Entre thriller et film fantastique, «Pororoca» ou la vie déchirée

Avec émotion et intensité, le film de Constantin Popescu accompagne la descente dans les abîmes d’un homme frappé par une tragédie à la fois inexplicable et trop grande pour lui.

Photo: Un père (Bogdan Dumitrache) a emmené ses enfants jouer au parc.

Quinze nouveaux films sortent ce mercredi 13 juin. Il voit également le retour de dix reprises, et non des moindres, d’Écrit sur du vent de Douglas Sirk à Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki, en passant par les très beaux films produits à l’enseigne Diagonale et signés Jean-Claude Guiguet, Marie-Claude Treilhou, Gérard Frot-Coutaz –découvrez Beau temps mais orageux en fin de journée, du bonheur!

Au milieu de cette offre comme si souvent absurdement pléthorique, il convient de distinguer un film qui n’a a priori rien pour attirer l’attention: pas de vedette au générique, pas de sujet polémique, pas de récompense dans un festival prestigieux.

Le troisième long métrage de Constantin Popescu s’inscrit clairement dans la lignée de ce nouveau cinéma roumain qui a conquis toute la visibilité qu’il mérite avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu, Palme d’or à Cannes en 2007. Ce qu’il «fait», c’est-à-dire ce que le film donne à éprouver à ses spectateurs et spectatrices durant la projection, n’appartient pourtant qu’à lui.

Ravageur

Le titre désigne un phénomène naturel ravageur qui se produit en Amazonie. Mais ce qui se produit dans Pororoca n’est ni naturel, ni en Amazonie, juste ravageur.

Monsieur et madame ont deux enfants, un appartement, un travail, des amis, ce qu’il est convenu d’appeler une vie normale. Ils vivent dans une grande ville d’Europe –Bucarest en l’occurrence, même si ce pourrait être Munich, Manchester ou Milan.

Un jour au parc, la petite fille disparaît.

Centré sur le mari, interprété avec beaucoup de conviction par Bogdan Dumitrache, le film accompagne la désintégration d’un univers, à la fois réel et mental, suite à l’irruption dans le tissu du quotidien de cet événement aussi imprévisible qu’irrémédiable.

La vie «normale», avant que tout n’explose.

Le motif de la disparition est au cœur de ce qu’on appelle le cinéma moderne, L’Avventura de Michelangelo Antonioni en ayant fourni le prototype, et le film adresse un discret salut à cet auteur, notamment à Blow Up, mais d’une manière qui souligne tout autant ce qui l’en distingue.

Le ressort dramatique de la disparition trouve ici, aux confins du thriller, du film d’horreur et du drame psychologique, sa propre puissance d’émotion et de trouble. Plus qu’au scénario et à l’interprétation, il le doit à la mise en scène, qui s’inscrit dans le droit fil des propositions stylistiques du nouveau cinéma roumain (plans-séquences, caméra portée), mais en leur trouvant des usages inédits et parfaitement adaptés aux enjeux. (…)

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«Trois visages» de femmes pour un voyage au village et dans le monde des images

Jafar Panahi renouvelle son approche joueuse de la réalité en accompagnant une enquête sur plusieurs disparitions mystérieuses.

Photo: La vedette Behnaz Jafari joue la vedette Behnaz Jafari.

Il est très naturel, lorsqu’on découvre un film, de le rattacher à d’autres déjà connus. Parfois abusive, mais souvent légitime et utile, cette approche risque toujours d’être réductrice: en rabattant l’inconnu sur le connu pour se repérer, on se prive de ce qui était justement nouveau.

Dans le cas du nouveau film de Jafar Panahi, la situation est aggravée par le sort personnel du cinéaste. Non seulement Trois visages est reçu à travers le filtre du sort injuste que subit son réalisateur frappé de lourdes condamnations en Iran, mais grande est la tentation, vérifiée lors de la présentation du film en compétition à Cannes, de le comparer d’une part aux précédents films de Panahi depuis son interdiction de tourner, d’autre part à l’œuvre de son mentor décédé il y a deux ans, Abbas Kiarostami.

 

Ces comparaisons ne sont pas infondées. La présence de Panahi lui-même dans son propre rôle, en tout cas sous son véritable nom, fait écho à Ceci n’est pas un film, Pardé et Taxi Téhéran. Et qu’il conduise une voiture dans des paysages ruraux renvoie à un dispositif dont a fréquemment usé l’auteur de Et la vie continue, Le Goût de la cerise et Le vent nous emportera. Le risque n’en est pas moins grand de passer ainsi à côté de ce qui fait la singularité, et la plus belle réussite de ce film en particulier.

