«Selon la police», constat de catastrophe collective

Ping-Pong (Patrick d’Assumçao), le flic qui a pris la tangente.

Le film de Frédéric Videau accompagne plusieurs policiers et policières d’un commissariat de quartier, pour dresser un inquiétant état des lieux, aussi précis que critique, des relations entre citoyens et autorité.

Celui-ci fait comme ci, celle-là fait comme ça, ainsi font font font les marionnettes de ce dispositif bien connu qu’on appelle le «film choral». Le plus souvent, il sert à faire mine de donner accès à la diversité de comportements bien calibrés et repérables, procédé faussement démocratique, artificiellement égalitaire. Exactement ce que, contrairement à ce qu’on est en droit de redouter lorsque commence Selon la police, ne sera pas le film de Frédéric Videau.

Dans un commissariat de quartier à Toulouse apparaissent successivement quelques flics. Différents âges, différents rangs hiérarchiques, des hommes et des femmes dont une stagiaire arabe, différentes conceptions du métier. Le film se compose d’une succession d’épisodes de la vie de policiers de terrain, chaque épisode centré sur l’un ou l’une des membres de ce commissariat, et des situations auxquelles ils et elles sont susceptibles d’avoir affaire.

Pour éviter l’effet catalogue, finalement confortable et qui ne dit pas grand-chose (le flic raciste et violent, le flic bonhomme, celle qui a construit sa zone de contrôle sinon de confort, celui qui n’aime pas son travail et veut en finir, celle qui se bat pour réaliser ce que ses origines lui interdisaient…), le cinéaste mobilise deux ressources.

La justesse et l’intensité de l’interprétation, évidentes et très bénéfiques à la réussite du film, n’en font pas forcément partie: on pourrait assister à une succession de numéros d’acteurs convaincants sans échapper au travers sociologico-psychologico racoleur dont, également dans un contexte policier, le complaisant Polisse avait donné un regrettable exemple.

Un art de la construction

La première ressource est de construction –ce qui n’est pas tout à fait la même chose que de scénario, même si celui-ci y contribue grandement. La belle idée du personnage qui ouvre une sorte de diagonale, d’échappée libre, parti en roue libre mais en uniforme dans la ville en s’étant dès les premières images désengagé de sa mission, ouvre un mouvement qui à la fois fédère et déséquilibre tout ce qui adviendra aux autres.

La construction du film, c’est aussi la manière de circuler d’une figure centrale à une autre sans que personne ne disparaisse. Et en laissant émerger des dimensions inaperçues de tel ou telle protagoniste lorsqu’il ou elle réapparaît dans les déroulement des événements, professionnels (fouille, interpellation, interrogatoire, enquête de proximité, dispersion de vendeurs à la sauvette) ou intimes, en particulier les effets domestiques de la haine des flics.

La brigade à l’heure de la pause déjeuner, sous tension. | Pyramide Distribution

Mais il ne s’agit pas que des personnages et des situations. Il s’agit des effets d’échos et de réfraction des lieux, des ambiances, des comportements. De ce qui fait trouble autant que de ce qui fait symétrie, dans la récurrence des couleurs, des matériaux, des manières de (mal) se nourrir, dans la similitude des gestes, des mots, chez les flics comme chez les citoyens.

Le microcosme de la fiction (la demi-douzaine de personnages) et le macrocosme de la réalité sociale entrent ainsi en correspondance. Ces éléments matériels et narratifs donnent consistance à ce que décrit véritablement le film, et qui est résumé par un des protagonistes avec une formule qui a le mérite de la clarté: «Un métier de merde dans un monde de merde.»

Un tournant destructeur

Cet état de fait calamiteux tient évidemment à de multiples raisons, mais le film, et c’est son autre principale ressource, est tout entier habité par une idée: quelle que soit la longue histoire, en aucun cas paisible, des rapports entre police et population, un tournant dramatique a été pris avec la suppression de la police de proximité. (…)

LIRE LA SUITE

«Sous le ciel de Koutaïssi», «La Légende du roi crabe», «Les Poings desserrés»: il était trois fois – ou bien plus

Une musique secrète, un soufle ludique et magique. Ani Karseladze dans Sous le ciel de Koutaïssi.

Venus du sud et de l’est de l’Europe, trois films parmi les sorties de ce mercredi 23 février mobilisent chacun à sa façon les ressources du conte, nous emmenant sur des chemins aussi singuliers que passionnants.

