, Miroirs n°3, et des Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne, Jeunes mères. À quoi s’ajoute la découverte du Belge Johan Grimonprez, signataire du sidérant Soundtrack to a Coup d’Etat.

Soundtrack to a Coup d'Etat, de Johan Grimonprez. | Les Valseurs

Soundtrack to a Coup d’Etat de Johan Grimonprez. | Les Valseurs

Il faut en revanche constater la très faible représentation de l’Europe de l’Est, à l’exception de l’Ukrainien Sergueï Loznitsa, qui a présenté une fiction historique, Deux procureurs, et un documentaire, trop rare œuvre de cinéma directement consacrée à la tragédie ô combien européenne que subit son pays, L’Invasion. Européenne aussi, n’en déplaise à l’état des traités ou les manipulations de dirigeants, la Géorgie d’où est venu l’inattendu Imago, de Déni Oumar Pitsaiev.

L’Asie bien présente, mais surtout la Chine (12 titres)

Dans les salles françaises, l’année s’est ouverte avec un chef-d’œuvre, pas assez remarqué, Les Feux sauvages de Jia Zhangke, et s’est terminée avec un autre grand film chinois, d’un nouveau venu, Huo Meng, avec la fresque Le Temps des moissons. Entre-temps sont apparus sur nos écrans les deuxième et troisième parties du grand-œuvre consacré par Wang Bing aux jeunes travailleurs migrants Jeunesse 2 (Les Tourments) et Jeunesse 3 (Retour au pays).

Désormais figure de proue d’une nouvelle génération d’auteurs chinois, Bi Gan impressionne avec le grand voyage onirique Résurrection, après qu’une autre approche du fantastique a vivement attiré l’attention grâce à Black Dog, de Guan Hu.

Black Dog, de Guan Hu. | Memento Distribution

Black Dog, de Guan Hu. | Memento Distribution

Cette année aura aussi vu, en Chine, le triomphe sans précédent d’un film d’animation qui a discrètement atteint nos écrans, Ne Zha 2, le succès d’une comédie urbaine féministe, Her Story de Shao Yihui, et le recyclage réussi des recettes du film d’action hongkongais avec The Shadow’s Edge de Larry Yang, avec Jackie Chan en tête d’affiche.

Leur présence hors de leur pays participe de l’initiative massive de la République populaire de Chine pour faire exister sa présence culturelle hors de ses frontières, dans le cadre de la promotion d’une «C-Pop» inspirée de la K-pop sud-coréenne…

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L’année de toutes les inquiétudes du cinéma français

Sur fond de difficultés économiques et d’attaques concertées de l’extrême droite, le cinéma français a aussi connu en 2025 une baisse relative de la qualité et de la diversité de son offre artistique. Ces phénomènes sont liés, et la réponse aux menaces ne peut se dispenser de la revalorisation des ambitions créatives et des auteurs qui les portent.

C’est un camouflet très singulier et très significatif, qui n’a guère attiré l’attention. Le représentant de la France à la prochaine compétition des Oscars n’est pas un film français. Aucune irrégularité dans ce choix par des experts sous contrôle de la puissance publique, puisque, conformément au règlement, au générique figure en effet un producteur français, et un des meilleurs, Philippe Martin de la société Pelléas.

Mais quiconque se donnerait la peine, au lieu de lire le règlement, de regarder Un simple accident de Jafar Panahi, verra un film réalisé en Iran par un Iranien avec des acteurs tous iraniens à propos d’une histoire totalement liée à ce pays. Palme d’or ou pas, tactique efficace pour entrer dans les critères qui mènent à un possible Oscar ou pas, ce choix n’en dit pas moins quelque chose de clair. Parmi les titres sortis en 2025, pas un cinéaste français n’a signé un film susceptible de « représenter le pays », puisque c’est la formule employée.

Ce n’est pas le seul indice. Le Festival de Cannes de cette année, vitrine mondiale numéro un de l’excellence cinématographique, a été particulièrement riche en propositions mémorables : on mentionnera ici à nouveau le film de Panahi, mais aussi Sirāt d’Oliver Laxe, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho, The Mastermind de Kelly Reichardt, Resurrection de Bi Gan, Valeur sentimentale de Joachim Trier, Jeunes mères des frères Dardenne, Fuori de Mario Martone, Deux procureurs de Sergei Loznitsa en compétition officielle, Le Rire et le couteau de Pedro Pinho, Magellan de Lav Diaz, Promis le ciel d’Erige Sehiri, Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi,Yes de Nadav Lapid, Miroir n°3 de Christian Petzold, Imago de Déni Oumar Pitsaev, Homebound de Neeraj Ghaywan… dans les autres sélections.

Soit, même si chacun ou chacune modifierait cette liste selon ses préférences, un ensemble considérable d’œuvres marquantes, et d’une extrême diversité d’origine et de style. Dont une caractéristique très inhabituelle est qu’aucun d’eux n’est français. Il y a eu des bons films français à Cannes, La Petite dernière de Hafsia Herzi, Nouvelle Vague (qui est, lui, un film français, même si réalisé par un Américain, Richard Linklater), Dossier 137 de Dominik Moll en compétition, La Vie après Siham de Namir Abdel Messeeh, Dites-lui que je l’aime de Romane Bohringer, Nino, Laurent dans le vent… Ce n’est faire insulte à aucun(e) de leurs auteurices de dire qu’ensemble ils constituent une présence française inhabituellement faible à un rendez-vous comme Cannes. Et ce ne sont pas les films de la même nationalité aux autres grands festivals internationaux (Berlin, Locarno, Venise, Toronto, San Sebastian…) qui auront modifié ce constat général, bien au contraire.

Baisse de la fréquentation et attaques d’extrême droite

Ce bilan qui fera de l’année 2025 une des plus faibles, artistiquement, de la production française depuis 70 ans, s’inscrit dans un contexte lui-même à la fois dégradé et anxiogène. La baisse de la fréquentation en salles, bien réelle à -15,6 % sur les onze premiers mois de l’année par rapport à la même période de 2024, y joue un rôle significatif. Même si les raisons de ces fluctuations sont multiples, et sont surtout le fait des blockbusters étatsuniens et du mode de fonctionnement des multiplexes, comme l’explicitait cet automne une analyse de l’ancien président de l’Association française des cinémas d’art et essai François Aymé dans Le Monde, cette baisse affecte le moral de l’ensemble du secteur. D’autant que, côté films français, on n’a pas vu non plus apparaître cette année les successeurs d’Un p’tit truc en plus, du Comte de Monte-Cristo ou des deux parties des Trois Mousquetaires.

Si l’année a vu l’annonce par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) et le ministère de l’Éducation d’un plan de relance bienvenu des présences du cinéma dans l’enseignement public, elle a aussi confirmé les baisses de subventions des collectivités territoriales à de multiples pratiques de terrain, qui font le maillage serré de la présence du cinéma dans le pays. Soit le terreau de ce processus qui, sans solution de continuité, suscite le goût des films dans leur diversité chez de nombreux spectateurs, l’ambition d’en faire chez quelques-uns, et l’ensemble des structures et des discours qui accompagnent une relation ambitieuse au cinéma.

S’y ajoute une très agressive prise en tenaille par l’extrême droite. Cette agressivité est à la fois économique, avec l’achat du deuxième principal circuit de salles, UGC, par Canal+, déjà premier argentier privé du cinéma français, et qui appartient à Bolloré, et politique avec un déchaînement tous azimuts des attaques de cette mouvance contre le système français d’accompagnement du cinéma. Le Rassemblement national et ses épigones de Ciotti à Zemmour, tout comme les puissants médias de la fachosphère Bolloré-Stérin, ne cessent de pilonner ce qu’ils dénoncent à la fois comme un gâchis et un repaire anti-français.

Dans leur ensemble, les dispositifs publics d’accompagnement du cinéma, dont le CNC est la clé de voûte, sont pourtant profondément vertueux, y compris sur un plan comptable, bien au-delà des seuls intérêts d’une profession ou d’un secteur, comme l’a rappelé récemment une tribune de soutien au CNC. Dans un environnement, international plus encore, soumis à d’énormes pressions pour que règne seule la loi du marché, environnement qui tend à marginaliser ou à détruire tout ce qui relève de l’intérêt commun, de la culture innovante, de la recherche et de la diversité, cette combinaison de facteurs est extrêmement inquiétante. Elle ne peut pas se dispenser de prendre en compte la dimension artistique d’un phénomène qui n’est la plupart du temps décrit qu’en termes quantitatifs.

L’ex-président et les dénonciations injustes

L’affaiblissement relatif de la créativité du cinéma français tel qu’il est apparu sur les grands écrans en 2025 n’est ni un à-côté, ni un aspect subjectif voué à demeurer à l’écart des débats économiques et structurels. S’il existe, notamment depuis l’après-deuxième guerre mondiale, depuis les mouvements d’action culturelle populaires et depuis l’horizon d’ensemble des politiques publiques incarnées par André Malraux, un immense ensemble de procédures juridiques, administratives et économiques, c’est au nom d’une ambition artistique. On disait il y a 30 ans, au moment des accords GATT qui ont mené à la reconnaissance de l’exception culturelle, que c’était au nom de Pialat et de Varda qu’on établissait des règles qui aideraient beaucoup Astérix et Les Visiteurs, et ce fut le cas. Ces deux dimensions sont toujours indissociables.

