«Makala» ou l’héroïsme du quotidien

Documentaire et épique, précis et inspiré, le nouveau film d’Emmanuel Gras transforme le parcours d’un charbonnier africain en chanson de geste.

Un feu dans la nuit. Les reflets du soir sur une peau noire. Le bruit des roues d’un vélo surchargé sur l’asphalte. La poussière étouffante. Ce sont des sensations, d’abord.

Pourtant Makala est un film d’aventure, avec un récit aussi tendu que fertile en rebondissements, et un véritable héros.

Sensuel et aventureux, le film d’Emmanuel Gras l’est d’autant plus qu’il est factuel, précis, attentif aux gestes, aux détails.

Triangle magique d’un cinéma sensoriel, narratif et documentaire, par la grâce d’un regard d’une étonnante disponibilité, et parfois d’une impitoyable fermeté. Plus c’est réaliste, plus c’est romanesque. Plus c’est romanesque, plus c’est sensuel. Plus c’est sensuel, plus c’est réaliste.

Un chant ample et profond

L’Ulysse de cette Odyssée se nomme Kabwita Kasongo. Il est Congolais, fait vivre sa famille en brousse en fabriquant du charbon de bois qu’il va vendre à la ville (Makala veut dire «charbon»).

Nous verrons la famille et le village, le détail de la fabrication du charbon de bois, nous verrons la vente. Nous verrons la femme et les enfants, les amis et les ennemis, les clients et les divinités. Cet homme-là n’est pas  une abstraction, il fait partie d’un monde, un monde très peuplé.

Mais l’essentiel sera d’accompagner le parcours semé de difficultés de Kabwita Kasongo poussant son vélo écrasé par le poids des sacs, à travers forêt, désert, route où rugissent les camions, rackets et épuisement. (…)

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«Un homme intègre», le combat d’un homme seul

Le nouveau film de Mohammad Rasoulof emprunte ses codes au western autant qu’au thriller pour décrire un conflit ancré dans la réalité iranienne, et qui trouve écho dans le sort actuel du réalisateur.

On ne les connaît pas, mais on les reconnaît. On ne connaît pas ces lieux, cette langue, ce contexte politique, ces acteurs. On reconnaît ce rapport d’un homme au paysage, cette situation d’une famille en butte à la communauté hostile, ce processus d’un conflit moral traduit en affrontement physique.

Un genre, le western, s’est en grande partie construit sur ces ressorts, souvent pour le meilleur –le meilleur du cinéma. Un homme intègre est un western, un western iranien d’aujourd’hui.

Il raconte le combat de son héros, Reza, avec et contre ce qui l’entoure: sa femme, son fils, ses voisins, son passé, la société de son pays.

Reza essaie de gagner sa vie avec son élevage de poissons, en butte à l’hostilité des autorités locales, à l’avidité d’un puissant de la région. On songe bien vite que l’acteur, Reza Akhlaghirad, a cette flamme sombre et déterminée qu’on a connu naguère chez Henri Fonda ou Kirk Douglas.

Pour affronter une situation où la corruption occupe une place importante, mais est en fait un des rouages d’une machine à broyer plus complexe et plus mystérieuse, le film mobilisera aussi les énergies et les ruses du thriller, sans perdre ce rapport à l’espace, et au mythe, qui définissent le western.

Un ressort tendu à l’extrême

Les ressorts du drame sont tendus à l’extrême non seulement par les rebondissements de l’intrigue, mais par l’intensité des plans, la présence corporelle des acteurs, le sens d’un rythme où la suspension d’un geste est une menace ou une promesse, où un silence est une meilleure manière de dire.

On y trouve la puissance de la mise en scène de précédents films du même cinéaste, en particulier La Vie sur l’eau (2005) et Au revoir (2011), tous deux déjà remarqués à Cannes avant cet Homme intègre salué cette année par le Grand Prix de la section Un certain regard.