«Sous le ciel de Koutaïssi» d’Alexandre Koberidze

Que ça fait du bien! Du bien? Il existe désormais une catégorie publicitaire, le «feel good movie», promesse de se détendre et de se distraire sans risquer d’avoir à subir ces punitions: s’étonner, réfléchir, découvrir. Ce sont des films qui garantissent qu’absolument tout se passera comme prévu, comme déjà connu, balisé, digéré par le conformisme et les préjugés dominants. Sous le ciel de Koutaïssi est exactement le contraire.

Le deuxième long-métrage du jeune réalisateur géorgien est un film qui ne cesse de réjouir, surprendre, faire sourire, faire en rêver, alors que rien, absolument rien ne s’y passe de manière prévisible –y compris sa chute, inattendue parce que jouant soudainement à être conforme au principe de tout conte qui se respecte.

C’est qu’il ne s’agit pas ici de faire le malin avec des transgressions exhibées comme des oriflammes et des provocations bariolées. Il est plutôt question, pas à pas, sourire après sourire, attention à un détail après attention à un autre détail, de se raconter une histoire pour le bonheur de raconter, et d’être destinataire d’une histoire.

Dans la ville géorgienne de Koutaïssi, donc, il y aura ainsi deux jeunes gens qui tomberont amoureux, des forces magiques maléfiques ou bénéfiques entièrement matérialisées dans les objets quotidiens, la Coupe du monde de foot, le tournage d’un film, des chiens tifosi en désaccord sur le meilleur endroit pour regarder les matchs, des enfants, un patron de bistrot philosophe, les rues et les parcs et les ponts sur la rivière et des glaces et de la bière.

Une vraie superproduction, donc, avec des effets spéciaux du tonnerre, dont l’un des plus spectaculaires consiste en une grande tablée de pâtisseries manifestement succulentes, inventées pour le seul plaisir de les montrer –et veut-on croire, pour le plaisir de les manger pour ceux qui ont fait le film.

Attention, plusieurs personnages importants figurent sur cette image. | Damned Films

Un tel film ne peut avoir été réalisé que dans un état de douce euphorie, qui illumine en particulier les visages et les corps de ses protagonistes, c’est-à-dire d’abord des quatre acteurs qui jouent les deux personnages principaux. Mais cela vaut aussi pour un ballon qui rebondit dans la cour, un livre qui tombe, les tourbillons du fleuve, un ado endormi, la lumière des phares sur du feuillage.

Affaire de regard, bien sûr, affaire de tempo aussi, de capacité à voir le déroulement du quotidien, dans sa banalité et ses micro-étrangetés, comme une sorte de ballet des êtres, vivants ou pas. En témoignent, notamment, quelques-unes des meilleures images de football jamais filmées.

Le cinéma muet, surtout burlesque, l’héritage de Jacques Tati, la mémoire des premiers films de Nanni Moretti et les influences d’un cinéma en mineur, parfois génialement en mineur venu de cette partie du monde, à commencer par celui d’Otar Iosseliani, alimentent comme mille ruisseaux cette manière de raconter, de montrer. Les deux voix off, celle du conteur et la musique, participent de cette opération de très simple et très puissante magie, qui distille un rare et authentique bienfait: le bonheur d’être au cinéma.

«La Légende du roi crabe» d’Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis

Également dans le registre du conte, mais sous une forme plus âpre, voici le, ou les récits de La Légende du roi crabe. Le ou les? Il y a cette histoire, que se racontent les uns les autres, et se chantent parfois les chasseurs, de nos jours, dans une auberge de campagne. Mais, située à la fin du XIXe siècle, l’histoire de Luciano est contée en deux parties, que rien d’autre que ce personnage commun ne relie.

Et les chasseurs-conteurs sont aussi des personnages d’une histoire, qui est peut-être celle que raconte vraiment le premier film de fiction d’un auteur à son tour dédoublé, Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis.

Il fut donc une fois dans un village du centre de l’Italie, il y a plus d’un siècle, un fils de médecin, original rebelle et grand buveur, qui trouva moyen de défier le noble local et de tomber amoureux d’une jeune femme qui ne lui était pas destinée, bien qu’elle soit tout à fait d’accord. (…)

LIRE LA SUITE

«Piccolo Corpo» fait des miracles

Agata (Celeste Cescutti) toute entière tendue vers son but.

Le premier film de Laura Samani conte l’odyssée fantastique d’une jeune paysanne et se révèle être une splendide aventure du regard et des émotions.

Ce sont deux inconnues. Deux jeunes femmes habitées d’une force intérieure impressionnante. Ce qu’est cette force restera innomé pour la première, Agata, paysanne du Frioul au début du XXe siècle, mais est très clair pour la seconde, Laura Samani, cinéaste italienne d’aujourd’hui. Cette force s’appelle le cinéma.