À cet égard, deux facteurs relativement nouveaux ont endommagé les effets artistiques, mais donc aussi, à terme, économiques et de société, de l’offre française de cinéma. Le premier a un nom, Dominique Boutonnat, le précédent président du CNC jusqu’en juin 2024, et l’idéologie de cet homme d’affaires de l’audiovisuel, fidèle de la première heure d’Emmanuel Macron. Cette idéologie s’est traduite par de multiples décisions et réorientations qui, pour l’essentiel sans toucher aux principaux mécanismes, en a affecté le fonctionnement au détriment de ce que le cinéma a de plus innovant – et au détriment de sa valorisation, de la fierté d’être du côté de ce qui cherche, invente, se trompe, dimension performative indispensable au bon fonctionnement du système. Une des traductions visibles de cette inflexion a été le choix d’une partie des membres des nombreuses commissions qui mettent en pratique les dispositifs d’accompagnement du cinéma.

Ces désignations traduisent une démagogie également à l’œuvre de manière plus diffuse, sous les pressions convergentes de la droite la plus réactionnaire et d’une partie des féministes, contre la notion d’auteur. Qu’il convient en effet désormais, même si cela prendra du temps, d’appeler auteurice. C’est le deuxième facteur. Que la qualification d’auteur, au sens que le mot a pris en France et en particulier dans le cinéma, ait permis, ait même parfois encouragé des comportements prédateurs qui méritent d’être condamnés, est certain. Qu’il faille y voir en tant que telle la valorisation d’une position de domination et d’injustice témoigne d’une confusion pas toujours involontaire, qu’avait très bien analysée et dénoncée Marie-José Mondzain en distinguant « autorité » (qui renvoie à « auteur ») et « pouvoir », notamment dans son livre Homo Spectator (Bayard, 2007).

Parmi les films, certains, minoritaires, portent la marque d’un regard singulier, celui de leur auteurice. Ce sont ceux-là qui portent la légitimité d’une politique culturelle, qui insufflent l’énergie dont l’ensemble du cinéma, y compris les films les plus convenus, a besoin. À de rarissimes exceptions près (Alain Cavalier…), tout film est une œuvre collective, mais dans les meilleurs des cas, définis et polarisés par ce regard singulier. Cette année a vu la disparition d’un des réalisateurs qui, de La Bataille de Culloden (1964) à La Commune (Paris, 1871) (2000), a le plus activement travaillé les hypothèses de mises en scène collective, de discussions critiques durant le processus de réalisation, et jusqu’à l’écran même. Les films de Peter Watkins, œuvres de cinéma à part entière, n’en restent pas moins des films de Peter Watkins.

Une bonne quinzaine de titres

Et si on se permet ci-dessous une liste toute personnelle de ce que le cinéma français aura offert de mieux au cours de cette année 2025 parmi les sorties en salles, c’est aussi pour mettre en évidence, dans cette bonne quinzaine de titres, les indices de ce qui tend là aussi à la mise en partage d’une vision, d’une sensibilité traduite en formes cinématographiques. Chacun de ces titres revendique la nécessaire singularité des regards, singularité qui reste pour l’essentiel portée par une personne, parfois deux voire trois dans un cas particulier, sans que cela réduise la prégnance d’une autorité, au sens qu’on vient d’évoquer. (…)

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Un petit dieu colérique stimule le Soft Power chinois – sur « Ne Zha 2 » de Jiaozi

Succès phénoménal en Chine, le film d’animation Ne Zha 2 arrive sur les marchés internationaux, dont la France, avec une sortie en salles ce mercredi. Un évènement susceptible de bouleverser des équilibres anciens, pas uniquement dans le secteur de l’entertainment, ce alors que tous les équilibres internationaux sont déstabilisés par la présidence Trump.

Il y avait de multiples raisons pour que la sortie en France de Ne Zha 2 soit un événement. Le film lui-même mérite attention, pour la puissance des effets visuels et sonores que ce long métrage d’animation, inspiré d’un cycle de romans fantastiques de la dynastie Ming, L’Investiture des dieux, mais aussi pour son mélange habile de scènes comiques, voire triviales, et d’affrontements épiques.

Le film de Jiaozi démontre qu’en termes d’effets spectaculaires, l’animation chinoise n’a plus rien à envier à personne. Mais depuis sa sortie en Chine le 29 janvier, l’histoire du petit dieu teigneux et mal embouché est devenu un phénomène de box-office pulvérisant toutes les attentes : il a accumulé plus de deux milliards de dollars de recettes, devenant le plus gros succès commercial de tous les temps pour un film d’animation (devant les Disney les plus populaires), et un des cinq films ayant engendré le plus de recettes, tous genres confondus. Des recettes presque entièrement dues, jusqu’à présent, au marché chinois.

Mais il ne s’agit pas que d’un enjeu concernant le cinéma international grand public. Aujourd’hui de manière plus évidente que jamais, il s’agit de géopolitique, et de géo-économie, globales. Au cours des quinze dernières années, le cinéma a connu en Chine un développement exponentiel, qui en fait le premier cinéma du monde, en nombre de films, de spectateurs, de salles, et désormais de recettes. Mais ce développement fulgurant s’est uniquement appuyé sur le marché intérieur. Jusqu’à maintenant, personne n’a sérieusement envisagé que des productions chinoises viennent menacer la suprématie de Hollywood à l’échelle mondiale – pas plus que le cinéma indien, qui a longtemps détenu plusieurs records planétaires, n’a jamais eu la moindre chance de s’imposer dans le reste du monde, même à l’époque où il était distribué largement dans les pays du Sud.

Or la présence visible, reconnue, d’une cinématographie n’est pas, à nouveau, qu’un sujet interne à l’industrie de l’entertainment. Comme l’a formulé une fois pour toutes en 1914 le sénateur américain McBride avec une formule devenue célèbre, « Trade follows films » : la circulation des images et des récits joue un rôle considérable dans l’influence, économique – et donc politique – d’une nation. Les autorités chinoises, qui en sont très conscientes, entretiennent le plus grand réseau mondial de centres culturels chinois dans le monde, les Instituts Confucius, et tissent dans tous les domaines les réseaux des « routes de la soie » culturelles. Soutiens vigilants des grandes sociétés de production officiellement privées, elles ont accompagné la construction de plusieurs « Cinema Cities », immenses ensembles de plateaux de tournages et de lieux destinés à la postproduction équipés de technologies de pointe. Et voici que le phénomène Ne Zha 2 se produit à un moment où les décisions innombrables et confuses de Donald Trump modifient l’ensemble d’un paysage économique et commercial mondial, la Chine se trouvant soudain dans une position en partie différente sur la carte des possibles partenariats, dans tous les domaines.

Avec un tel film, les Chinois ont un outil puissant pour se frayer une place sur un marché d’où il restent jusqu’à présent complètement absents.

L’histoire que raconte Ne Zha 2 peut sembler de prime abord confuse à des spectateurs occidentaux (il y a beaucoup de personnages, ils ont des noms chinois, en plus ils se transforment en diverses créatures). Mais les péripéties truffées de retournements de situation et d’alliances imprévues, pas plus que les gags ne poseront à personne de problème idéologique. Sans apparaître comme en rupture radicale avec les codes occidentaux dominants, le scénario de Ne Zha 2 est incontestablement une histoire chinoise, et les références visuelles que mobilise le film – qui est la suite d’un premier, déjà grand succès local, réalisé par le même cinéaste –sont elles aussi issues de la culture chinoise, boostée d’une énergie empruntée plutôt à l’anime japonais. En aucun cas le film du réalisateur qui signe Jiaozi (son vrai nom est Yang Yu) ne peut être considéré comme un ersatz de film d’animation occidental.

Avec un tel film, les Chinois ont un outil puissant pour se frayer une place sur un marché, le grand spectacle principalement à destination des enfants et des familles, d’où il restent jusqu’à présent complètement absents. Le triomphe du film ayant dépassé toutes les prévisions, il semble y avoir eu un problème de synchronisation pour ce qui concerne sa gestion hors des frontières, mais la situation est en train d’évoluer rapidement. Après une sortie prometteuse de la version sous-titrée aux États-Unis (600 salles avec un box-office de 18 millions de dollars en trois semaines, le plus important succès pour un film chinois depuis 2006) et des coups de sonde dans des pays d’Asie du Sud-Est et au Japon, on voit s’esquisser une stratégie plus ambitieuse.

Au Festival de Pékin, qui se tient depuis le 18 et jusqu’au 26 avril, Catherine Ying, présidente de la société de distribution du film en Chine, a annoncé la mise en chantier du doublage du film « avec les voix d’acteurs célèbres », selon le compte-rendu deVariety, la publication corporate de Hollywood, laquelle suit le sujet avec grande attention (plus de vingt articles le concernant sont déjà parus). Il est évident que pour le public de masse potentiellement visé par Ne Zha, le film a besoin d’être doublé. Et il est tout aussi évident qu’il s’agit pour le moment uniquement d’un doublage en anglais. Clairement, l’Europe continentale et en particulier la France, qui est le plus grand marché européen en termes de fréquentation en salles, n’était pas une priorité. Mais là aussi la situation évolue, comme si surgissaient des réponses en temps réel à un déplacement de plusieurs curseurs simultanément, dans et hors du domaine du cinéma. (…)

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La lumière de Souleymane Cissé, et depuis longtemps les ombres

Le cinéaste malien est mort le 19 février à Bamako, à 84 ans. Avec lui disparaît, en même temps que l’auteur de plusieurs films mémorables et d’un chef-d’œuvre, la figure majeure de ce qui aura été un moment important de l’histoire du cinéma.