Entre affrontement violent et inégal, tentation de recourir aux procédés qu’on réprouve et vertige de la soumission à un ordre injuste, Reza travaille obstinément à frayer son chemin. Rasoulof l’accompagne en ménageant aussi des moments de sensualité rêveuse, des instants d’étrangeté aux franges de l’hallucination, des instants de comédie attentive aux gestes du quotidien.

Fable universelle empruntant pour partie au meilleur d’une longue histoire du cinéma, Un homme intègre est aussi ancré dans un univers très précis, et très présent, l’Iran actuel. (…)

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«12 jours», impossible face à face à l’hopital

Dramatique et émouvant, le nouveau documentaire de Raymond Depardon met en évidence les limites d’un dispositif généreux où les internés psychiatriques sont face à face à un juge et à la parole médicale.

12 jours semble s’inscrire naturellement dans la veine principale du travail documentaire au long cours de Raymond Depardon.

Comme il l’a souvent fait, le cinéaste s’installe au cœur d’un dispositif. Avec ce talent très particulier pour devenir quasi-invisible, il enregistre ce qui s’y joue: des mots, des gestes, des rapports de pouvoir, de séduction.

Les situations ainsi filmées acquièrent à la fois une dimension très personnelle, très incarnée, et une valeur significative plus vaste, concernant un contexte (la médecine psychiatrique, la justice, le monde paysan, le quotidien des villes de la province française), voire un état de la société dans son ensemble tel qu’il transparait à travers ces dispositifs situés.

Comme dans Urgence, Délits Flagrants, 10e chambre, Profils paysans ou Les Habitants, le nouveau film s’ouvre par un mouvement de caméra en avant qui montre qu’un parcours a été accompli par le réalisateur, qu’il est «allé voir», qu’un artifice de cinéma participe de ce qui n’est jamais un « donné », mais un « construit ». Honnêteté minimum mais loin d’être générale, dynamique du regard revendiquée et partagée.

Ensuite, les différentes scènes qui constituient le sujet du film seront scandées par d’autres plans « d’ambiance », qui eux aussi aident à inscrire une situation menacée d’abstraction dans un environnement matériel, fait de salles de soins, de grillages, d’espaces verts. Ce que nous allons voir est « dans le monde ».

La loi fait la scène

Cette fois, on parcourt donc les couloirs du service psychiatrique d’un hôpital (celui du Vinatier, à Lyon, mais ce pourrait être ailleurs) après le carton qui a explicité le dispositif particulier qui sera filmé : suite à la loi du 27 septembre 2013, tout interné du fait d’une décision d’un tiers, sans consentement du patient, doit être présenté dans un délai de 12 jours à un juge des libertés et de la détention (JLD), en étant assisté d’un avocat, pour examiner le bien-fondé de son hospitalisation et la prolongation de celui-ci.

Le juge dispose de l’avis motivé du psychiatre pour la décision à prendre, qui est semble-t-il dans ces cas toujours le maintien en HP de la personne internée. Mais aucun représentant du corps médical n’est présent.

Extraordinaire scénographie, qui met face à face un juge de fait porteur de deux discours d’autorité, celui du droit et celui de la médecine, face à un patient par hypothèse en situation de fragilité, assisté d’un soutien qui ne connaît rien à la psychiatrie ni au détail de l’existence d’un « client » qu’il vient de découvrir. (…)

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«La Villa», retrouvailles en famille, rencontre du monde

Dans le huis clos d’une calanque, le nouveau film de Robert Guédiguian reprend, au présent, le fil d’un long chemin en compagnie de ses complices habituels, pour questionner à la fois rapport au temps qui passe et des enjeux contemporains.

Ce sont des retrouvailles. Dans le film, et entre l’écran et la salle. Dans le film, les membres d’une famille, deux frères et une sœur, se retrouvent après que leurs chemins personnels se soient écartés.

Leur père a fait une attaque, ces sexagénaires se réunissent dans la maison au bord de la mer. La grande terrasse est comme une scène qui avance sur la calanque.

Ils sont aussi, bien sûr, «la famille Guédiguian», Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan –et Jacques Boudet en voisin.