Le film s’ouvre par un cérémonial étrange, accompagnant Agata, qui s’apprête à accoucher, entourée d’autres femmes. Sur une plage hivernale, des femmes de pêcheurs misérables pratiquent un rituel mi-chrétien mi-païen. L’accouchement se passe mal, le bébé est mort. Pire, pour toutes et d’abord pour la jeune maman, il est mort sans avoir pu recevoir les sacrements: son âme est condamnée à errer éternellement dans les limbes.

Contre l’avis de son mari et du prêtre, les deux seules autorités alentours, Agata refuse. Un mot lâché par une des femmes, une bribe d’information livrée par un rebouteux, la convainquent que là-bas, loin dans les montagnes, se trouve un lieu qui sauve. Un monastère où s’accomplit le miracle d’un bref retour à la vie, le temps d’offrir à sa fille morte-née le passeport pour l’autre monde. Piccolo corpo est le récit de cette quête.

Deux fois un acte de foi, donc. Double aventure semée d’embûches, tant la possibilité de réaliser un film passionnant, impressionnant de beauté et emportant une totale adhésion, paraît aussi improbable que la capacité de son héroïne à accomplir son trajet et obtenir ce qu’elle cherche.

Le premier rituel, tourné vers un avenir à inventer, à conquérir. | Arizona Distribution

On ne dira pas ici ce qu’il advient in fine d’Agata et de son bébé, mais nulle raison de dissimuler qu’en tout cas, la quête de la réalisatrice, qui signe son premier long métrage, est une éclatante réussite.

L’amour et la croyance

Et si l’amour et la croyance sont les énergies qui portent la jeune femme en route par les chemins dangereux, les puits de mine obscurs, les frimas et les menaces qui la cernent, ce sont les mêmes puissances qui guident la composition de chaque plan, le rythme des séquences, l’usage des lumières et des sons.

Amour des visages regardés avec une sorte d’affection à la fois étonnée et confiante pour ses acteurs non professionnels, amour de sa langue, le frioulan et, au-delà de ce seul idiome, des multiples formes d’expression inscrites dans des histoires collectives, amour des paysages et des objets.

Croyance dans la capacité des ressources du cinéma de rendre simultanément crédible et magique ce récit d’un autre temps, d’un autre monde.

La violence des hommes, en particulier contre une jeune femme seule, la noirceur de la misère, l’âpreté des conditions de vie dans cette région italienne aux confins des Balkans multiplie les crises qui jalonnent le chemin d’Agata.

La traversée, à la fois très physique et habitée par un sens obscur, d’un monde hostile et magnifique. | Arizona Distribution

Mais la crise, le trouble, sont bien plus amples et profonds encore. Ils se trouvent dans l’alliage indéfaisable de la folie du projet qui motive cette odyssée, et de la sincérité absolue de celle qui s’y est lancée. (…)

LIRE LA SUITE

Tous ces chemins qui mènent à «Nous»

Droit de cité pour un regard ouvert.

Au nord et au sud de la capitale, le film d’Alice Diop explore avec générosité et rigueur les multiples dimensions d’existences singulières, dans l’entrelacs de rapports humains dont il aide à mieux percevoir la nature, en refusant tous les simplismes.

On attend. On regarde. On écoute. Quelque chose va apparaître, à la lisière. C’est très exactement ainsi que s’ouvre le film. Et c’est très exactement ainsi qu’il va fonctionner.

Le nouveau documentaire d’Alice Diop prend son élan à partir d’un beau récit de François Maspéro, Les Passagers du Roissy-Express, qui parcourait toutes les stations du RER B, ligne de transports en commun traversant l’Île-de-France du nord au sud, c’est-à-dire aussi des territoires au statut social terriblement contrasté.

Mais le parcours auquel invite Nous n’a rien d’un enfilage de perles sociétales le long d’une voie ferrée. Initié dans un lieu qui ne se trouve même pas sur la ligne, le film invite à un voyage autrement riche, qui tient de la plongée, de la convivialité et de la méditation autant que du trajet.

Un voyage qui, surtout, saura chaque fois se situer à l’exacte géolocalisation sensible de la multiplicité des personnes et personnages qui y figurent –dont la cinéaste elle-même.

«Personnes et personnages» puisque celles et ceux qui apparaissent sont toujours à la fois des individus réels, situés, accueillis par la caméra et le micro dans un contexte défini, et des figures appartenant à une histoire, qui les habite, et sous certains aspects les dépasse.