Sur la route sinueuse du temps

Trois visages est bien un voyage. Mais c’est surtout un voyage dans le temps, c’est-à-dire entre trois époques, et un voyage entre les images, entre différents modes d’existence des images.

Jafar Panahi, aux commandes de son véhicule et de son film.

La femme et l’homme avec lesquels a lieu ce voyage appartiennent au présent, et au monde des images qui lui correspond. Lui c’est donc Jafar Panahi, aux commandes (il tient le volant) mais surtout au service de sa passagère.

Assumant le rôle du chauffeur à titre amical, le réalisateur Jafar Panahi accompagne la comédienne Behnaz Jafari, vedette de séries télé très populaires en Iran (et du cinéma actuel, aussi bien commercial que d’auteur).

Ce qui les a mis en route provient sinon du futur, du moins de la génération suivante: des images sur Instagram envoyées par une jeune aspirante actrice. Mais aussi un autre rapport à l’image, sous le signe généralisé du virtuel, du simulacre, de la fake news, avec tout ce que cette dimension a de dramatique, traduit par la séquence envoyée, qui montre rien moins que le suicide de l’expéditrice.

Le cinéaste comme conducteur et comme traducteur

À la recherche à la fois d’une personne (qui était cette jeune fille?) et d’une vérité (s’est-elle vraiment tuée?), ils s’enfoncent dans les collines du nord-ouest de l’Iran, paysages immémoriaux, villages traditionnels, représentations d’un autre âge. (…)

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«Quiet People», un film paisible –donc maltraité

Sensible et intense, le récit du beau film d’Ognjen Svilicic fait tristement écho au destin promis à cette œuvre auprès du public.

Photo: Maja et Ivo (Jasna Zalica et Emir Hadzihafizbegovic), ces «gens paisibles» de Zagreb et de partout.

Rien ne justifie que ce film croate sorte en France avec un titre anglais. Mais surtout, rien ne justifie qu’un beau film comme celui-ci sorte dans des conditions aussi précaires: une séance par jour, dans une seule salle parisienne.

Il n’est pas le seul à subir semblable traitement, dira-t-on. C’est exact mais, outre que celui-ci est une réussite de cinéma qui rend particulièrement injuste cette obscurité, il se trouve que ce que raconte le film fait étrangement écho à sa propre situation.

 

Tragédie qui déchire le quotidien

Ivo et Maja sont un couple sans histoire; lui est conducteur de bus, ils habitent un HLM de Zagreb, ont un grand adolescent de fils. Un jour, une tragédie brutale, imprévisible, déchire la trame de leur quotidien.

Ils vont faire face comme ils peuvent à ce qui leur tombe dessus. Ils ne vont pas se mettre à se comporter comme Bruce Lee ou Liam Neeson. Ils ne vont pas se transformer en vengeurs masqués ou en superhéros.

Ils «font ce qu’il faut», vont voir les personnes et les institutions qu’on est censé aller voir lorsque son fils est agressé violemment, puis se trouve dans le coma: l’hôpital, les médecins, la police, les professeurs.

Leur douleur, leur violence est à la mesure de ce qu’ils sont, de ce qu’une tragédie ne les fait pas cesser d’être: des gens paisibles.

Maja, la mère, essaie de comprendre.

Sort injuste

Mais voilà, le scénariste et metteur en scène s’appelle Ognjen Svilicic, les comédiens Emir Hadzihafizbegovic et Jasna Zalica. Vous ne les connaissez pas? Moi non plus. Vous trouvez leurs noms difficiles à prononcer et à mémoriser? Moi aussi. Et alors? Depuis quand cela devrait être une raison pour qu’un film soit confiné à une pénombre injuste?

Cette injustice d’un état général du monde face auquel les protagonistes ne sont pas armés pour lutter est aussi –toutes proportions gardées– celui du film lui-même. Quiet People est un «quiet film», que ne dispose ni du budget publicitaire massif, ni de la célébrité de son auteur ou de ses acteurs pour exister dans l’environnement du cinéma actuel.

Ivo, le père, tente de réagir. Mais comment?