Et donc, pour les spectateurs, ce sont également des retrouvailles, avec de vieilles connaissances devenues familières en tout cas depuis le succès de Marius et Jeannette (1997). Retrouvailles, surtout, avec un univers, un style, mais aussi, et ce n’est pas le moins important, avec une réflexion au long cours, poursuivie de film en film depuis trente-six ans (Dernier été, 1981) et vingt films.

Il est à peu près impossible –et serait d’ailleurs intéressant– de deviner comment regarderait La Villa un spectateur chinois ou péruvien qui n’aurait jamais entendu parler du cinéaste de l’Estaque.

La saga Guédiguian

La continuité (avec quelques bifurcations, rarement pour le meilleur) de la saga Guédiguian lui permet même, avec la complicité du cinéma de fiction comme archive, un flashback imparable: un extrait de Ki lo sa? (1985), avec les mêmes acteurs jouant pratiquement les mêmes rôles dans le même décor, il y a plus de trente ans.

Les traces, les souvenirs font partie des enjeux de La Villa –et aussi l’héritage, celui compte, l’héritage des engagements et des pensées, des choix et des renoncements qui ont jalonné ces vies. L’héritage des recettes de cuisine et des histoires qui ont fait rire. Les secrets et les drames, aussi.

Un huis clos relié au vaste monde, et au passé.

Aux côtés de la sœur actrice (Ascaride), du frère revenu d’un bureau parisien (Darroussin) et de celui qui tient le bistrot local (Meylan), d’autres, plus jeunes –la compagne de Darroussin (Anaïs Demoustier), le pêcheur du coin (Robinson Stevenin)– réfractent les états du présent et les fragments du passé qui réunissent et divisent le trio.

Les mouvements du temps et de l’espace

 

Ils aident à sortir du vilain piège que fabriquent ensemble nostalgie du «c’était mieux avant» et acceptation du cours du monde comme il va –mal– pour parier encore sur aujourd’hui et demain, et ne pas oublier ce qui, en effet, a été mieux, avant.

Le cinéma lui-même, une certaine idée optimiste et modeste du cinéma (modeste par les moyens matériels, ambitieuse par la pensée, Bertolt B., etc.) active l’état des lieux du film, et le remet en mouvement. (…)

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«Argent amer»: en Chine, l’enfer sur terre, et la vie quand même

Le nouveau documentaire de Wang Bing accompagne des ouvriers migrants dans les ateliers textiles au cœur du boum industriel chinois. Avec une proximité attentive et chaleureuse, au-delà du constat et du réquisitoire.

En moins de quinze ans, depuis la révélation du monumental (9 heures) et décisif À l’Ouest des rails en 2003, Wang Bing s’est affirmé comme une des principales figures du documentaire contemporain.

D’autres œuvres majeures (He Feng-ming une femme chinoise, Les Trois Sœurs du Yunnan) scandent une œuvre déjà riche de 12 titres.

Argent amer s’inscrit dans une des principales veines du cinéma de Wang Bing, qui décrit au plus près le vécu des plus démunis face aux titanesques modifications que connaît la Chine.

Pourtant, observant l’existence de jeunes gens venus de la campagne pour travailler dans les ateliers de couture plus ou moins légaux, le cinéaste fait place à une tonalité nouvelle dans son œuvre –et dans la plupart des nombreux autres documentaires chinois témoignant des réalités du pays.

Un monde sans merci

Le monde que décrit Argent amer est d’une extrême rudesse. La dureté du travail, la précarité du statut de ces immigrés de l’intérieur, l’absence totale de droit du travail, les employeurs malhonnêtes ou eux-mêmes au bord de la faillite et en délicatesse avec les autorités, la solitude, l’exil, les conditions de logement, la situation sanitaire, la tentation des combines pourries pour s’enrichir rapidement, les rapports affectifs et la frustration sexuelle… la liste est pratiquement infinie des menaces et malheurs qui pèsent sur ces filles et fils de paysans débarqués dans la cité. 