Passionné de cinéma dès l’enfance, Souleymane Cissé fait partie à 23 ans de la génération de jeunes aspirants réalisateurs africains ou issus du monde arabe qui suivent les cours de ce qui fut sans doute, au XXe siècle, la meilleure école de cinéma du monde: le VGIK de Moscou.

De retour au Mali, il y réalise en bambara un premier long-métrage, Den Muso (La Jeune fille, 1975). Ce film à la fois sensible aux personnes, aux lieux et aux visages, avec des pointes d’humour, est une dénonciation implacable du sort des femmes dans une société où se combinent carcans traditionnels et inégalités modernes. Cela lui vaut une interdiction immédiate, et à son réalisateur un passage par la prison.

Tout aussi engagés, Baara (Le Travail), en 1978, sur la répression syndicale et la loi implacable du patronat, puis Finye (Le Vent) en 1982, consacré à l’écrasement brutal d’un mouvement étudiant pour une meilleure éducation et contre la corruption, entraînent pour leur auteur une large reconnaissance dans les cercles cinéphiles africains. Les deux obtiennent la récompense suprême au Festival de Ouagadougou, et le second décroche également le Tanit d’or à l’autre grande manifestation du continent à l’époque, les Journées cinématographiques de Carthage.

Mais c’est avec la réalisation de Yeelen (La Lumière) que Souleymane Cissé s’impose comme une figure majeure d’un mouvement créatif qui concerne alors toute l’Afrique de l’Ouest francophone –et aussi le Cameroun.

L'éclat surréel de Yeelen. | AMLF

L’éclat surréel de Yeelen. | AMLF

Présenté en 1987 au Festival de Cannes, où il devient le premier long-métrage du continent à obtenir une récompense (Prix spécial du jury), cette aventure initiatique inscrite dans la cosmogonie bambara associe des approches non occidentales inédites, en termes de narration, de composition des images, de travail sur le son, à une écriture cinématographique d’une sidérante modernité.

Œuvre majeure à l’échelle du l’histoire du cinéma mondial, Yeelen fait de Cissé la deuxième figure repère d’une histoire du cinéma africain, après l’apport fondateur du Sénégalais Ousmane Sembène dès le début des années 1960.

Si l’histoire des cinémas de la région est déjà riche de personnalités remarquables (à commencer par Paulin Vieyra, Oumarou Ganda et Djibril Diop Mambéty), et si Cissé fait partie d’une génération très peuplée (celle de Cheick Oumar Sissoko, de Gaston Kaboré, de Sarah Maldoror, auxquels se joignent Idrissa Ouedraogo, Désiré Ecaré ou Bassek Ba Khobio), c’est bien lui qui incarne alors de la manière la plus visible et la plus prometteuse une installation durable des films d’Afrique subsaharienne sur la scène internationale.

Souleymane Cissé récompensé par Emmanuelle Béart lors de la cérémonie de clôture du 40e Festival de Cannes en 1987. | Christophe Simon / AFP

Souleymane Cissé récompensé par Emmanuelle Béart lors de la cérémonie de clôture du 40e Festival de Cannes en 1987. | Christophe Simon / AFP

Malgré l’apparition ensuite de Mahamat-Saleh Haroun et Abderrahmane Sissako, cette stabilisation n’a jamais lieu. Il faut mesurer que ce moment est celui où les cinémas d’Asie et d’Amérique latine conquièrent une présence visible, semée de récompenses, dans un monde jusqu’alors archidominé par les cinémas blancs.

La domination ne disparaît pas, jusqu’à aujourd’hui, mais elle cesse d’être aussi exclusive. Pourtant, quarante ans après, la présence d’un film d’Afrique subsaharienne dans un grand festival ou en distribution internationale reste une exception dont on salue chaque occurrence. Quant aux récompenses et autres nominations à des prix renommés hors de leurs territoires d’origine, on les compte sur les doigts d’une main…

La promesse non tenue

Après Yeelen, Cissé met huit ans à finaliser son film suivant, le très ambitieux Waati (Le Temps), en 1995. Coproduction avec la France et l’Afrique du Sud à peine libérée du talon de fer de l’apartheid, le film se veut une fresque du continent en pleine mutation. Mal accueilli, il est hanté des espoirs et des illusions qui accompagnent ce moment de l’histoire africaine, et de son cinéma.

Dans les différents pays où avait paru se lever un grand élan cinématographique, les conditions matérielles, la censure, l’inconfort de devoir pratiquement toujours s’appuyer sur l’ancienne puissance coloniale pour la production et pour la diffusion, font que la grande promesse du cinéma africain apparue dans les années 1980 n’est pas tenue, malgré des films magnifiques de loin en loin.

Le cinéma est vivant et créatif en Afrique, il reste marginalisé sur ladite scène internationale. Cissé, qui en était à certains égards l’incarnation, connait depuis Yeelen un cheminement laborieux et décevant, ne parvenant pas à réaliser la plupart de ses projets. Il s’investit dans les structures professionnelles qui tentent d’organiser les réalisateurs, notamment la Fédération panafricaine des cinéastes, avant de créer et de diriger l’Union des créateurs et entrepreneurs du cinéma et de l’audiovisuel de l’Afrique de l’Ouest (UCECAO).

4Avec le Carrosse d’or, récompense attribuée par la Société des réalisateurs de films en 2023

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«“Les Feux sauvages”, un film comme un arbre»: entretien avec Jia Zhang-ke

Qiaoqiao (Zhao Tao) en 2006, au moment de sa rupture avec Bin.

À l’occasion de la sortie de son nouveau film, fresque amoureuse et politique, le cinéaste chinois explicite ses méthodes singulières et les enjeux de son œuvre.

Le quatorzième long-métrage de Jia Zhang-ke est, d’abord, un film d’amour. Amour d’une femme et amour du cinéma. La femme aimée est à la fois une personne «dans la vie», Zhao Tao, qui est aussi l’épouse du réalisateur, la grande actrice Zhao Tao, et tous les personnages féminins qu’elle a incarnés dans les films de Jia depuis Platform en 2000.

Le geste très émouvant que représente Les Feux sauvages à son égard consiste à rendre sensible la richesse des continuités entre ces modes d’existence comme de ce qui les distingue, au cours d’un quart de siècle, et les évolutions, pas uniquement physiques, qui inévitablement se sont produites.

Et c’est ainsi que le film est, du même mouvement, déclaration d’amour au cinéma, pour sa capacité non seulement à garder traces mais à mettre en relations dynamiques, sensorielles, riches de significations multiples, des «états des personnes» et des «états du monde» qui se sont trouvés enregistrés, pour partie de manière volontaire, mais aussi du fait même du procédé cinématographique et de tout ce qu’il archive, au-delà des histoires racontées et des thèmes traités.

Et c’est ainsi que Les Feux sauvages (Caught by the Tides en anglais), œuvre d’une importance exceptionnelle qui fut un des événements du dernier Festival de Cannes, s’avère être comme déclaration d’amour à une femme et au cinéma un formidable récit de ce qui s’est produit en Chine au court du premier quart du XXIe siècle, soit une mutation planétaire d’une ampleur sans équivalent, du moins à ce rythme et à cette échelle, dans l’histoire humaine.

Ce bouleversement concerne les paysages, les rapports humains, les technologies, les comportements individuels, les habitats, la communication, les loisirs… Autant de dimensions qui ne sont pas ici décrites de l’extérieur, mais qui affleurent au fil des situations romanesques, avec une présence et une finesse sensible qu’aucun constat ne saurait atteindre.

En composant à partir d’images filmées par lui au cours des années 2001-2020 un récit construit autour des personnages de fiction joués par Zhao Tao, qui croise à plusieurs reprises dans les films précédents des hommes joués par le même acteur, Li Zhubin, puis en prolongeant au présent ce récit, Jia Zhang-ke explore une manière inédite de mobiliser les puissances du cinéma pour comprendre le monde –la Chine, évidemment, mais pas uniquement.

Né de la pandémie

Comment est né le projet très particulier qu’est Les Feux sauvages?
L’origine du film remonte à 2001, au moment où le numérique a permis une légèreté de tournage inédite, la possibilité de filmer avec très peu de moyens. À cette époque, Zhao Tao, le chef opérateur Yu Lik-wai et moi avons pris l’habitude de partir en voyage, sans but précis. J’avais à l’esprit l’approche de Dziga Vertov, du «ciné-œil» comme manière de se confronter à la vie dans tous ses aspects avec les moyens du cinéma, et de chercher à documenter la réalité selon le plus possible d’angles de vision. Sans que cela n’ait jamais été un véritable projet, j’imaginais un film qui se serait intitulé L’Homme à la caméra numérique.

Nous avons fait cela tous les trois pendant des années, entre nous on appelait cela «partir chasser» depuis que Yu Lik-wai nous avait dit qu’en anglais c’était le même mot, to shoot, pour tirer et pour filmer. Nous sommes donc allés «chasser» dans de très nombreux endroits en Chine au cours des vingt premières années du siècle, en laissant faire le hasard en ce qui concerne les rencontres, avec des personnes et avec des espaces. Il s’agissait évidemment pour l’essentiel de documentaire, mais parfois je proposais à Zhao Tao d’apparaître dans le champ, d’y circuler avec un petit élément de narration, l’esquisse d’un personnage de fiction, et nous filmions ce qu’elle en faisait, ce qu’elle inventait.

