«Ready Player One», un vieux film du 20e siècle

Le nouveau film de Steven Spielberg manifeste la virtuosité de son réalisateur dans l’usage des effets spéciaux spectaculaires mais traduit une conception simpliste et obsolète des relations entre réalité et virtuel.

Avec une prolixité qui lui fait honneur, Steven Spielberg vient donc de sortir coup sur coup deux films, Pentagon Papers et Ready Player One. Ils sont supposés représenter les deux versants du cinéma de l’auteur d’E.T., les films à grand sujet et les films ludiques et spectaculaires.

Outre qu’un minimum d’attention et de respect pour son travail inciterait à considérer qu’il y a au moins autant d’idées, et même de pensée, dans les films dits de distraction que dans les films «sérieux», ce qui frappe surtout ici est la communauté d’esprit entre les deux dernières réalisations.

Bande annonce du film. | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Une communauté d’esprit sous le signe d’un archaïsme assez embarrassant. Pentagon Papers confondait Nixon et Trump, et croyait combattre l’état de déliquescence actuelle de la démocratie américaine avec des armes vieilles d’un demi-siècle.

Ready Player One est une fable sur la réalité et le virtuel qui martèle une conception antédiluvienne, en scandant que «seule la réalité est réelle». Hey, onc’ Steven! Faut se mettre à la lecture de Philip K. Dick, ou de Baudrillard si vous êtes en forme. Le virtuel est réel. Il tue, il déclenche des guerres, fait élire des présidents, et gagner des milliards aux financiers.

Alors, aussi virtuose soyez-vous dans le maniement des effets spéciaux –vous l’êtes, pas de discussion– l’histoire du jeune Wade, Parzival dans la zone de jeu, n’en reste pas moins d’un sidérant simplisme.

Un grand jeu vidéo en réalité virtuelle

Halliday (Mark Rylance), l’inventeur du monde virtuel «OASIS» et de la chasse au trésor de l’œuf de Pâques, et un de ses modèles, Steven Spielberg lui-même. | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Dans le monde de Player One, en 2045, (presque) tout le monde vit une vie pourrie, mais pas de problème puisque chacun passe le plus clair de son temps dans «OASIS», l’univers virtuel inventé par un super-geek nommé Halliday, croisement de Steve Jobs et de… Steven Spielberg.

Avec ses copains en typage Benetton, Parzival défera les forces du mal incarnées comme d’habitude à Hollywood, cette base secrète du communisme, par un très méchant grand capitaliste qui fait rien qu’à penser à l’argent.

Le grand patron super-méchant (Ben Mendelsohn). | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Wade triomphera en suivant les étapes d’un jeu vidéo en VR légué à la planète (réduite aux habitants de Colombus, Ohio, c’est un peu étriqué) par le cybergourou, lui-même complètement intoxiqué aux gadgets et icônes de l’industrie de l’entertainment, rebaptisées «pop culture» –c’est plus classe. (…)

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«Frost», en voyage vers la guerre

Fiction hallucinée et réaliste, le nouveau film de Sharunas Bartas accompagne un jeune couple à travers l’Ukraine en plein conflit armé.

Un garçon, une fille, un camion. Pourquoi ont-ils pris la route? Envie de bouger, envie d’être utiles, de rendre service à un copain. Et puis voir du pays, mettre à l’épreuve leur relation…

Rokas et Inga ont quitté Vilnius pour tout un tas de bonnes ou moins bonnes raisons, dans une brume de volontarisme, d’insouciance et d’impréparation. Ils ne sont ni des écervelés, ni des militants ou des baroudeurs aguerris. Ce sont de jeunes gens de l’Europe d’aujourd’hui.

Bande annonce du film.

De toute façon, l’Ukraine ce n’est pas si loin de la Lituanie. De toute façon, il n’y a pas de danger. De toute façon, ce sera forcément l’occasion de rencontres, d’une expérience sinon d’une aventure.

Alors ils roulent.

Bien sûr, cela ne va pas se passer si simplement que prévu –mais prévu par qui? Destinataire introuvable, intermédiaires louches, lieux de passage où se croisent des figures de diplomates, de journalistes, d’humanitaires, de trafiquants, bien loin des clichés.