Pourtant Svilicic n’est pas un complet inconnu: Quiet People est son cinquième long métrage, il a été sélectionné et primé dans nombre des plus grands festivals du monde (Venise, Busan, Thessalonique…).

Mais une séance quotidienne dans une seule salle –Le Saint-André des Arts, qui avec beaucoup de courage joue les sauveteurs en mer de nombreux films menacés de noyade– est un sort comparable à celui d’Ivo et Maja, frappés par une injustice venue de «nulle part».

Part d’ombre dans un bilan positif

Le cas de Quiet People est tristement exemplaire d’une situation qui ne cesse de se dégrader. Le 27 avril dernier a eu lieu au siècle du Centre national du cinéma la présentation du bilan pour l’année 2017.

La cérémonie a donné lieu à un déferlement de communiqués de victoire et de statisfécits (auto)décernés au cinéma, au cinéma français, au cinéma en France et à l’administration qui s’en occupe. C’est que tous les chiffres annoncés étaient en effet très largement positifs. (…)

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Cannes jour 7: quatre regards très différents sur les crises actuelles

Au Kurdistan contre Daech, en Syrie lors du début du soulèvement populaire, dans l’Amérique des suprémacistes blancs et de Donald Trump, plusieurs films cannois mettent en jeu par la fiction des zones de conflits contemporains.

Photo: Manal Issa dans Mon tissu préféré de Gaya Jiji

À mi-parcours de cette 71e édition du Festival, il est possible de porter un regard un peu plus global sur la manifestation, au-delà des titres phares qui se sont, dans l’ensemble, avérés d’un très bon niveau cette année. On y trouve notamment un ensemble d’œuvres directement inspirées des enjeux les plus brûlants de l’actualité.

Bien-pensance pompière

Un seul film en compétition officielle a soulevé un rejet quasi-unanime, le laborieux et complaisant Les Filles du soleil, consacré à un bataillon de combattantes kurdes affrontant Daech en Irak. Un long-métrage appuyé sur deux causes qui ne font pas précisément débat, en tout cas à Cannes, la promotion féminine et la condamnation des horreurs commises par les tueurs de l’organisation État islamique.

Eva Husson, qui signe ici son deuxième film, est si convaincue d’avoir des choses à dire –en fait rien qu’on ne sache déjà– qu’elle ne se soucie à aucun moment de faire du cinéma.

Déjà signataire d’un teen-porn à prétention d’auteur assez pénible, Bang Gang, la réalisatrice signe cette fois une sorte de publicité d’une bien-pensance pompière, qui aura réussi à soulever la réprobation chez tous les festivaliers que l’on aura eu l’occasion de croiser.

Ce faux pas de la sélection officielle vient du moins rappeler que, aussi légitimes soient les proclamations dans le sillage de #MeToo dont le Festival se veut un puissant relais, cela ne saurait suffire dès qu’il s’agit de faire des films.

L’écheveau des émotions

Les Filles du soleil ne met que mieux en valeur, par contraste, la proposition audacieuse de la réalisatrice syrienne Gaya Jiji.

Soulèvement populaire et montée de la répression par les sbires de Bachar el-Assad, place des femmes dans une société toujours soumise aux traditions, les éléments de base sont très proches. Le résultat est aux antipodes.

Ne tenant rien pour acquis, faisant place à la complexité de ses personnages, à leurs désirs, à leurs contradictions, Gaya Jiji ne cède rien sur la réalité des enjeux politiques de la situation dont elle traite. (…)

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Cannes jour 6: «3 visages» et «Heureux comme Lazzaro», le cinéma comme voyage, miracle et évidence

Le film de Jafar Panahi construit autour de trois figures féminines un voyage dans l’histoire des mœurs et des représentations. Celui d’Alice Rohrwacher confronte à la noirceur du monde l’innocence d’un jeune paysan et la sensibilité du cinéma.

Photo: Behnaz Jafari et Jafar Panahi dans «3 visages».

Il a été tant question de ce film pour des raisons qui ne le concernent pas directement que 3 visages risquait de disparaître devant les déclarations, évidemment légitimes, de solidarité avec son réalisateur et de protestation contre les multiples interdits dont il demeure frappé: pas le droit de filmer, pas le droit de sortir du pays, pas le droit de parler aux médias, pas le droit de montrer ses films dans son pays.

Fort heureusement, les projections cannoises du neuvième long-métrage de Jafar Panahi ont remis les pendules à l’heure juste, celle d’un grand cinéaste, et d’un film qui se suffit pleinement à lui-même.