Jia Zhangke et Zhao Tao dans la vraie vie (ici en 2015). | Jean-Michel Frodon

Jia Zhang-ke et Zhao Tao dans la vraie vie (ici en 2015). | Jean-Michel Frodon

À l’époque, vous n’aviez pas de projet défini pour utiliser ces images?
Non, et d’ailleurs je n’ai rien fait de tout ce «butin de chasse» durant toutes ces années, pendant lesquelles ces expéditions étaient régulièrement interrompues pour travailler sur les films que j’ai réalisés ou produits. Mais avec Zhao Tao et Yu Lik-wai, nous reprenions nos départs à la chasse dès qu’on en avait le loisir.

Au fil du temps, j’ai changé d’outils, je suis parfois revenu au 16 ou au 35 millimètres sur pellicule, ou nous avons utilisé des caméras numériques plus sophistiquées, la RED, l’Alexa, etc. J’avais donc une énorme quantité d’images, sur des supports et dans des formats très variés. J’ai adoré l’expérience de ces tournages en tant que telle, je n’éprouvais pas le besoin de travailler à un montage de ce qui avait été enregistré. Jusqu’à ce que se produise début 2020 la mise à l’arrêt presque complète des possibilités de travailler du fait du Covid et du confinement.

Les Feux sauvages est donc d’une certaine manière né de la pandémie?
Oui, mais pas immédiatement. Les premiers mois, je me suis contenté de la seule activité professionnelle encore possible, l’enseignement dans le cadre de l’école de cinéma de la province du Shanxi, que j’ai créée. J’ai continué d’enseigner, désormais en ligne, et j’ai aussi travaillé à l’écriture de scénarios. Mais à un moment, j’ai repensé à tout ce qui avait été filmé au cours des «parties de chasse» et j’ai décidé de m’y replonger. À ce moment, je n’avais pas encore de projet précis, il ne s’agissait pas d’en faire un film. C’est vraiment en visionnant tout ce qu’on avait accumulé que je me suis dit qu’il y avait un film à inventer à partir de tout ce matériel, et que j’ai commencé à mettre en place un projet de production.

Jia Zhangke. | Ad Vitam

Jia Zhang-ke. | Ad Vitam

Comment avez-vous procédé?
Le premier travail a été de tout transférer sur un support unique à partir duquel il serait possible de travailler, et dans lequel je pourrais circuler facilement. À cause de la pandémie, nous étions enfermés à la maison, soumis à énormément d’interdits, le temps semblait s’être arrêté. Dans un tel contexte, cet ensemble d’images était une façon de retrouver le monde alors qu’on en était coupé.

J’ai perçu le film comme un arbre qui se mettait à pousser chez moi, un organisme vivant qui réussissait à se développer. Au total, cela a été un long processus, de deux ans et demi. Il y avait beaucoup de manières possibles d’agencer les rushes, par exemple en suivant le fil conducteur des lieux, ou en jouant avec des associations poétiques entre les situations. Je percevais l’ensemble comme composé de différents nuages en mouvement, qui nous emmenaient dans une direction ou une autre.

Mais vous avez fini par faire un choix.
Finalement, le fil conducteur le plus solide a été le personnage de Zhao Tao, c’est en quelque sorte le nuage qui s’est imposé. Il y a une grande émotion à accompagner ainsi durant vingt ans l’évolution d’une très jeune femme et tous les changements qu’elle connait. À partir du moment où elle devenait le centre du projet, la part fictionnelle a gagné en importance par rapport à la part documentaire, qui bien sûr ne disparaît pas du tout.

Et dès lors que la dimension fictionnelle était acquise, je me suis autorisé à réutiliser aussi des plans qui figuraient dans les précédents films. Dans Les Feux sauvages figurent ainsi huit plans séquences repris de Plaisirs Inconnus, Still Life et Les Éternels. Cela ne me gênait pas de les réemployer dans la mesure où c’était pour en faire autre chose, leur donner une autre signification que dans les films d’origine.

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Éviter toute approche nostalgique

Au générique figurent une coscénariste, Wan Jia-huan, et un consultant, Lian Yi-rui. Quel a été leur rôle?
Wan Jia-huan est une jeune scénariste qui avait déjà travaillé sur mon documentaire Swimming Out Till the Sea Turns Blue. Elle a regardé tous les rushes tournés dans les années 2000 et 2010, dont elle ne savait rien. Elle avait donc un regard neuf, et c’est au croisement de ces deux approches, la sienne et la mienne, que nous avons commencé à construire la ligne narrative du film. Au fil des discussions, nous avons abouti au choix de suivre un récit chronologique, alors que la réponse la plus évidente aurait été d’assembler les séquences comme des souvenirs, depuis le présent, comme une série de flashbacks pas forcément reliés entre eux.

Nous avons choisi d’éviter toute approche nostalgique comme toute déconstruction ou tout point de vue depuis le présent. Suivre la chronologie signifie raconter une histoire comme elle a été vécue, au fil du temps et sans pouvoir en modifier les enchainements. À un moment, Wan Jia-huan s’est inquiétée que le résultat reste trop proche de mes précédents films, mais pour moi il s’agit d’une histoire qui a en effet déjà eu lieu, et que j’ai racontée avec mes autres films, mais que je raconte à présent autrement.

Qiaoqiao (Zhao Tao) et Bin (Li Zhubin) à Datong, dans la province du Shanxi (centre-est de la Chine), en 2002. | Ad Vitam

Qiaoqiao (Zhao Tao) et Bin (Li Zhubin) à Datong, dans la province du Shanxi (centre-est de la Chine), en 2002. | Ad Vitam

Nous avions elle et moi des approches très différentes du matériel filmé. Pour moi c’était une sorte de Rubik’s cube géant dont il fallait faire s’assembler les facettes de manière harmonieuse, alors qu’elle était beaucoup plus concentrée sur un déroulement linéaire cohérent. Les échanges à partir de ces deux approches ont été très féconds. Et bien sûr nous avons co-écrit la dernière partie du film, celle située au présent, à partir de ce à quoi nous étions arrivés avec les images déjà existantes. (…)

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Au cinéma en 2024: 76 bonnes nouvelles

En salles au cinéma, pour découvrir, parmi tant d’autres, le si beau All We Imagine As Light de Payal Kapadia

L’année qui s’achève a été féconde en propositions de cinéma singulières et réjouissantes, parmi lesquelles les films français occupent une place d’une ampleur inédite.

Le chiffre de l’année est 76. 76 quoi? 76 longs-métrages distribués en salles et où se joue, de manière infiniment variée, la vitalité du cinéma dans le monde. La liste complète est ci-dessous.

Ah mais non, attendez, à l’approche de la Saint-Sylvestre, il faut faire un top 10, c’est la règle! Bon d’accord, en voilà un, en toute subjectivité comme il se doit, mais par ordre alphabétique:

Je sais, il y en a 11. Et alors? D’ailleurs, je pourrais sans mal proposer un autre top 10. Mais cela ne me parait pas très intéressant. Le nombre 76 est, à mes yeux, infiniment plus riche de sens. Et, ce qui n’est pas si courant ces temps-ci, il donne matière à se réjouir.

Organisée par zones géographiques, la liste ci-dessous vise à traduire cette dynamique, qui s’exprime en matière de créativité, d’exploration du langage cinématographique, de renouvellement des générations, d’évolution de la domination masculine.

Parmi ces 76 films, 23 sont signés par une femme (ainsi que deux par plus d’un auteur, dont au moins une femme, et un par un cinéaste trans). On n’est pas à la parité, loin s’en faut. Ça bouge dans le bon sens, mais très (trop) lentement: l’an dernier, on arrivait au même chiffre.

22 des films ci-dessous sont susceptibles d’être définis comme documentaires, catégorie si riche et inventive qu’on est moins sûr que jamais des limites de ce qu’elle désigne, mais qui permet d’affirmer la richesse des rapports à la réalité que ne cesse d’inventer le cinéma contemporain.

Et 21 sont des premiers longs-métrages, témoignant d’un renouvellement des générations en phase avec le renouvellement des styles, des récits, des rapports à l’imaginaire.Il va de soi que cette sélection, aussi large soit-elle, n’engage que celui qui la propose, et que chacune et chacun pourra et devrait la modifier selon ses goûts et ses choix. L’important ici est que la quantité et la qualité marchent de pair.

Et je suis loin d’avoir vu tous les films sortis en salles cette année, plus de 700, donc des pépites ont pu m’échapper –mais ce n’est pas par oubli que deux titres dont on va beaucoup parler dans les prochaines semaines, Emilia Perez de Jacques Audiard et The Substance de Coralie Fargeat, opérations marketing hautement manipulatrices, n’y figurent pas.

Exceptionnelle exception française

Au sein de cette profusion de titres de monde entier se joue un phénomène inédit, du moins avec cette ampleur. Année après année se vérifie combien la place du cinéma en France permet une créativité et une diversité qui ne se retrouvent nulle part ailleurs. Mais jamais le nombre de propositions singulières produites dans ce pays n’a été aussi élevé (40 dans la liste ci-dessous), ni n’a été représenté dans une telle proportion au sein d’un best of mondial.

Léa Seydoux et George MacKay dans La Bête de Bertrand Bonello. | Ad Vitam

Léa Seydoux et George MacKay dans La Bête de Bertrand Bonello. | Ad Vitam

Il est à juste titre beaucoup question en ce moment de la bonne forme du cinéma français, grâce notamment aux succès publics, tout à fait réjouissants, d’Un p’tit truc en plus d’Artus (10 millions de spectateurs) et du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte (9,3 millions), succès confortés par les gros scores de L’Amour ouf et de Monsieur Aznavour.