Le film n’en occulte aucune, multipliant les signes de cette fatalité que résume un des protagonistes: «L’ouvrier migrant n’a pas le choix.» Selon l’art propre à Wang Bing, Argent amer sait faire surgir comme naturellement, au détour d’un plan, au fil d’une séquence en continu, dans le mouvement des corps et de la caméra portée, la multiplicité des problèmes, leur pénibilité et les manières dont ils se combinent.

Mais simultanément, et pour la première fois à ce degré en tout cas, Wang Bing filme aussi l’énergie, la volonté, les moments d’affection, les lueurs d’espoir. Il rend sensible, au milieu de tant de violentes difficultés, quelque chose de l’ordre de la joie. Joie de se retrouver entre amis, de trouver un job ou un endroit à peu près correct où dormir, joie d’exister. (…)

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«Thelma», une jeune fille est ses démons

Avec cette admirable et glaçante plongée aux frontières de la folie, Joachim Trier se révèle comme étant peut-être le plus digne héritier d’Alfred Hitchcock.

Il ne s’agit pas d’une règle intangible, mais tout de même… Bien souvent, on peut anticiper dès les toutes premières images d’un film la qualité de l’œuvre qui s’annonce. Dans le cas de Thelma, l’incipit se fait en deux temps.

D’abord, une scène d’une puissance visuelle et émotionnelle impressionnante, séquence peut-être onirique se terminant sur une image-choc, très troublante. Cette ouverture annonce un réalisateur totalement maître de ses moyens et capable de présenter une situation d’une très grande force.

C’est évidemment une qualité, cela peut-être aussi un terrible défaut lorsque, comme si souvent, un cinéaste doué use et abuse de son savoir-faire pour manipuler personnages et spectateurs.

Mais voici le plan suivant, au moins aussi virtuose mais complètement différent. Un plan très large et plongeant sur une place publique où, vues de loin, de très nombreuses personnes vont et viennent, vaquant à leurs occupations.

Une fille extraordinaire

Le monde est là, le mouvement du monde, au sein duquel un très lent zoom avant finira par s’approcher de cette jeune femme qui donne son nom au film.

Adoptant une position complètement différente de celle de la première séquence, Joachim Trier utilise un filmage très doux, «naturel», tout en rendant perceptible sa propre présence, son geste de réalisateur explicitant son point de vue.

Et, troisième moment, cela continue: on retrouve cette jeune fille qui marche dans la rue, il ne se passe rien de spécial. On va comprendre au fil des plans qu’elle est étudiante, qu’elle vient de province, qu’elle vit seule, que ses parents restés chez eux s’inquiètent pour elle. Rien de special, mais elle est extraordinaire.

On ne saurait dire en quoi, dans quelle mesure cela tient au physique de l’actrice, à son jeu, à la manière de la filmer: rien de spectaculaire, même pas de signes un peu secrets. C’est ailleurs, et c’est une évidence.

À ce moment-là –à peine cinq minutes après le début de la projection–, nul doute possible: on est à la fois devant une heureuse retrouvaille et devant la promesse d’un film de très haute volée.

La retrouvaille concerne le jeune cinéaste norvégien Joachim Trier, découvert avec enthousiasme grâce à ses deux premiers films, Reprise et Oslo, 31 août –il s’était un peu perdu ensuite avec le moins convaincant Back Home, tourné aux États-Unis.

Un thriller fantastique

Thelma est ce qu’on appelle un thriller fantastique. «Fantastique» désigne l’irruption d’événement surnaturels, autour du parcours pourtant a priori banal de cette étudiante, qui rencontre une amie, découvre de nouveaux plaisirs, s’affronte aux règles de son éducation et au cadre de son enfance.

«Thriller» désigne la tension que suscitent les situations étranges, dangereuses, inexplicables qui surgissent et s’enchaînent. Le thrill, le frisson d’inquiétude, parfois de terreur, touche les personnages, tous les personnages, et par là aussi les spectateurs

La grande finesse du scénario et de la mise en scène est en effet d’inclure, dans des positions différentes, tous les protagonistes, sans mettre personne en situation de surplomb, disposant d’un pouvoir supérieur ou d’une explication générale.

Et c’est du coup le spectateur aussi qui se trouve impliqué dans ce trouble à multiples entrées.