Aléas de la relation amoureuse, aussi. Jeunes corps où frémit une vie qui ne sait où s’accomplir. Épuisement des mots et des codes.

Marianne (Vanessa Paradis), le regard d’un étrangère. | ©Rezo Films

Ce monde aux franges du fantastique est bien réel, c’est l’Ukraine après les violences de Maïdan, Maïdan dont Rokas avait passionnément suivi la révolte sur son ordinateur, Maïdan où se rend, le temps d’une digression nullement superflue, la photographe jouée par Vanessa Paradis. Très belle apparition, à nouveau aux confins du factuel et de l’artifice revendiqué.

La guerre, ici et maintenant

Et puis la guerre. La guerre ici et maintenant, sur le continent européen, dans les années 2010. La vraie, avec des tanks, des bombes, des soldats qui tirent, des ruines, des cadavres. La Crimée envahie par l’armée russe n’est pas une fantaisie de scénariste.

Pour Rokas et Inga, c’était un voyage, cela devient une dérive. C’était une mission, cela devient une fascination. (…)

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«9 doigts», belle navigation en eaux troubles

Tel le vaisseau fantôme où se situe la plus grande part de son tortueux récit, le nouveau film de F. J. Ossang dérive de film noir en fantastique, d’hypnose visuelle en chant funèbre.

Qui connaît l’œuvre singulière de F. J. Ossang en retrouvera sans surprise les principaux signes: le noir et blanc expressionniste, la musique punk rock, un sens du fantastique hanté par la mémoire de Fantômas et du cinéma noir américain. Un cocktail très particulier d’énergie et d’élégance, de révolte et de mélancolie, où l’humour n’est jamais loin.

Qui découvrira cet univers a de bonnes chances d’être séduit par son romanesque échevelé, sa liberté d’écriture en images et en sons, la noblesse lasse mais intraitable des figures (inséparablement personnages et interprètes) qui y apparaissent.

Septième continent et septième art

Il y aurait un groupe d’activistes au service d’une cause obscure, sinon oubliée (y compris d’eux-mêmes), mais détenteurs d’une arme terrifiante. Sous les signes de Jules Verne et de Boris Vian, il y aurait un trafic mortel, des gangs, une dictature aussi omniprésente qu’évanescente. Des morts.

Il y aurait un navire, vaisseau fantôme ou cercueil flottant, un docteur aux inquiétantes potions, des marins assassins, des histoires de séductions et de trahisons en cascade. Et ce septième continent de déchets autour duquel tout gravite peut-être déjà, Éden post-apocalyptique ou enfer ultime.

Le riff de guitare électrique saturée a souvent pu faire modèle pour les films d’Ossang. Ici ce serait plutôt une mélopée, une incantation funèbre. Malgré la course-poursuite très Troisième Homme du début, malgré le MacGuffin irradiant très En quatrième vitesse, l’humeur est plutôt à la dérive qu’à la cavale.

Le danger ici, ce ne sont pas forcément les ennemis, innombrables, invisibles, mortels (c’est bien le moins). Les ennemis sont plutôt des alliés. Avec eux il y a quelque chose à faire: se battre, raconter une histoire, gagner et perdre.

La véritable menace est plutôt l’enlisement, une hypnose du quotidien qui devient une narcose. (…)

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«Demons in Paradise», voyage au cœur des ténèbres

Avec émotion et attention, le film de Jude Ratnam explore au présent les traces de l’atroce guerre civile qui a ravagé le Sri Lanka pendant trente ans.

Parmi les stands de la fête, un enfant joue. Il a 7 ans. Il appelle son papa. En voix off, son père, le réalisateur, répond. Il répond qu’aujourd’hui encore, il a peur lorsqu’une voix crie son nom.

Jude Ratnam avait le même âge que son fils aujourd’hui lorsqu’ont commencé les pogroms anti-Tamoul à Colombo, sa ville natale, la capitale du Sri Lanka. Avec sa famille, il a fui, rejoint le nord de l’île où l’ethnie dont il est issu est majoritaire.

Dans les années qui ont suivi, des groupes se sont formés pour protéger la communauté, essayer d’imposer son autonomie, puis son indépendance. L’armée a réagi brutalement.