Sans retrouver (encore?) le niveau d’avant-Covid, la fréquentation globale dans les salles sera en hausse pour 2024 sur l’année précédente et ses 180 millions d’entrées, ce qui était loin d’être acquis.

Les tendances les plus heureuses à l’échelle du cinéma mondial se retrouvent parmi les films français qui figurent dans la liste ci-dessous: on y approche de la parité (18 sur 40) et, parmi les cinéastes qui y figurent, un tiers signent leur premier film.

On peut aussi souligner, contre un des nombreux clichés affligeant le cinéma français, surtout celui dit d’auteur, souvent taxé de parisianisme, la très grande représentation des régions dans leur diversité: la Corse avec Le Royaume, le Jura avec Le Roman de Jim et Vingt Dieux, l’Occitanie avec Miséricorde et Les Gens d’à côté, la Nouvelle-Aquitaine avec La Prisonnière de Bordeaux, Marseille avec Madame Hoffmann, Strasbourg avec Les Fantômes, la Bretagne avec Camping du Lac et L’Île, la Côte d’Azur avec 100.000.000.000.000, le Morvan avec L’Homme d’argile

Ghjuvanna Benedetti et Saveriu Santucci dans Le Royaume de Julien Colonna. | Ad Vitam

Ghjuvanna Benedetti et Saveriu Santucci dans Le Royaume de Julien Colonna. | Ad Vitam

Cette caractéristique résulte de la diversité, très supérieure à ce qui se dit fréquemment, des réalisateurs et réalisatrices, mais elle tient aussi à des politiques publiques dont les bienfaits ne cessent de se manifester, malgré les remises en cause, récemment illustrée par le massacre des aides à la culture dans une région.

Cette multiplicité d’origines et cette palette de possibilités contribue aussi à d’autres aspects de la diversité des films ici mis en avant, possibilités de tourner au loin (Sidonie au Japon, La Belle de Gaza, Dahomey, Ni chaîne ni maître, Emmanuelle, Les Premiers Jours…).

On y prête rarement attention, mais il est inhabituel qu’un nombre significatif de films d’un pays se passe ailleurs (et pas seulement dans le passé ou dans un monde imaginaire, mais dans les réalités d’autres parties du monde). Sauf rares exceptions, comme Grand Tour du Portugais Miguel Gomes, les films espagnols se passent en Espagne, japonais au Japon, américains aux États-Unis…

Cette variété des environnements n’empêche pas d’autres formes de diversité, notamment stylistique, avec présence de la science-fiction (La Bête, Planète B), de la comédie musicale (Joli joli), de l’essai poétique et expérimental (Orlando, Chienne de rouge, La Base, Vas-tu renoncer?) ou intime (Une Famille, Le Chemin des absents, Hors du temps).

Il est aussi possible d’évoquer l’attention aux discriminations et aux crises actuelles comme à la mémoire de tragédies historiques (L’Histoire de Souleymane, Ni chaîne ni maître, Barbès Little Algérie, Ernest Cole, photographe, Les Fantômes, Apolonia Apolonia…), ou aux conditions de travail et engagements dans le soin (Averroès et Rosa Parks, La Machine à écrire et autres tracas, Madame Hoffmann).

Ce survol de multiples dimensions activées par ces films est évidemment partiel, il ne vise qu’à suggérer l’étendue des angles d’approche, des thématiques, mais aussi des choix de mise en scène qui, en relation avec le nombre élevé de titres, témoigne de cette belle vitalité.

Dynamiques européenne et asiatique

Deux autres zones géographiques occupent une place remarquable, l’Europe et l’Asie. Dans chaque cas, on y retrouve des figures majeures du cinéma contemporain (le Coréen Hong Sang-soo, le Chinois Wang Bing et le Japonais Ryūsuke Hamaguchi, le Portugais Miguel Gomes) aux côtés de jeunes réalisateurs et réalisatrices qui déploient une diversité d’approche enthousiasmante.

Viet and Nam de Ming Quy Truong. | Nour Films

Viet and Nam de Ming Quy Truong | Nour Films

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«Les Fantômes», traque hantée par le cauchemar syrien

Rencontres furtives, même douleur, stratégies différentes (Adam Bessa et Julia Franz Richter).

Le film de Jonathan Millet convoque les ressources du thriller pour raconter les réponses de survivants dans un monde en clair-obscur.

Ce fut une des belles découvertes du dernier Festival de Cannes, où il a fait l’ouverture de la Semaine de la critique. Les Fantômes, premier long-métrage de fiction de Jonathan Millet, est un film aux enjeux brûlants liés à l’histoire contemporaine, et aussi une belle proposition de cinéma.

Les fantômes que mentionnent le titre sont multiples, et de natures différentes. Fantômes, ces Syriens ayant dû fuir en Europe la dictature de Bachar el-Assad et qui sont interdits par nos lois d’une pleine existence, tout en vivant à la fois ici et encore dans la douleur des souvenirs.

Fantômes les sbires du régime syrien, infiltrés parmi les émigrés, pour les espionner et parfois encore les persécuter, ou grapillant une bienveillance qu’une partie des citoyens et des organisations d’Europe portent à qui vient de ce pays martyr.

Et fantômes, les centaines de milliers de victimes de l’écrasement du mouvement de libération syrienne, qui hantent la mémoire de leurs compatriotes survivants, et rôdent malgré tout dans la mauvaise conscience d’un continent qui a détourné les yeux de leurs souffrances et de leur sacrifice, et qui organise encore leur mort par noyade en Méditerranée.

Ces derniers, les morts de Syrie, resteront hors-champ dans ce film presque entièrement situé entre l’Est de la France et l’Allemagne. Mais leur mémoire, et celle de l’espoir démocratique noyé dans le sang, habitent les espaces incertains où les premiers, les survivants, traquent les seconds, et sont traqués par eux.

De multiples lignes de tension

Habité d’une fureur inspirée par le sort atroce de ses proches, Hamid a rejoint le réseau clandestin qui tente d’identifier et de neutraliser, par des moyens légaux ou non, les tortionnaires de Damas établis en Europe.

Ce ressort, inspiré de l’existence d’une organisation qui existe vraiment, serait à lui seul suffisant pour un thriller contemporain de haute volée, qu’est en effet Les Fantômes. (…)

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Un film d’action anti-Modi – sur « Jawan » de Atlee Kumar

Anticorruption, défenseur de l’environnement, féministe, et même à sa façon démocrate légaliste, l’acteur vedette Shah Rukh Khan triomphe dans un double rôle avec Jawan de Atlee Kumar, un film spectaculaire, très critique envers le régime indien, mais non dénué de zones d’ombres.

l n’apparaît pas parmi les critiques de la semaine, pourtant il est projeté dans des dizaines de salles françaises – mais pas dans le Paris intra-muros ni dans le centre des grandes villes. Il ne figurera pas au box-office national, même s’il accueille un nombre significatif de spectateurs. Le phénomène en soi n’a rien d’exceptionnel, chaque semaine sort un ou deux films venus d’Inde, à l’écart des radars médiatiques et cinéphiles. Mais celui-ci est un triomphe mondial, la semaine dernière numéro 2 au classement des meilleures recettes à l’échelle planétaire. Et il est porté par une des plus grandes stars vivantes – la plus grande ? – Shah Rukh Khan, qui aligne ainsi deux triomphes commerciaux d’affilée, après une période de déclin et une longue absence des écrans. C’est aussi, un objet politique passionnant, et complexe.

Jawan, dirigé par le réalisateur tamoul Atlee, est exemplaire d’autres modèles de fonctionnement du cinéma que celui qui continue ici de monopoliser toute l’attention, selon deux dualismes simplistes, Hollywood vs cinéma français, cinéma commercial vs cinéma d’auteur. Qui s’intéresse au fait qu’en pleine Barbiemania cet été, le plus gros succès mondial, en fréquentation et en recettes, a sans doute été un thriller chinois, No More Bets, qui revendique 92 millions de spectateurs en un mois et demi d’exploitation… même s’il convient toujours de prendre avec méfiance les chiffres annoncés par les autorités de ce pays, notamment à propos d’un film qui illustre une grande cause nationale (la lutte contre les jeux en ligne et leurs ravages sociaux) et fait un éloge appuyé de la police. Encore ne serait-il que deuxième au classement des recettes chinoises de l’année, derrière Lost in the Stars.

La démographie des deux pays les plus peuplées du monde, mais aussi le fait qu’il y existe désormais une classe moyenne capable de payer des billets à des prix relativement élevés, engendrent une mutation économique de la planète cinéma, qui fait écho à la tectonique des plaques politico-diplomatiques dont le récent somment BRICS a été le symptôme le plus visible. Ce phénomène concerne aussi ce que des centaines de millions de gens voient et écoutent, ce qui agit sur leur imaginaire et leurs représentations. Phénomène dans lequel s’inscrit de plain-pied Jawan, avec des caractéristiques singulières, et en profitant aussi de succès considérables dans d’autres pays plus sensibles aux films du sous-continent que la France, à commencer par la Grande-Bretagne, où le nouveau Shah Rukh Khan fait aussi un carton.