Un voyage

3 visages est un voyage. Un voyage par la route, de la capitale à un village au nord-ouest de l’Iran, région de langue et de culture azérie. Un voyage dans le temps, qui relie les modes de vie archaïques de villages isolés à l’utilisation des réseaux sociaux sur les smartphones. Un voyage dans l’histoire, l’histoire du cinéma iranien, incarné par les trois visages du titre, ceux d’actrices du passé, du présent et du futur.

C’est Jafar Panahi qui conduit. Il conduit le film, et il conduit la voiture où a pris place une des actrices les plus célèbres en Iran, Behnaz Jafari dans le rôle de Behnaz Jafari. Celle-ci a reçu sur son portable une vidéo montrant une jeune villageoise commettant un suicide par désespoir de ne pouvoir accomplir sa vocation de comédienne, empêchée par ses parents et ne recevant aucune réponse des professionnels avec lesquels elle a tenté d’entrer en contact.

Avec Panahi au volant, elle se rend dans ce village pour en avoir le cœur net. Elle y rencontrera des paysans qui l’admirent comme vedette de la télévision qu’ils regardent chaque soir, mais ont des attentes fort différentes de celles de la visiteuse.

Elle y rencontrera aussi une des plus grandes vedettes du cinéma d’avant la République islamique, Shahrzad. Recluse, invisible, ostracisée et pourtant bien présente, celle qui fut la star de films populaires ayant surtout mis en avant ses attraits physiques est aussi peintre et poète.

Multiples trajectoires

Ce qui précède, qui décrit les grandes lignes narratives de 3 visages, n’en dit presque rien. Justement parce que le film est un voyage, c’est-à-dire un mouvement.

En voiture ou à pied, en paroles et en souvenirs, en gestes et en paysages, le film ne cesse de se déployer selon de multiples trajectoires, qui se recombinent avec humour, avec attention au moindre des personnages secondaires, avec un sens impressionnant du saut périlleux entre anecdote locale et questions globales –les rapports femmes-hommes, humains-nature, présent-passé, image-réalité.

Panahi s’amuse et s’interroge, écoute et regarde. Sans cesse de nouveaux rameaux semblent pousser de la branche maîtresse de son récit (…)

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Cannes jour 5: sur le trapèze volant du «Livre d’image» de Jean-Luc Godard

En écho à l’œuvre existante, le nouveau film invente un nouveau ton et de nouveaux chemins.

Je suis un mauvais spectateur des films de Jean-Luc Godard. Parce que je les ai tous vus, plusieurs fois. Et qu’alors, allant à la rencontre du Livre d’image, je ne peux pas échapper à cette connaissance, quand ce film-là, comme tous les autres d’ailleurs, devrait être vu avec sinon une impossible innocence, du moins avec beaucoup plus de légèreté, moins de bagages.

Pour essayer de réduire ce défaut, faute de pouvoir l’éliminer, j’ai fait ce qu’on ne fait jamais au Festival de Cannes : je suis retourné voir le même film deux jours de suite. Pourquoi pas, puisque le voir deux fois, ce n’est pas du tout voir le film.

À la deuxième séance , il y avait des fauteuils vides dans le Grand Théâtre Lumière du Palais des Festivals. À Cannes aussi, malgré la fétichisation du nom de Godard sur la Croisette excitée, le cinéma que fait Jean-Luc Godard est aujourd’hui un cinéma minoritaire. Est-ce une maladie honteuse d’être minoritaire ?

À la deuxième vision, j’ai un peu dormi, alors que la première fois j’étais dans un état d’hyper-attention. J’ai aussi pu accueillir plus sereinement ce qui est de prime abord si bouleversant que le risque est grand, pour qui n’en rejette d’emblée l’expérience, d’en être médusé, au sens originel. La Gorgone est la déesse démoniaque de la beauté.

Une île nouvelle

Le Livre d’image poursuit la méditation au long cours commencée avec Histoire(s) du cinéma il y a de cela bientôt 30 ans. Montage intuitif d’images prélevées dans les films depuis l’origine du cinéma mais aussi la peinture et les actualités, agencements suggestifs de textes empruntés aux grands écrivains, aux journalistes ou à la publicité, dialogues à plusieurs voix dont celle, volontairement caverneuse et un peu tremblante, de JLG lui-même.