Ce fut le début d’une atroce guerre civile de trente ans, jusqu’à l’écrasement en 2009 par les Cingalais des Tamouls dont le mouvement des Tigres, le LTTE, avait pris le pouvoir.

Remettre l’histoire en mouvement

Ratnam a vécu de l’intérieur cette histoire. Il la raconte depuis aujourd’hui. Il refait les trajets, retrouve les gens, les lieux. Quelques archives, toujours en situation (une photo, ce n’est pas juste un document, c’est quelqu’un qui possède cette photo pour une raison précise –et dit pourquoi), des gestes, des paroles.

Le film est en mouvement. Des hommes, des femmes aussi, souvent, s’approchent. Parfois on voit seulement des braises qui rougeoient dans la nuit, et on entend des souvenirs, si concrets et si atroces qu’il n’y a pas besoin de montrer celui qui parle (et qui peut-être ne le veut pas).

Demons in Paradise avance dans l’espace et voyage dans le temps, traverse les forêts et les ruines, longe les champs, à pied, en bus, en vélo, en train. Ce monde très concret qui fut si longtemps, et si récemment, à feu et à sang, au milieu d’une nature exubérante, dans des paysages sublimes, n’est pas un monde simpliste. (…)

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Magie noire et rouge des «Bonnes Manières»

Le film de Juliana Rojas et Marco Dutra est un conte fantastique et horrifique qui passe par les codes du genre pour mieux regarder la réalité.

On la voit venir, cette histoire située sur une ligne de crête entre réalisme social et fantastique horrifique.

Clara, la nounou noire au passé opaque, est embauchée par Ana, la riche jeune femme célibataire et enceinte, dans un appartement chic de Sao Paulo. Somnambule et accro à la viande crue, Ana s’avère avoir un comportement bizarre –auquel fait écho un instinct mystérieux chez Clara.

Bande annonce du film

Séquence après séquence, avec un sens incontestable du graphisme et du rythme, les deux cinéastes avancent sur ce fil qu’ils ont explicitement tendu. Un fil qui passe par des scènes de pur onirisme comme par la description attentive de certains états des relations humaines, définies par l’argent, l’éducation, la couleur de peau, mais aussi par l’architecture et l’urbanisme, ou encore, très différemment, par le désir et la solitude.

Changement d’univers visuel

Le film bascule avec la naissance du bébé. Il change d’univers visuel, des tours modernes du centre aux baraques d’une banlieue pauvre, où c’est Clara qui élève le petit Joel, tout à fait mignon mais qu’il est plus prudent d’enfermer et d’attacher avec de grosses chaînes quand revient la pleine lune. Et pourtant, Les Bonnes Manières poursuit son chemin. (…)

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«La Prière», l’étrange chemin de Thomas vers lui-même

Accompagnant le parcours, spirituel mais très physique, d’un jeune toxico, le nouveau film de Cédric Kahn se révèle un émouvant et stimulant film d’aventure.

Il arrive. On ne sait pas d’où. Ni comment. Avec sa bouille ronde marquée par des coups. Cet adolescent a l’air d’un gosse et d’un dur à la fois. On ne sait pas d’où il vient mais on sait de quoi il est devenu le produit: de l’addiction aux drogues dures.

Bande annonce du film.

On ne sait pas comment il est arrivé là, mais où comprend où c’est, là: une communauté d’hommes, en montagne, d’anciens camés, désormais voués à la prière, au travail, à la redécouverte de soi. Pas drôle? Non (encore que, parfois…). Mais intense, ô combien. Physique, précis, énergique.

Une intelligence sensible

Aux côtés de Thomas, de son parcours, de ses conflits intérieurs et avec les autres, de ses décisions, refus et choix, le film construit une intelligence sensible du rapport au monde, située mais capable de concerner également des situations très différentes.

Grâce aussi à des acteurs aussi remarquables que peu ou pas connus, parmi lesquels Anthony Bajon qui a bien mérité son prix d’interprétation à la Berlinale, mais aussi Louise Grinberg, ainsi qu’aux choix de scénario et de mise en scène, Cédric Kahn signe son plus grand film depuis Roberto Succo.