Plan après plan, séquence après séquence, s’impose l’idée qu’on est peut-être en face du premier véritable digne héritier d’Hitchcock, celui qui –à la différence de De Palma par exemple– n’a pas besoin de gadgets gore et d’hectolitres de sang pour atteindre des sommets de suspens, ni ouvrir sur les abîmes de l’âme.

Le fantastique est déjà, partout: dans la nature et dans l’architecture, dans les esprits et dans les pulsions.

Ce parallèle est renforcé par la rigueur impeccable, d’une froideur hantée, des images les plus triviales (une chambre d’adolescente, une soirée d’étudiants, un repas familial) ou les plus «innocentes» (les vastes paysages naturels de forêt, de lac et de neige magnifiés par le format Scope), la violence factuelle des scènes en milieu médical, et le réalisme ouvragé des moments d’hallucination.

Au cœur de cet agencement aussi précis que palpitant, le travail à l’unisson du réalisateur et de sa jeune actrice ne cesse de porter le film vers plus d’exigence, plus d’épure et plus de complexité.

Kaya Wilkins

Trouble mental, pouvoirs paranormaux, stress du changement d’âge et de milieu, poids du conformisme religieux et social, magie sont des éléments toujours incomplets d’une introuvable explication générale de ce qui advient.

Comme dans la vie, non?

Finalement, le thriller fantastique Thelma était un film sérieusement –même si aussi joyeusement et magiquement et sombrement– réaliste.

Thelma

de Joachim Trier,

avec Eili Harboe, Kaya Wilkins, Henrik Rafaelsen, Ellen Dorrit Petersen.

Durée: 1h56.

Sortie le 22 novembre 2017

Séances

 C’est évidemment une qualité, cela peut-être aussi un terrible défaut lorsque, comme si souvent, un cinéaste doué use et abuse de son savoir-faire pour manipuler personnages et spectateurs.Mais voici le plan suivant, au moins aussi virtuose mais complètement différent. Un plan très large et plongeant sur une place publique où, vues de loin, de très nombreuses personnes vont et viennent, vaquant à leurs occupations.

Une fille extraordinaire

Le monde est là, le mouvement du monde, au sein duquel un très lent zoom avant finira par s’approcher de cette jeune femme qui donne son nom au film.

Adoptant une position complètement différente de celle de la première séquence, Joachim Trier utilise un filmage très doux, «naturel», tout en rendant perceptible sa propre présence, son geste de réalisateur explicitant son point de vue.

Et, troisième moment, cela continue: on retrouve cette jeune fille qui marche dans la rue, il ne se passe rien de spécial. On va comprendre au fil des plans qu’elle est étudiante, qu’elle vient de province, qu’elle vit seule, que ses parents restés chez eux s’inquiètent pour elle. Rien de special, mais elle est extraordinaire.

On ne saurait dire en quoi, dans quelle mesure cela tient au physique de l’actrice, à son jeu, à la manière de la filmer: rien de spectaculaire, même pas de signes un peu secrets. C’est ailleurs, et c’est une évidence.

À ce moment-là –à peine cinq minutes après le début de la projection–, nul doute possible: on est à la fois devant une heureuse retrouvaille et devant la promesse d’un film de très haute volée.

La retrouvaille concerne le jeune cinéaste norvégien Joachim Trier, découvert avec enthousiasme grâce à ses deux premiers films, Reprise et Oslo, 31 août –il s’était un peu perdu ensuite avec le moins convaincant Back Home, tourné aux États-Unis.

Un thriller fantastique

Thelma est ce qu’on appelle un thriller fantastique. «Fantastique» désigne l’irruption d’événement surnaturels, autour du parcours pourtant a priori banal de cette étudiante, qui rencontre une amie, découvre de nouveaux plaisirs, s’affronte aux règles de son éducation et au cadre de son enfance.