Pour ce qui concerne les phénomènes de masse sur grand écran, l’été n’aura bruissé que de cet oxymore devenu une ahurissante opération marketing, « Barbenheimer », supposé phénomène mondial. Phénomène, l’affaire en est incontestablement un, qui a vu deux films hollywoodiens sans super-héros et n’étant pas des suites ni, a priori, destinés à en engendrer, dominer les recettes, laissant derrière la plupart des concurrents – depuis, The Nunn 2 (en France : La Nonne : La Malédiction de Sainte-Lucie) est venu relativiser un peu la singularité de ce cas d’école. Mais phénomène mondial ? C’est, encore une fois, une perception du monde occidentalo-centrée, dont il serait bien utile de se défaire. Si le cinéma grand public peut y contribuer, tant mieux.

Indien, pas Bollywood

Jawan est, donc, un film indien. Pas un film Bollywood, un film qui, selon un horizon idéologique désormais assez fréquent, prend soin de mêler les références et les styles associés à diverses parties du pays. Réalisé par un Tamoul, et mobilisant pour partie les codes de cette région et ceux du cinéma parlé en telugu, codes visuels et rythmiques différents de ceux des studios de Mumbai, il ne réserve qu’une place réduite aux numéros chantés et dansés, et aux scènes sentimentales. Comme à l’ère désormais lointaine où le cinéma était clairement conçu en Inde comme nation builder, discours dont Mother India de Mehboob Khan (1957) demeure la traduction la plus explicite, les références au pays dans sa totalité abondent dans Jawan. Outre des plans exaltant le drapeau national et les forces armées, ces références, comme souvent, se construisent en grande partie sur la désignation des ennemis de l’Inde, tous présentés comme d’abominables ordures.

Deux de ces ennemis sont extérieurs, les Chinois (dont un détachement massacre un village frontalier) et les terroristes islamistes. Mais ceux auxquels le film consacre l’essentiel de sa dénonciation sont des ennemis de l’intérieur : les grands industriels corrupteurs et pollueurs, et les politiciens véreux vendus à un capitalisme sans foi ni loi.

Doublement incarné par Shah Rukh Khan, le héros de ce trépidant film d’aventures est une sorte de Robin des Bois qui, lorsqu’il ne force pas le ministre de l’agriculture à rendre aux petits paysans une partie des milliards qu’il a extorqués ni ne contraint par des stratagèmes spectaculaires le ministre de la santé à installer dans les hôpitaux publics le matériel qui lui fait cruellement défaut, dirige… une prison pour femmes.

Des femmes (sculpturales), et des machos

Celle-ci est une prison modèle, où règnent l’équité et un sain esprit de rédemption. Y résident également, en cellules modèles, les six membres d’un commando de jeunes femmes aux talents multiples – toutes interprétées par des actrices à la plastique droit sortie d’une agence de mannequin – qui contribuent aux exploits de leur directeur dans une relation absolument chaste et marquée par un respect réciproque. Et à l’occasion, ce sont des milliers d’autres femmes incarcérées qui peuvent se transformer en armée d’élite, entièrement féminine, de ce combat pour la justice et l’égalité. Aux côtés du roi Shah Rukh, le rôle des femmes est essentiel dans tout le récit, y compris avec celle qui le combat de la manière la plus déterminée, la cheffe de la police incarnée par la star des cinémas tamoul, telugu et malayalam Nayantara – on retrouve aussi, dans un second rôle, la grande vedette de Bollywood Deepika Padukone, dont la carrière a vraiment commencé lorsqu’elle a été la partenaire de Shah Rukh Khan dans l’inoubliable Om Shanti Om en 2007, et qui est à nouveau à l’affiche avec lui dans le premier triomphe de l’acteur cette année, Pathaan, véritable résurrection après le passage à vide des années 2010.

Le machisme n’est pas pour autant absent de l’imagerie mobilisée – les films du Sud de l’Inde étant en ce domaine parmi les pires qui soient. L’autre rôle incarné dans Jawan par Shah Rukh Khan (grand praticien des doubles emplois à l’écran), celui de son propre père, permet d’y donner hardiment libre cours, sans rien diminuer de la charge positive attribuée au personnage. Cette manière de jouer sur les deux tableaux, promotion très active de femmes puissantes et affichages de pectoraux et de testostérone, est d’ailleurs représentative de la construction d’un film clairement engagé à faire partager certains messages, loin d’être dominants dans l’Inde de Narendra Modi, et peu relayés désormais par un cinéma indien largement inféodé au BJP, mais sans renoncer aux recettes efficaces du spectaculaire.

A cet égard, comparer le scénario et les procédés de Jawan à ceux du blockbuster chinois qui lui est contemporain, No More Bets, qui ne manque pas de scènes spectaculaires et atteint un niveau de violence explicite rarement affiché hors cinéma d’horreur, permet aussi de pointer la différence entre la manière d’imposer sa loi de fer du pouvoir indien et du pouvoir chinois. Un film critiquant ouvertement, et à un très haut niveau, les dérives malhonnêtes et les abus, est tout simplement inconcevable en Chine – où No More Bets est au contraire activement promu par le Parti, qui ne se prive pas de faire monter artificiellement sa fréquentation. Cela ne minimise en rien la violence autoritaire du régime de Modi, qui écrase les foyers de contestation, falsifie grossièrement l’histoire du pays pour ne plus faire place qu’à l’hindouisme triomphant, recourt volontiers au meurtre politique, arme et entraine des milices et n’hésite pas à soutenir ceux qui font l’éloge de l’assassinat de Gandhi, comme l’a rappelé l’immense et nécessaire travail documentaire d’Adnan Padvardan, Reason – comme d’ailleurs toute l’œuvre de ce cinéaste. Mais à l’évidence les façons de gérer la domination ne sont pas les mêmes dans les deux superpuissances.

L’éléphant dans la pièce

Pour ce qui est de Jawan, si les dénonciations concernant la corruption, la misère sociale notamment dans les campagnes, la triche aux élections et les massacres environnementaux sont explicites et vigoureuses, le film n’est pas sans ambiguïtés. Il mérite attention pour ce qu’il montre, mais aussi pour ce qu’il ne montre pas, et qui est aujourd’hui « l’éléphant dans la pièce » du cinéma commercial indien : la présence, ou la non-présence des musulmans.

Alors que l’exclusion ou la marginalisation des millions de citoyens indiens musulmans est au cœur de la politique actuelle du gouvernement indien d’extrême-droite, il semble à voir le film qu’il n’y ait pas de musulmans dans ce pays. Le sujet est brûlant. Dans le précédent succès de Shah Rukh Khan, Pathaan, qui début 2023 a signé son grand retour au sommet après une décennie de déceptions qui avait fini par le faire considérer comme le « roi déchu de Bollywood », une seule scène où l’héroïne vêtue quelques secondes d’orange (18 exactement sur les 3 minutes 13 du numéro chorégraphique) danse avec le héros arborant une chemise verte avait déchainé des torrents de haine des intégristes hindouistes y voyant la promotion d’une alliance amoureuse entre une porteuse du safran, leur couleur officielle, et celle de l’islam – dans ce film, et de manière aujourd’hui provocante, l’acteur interprète un espion musulman au service de la nation indienne, alors que Deepika Padukone est, elle, agent du Pakistan.

La prise en compte ou pas de la composante musulmane de la nation indienne est aujourd’hui à la fois sensible, et souvent passée sous silence. (…)

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Le cinéma iranien, un continent traversé de séismes mais cohérent

Panahi, Rasoulof, Farhadi mais aussi les réalisateurs moins connus d’une centaine de films par an : le cinéma iranien est le seul aujourd’hui qui, dans une grande diversité mais sans véritable rupture, réunit un nombre significatif d’auteurs et d’œuvres occupant des positions multiples face à un pouvoir politique coercitif et conservateur très attentif à cette forme de création artistique.

lus peut-être que dans aucun autre pays au cours des dernières décennies, le cinéma iranien n’a jamais été considéré en Europe indépendamment de la situation politique du pays, ou plutôt de l’idée qu’on s’en faisait. L’Iran demeurant une terre de séismes politiques multiformes, il attire à ce titre une attention sans guère d’équivalent ailleurs dans le monde. Arène d’affrontements intérieurs de grande ampleur (au moins un par décennie depuis la révolution de 1979 et l’avènement de la République islamique qui s’en est suivi), le pays est en conflit avec de nombreuses puissances régionales et internationales (États-Unis, Israël, Arabie saoudite, Émirats). Terre où sont enracinés plusieurs mouvements irrédentistes, le plus visible étant celui des Kurdes, mais les Baloutches sont au moins aussi actifs, il est la patrie d’origine d’une importante diaspora qui héberge plusieurs mouvements d’opposition puissants, au premier rang desquels les Moudjahiddines du Peuple et les royalistes.

Simultanément, même si a priori dans un tout autre registre, le pays se caractérise par une longue histoire d’amour pour le cinéma. Ayant conquis une visibilité internationale en ce domaine à partir du début des années 1990 grâce d’abord à la reconnaissance de l’immense artiste qu’était Abbas Kiarostami, il est depuis très présent dans les grands festivals et dans les salles d’art et d’essai, grâce à la fois au talent de ses auteurs et à cette attention singulière que le pays n’a cessé de susciter, aussi pour des raisons extra cinématographiques. Très logiquement dès lors, le cinéma iranien occupe une place particulièrement significative dans le contexte du récent mouvement de contestation « Femme-Vie-Liberté » qui a suivi la mort de la jeune Mahsa Amini, tuée par les forces de l’ordre le 16 septembre 2022.