On remarque également le beau travail du chef opérateur Yves Cape, qui fit l’image des grands films «habités» de Bruno Dumont (L’Humanité, Hadewijch, Flandres, Hors Satan).

Sybille, la fille des fermiers voisins de la communauté (Louise Grinberg). | ©LePacte

Il faut, oui, une grande croyance, une sorte de foi (dans le cinéma), pour filmer aussi justement les gestes du travail, les pratiques de la prière et aussi bien les moments de détente avec chants et guitare entre individus cabossés en train de se reconstruire.(…)

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«Atlal» et «Signer», le poème et l’enquête sur la terre des humains

Le film de Djamel Kerkar et celui de Nurith Aviv sont aussi passionnants que différents. Ils représentent deux pôles opposés, mais pas contradictoires, des possibilités documentaires.

Deux documentaires remarquables sont sortis mercredi 7 mars –semaine absurdement surchargée, avec aussi Eva, La Caméra de Claire et Tesnota à ne pas laisser passer au sein d’une offre pléthorique.

Atlal, la polyphonie du chant des ruines

Que s’est-il passé? La guerre, un tremblement de terre? Les habitants disent simplement: «la catastrophe».

Ce sont d’abord des images de bâtiments détruits, sur des images pourries de vieille vidéo. Une date apparaît, 1998. Puis, aujourd’hui, ces même lieux. Les traces sont là, mais de quoi?

Il y a eu la terreur, cette atroce guerre civile qui a ravagé l’Algérie des années 1990 dans la semi-indifférence d’un monde qui avait déjà du mal à prêter longtemps attention à Sarajevo et au Rwanda –oui, c’était quasi synchrone.

Face à ces autres images, actuelles, on ne sait pas non plus: ce travail de paysan bûcheron, est-ce juste le nettoyage normal du bois, ou les suites d’un drame? C’est un verger entier qui brûle. (…)

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La force vitale et sombre de «Tesnota»

Surgi de l’inconnu, le premier film de Kantemir Balagov impressionne par son énergie et sa capacité à fusionner réalisme et grand récit dans une petite ville du Caucase, grâce au renfort d’une jeune actrice remarquable.

Il est rare d’entrer ainsi dans un film avec si peu de points de repère: réalisateur et acteurs inconnus, titre obscur. Et en introduction, un carton qui semble établir une situation réelle, mais dans un pays dont on se demande s’il n’est pas imaginaire, la Kabardie.

Non, il s’agit en effet d’une région du Caucase. La date, du moins, est claire: 1998 –encore que, ce qui se joue là n’est assurément pas d’un seul temps, ni d’un seul lieu.

Bande annonce du film

Ce qui va se jouer là est à la fois extraordinairement situé, matérialisé, et surtout incarné, et directement branché sur les grands récits humains. Mais ça, on va le découvrir peu à peu.

Un bolide nommé Ilana

Parce que de prime abord, on a affaire à Ilana. Un sacré morceau.

Garçon manqué en salopette et tout à fait féminine, sensuelle et grande gueule, adolescente, enfant et adulte.

Elle bosse au garage de son père, elle entretient une relation d’une tendresse limite avec son petit frère qui s’apprête à se fiancer, elle affronte et adore sa mère, étouffe dans les carcans enchevêtrés de sa famille, de sa communauté juive à la fois répressive et opprimée, dans cette bourgade de province à majorité musulmane, où ce corps en plein épanouissement et cette âme gourmande frémissent d’assouvir leurs désirs.

Ilana entre père et mère (Artème Sypine, Olga Dragourova). (©ARP)

Mais ça, c’est Ilana telle qu’une fiche descriptive la définirait. Dans le film, cela va à la vitesse de l’éclair, et pourtant se déploie par nappes.

Avec le renfort de cette jeune actrice incroyable, Daria Jovner, le débutant Kantemir Balagov réussit en quelques plans à imposer la richesse complexe des situations qu’il met en scène. (…)

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«La Caméra de Claire», petite musique de joie

Le nouveau film de Hong Sang-soo est un conte alerte et inventif autour de deux femmes et des pouvoirs magiques et réels de l’image.

Ce serait comme un rêve de cinéma, une utopie réalisée. Un cinéma qui naîtrait littéralement sous les pas d’une rencontre, d’une promenade, d’un esprit qui vagabonde.