Le titre le dit très simplement: ce film s’intéresse à nous, qui vivons dans ce pays, en ce moment. Il invente de multiples possibilités de le faire à partir de cette France dite «périurbaine» si souvent caricaturée ou invisibilisée. Pourtant Nous n’est pas un portrait de la société actuelle, ni même de la banlieue, mot qui renvoie à une réalité riche de multiples singularités, quand «les banlieues» isole et stigmatise.

Nous n’est pas un portrait, parce qu’un portrait, c’est plat et avec un cadre autour. Exactement ce qu’esquive le film.

Un été au parc, quelque part en Seine-Saint-Denis. | New Story

Il l’esquive avec le grand Malien qui dort dans une fourgonnette et répare des voitures sur les parkings, avec la retraitée rieuse dans son pavillon minuscule, avec les inconsolables de la mort de Louis XVI à la basilique Saint-Denis, avec les gosses qui font de la luge sur des cartons, avec les trois filles noires au pied de la cité entre affection joueuse et ragots, chez l’écrivain et philosophe Pierre Bergounioux dans sa belle maison à Bures-sur-Yvette…

La durée et la distance

Chaque fois il y a quelque chose de plus que la vision immédiatement lisible, dotée d’un sens repérable d’une situation-type –ce qu’on appelle un cliché. Il faut de la durée pour cela, durée qui n’a pas besoin d’être longue, mais doit permettre de dépasser le signe trop évident, immédiatement associé à un savoir prémâché, à des préjugés, même bienveillants.

Il suffit, par exemple, en croisant quelques jeunes types dans un parc, de les regarder assez, et assez bien, pour ne plus voir les archétypes plus ou moins inquiétants ou condescendants qui s’associent «spontanément» –bien sûr rien de spontané là-dedans– à semblables profils, gestuelles, manières de parler et de s’habiller.

Au singulier, la banlieue est un beau mot. | New Story

Il faut un sens imparable de la juste distance, qui n’est pas, là non plus, seulement affaire de centimètres ou de mètres entre qui filme et qui est filmé. Mais qui est la capacité à éprouver, de la part de la cinéaste, et à faire éprouver, par celles et ceux qu’elle filme, et par celles et ceux qui verront ce qu’elle a filmé, un régime d’attention particulier, qui n’a rien de sympa, de cool, mais rien non plus d’hostile ni de surplombant.

La tension et l’absence

Lorsqu’Alice Diop filme, et lorsqu’elle assemble ses images, il y a, toujours, une forme de tension, qui ne tient rien pour acquis, ni pour le meilleur ni pour le pire, qui parie sur la richesse des signes qu’émet chaque visage, chaque corps, chaque situation, chaque paysage. Qu’ils peuvent émettre, quand les outils du cinéma sont activés de manière aussi juste.

Au pied des tours, les jeux codés de l’amitié et de l’affirmation de soi de trois princesses. | New Story

Il faut voir, tout au début, ce plan vide d’un carrefour nocturne sans rien de spectaculaire, quelque part dans une des villes de la banlieue nord de Paris. Et percevoir l’incroyable variété des vibrations qui en émane, tout autant que de certains visages filmés en très gros plans, filmés comme des paysages justement. (…)

LIRE LA SUITE

Les trois triangles amoureux de «Vous ne désirez que moi»

Yann Andréa (Swann Arlaud) parle de Marguerite Duras au micro de Michèle Manceaux.

Le film de Claire Simon invente l’exploration intime et vertigineuse d’une relation sensuelle et tendre, toxique et vitale, où les corps, les voix et l’écriture se stimulent, s’enchantent et se vampirisent à l’infini.

Il y a un homme et une femme. Ils sont assis face à face. L’homme est jeune, avec encore de l’enfance en lui. La femme, non. Ils se connaissent, sont peut-être amis, mais là, ils sont dans une situation réglée, conventionnelle: elle est venue pour l’interviewer, elle enregistre. Il raconte son histoire. Son histoire avec une autre femme, qui est dans la même maison, à la campagne pas loin de Paris. L’autre femme est en bas, au rez-de-chaussée, elle n’a pas le droit de venir.

Cela a eu lieu, cette dramaturgie un peu étrange. L’homme s’appelait Yann Andréa, la femme Michèle Manceaux[1] . Yann Andréa a été l’amoureux, au sens le plus complet du mot, aussi au sens que lui donnent les enfants, de Marguerite Duras. Un jour, il a choisi de raconter à la journaliste et écrivaine Michèle Manceaux «cet amour-là».