Mais le régime n’avait pas attendu ce moment pour faire des réalisateurs des victimes directes de sa politique de répression, en pleine conscience de la visibilité que cela lui donnerait sur la scène internationale. C’est ainsi que deux des réalisateurs iraniens les plus célèbres dans le monde, multiprimés dans les grands festivals internationaux, Jafar Panahi (Léopard d’or à Locarno pour Le Miroir, Lion d’or à Venise pour Le Cercle, Ours d’or à Berlin pour Taxi Téhéran) et Mohamad Rasoulof, étaient déjà en prison (tout comme leur confrère Mostapha Al-Ahmad) lorsqu’a commencé le mouvement de l’automne dernier. En février 2023, ils ont été libérés de prison sans que les charges pesant sur eux soient abandonnées, voire, pour Rasoulof, sous la menace de nouvelles inculpations.

Ces deux grandes figures de l’art du cinéma sont aussi deux opposants déclarés à la politique de la République islamique, comme en témoignent leurs films – ce qui n’est pas le cas du troisième réalisateur jouissant d’une grande renommée internationale, Asghar Farhadi qui, s’il a fini par condamner fermement la répression de la fin 2022, avait jusque-là occupé une position beaucoup plus retenue vis-à-vis des autorités, et vu ses films distribués le plus souvent sans difficulté dans son pays – ce qui n’est évidemment pas les cas des réalisations de Jafar Panahi et de Mohamad Rasoulof.

Panahi, Rasoulof, Farhadi : ces noms incarnent trois des différentes situations des auteurs d’un cinéma iranien toujours très actif, en Iran et hors d’Iran. Mais il faut en fait distinguer quatre positions différentes : les Iraniens qui vivent en Iran et y tournent des films qui y sont distribués, les Iraniens qui vivent en Iran et y tournent des films qui ne sont vus qu’à l’étranger (et sous forme piratée dans le pays), les Iraniens qui vivent complètement ou principalement à l’étranger mais reviennent en Iran pour filmer, et enfin, les Iraniens qui vivent et filment hors d’Iran.

Parmi ceux qui tournent en Iran, tous ne sont pas, loin de là, des opposants. Ont été produits au cours des cinq dernières années dans le pays entre 80 et 120 films par an, dont 84 en 2022, parmi lesquels une cinquantaine a été distribuée. La plupart sont des films de genre (policier, mélodrame, comédie) destinés à un large public local, qui reste friand de cinéma.

D’autres, inventant des réponses singulières aux multiples obstacles élevés par la censure sans pouvoir être en rien accusés de complaisance envers le régime, relèvent d’un cinéma d’auteur ambitieux sur le plan du langage cinématographique – exemplairement, en 2022, Leila et ses frères de Saeed Roustaee, en compétition à Cannes, ou le beau Scent of Wind de Hadi Mohaghegh, grand prix au Festival de Busan, sans oublier le très émouvant Atabai de Niki Karimi. Il faudrait ajouter l’importante école documentaire qui n’a cessé de prospérer dans le pays depuis le début des années 1960, avec des noms tels que Ebrahim Mokhtari (Leaf of Life) ou Mehrdad Oskouei (Des rêves sans étoile), mais aussi les réalisatrices Firoozeh Khosrovani (Radiographie d’une famille) et Mina Keshavarz (Entre les flots), qui auraient mérité d’attirer l’attention bien avant d’être emprisonnées plusieurs semaines en mai 2022.

Jafar Panahi est évidemment exemplaire de la volonté de tourner en restant dans son pays, il en fait d’ailleurs un des ressorts dramatiques d’Aucun Ours, avec cette scène devenue immédiatement historique où on le voit mettre un pied de l’autre côté de la frontière pour précipitamment revenir en arrière. Cette situation est aussi celle, par exemple, de Vahid Jalilvand dont on a vu le très critique Beyond the Wall au dernier festival de Venise, un des rares à concerner la véritable préoccupation principale de la population, l’effondrement économique, ou d’Abbas Amini, découvert grâce à Marché noir, lui aussi centré sur la situation économique et sociale, et qui a présenté en janvier 2023 Endless Borders, qui traite de diverses formes d’exil intérieur, au Festival de Rotterdam.

Contrairement à la légende, il est certain que ces films sont tournés au su des autorités, y compris lorsqu’ils sont explicitement interdits de tournage : dans un État policier aussi rigoureux, il est inconcevable qu’un tournage dans l’espace public comme ce fut le cas pour Taxi Téhéran, Trois Visages et Aucun Ours, les trois plus récents titres signés d’une personnalité aussi en vue que Jafar Panahi, ait lieu sans que les autorités soient au courant. Elles les tolèrent voire escomptent en tirer avantage tout en gardant ouverte la menace d’une répression qui peut s’abattre sous de multiples formes, jusqu’aux plus brutales comme les emprisonnements de Jafar Panahi et Mohamad Rasoulof. Mais les formes de rétorsion peuvent être de moindre intensité, ainsi du sort récent d’une autre figure majeure du cinéma iranien contemporain, Mani Haghighi (l’auteur de Valley of Stars et de Pig), qui a pu tourner au grand jour Substraction avec la star et figure de la contestation Taraneh Alidoosti mais s’est vu confisquer son passeport au moment de partir accompagner son film au Festival de Toronto en septembre 2022.

S’il a toujours filmé en Iran, en prenant des risques qui ont fini par se concrétiser en plusieurs condamnations et plusieurs mois en prison, Mohamad Rasoulof, auteur des films dénonçant explicitement la violence des services spéciaux (Les manuscrits ne brulent pas), la corruption (Un homme intègre), l’utilisation de la peine de mort (Le Diable n’existe pas), vivait hors tournage en Allemagne, où il a installé sa famille. Le cas d’Asghar Farhadi, qui a alterné les films tournés en Iran (Une séparation, Un héros) et ceux réalisé à l’étranger sans lien apparent avec l’Iran (Everybody Knows), et qui vit en partie en Iran et en partie à l’étranger, est à cet égard une variante de ce type de situation. Alors que Hit the Road de Panah Panahi et Chevalier noir d’Emad Aleebrahim Dehkordi, pour ne citer que deux exemples récents, sont l’un et l’autre tournés en Iran par un cinéaste qui n’y vit pas, ou n’y vit plus.

La singularité de la relation de ce pays au cinéma fait qu’il présente un cas sans équivalent dans l’histoire, en tout cas à ce degré d’intensité, de qualité et de diversité, qui autorise à parler d’un cinéma iranien en exil, à propos d’un ensemble de films concernant l’Iran réalisés par des Iraniens qui n’y vivent pas et ne peuvent ni ne veulent y retourner pour le moment. (…)

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Le cinéma en 2022: beaucoup de vagues mais quelles nouvelles?

Scénario du film Passion

Retour sur l’image contrastée, mais bien moins négative que ce que de nombreuses voix se sont plu à affirmer, de l’état du cinéma au sortir de l’année qui s’achève.

En 2022, Jean-Louis Trintignant est mort, au terme d’un parcours aussi admirable que divers et audacieux. Et Gaspard Ulliel qui avait encore tant à jouer. En 2022, dans une relative indifférence, sont morts Jacques Perrin qui fut surtout un acteur mémorable et un producteur courageux, et Jean-Jacques Beineix qui marqua une décennie du cinéma français, mais également Peter Bogdanovich et Sidney Poitier, chacun ayant à sa façon joué un rôle dans l’élargissement des cadres où fonctionne Hollywood.

2022 a été l’année de la disparition de grandes figures de ce qu’on a appelé le cinéma moderne: le Français Jean-Marie Straub, le Suisse Alain Tanner, le Japonais Kijū Yoshida, l’actrice italienne Monica Vitti et l’acteur français André Wilms. Figure plus en marge mais importante, William Klein, d’abord reconnu comme photographe, s’en est allé, comme cet immense artiste et penseur que fut Peter Brook, dont la lumière venue du théâtre s’est parfois réfractée au cinéma. Et aussi Michel Bouquet.

 

Eros + massacre, le chef-d’œuvre de Kijū Yoshida encore à découvrir. | Carlotta

En 2022, Jean-Luc Godard a choisi de mourir. Il aura, soixante-deux ans durant –depuis la sortie d’À bout de souffle incarné le cinéma lui-même. Pas tout le cinéma, et pas celui qui a le plus de succès. Mais, de manière plus ou moins reconnue, la réinvention permanente de ce que peut le cinéma, de ce qu’il est capable de faire vivre, des directions qu’il est susceptible d’explorer.

En 2022, le cinéma n’est pas mort. Ni agonisant. Contrairement aux prédictions pleines d’ignorance et de malveillance de tous les Diafoirus qui ont inondé les médias, y compris nombre de journalistes, il a au contraire pris acte de ses nouvelles conditions d’existence, comme il en a tant connu déjà, et qui sont la manifestation même de sa vitalité. La seule vraie nouveauté française de la période récente est l’attitude, entre myopie et hostilité, de pouvoirs publics qui étaient traditionnellement aux côtés du septième art pour accompagner ses inévitables et d’ailleurs nécessaires mutations.

Un paysage moins peuplé que d’habitude, mais avec malgré tout de belles rencontres, et quelques heureuses surprises.

Le cinéma n’est pas mort, ni en danger de mort, c’est-à-dire que la salle de cinéma n’est pas moribonde, que le grand écran n’est pas promis à la casse.