Mais au sein de ce gigantesque archipel de propositions de cinéma qu’est la filmographie de Godard depuis trois décennies, il m’a semblé que, malgré les ressemblances et les variations, il se murmurait entre les pages de Livre d’image quelque chose de très neuf.

La guerre, la révolution, l’amour, le cinéma

Au-delà de l’apparente profusion de motifs, d’idées et de références, le film est construit sur un quadrilatère assez consistant : la guerre, la révolution, l’amour, le cinéma.

Ce quadrilatère n’est ni un carré ni un rectangle, mais un trapèze, avec la guerre et la révolution comme base pour le monde d’aujourd’hui et horizon de demain. La guerre est là, et exemplairement dans l’Orient musulman.

Toute la dernière demi-heure du film se déploie autour d’un roman d’Albert Cossery, Une ambition dans le désert, situé dans un émirat imaginaire du Golfe persique. Mais c’est surtout le réquisitoire implacable d’Edward Saïd sur l’oppression par les images et le langage qui nourrit l’évocation lucide des horreurs actuelles, avec les images de Daech en fil noir, images nourries de celles du passé qui sont d’abord celles des oppressions coloniales. (…)

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Cannes jour 4: «Les Éternels », film-monde mis en mouvement par une actrice hors-norme

Le nouveau film de Jia Zhang-ke avec Zhao Tao raconte de manière incroyablement riche et vivante les mutations et les permanences de la Chine contemporaine.

Photo: Zhao Tao dans Les Éternels de Jia Zhang-ke

Au premier tiers du déroulement du Festival de Cannes, on y a déjà découvert plusieurs très bons films –une phrase qu’on n‘écrirait pas tous les ans, en notamment qu’on aurait été bien en peine d’écrire l’an dernier. Et puis voici qu’est apparu autre chose: un grand film.

À des titres divers, il est possible de considérer que les dix longs métrages de fiction du cinéaste chinois depuis son Xiao-wu artisan pickpocket en 1997 sont consacrés au même thème: l’entrée de la Chine dans le 21e siècle.

C’est à dire sans doute l’événement planétaire le plus important depuis la découverte de l’Amérique, un basculement d’une ampleur et d’une complexité telle qu’on est loin, très loin d’en avoir pris la mesure – surtout en Europe toujours persuadée d’être le centre du monde, alors que celui-ci n’est même plus en Occident.

Et c’est bien, à nouveau, ce que Jia Zhang-ke prend en charge dans Les Éternels. Mais il le fait avec une ampleur, une complexité, et aussi un geste d’amour envers le cinéma sans précédent.

On y trouve en effet, réagencés avec une impressionnante liberté, film de gangsters et comédie musicale, science fiction et documentaire, burlesque et mélodrame: une multiplicité de tonalités pour accompagner, de 2001 à 2018, l’histoire d’une femme habitée par un amour sans retour, et des principes implacables. Et, à ses côtés, l’histoire au présent d’une civilisation.

Une actrice exceptionnelle

Cette femme, Qiao, est jouée par Zhao Tao, l’actrice de tous les films de Jia depuis le deuxième, Platform, en 2000. L’œuvre filmée de son mari permet de suivre les étapes de l’épanouissement de cette actrice. Danseuse de formation, comédienne dont les ressources n’ont cessé de se déployer davantage de film en film, elle offre avec ce nouveau film une interprétation exceptionnelle.

Il lui suffit de marcher, dans un bistrot ou sur un quai de gare, pour que dix histoires s’esquissent. Il lui suffit de s’asseoir, seule femme parmi des hommes aux physiques de durs, pour qu’une lumière et une vibration irriguent l’écran de forces contradictoires, troublantes, inquiétantes, émouvantes. Il suffit à son visage d’offrir à la caméra sa nudité pour que s’accomplissent un combat, une défaite, une trahison, une victoire. (…)

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Cannes jour 3: Accords et dissonances de trois histoires d’amour

Des trois films de la compétition officielle, L’Été, Cold War et Plaire, aimer et courir vite, les deux réussites qui se font échos ne sont pas ceux qu’on attendait.

Photo: Pierre Deladonchamps et Vincent Lacoste dans Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré.

Un des aspects les plus intéressants d’un festival est la manière dont il procède à des montages fortuits entre des films. Bien sûr, les programmateurs élaborent des rapprochements, des cohérences ou des regroupements.