Cet amour-là était le titre d’un beau film consacré à la relation entre l’écrivaine et le jeune homme d’après le livre témoignage de Yann Andréa, film où Jeanne Moreau jouait Duras. Cette fois, personne ne joue Duras. Swann Arlaud incarne Yann Andréa et Emmanuelle Devos Michèle Manceaux. Il n’est pas certain que le verbe «jouer» soit approprié.

Quelle histoire!

Deux après-midis de suite, tandis que peu à peu le soir descend, il parle, elle écoute, parfois demande une précision, souligne une obscurité. C’est une aventure extraordinaire qui se déploie. Cette aventure arrive là où le cinéma est, souvent, le plus beau: dans l’esprit de chacune et chacun qui verra le film.

Quelle histoire! Histoire d’amour passionné, histoire d’écriture à la folie, histoire de conquête et de désir, histoire de cul, histoire de regards, histoire de silences, histoire de liberté, de domination, de souvenirs et d’oublis, d’affrontements et d’apaisements.

Si un dispositif aussi minimal qu’un entretien entre deux personnes se révèle aussi riche, c’est que pour faire ainsi vibrer l’aventure Duras-Andréa-Manceaux, il y a un autre trio en miroir, là aussi un homme et deux femmes dont une invisible.

L’autre trio, c’est Claire Simon et ses deux interprètes. Ce que font Emmanuelle Devos et Swann Arlaud est au-delà de tout éloge, de toute définition, cela semble presque rien et tout y est. C’est absolument l’anti-numéro d’acteur, c’est du côté de la vie vivante, des angoisses, du courage, de l’incertitude de tout.

Et d’abord l’incertitude quant à la légitimité, pour Yann Andréa et pour Michèle Manceaux, d’être là à faire ce qu’il et elle font, lui raconter, elle solliciter et garder trace de la parole. Il y faut, avec de la colère et de la tristesse et de l’incompréhension, infiniment d’amour. Et d’abord d’amour pour cette écrivaine absente et omniprésente.

Beaucoup d’amour

Et il faut à Claire Simon infiniment de justesse et d’attention, et, oui, d’amour, d’amour pour le cinéma et ce qu’il peut offrir, pour que Vous ne désirez que moi soit aussi intense, à la fois aussi aigu et aussi délicat.(…)

LIRE LA SUITE

«Enquête sur un scandale d’État» et «L’Horizon», l’entropie et l’utopie

Roschdy Zem interprète (admirablement) le héros ambigu d’Enquête sur un scandale d’État.

Alors qu’en cette période préélectorale le cinéma français multiplie les approches de la politique, le thriller de Thierry de Peretti et la fable écologiste d’Émilie Carpentier ouvrent des perspectives sur d’autres façons de faire récit en écho à l’état de la société.

Parmi les nombreuses âneries fréquemment proférées à propos du cinéma français figure celle prétendant que celui-ci ne s’occupe pas de la réalité, ou de la situation politique –ce qui, en fait, veut dire qu’il ne s’en occupe pas comme la télévision, ou comme les Américains, les deux seuls modèles que reconnaissent les donneurs de leçons de soumission.

Même dans ces termes-là, ce reproche n’est plus de mise, et la proximité de l’élection présidentielle voit l’arrivée sur les écrans d’un nombre inhabituel de films concernant explicitement la politique au sens le plus littéral –attentifs à ce phénomène, les Cahiers du cinéma de février consacrent d’ailleurs un dossier à «Filmer la France», à partir de quelques-unes des sorties marquantes du moment.

Sans distinguer ici documentaires et fictions, témoignages, pamphlets, drames, comédies et paraboles, la succession ces dernières semaines, et dans celles qui viennent, de La Fracture, Municipale, Présidents, Nous, Un peuple, Un autre monde, La Campagne de France, La Croisade, En nous, Les Graines que l’on sème, Retour à Reims, Le Monde d’hier, Les Promesses, La Disparition, En même tempsfinissent, par leur nombre même, par donner matière à un apparent paradoxe.

Comme si, au moment où il se répète sans cesse que les Français ne s’intéressent plus à la politique, du moins dans ses procédures instituées, le cinéma tentait de faire contrepoids à ce supposé désintérêt.

Il est plus vraisemblable que les films, de manières variées et avec plus ou moins d’emprise sur l’état du monde, entreprennent de reconstituer un territoire du politique, en écho avec les réalités et les imaginaires d’aujourd’hui. Quitte à souligner ainsi au passage le hiatus si criant entre la politique (la machine et ceux qui l’incarnent) et le politique (les enjeux et les possibilités de partager un espace-temps commun).