Le cinéma n’est pas mort, comme en témoigne la très belle moisson de films que l’année aura offerte –et on ne parle ici que des films distribués sur les écrans en France, en assumant d’emblée les manques et les oublis.

Au moment de se retourner sur les rencontres de l’année dans les salles obscures, ce ne sont ni dix (le fameux mais ridiculement réducteur top 10) ni vingt titres qui viennent à l’esprit, mais une bonne soixantaine

Répétons qu’il ne s’agit pas, loin s’en faut, de tout ce qu’a offert le cinéma, mais de ce que les distributeurs ont voulu ou pu rendre accessible aux spectateurs dans les salles de l’Hexagone. Le nombre très élevé de productions et de coproductions françaises, notamment avec d’autres partenaires européens, explique en partie la surreprésentation de films originaires de cette partie du monde.

Une fois pris acte du filtre que constitue le choix des distributeurs, il faut tout de même saluer cette fécondité européenne. Qu’elle tienne pour une bonne part à des premiers films, ou de films signés de réalisateurs et réalisatrices pas encore complètement repérés, contribue à rendre optimiste.

Avant d’y venir, un bref tour d’horizon du reste du monde montre un paysage moins peuplé que d’habitude, mais avec malgré tout de belles rencontres et quelques heureuses surprises.

Cinq continents inégaux et quelques apatrides

Les États-Unis produisent les grosses machines qui font gonfler les chiffres du box-office, ces blockbusters dont le nombre, moins important que d’ordinaire, explique l’essentiel du déficit statistique concernant le nombre global d’entrées cette année (environ 150 millions).

Significativement, les trois plus gros vendeurs de billets sont tous des numéros 2 (Top Gun 2, Black Panther 2, Avatar 2), dont aucun n’apporte une proposition digne d’intérêt par rapport à son numéro 1. Entre reconfiguration stratégique sous le signe du streaming et effet post-Covid, l’industrie lourde du spectacle n’aura tout simplement rien eu à dire ni à montrer de remarquable cette année.

 

Un été comme ça de Denis Coté. | Shellac

De toute la production américaine apparue sur nos écrans en 2022, à côté des estimables mais pas inoubliables Nope, Armaggedon Time ou Les Crimes du futur, seul le très indépendant premier long-métrage de Merawi Gerima, Residue, fait figure de une véritable ouverture. Elle sera restée dans une regrettable pénombre, tout comme cette autre belle proposition venue d’Amérique du Nord, Un été comme ça du Québécois Denis Coté.

L’Asie, non pas moins prolifique mais moins bien traitée par ceux qui décident des titres qui atteindront nos écrans, s’est malgré tout distinguée grâce à deux films du toujours formidablement créatif et délicat Hong Sang-soo, Juste sous nos yeux et Introduction, la confirmation du talent exceptionnel de Ryusuke Hamaguchi grâce à Contes du hasard et autres fantaisies après le succès l’année précédente de Drive my Car, le retour en beauté du cinéaste kazakh Darezhan Omirbaev et son Poet.

 

Pour le poète d’Omirbaev, une seule spectatrice suffit. | Alfama Distribution

À côté de ces grands noms de l’art du cinéma contemporain, il faut aussi mentionner la découverte de la jeune réalisatrice indienne Payal Kapadia avec Toute une nuit sans savoir. Sans oublier Anatomy of Time du Thaïlandais Jakrawal Nilthamrong, dont c’est le troisième long-métrage mais qui n’a pas encore atteint la visibilité qu’il mérite. Quatrième long-métrage mais découverte également de Kamila Andini avec le très convaincant avec Une femme indonésienne.

Il faut enfin noter l’absence du cinéma chinois, qu’on s’était habitué à retrouver chaque année en bonne place à l’heure des bilans. Même si quelques indépendants persistent dans des conditions encore plus difficiles, c’est hélas cette fois significatif du renfermement que subit en ce moment le pay

D’Afrique subsaharienne, on cherche en vain qui évoquer, hormis le beau travail documentaire de Dieudo Hamadi avec En route pour le milliard et de Joël Akafou avec Traverser.

Côté documentaire encore, on retient aussi le bouleversant témoignage au bout de l’horreur sans fin qui sévit au Congo de L’Empire du silence de Thierry Michel, la belle et émouvante lamentation composée par Rithy Panh sur les violences que les humains infligent aux humains dans Irradiés, ou l’extraordinairement attentif et sensible Les Travaux et les jours tourné dans une famille de villageois japonais par Anders Edström et C.W. Winter.

 

Memory Box de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. | Haut et court

Documentaire lui aussi, et mémorable témoignage de la double tragédie subie par le peuple syrien et par les Palestiniens, Little Palestine d’Abdallah al-Khatib figure parmi les quelques belles propositions venues du Moyen-Orient, avec également le merveilleux Memory Box des Libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, et la découverte de l’étonnant premier film égyptien Plumes d’Omar El Zohairy. Sans oublier le singulier All Eyes Off Me de la jeune Israélienne Hadas Ben Aroya.

Plus encore que d’ordinaire, il faut faire une place particulière au cinéma iranien alors que trois de ses réalisateurs, Mohammad Rasoulof, Mostafa al-Ahmad et Jafar Panahi, sont emprisonnés par le régime qui fait face depuis le début de l’automne à une contestation d’une ampleur inédite. Outre le nouveau film de Panahi, Aucun ours, l’année aura permis de découvrir les remarquables Leila et ses frères (dont l’actrice principale, Taraneh Alidousti, est également emprisonnée) de Saeed Roustaee, et Marché noir d’Abbas Amini.

 

Taraneh Alidousti dans Leila et ses frères. | Wild Bunch Distribution

Enfin, le continent latino-américain sera resté bien discret, malgré les belles découvertes des œuvres du Bolivien Kiro Russo, Le Grand Mouvement et de son compatriote Alejandro Loayza Grisi avec Utama, auquel on aurait tant aimé pouvoir ajouter Eami de la Paraguayenne Paz Encina, couvert de récompenses en festival et diffusé sur Arte (qui l’a coproduit) mais pas sorti en salle.

Quelques films sont difficiles à placer sur la carte. Certains parce qu’ils sont réalisés ailleurs que là où leur histoire se déroule, comme La Conspiration du Caire ou Les Nuits de Mashhad. D’autres parce qu’il est délicat de rattacher leur territoire à une partie du monde, exemplairement le beau premier film de Kira Kovalenko Les Poings desserrés, situé (et tourné) dans une Ossétie du Nord décidément ni russe ni moyen-orientale ni européenne.

Ou encore cet ovni transnational, à la fois ludique et hanté, qu’est À vendredi, Robinson de Mitra Farahani, improbable et impeccable dialogue entre Jean-Luc Godard en Suisse et le grand écrivain et homme de cinéma iranien, installé dans un château anglais, Ebrahim Golestan.

L’Europe fertile et la France prolifique

En Europe se trouvent bien en revanche la Géorgie, si bien filmée par Aleksandre Koberidze dans Sous le ciel de Koutaïssi, et la Lituanie, évoquée par Bojena Horackova dans Walden.

 

Eo, témoin des états de l’Europe. | ARP Sélection

Et de cette même partie orientale du Vieux Continent viennent les deux constats les plus amples et les plus lucides sur l’état dudit continent, sur le mode de la fable avec l’inoubliable âne d’Eo filmé par le Polonais Jerzy Skolimowski, ou à travers le conte horrifique et réaliste R.M.N. du Roumain Cristian Mungiu.

Alors que la guerre fait rage en Ukraine, une jeune cinéaste ukrainienne, Iryna Tsilyk, en donne une vision à la fois rigoureuse et ouverte avec The Earth Is Blue as an Orange, quand son compatriote Sergei Loznitsa poursuit son gigantesque travail de recherche autour de la guerre en Europe, avec Babi Yar. Contexte, sorti en salle, mais aussi l’impressionnant Histoire naturelle de la destruction découvert à Cannes.

 

Ventura et Vitalina dans Vitalina Varela de Pedro Costa. | Survivance

Pour l’Europe de l’Ouest, l’année aura été marquée par l’apparition sur les écrans français de deux œuvres immenses du cinéaste portugais Pedro Costa, Vitalina Varela et Ventura.

Pas question d’oublier non plus la nouvelle et très belle proposition de Jean-Pierre et Luc Dardenne, Tori et Lokita. Ni la confirmation, film après film, du très grand talent du jeune réalisateur espagnol Jonas Trueba, avec Qui à part nous, tandis que l’exigeante et inventive cinéaste allemande Angela Schanelec offrait le troublant J’étais à la maison mais…

 

Vicky Krieps dans Corsage de Marie Kreutzer. | Ad Vitam

Il faut également souligner deux phénomènes. D’abord l’arrivée remarquée de deux cinéastes méconnus, originaires de pays rarement mis en lumière par les projecteurs des salles obscures. Godland de l’Islandais Hlynur Pálmason et Corsage de l’Autrichienne Marie Kreutzer font partie des œuvres qui ont marqué l’année, et donnent grande envie de voir ce que leur autrice et auteur proposeront ensuite.

Il faut ensuite noter une présence plus marquée que d’ordinaire du cinéma italien, avec des œuvres radicalement différentes et pourtant toutes mémorables, du classique Ariaferma de Leonardo Di Costanzo au radical Il Buco de Michelangelo Frammartino en passant par le conte dédoublé de La Légende du roi crabe, d’Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis. Et, encore plus étonnant peut-être, le miraculeux premier film de Laura Samani, Piccolo Corpo. (…)

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