«Thriller» désigne la tension que suscitent les situations étranges, dangereuses, inexplicables qui surgissent et s’enchaînent. Le thrill, le frisson d’inquiétude, parfois de terreur, touche les personnages, tous les personnages, et par là aussi les spectateurs. (…)

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Le cri et le sourire éclatants du «Coureur»

Centré sur un garçon bouillonnant d’énergie malgré une vie très dure, le film d’Amir Naderi ressort en salle cette semaine. L’occasion de (re)découvrir un hymne extraordinaire à la vitalité, et aux puissances du cinéma pour l’exalter.

C’est un enfant qui crie. Sur une plage déserte, devant une mer vide hormis les fantômes d’énormes pétroliers au loin.

Une plage? Le mot évoque des vacances. Mais dans ce monde-là les vacances n’existent pas. Au bord de la mer, des enfants triment pour survivre. Amiro, une dizaine d’année, ne survit pas. Il vit.

Il crie de colère et de joie, de solitude et d’enthousiasme. Il appelle et défie. Littéralement, il crie de vie. Et ce film, le neuvième du plus grand cinéaste iranien avec Abbas Kiarostami, est un pur cri de vie. Le Coureur, distribué à présent, en copie restaurée, date de 1985. Il est toujours vif, toujours aussi jeune.

Le désir et la rage

C’est un enfant qui court. Il court pour échapper à des dangers. Il court pour obtenir une position avantageuse. Il court pour gagner une compétition avec ses copains. Il court pour s’approcher plus vite de cet avion qui le fascine, pour rivaliser avec ce train qu’il ne prendra pas. Il court de joie, il court de vie.

Amiro ramasse des bouteilles vides, cire les chaussures des touristes et des notables, fait le chiffonnier dans les décharges. Il habite l’épave d’un cargo. Il est plein de désirs et de rage, intraitable sur l’injustice, passionné de mécanique, fou de désir d’apprendre. Il ressemble à ce que fut celui qui a fait ce film, Amir Naderi. (…)

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«Le Semeur» fait vibrer l’émotion au cœur d’un conte utopique

Le premier film de Marine Francen s’inspire d’un récit du XIXe siècle pour accompagner au présent les passions d’un groupe de femmes confrontées à la nature, à la solitude et au désir.

Les sabots des chevaux, la violence des soldats, les hommes du village embarqués, le contexte historique brossé à grands traits –le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, la répression féroce des républicains. C’est rapide et clair.

Et puis la campagne. Les femmes, meurtries par l’enlèvement des maris, des fils et des frères, effrayées de la solitude inédite.

Mais les ruisseaux et le vent. La terre et les bêtes. Le temps. Et peu à peu une autre vie qui s’invente.

Ainsi s’ouvre le premier long métrage de Marine Francen. Et, en effet, littéralement, il s’ouvre –comme une fleur, comme des bras accueillants.

Une société uniquement féminine, cité ou ici village, est un schéma connu, qui a donné lieu à de nombreux récits, contes et mythes. De ce qu’il adviendra dans celui-ci, après l’arrivée d’un étranger, on ne dira rien.

Parce qu’il faut le découvrir, ou plutôt l’éprouver. Et parce qu’au fond l’essentiel n’est pas dans les péripéties qui émaillent l’irruption de ce Jean, sa relation avec la jeune Violette, les rapports de Violette avec les autres jeunes villageoises, et les moins jeunes, et les vieilles.

Des plans comme des tableaux

Le travail et le désir

L’essentiel, qui signe la réussite troublante et heureuse du Semeur, tient à la précision sensuelle de chaque moment, au rythme des plans en harmonie avec les gestes du travail et du désir, au mouvement intérieur du film accordé à celui des saisons. (…)

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« L’Ordre du jour » d’Eric Vuillard: mieux qu’un Goncourt

La récompense attribuée à L’Ordre du jour célèbre aussi un mode d’écriture aussi singulier que fécond.

Les jurés du Prix Goncourt ont récompensé cette année Eric Vuillard pour L’Ordre du jour (Actes Sud). Ils ont ainsi salué un excellent livre d’un excellent écrivain – phrase qu’on n’aurait pas écrit chaque année. Il faut lire le neuvième ouvrage de cet auteur, bref, terrible, et parfois d’une terrible drôlerie. Vuillard y raconte par le menu deux épisodes importants de la montée en puissance du nazisme, la réunion qui acte le soutien des grands patrons allemands à Hitler, et la triomphale et ridicule entrée de l’armée du Reich en Autriche.