Au sein de ce processus, deux des films qui sortent en salles ce 9 février pointent dans deux directions différentes, l’une et l’autre susceptible de contribuer à cette reprise au présent des possibilités de faire récit, de faire proposition sensible, en phase avec l’état de la société française.

«Enquête sur un scandale d’État» de Thierry de Peretti

Enquête sur un scandale d’État prend en charge dans sa construction même la perte de repères, l’effondrement des grilles simplificatrices pour décrire une réalité sociale complexe, en partie opaque, où des puissances hétérogènes capables d’innombrables alliances ou oppositions entre elles ne cessent de recomposer des rapports de causalité, des rapports de force instables et souvent contre-intuitifs.

Initié comme une classique fiction de dénonciation des rouages malfaisants de l’État sur le mode de la révélation salvatrice, le thriller de Thierry de Peretti ne va cesser d’en déjouer, ou plutôt d’en fragmenter la trajectoire, pour une approche finalement plus réaliste, dans son incertitude, que l’énoncé de tout discours.

Le troisième long-métrage du réalisateur des Apaches et de Une vie violente s’inspire d’une véritable affaire, qui avait donné lieu à un livre, L’Infiltré, cosigné par ceux qui deviennent deux des personnages principaux du film, la taupe introduite dans un réseau de trafiquants jouée par Roschdy Zem et le journaliste de Libération qu’interprète Pio Marmaï. La troisième figure centrale est le patron des stups campé par Vincent Lindon.

Le titre d’Enquête sur un scandale d’État renvoie clairement au genre du film d’enquête et de dénonciation, thriller politique mettant à jour les compromissions et les crimes commis par, ou sous couvert des plus hauts dirigeants –politiques, économiques, judiciaires, policiers…

Vincent Lindon campe le patron des stups aux méthodes controversées. | Pyramide Distribution

L’histoire, qui a en effet défrayé la chronique, concerne un chargement de drogue introduit en France. Le scénario se concentre sur le tandem composé d’un infiltré de la police et du journaliste qu’il a contacté pour lui révéler des manquements, voire un important trafic organisé par le patron des flics.

Le film de Thierry de Peretti s’appuie ainsi sur les ressorts classiques du genre –et une très solide interprétation. Mais peu à peu la version de l’infiltré sur laquelle repose la dénonciation apparaît comme moins assurée. Et la croyance, qui le sert, du journaliste dans cette présentation des faits semble moins évidente, les explications du flic ou le travail de la justice restent à tout le moins recevables.

Puis la relation entre le journaliste et l’ex-indic apparaît également comme problématique, tandis que le comportement final de la rédactrice en chef viendra ajouter encore au trouble.

Défaire les certitudes

Plus le film avance, plus il défait la certitude –romanesque, morale, politique– de la distribution du bien et du mal, voire de la matérialité et du sens des faits. (…)

LIRE LA SUITE

«Introduction», trois fois la vie devant soi

Young-ho (Shin Seok-ho) entre neige et tendresse.

Le nouveau film de Hong Sang-soo assemble en douceur des moments de l’existence d’un jeune homme pour mieux rendre sensibles les impalpables et infranchissables voiles entre les êtres.

Il est tant et tant de manières de faire un film. Hong Sang-soo, ceux qui suivent l’œuvre du grand cinéaste coréen le savent bien, tourne comme on poursuivrait ce qui est à la fois une réflexion intérieure et une conversation –avec ses acteurs, avec ses spectateurs.

La continuité autant que la digression, la capacité à enchaîner des interrogations graves et des idées farfelues, des moments de tendresse ou d’angoisse et des pointes d’humour ou de colère s’inscrit ainsi dans un vaste mouvement.

Ce mouvement renvoie non seulement au considérable ensemble de réalisations existantes, mais aussi à celles qui vont venir, qu’on ne connaît pas encore –il a tourné deux longs-métrages depuis– mais qui en seront la suite naturelle.

Et, comme on se mêlerait à des échanges en se joignant à des amis, ou à des inconnus accueillants, il est possible d’entrer à tout moment dans ce partage au long cours, sans obligation aucune d’en avoir suivi le déroulement antérieur.

Ainsi saura-t-on ou pas que le précédent film, le merveilleux La femme qui s’est enfuie, était organisé en trois épisodes autour d’une jeune femme, auquel celui-ci, construit sur la même structure mais autour d’un jeune homme, Young-ho, fait pendant.

L’étreinte et l’écho

Ainsi reconnaitra-t-on ou pas la plupart des actrices et acteurs d’autres films de Hong, dont celui du film précédent, Hotel by the River, dans un rôle très proche de vieil acteur à la sagesse plus perturbatrice que rassurante.