Mais il est inévitable qu’en outre, des films qui semblaient n’avoir rien en commun se retrouvent en dialogue ou en contrepoint, parfois en opposition, au fil de l’organisation de leurs journées par des festivaliers auxquels s’ouvre une multiplicité de choix. Ces agencements sauvages, qui peuvent être riches de sens, sont un des plaisirs de l’activité festivalière.

Ce troisième jour sur la Croisette, la compétition officielle aura offert une variante stimulante de ce dispositif. Il y a en effet un choix délibéré, voire insistant, à montrer à la suite L’Été du Russe Kirill Serebrennikov et Cold War du Polonais Pawel Pawlikowski.

Soit deux films en noir et blanc situés dans un pays de l’Est à l’ère socialiste, avec comme personnages principaux des musiciens. Mais le rapprochement ne fait que mieux mettre en évidence tout ce qui oppose ces films, et que suggèrent aussi bien les températures évoquées par leurs titres que les formats d’image –écran large pour le premier, écran restreint pour le second.

L’Été, comme un arbre

Mike (Roman Bilyk) et Viktor (Teo Yoo) dans L’Été. | Crédit photo: Kinovista/Bac Films

Très attendu pour des raisons extra-cinématographiques (les persécutions que subit son réalisateur de la part du régime poutinien), L’Été raconte l’explosion du rock en Union soviétique au début des années 1980. Il est centré sur trois personnages réels: Viktor Tsoï, qui fut la grande star de la scène musicale alternative, Mike Naumenko, barde inspiré et inspirateur de toute cette génération, et sa femme, Natalya Naumenko, qui a ensuite écrit le récit de cette période intense, après la mort précoce des deux musiciens en 1990 et 1991.

Le film raconte donc ça, à quoi on s’attend: l’énergie transgressive d’une jeunesse russe partagée entre espoir et nihilisme, investissant dans la culture rock et punk (les chansons, les vêtements, les comportements) son refus d’une société oppressante, mais dont les représentants sont toujours très actifs.

Il le raconte en déployant une virtuosité visuelle, souvent inspirée du clip, recourant à tout un arsenal de procédés (graffitis à même l’image, coloriages, adresses décalées aux spectateurs, montage choc, écrans partagés) qui témoignent du brio du réalisateur. C’est tonique, c’est intéressant… et puis soudain c’est beaucoup mieux que cela. (…)

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Cannes jour 2: quatre pas dans le réel (dont un faux-pas)

Documentaire, fiction, animation, pamphlet, en Ukraine, en Égypte, en Chine ou en Palestine, quatre films rendent compte de manières fort différentes des réalités actuelles ou passées.

Photo: Amal, la jeune survivante de « La Route des Samouni » de Stefano Savona

Commençons par le pire: en ouverture de la section officielle Un certain regard surgit un film signé d’un grand nom du cinéma contemporain, Sergei Loznitsa. On doit à celui-ci des splendeurs documentaires, exemplairement son Austerlitz, et de grands films de fiction, comme Dans la brume –même si sa dernière proposition, Une femme douce, avait déjà laissé perplexe. Mais rien à voir avec la facture grossière et les procédés plus que déplaisants de Donbass.

Donbass, propagande stalinienne

Scène de lynchage dans Donbass | ©Pyramide Distribution

On conçoit que le réalisateur qui a grandi à Kiev et a consacré un documentaire à la Révolution de Maidan soit profondément affecté par le conflit auquel est confronté son pays face aux Russes et aux milices séparatistes dans la zone orientale de l’Ukraine. Et on peut, comme spectateur et comme citoyen, ne nourrir aucune complaisance pour les menées de Poutine et de ses affidés dans la région, et en général.

Cela ne saurait en aucun cas justifier le recours aux caricatures à sens uniques et aux procédés qui sentent à plein nez les procédés de la propagande stalinienne la plus bas du front. Vient le moment où, assimilant tous les ennemis à des crétins odieux et violents, grotesques et pourris jusqu’à la moelle, ne méritant que d’être éliminés au plus vite de la surface de la terre, Donbass finit par produire exactement l’effet inverse.

D’une situation réelle, actuelle, violente, ce film-là fait, par sa mise en scène, une fausseté obscurcie par les partis pris et l’outrance. Tout le contraire de ce qu’accomplissent, par des moyens pourtant très différents, trois autres titres visibles sur la Croisette. (…)

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