La rencontre est double, et triple, et quadruple.

Double rencontre. Celle entre Hong Sang-soo et Isabelle Huppert s’est produite il y a six ans avec le joyeux et simplement labyrinthique In Another Country. Celle entre Hong Sang-soo et Kim Min-hee, devenue l’interprète de tous les films du plus grand cinéaste coréen contemporain.

La troisième rencontre a lieu entre Man-hee (Kim Min-hee), employée d’une société de production qui accompagne sa patronne au Festival de Cannes, et Claire (Isabelle Huppert) de passage dans la ville et photographe amateure.

La quatrième rencontre, qui est le film né des deux premières et de la situation mise en place par la troisième, est celle du réalisme et du fantastique, en tirant parti de l’irréalité du Festival de Cannes lui-même, mais aussi des collisions et dérives qu’il rend possible.

Man-hee s’est fait virer, elle erre dans la ville. Un gros chien joue les divinités indifférentes et propices.

Isabelle Huppert sourit et caresse un chien (©Jour2fête)

La «camera», chambre obscure et clairvoyante

Claire fait des photos tout en essayant vaguement de suivre le Festival. Son appareil de prise de vue est un Polaroïd, soit désormais une rareté qui participe activement au glissement vers le fantastique.

Cette petite machine (pas tout à fait) instantanée a-t-elle véritablement des pouvoirs de révélations, et de voyage dans le temps?

C’est le ressort fantastique du film, en même temps qu’une question, où le mot «caméra» doit plutôt se lire «camera», désignant aussi bien l’appareil de prise de vue du cinéma que celui de la photographie –et la chambre obscure des désirs et des affects. (…)

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Fatale «Eva» ou les jeux de l’artifice et de la fascination

Grâce aux infinies nuances du jeu d’Isabelle Huppert, le nouveau film de Benoit Jacquot explore les zones d’ombre de la fiction en jouant avec les figures types du film noir.

Une séduction tarifée, un crime, un vol, une imposture. Eva démarre à toute vitesse, sur une route qui semble balisée. Roman noir (de James Hadley Chase) qui s’incurve dans une plongée mentale sur la dépendance affective, c’était aussi la trajectoire suivie par la première adaptation du livre, le Eva de Joseph Losey en 1962, avec Jeanne Moreau.

Le livre, le genre cinématographique, le film précédent sont quelques-uns des miroirs biseautés qui jalonnent ce film étrange et pénétrant, songe de cinéaste –et de spectateur prêt à cette aventure qu’on appelle la mise en scène.

Avec son vingt-cinquième long métrage, Benoît Jacquot revendique la fiction comme fiction. On allait écrire «Jacquot s’amuse à revendiquer la fiction comme fiction», tant la part ludique du projet est évidente.

Ludique certes, mais sérieuse aussi. Sérieuse à la mesure des histoires qu’on nous, qu’on se raconte –et surtout de la manière dont elles sont racontées.

Sinueux et glissant comme la route de montagne enneigée qui y paraît à plusieurs reprises, le film circule entre les repères trop évidents, les typages de personnages et de situations, pour sans cesse en déplacer les certitudes, tester leur sens, interroger leur solidité et leur légitimité.

Jeu sérieux, jeu dangereux

La beauté du geste tient à ce que l’un des principaux repères ainsi remis en cause est précisément l’imposture, la rhétorique du masque, du double jeu, ressort bien connu des films à énigme comme de la psychologie basique.

Côté cinéma, le modèle serait à chercher du côté des Diaboliques de Clouzot, clairement évoqué par Jacquot, lequel fait pourtant tout autre chose –avec Eva, nul besoin d’interdire aux spectateurs de raconter quoique ce soit, tout se passe ailleurs, c’est-à-dire tout le temps, et non plus au moment du rusé rebondissement crucial et fatal.

Entre Bertrand et Eva, les jeux ne sont pas faits (©Europacorp Distribution).

Ce qui est «fatal» dans le film, au sens du destin et pas nécessairement de la mort, c’est la complexité des humains, quand bien même ils apparaissent sous les auspices d’archétypes d’un genre. (…)

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