Autour de la table, dans une apparente convivialité, deux générations et beaucoup de malentendus. | Capricci

On rencontre Young-ho chez son père, médecin habité de troubles, et dont la secrétaire n’est pas indifférente à la présence du garçon. Il rejoint ensuite à l’improviste à Berlin sa copine partie étudier à l’étranger. Puis le voici au bar d’un hôtel avec sa mère, le vieil acteur et un ami, puis sur la plage voisine, où surgit une réapparition onirique de la copine.

Les épisodes se suivent. Ils ne se ressemblent pas, mais se font écho dans des tonalités légèrement différentes, comme si, un peu tard le soir, étaient racontés trois fragments disjoints pour évoquer une personne, un moment de l’existence, un rapport à la vie. À chaque fois une étreinte, chargée dans chaque cas de significations et d’enjeux divers. À chaque fois quelques notes de musique.

Et voilà que tout s’anime d’une imprévisible et délicate énergie. Que ça circule, entre les personnages, entre les situations, entre ce moment suspendu et troublant quand la neige se met à tomber sur le garçon qui retrouve la secrétaire de son père à laquelle le lient des sentiments instables, et l’emballement exagérément affectueux de la mère, entre le désir de devenir acteur de Young-ho et les passages en douce du sommeil et du rêve, entre un voyage coup de tête et une baignade glaciale et téméraire.

Éloge mélancolique de la transparence

Il est tant et tant de manières de faire un film, et il semble parfois que Hong Sang-soo soit comme un peintre qui voyagerait avec son carnet de dessin et s’arrêterait de temps en temps pour croquer sur le motif un paysage (humain, émotionnel), une composition. (…)

LIRE LA SUITE

«H6», un hôpital à cœur ouvert

Dans la salle d’attente, un père chante et danse pour sa fille aux deux jambes brisées.

Le documentaire de la réalisatrice Ye Ye accompagne quelques patients d’un immense hôpital et en fait une impressionnante saga, émouvante et romanesque.

«Arthur Rambo» dans les pièges du palais des glaces contemporain

Karim D. (Rabah Naït Oufella) acculé à la solitude par son «double maléfique» – ou par l’esprit du temps.

Aux côtés d’un Rastignac des banlieues, Laurent Cantet s’inspire d’une affaire médiatique récente pour explorer les multiples réseaux d’appartenance et les miroirs contradictoires qui configurent et défigurent l’époque.

l semble d’abord que le nouveau film de Laurent Cantet suive une trajectoire classique, ascension et chute, Capitole et roche tarpéienne, etc.

Quand le jeune écrivain Karim D. venu d’une cité de Bagnolet conquiert gloire, admiration des milieux culturels et perspectives financières prometteuses, soudain ressurgissent les tweets trash, racistes et jouant sur tous les ressorts de la provocation qu’il a précédemment publiés en masse sous le pseudo qui donne son titre au film.

Le scénario s’inspire clairement de l’affaire Mehdi Meklat, ce journaliste et écrivain dont on avait découvert en 2017 les messages racistes, misogynes, antisémites et homophobes postés sous pseudonyme sur Twitter, avant sa reconnaissance médiatique.

Mais il ne s’agit ni d’une reconstitution, ni de l’utilisation de ce cas pour une fable sur les effets des réseaux sociaux et l’état de nos sociétés sous influence des technologies de l’immédiat.

Bien que ces enjeux soient évidemment présents, Arthur Rambo n’est pas une fable, précisément parce que le film ne suit pas un tracé linéaire. La réussite du huitième long-métrage de Laurent Cantet tient à sa façon de ne pas jouer sur une évolution, mais sur une manière pour Karim de s’enfoncer dans la profondeur des multiples milieux dont il relève.

Un monde multicouche

Subitement confronté à ce personnage virtuel (mais ô combien réel) qu’il s’était inventé sur les réseaux sociaux, le jeune écrivain à succès bataille à la fois contre le double qu’il avait créé, fasciné par le miroir aux alouettes de la hype, et devenu maléfique, et contre ceux qui le condamnent d’emblée.

Scène après scène, il affronte la multiplicité des personnages qu’il a été ou voulu être, ou de la manière dont d’autres l’ont perçu. Il fait face à la puanteur des phrases immondes qu’il a publiées, à l’époque avec un mélange d’excitation jubilatoire et de sens de la dérision et d’un deuxième degré bien pratique pour autoriser les pires dérives, et qui s’avère indéfendable a posteriori.