Les rapports entre le pouvoir politique et les grandes puissances économiques, l’inclination de l’Autriche pour un pouvoir autoritaire, les manipulations du show politique et le ridicule des plus grands dirigeants: autant de thèmes (parmi d’autres) qui sont loin de ne concerner que les années 30 en Europe.

Mais L’Ordre du jour n’est pas seulement un très bon livre, incisif et vibrant, et aux échos très actuels. Il est le dernier exemple d’une certaine idée de l’écriture, qu’incarne Eric Vuillard avec tous ses livres, mais singulièrement les cinq derniers.

Avant L’Ordre du jour, La Bataille d’Occident (qui évoque la guerre de 14), Congo (qui évoque le colonialisme), Tristesse de la terre (qui évoque la conquête de l’Ouest et le massacre des Indiens d’Amérique) et 14 Juillet (qui raconte la prise de la Bastille), tous courts, tous chez Actes Sud, établissent une pratique de littérature que leur auteur préfère appeler «récit» que «roman».

Ce choix pointe un certain rapport aux faits, qui n’élimine nullement l’importance revendiquée du narrateur, mais déplace l’articulation entre événements réels et invention dans la manière de les raconter.

Vuillard n’est pas et ne se prétend pas historien. Il n’écrit pas non plus des «romans historiques», avec la licence d’invention, d’ailleurs très légitime, que ce terme implique.(…)

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La respiration vivante d’«En attendant les hirondelles»

Ce fut une des meilleures découvertes du dernier Festival de Cannes: en accompagnant trois récits, le premier long métrage de Karim Moussaoui explore en liberté l’état de l’Algérie actuelle.

Quand il fait chaud, il fait chaud. Rien d’évident dans cette répétition: la première et évidente qualité du cinéma de Karim Moussaoui, qualité rare, est sa sensualité. Quand il fait chaud dans le film, chaque spectateur éprouve la température.

Le jeune réalisateur algérien a beaucoup à dire, à décrire, à questionner, et son film le fera. Mais si son premier long métrage est si convaincant, c’est d’abord par la capacité de sa mise en scène à faire éprouver des sensations et des émotions –le chaud et le froid, la peur et le désir, la colère et la joie.

 

En attendant les hirondelles est constitué de trois histoires chacune située dans une région de son pays, chacune concernant une classe sociale et une génération différente, chacune mettant aux prises des rapports entre hommes et femmes.

Le scénariste réalisateur y déploie ainsi un ample filet de récits décrivant l’Algérie contemporaine, ses inégalités sociales, territoriales, celles liées à l’âge, au sexe et à l’éducation, témoignant des aspirations et les blocages de ses habitants, et aussi de la mémoire, enfouie mais présente, de la guerre civile des années 1990.

Il parvient, à partir de trois situations dramatiques particulières, à brosser une fresque de l’état de son pays. C’est considérable, et pourtant ce ne serait pas assez –un film n’est pas un dossier journalistique ni un document de sociologie politique.

Hassan Kachach

Mais En attendant les hirondelles fonctionne moins comme un constat que comme un sismographe.

Ses personnages –l’entrepreneur confronté à des compromissions incessantes et témoin d’une violence à laquelle il est incapable de réagir, la jeune femme à la croisée des chemins de son désir et de son confort, le médecin ramené face à la mémoire très incarnée d’un passé de terreur occulté– sont face à des choix.

Les protagonistes et les contextes sont différents, mais à chaque fois un mouvement s’offre, ou s’impose. Il s’agit, d’une manière ou d’une autre, de bouger, de décider, de «s’engager».

À cette dynamique interne, celle qui concerne les protagonistes tels que les a conçus le scénario, répond la dynamique des lieux dans leur diversité, des lumières, des sons, des gestes –que magnifient les séquences de danse. (…)

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