Il zigzague entre sa honte et sa fierté, l’autoflagellation et la revendication de sa colère, l’accusation de l’injustice sociale et celle des mécanismes qui valorisent le recours à ces surenchères, y compris chez lui et ses meilleurs amis. Il expérimente combien les chemins pour exister du mauvais côté du périphérique sont plus souvent des impasses, ou des pièges.

Célébration joyeuse du «jeune écrivain prometteur issu des quartiers défavorisés». | Memento

Arthur Rambo est un film qui ne cesse de gagner en épaisseur, multipliant les strates –sociologiques, affectives, architecturales, urbaines, vestimentaires, langagières…– où évolue son personnage.

Il trouve ainsi une forme en cohérence avec l’univers dans lequel il se situe, ce monde «multicouche», que les anciens modes de pensée et les myopies plus ou moins intéressées ou paresseuses s’obstinent à réaplatir en schémas de causes et d’effets, de cohérence prédéfinie, de réponses binaires.

Qu’Arthur soit un salaud condamne-t-il Karim? Et qui sont ceux qui énoncent le verdict? (…)

LIRE LA SUITE

«Irradiés», terrible et tendre incantation fatale

Avec son dispositif visuel inhabituel, le film de Rithy Panh met en scène de manière bouleversante des visions des massacres du XXe siècle comme questionnement inquiet d’une pulsion de mort de l’espèce humaine tout entière.

Il y a trois écrans, côte à côte, qui font parfois une seule image large et étroite, parfois trois images. On voit des mains, qui fabriquent soigneusement les éléments d’une maquette, la maquette d’une maison. Trois fois, puis seulement sur l’écran du milieu. Sur les écrans à gauche et à droite, les images d’archives d’une ville en ruine. On reconnaît Hiroshima, après la bombe. Sur quelle échelle, dans quels ordres de grandeur, inscrire ensemble ces visions?

La voix féminine dit «Le mal nous cherche. Si nous ne l’avons pas dispersé en dehors de nous, en ouvrant une paume légère.» Ou fallait-il écrire plutôt : «Le Mal»? Majuscule ou minuscule, ce pourrait être un des arcs de tension extrême du film. Le Mal comme entité abstraite, surhumaine, ou les infinies manifestations des violences et des destructions perpétrées par les humains, sans nul besoin de métaphysique.

Puisque le gigantesque pandémonium des horreurs commises de main d’homme que s’apprête à déployer le film de Rithy Panh convoque des visions au confluent de l’archive implacablement historique et de l’hallucination prophétique. Dans les dimensions les plus matérielles de la destruction et de la souffrance, traversées par un souffle de feu et de terreur.

En composant et recomposant sans cesse ces images de crimes de masses et de génocides qui scandent le XXe siècle, du déluge d’acier, de sang et de boue de la Marne et de la Somme à la Shoah, de Hiroshima aux 100.000 tonnes de napalm déversées par l’armée américaine sur le Viêt Nam et au génocide perpétré par les Khmers rouges, le cinéaste déploie les figures d’une forme particulière de la barbarie, le crime industrialisé.

En avons-nous vues, et jusqu’à la nausée, des images d’horreur? Des photos et des films de crimes de guerre et contre l’humanité? Irradiés ne vise pas à ajouter un chapitre au livre si épais des témoignages visuels des souffrances que des hommes infligent à d’autres humains.

Il s’agit encore moins d’un catalogue, qui serait alors coupablement incomplet –les images concernent le seul XXe siècle, et uniquement l’Asie et l’Europe, de manière partielle.

Là n’est pas la question. À partir de quelques tragédies extrêmes, repères du siècle précédent, il s’agit de donner forme à ce qui relève, avec les moyens du cinéma, de la méditation et du poème. Malgré, ou plutôt avec les mots prononcés par les deux voix, une femme et un homme, c’est pourtant comme un chant à bouche fermée.

Irradiés, de Rithy Panh. | Les Acacias

Les inflexions et les résonances produites par les images simultanées et successives, en contrepoint –ou à l’unisson– des paroles dites et d’un impressionnant travail sonore, engendrent peu à peu une relation plus ample à ce que mobilise et interroge le film, sans du tout faire disparaître la singularité des événements auxquels il se réfère.

Des surenchères inédites

C’est pourquoi la majuscule du M de «mal» reste tremblante, incertaine. Il ne s’agit pas du Diable ici, ni d’un quelconque absolu, il ne s’agit pas de monstres, il s’agit de gens, de bonshommes, quand même très massivement des mâles. Et ils ont fait ça, et ça, et encore ça.

«Ça»: des surenchères extrêmes, inédites, dans la pratique ô combien banale de tuer ses semblables. (…)

LIRE LA SUITE