«Félicité», quand le combat d’une femme devient épopée de la vie

Primé à Berlin et à Ouaga, le quatrième film d’Alain Gomis est à la fois aventure d’une femme exceptionnelle, chronique d’une ville-monde et de son peuple, et chant mythologique.

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Dès le premier plan, c’est là. Une puissance, une évidence, un mystère. Ce visage de femme, magnifique, vivant, charnel. On ne sait rien d’elle, on présume qu’elle est celle qui donne son nom au film.Bientôt il se vérifiera que rarement un personnage et un film auront à ce point existé l’un par l’autre.

Autour d’elle, hors champ, il y a des hommes, un bistrot qu’à Kinshasa on n’appelle pas «maquis» mais «nganda». Il y a la musique, l’ivresse, un orage qui vient, les bruits de la ville immense, violente, frémissante. Mais là, déjà, le visage de Félicité. Quelque chose de surnaturel, oui, même si absolument incarné, humain.

 

Elle chante, Félicité. Elle gagne sa vie dans les bars, voix bouleversante, présence de déesse massive, vibration venue d’on ne sait où, la brousse, la souffrance, la mémoire.

Elle chante et elle bouge, défie et affronte, esquive et séduit. La caméra bouge, elle aussi, comme si elle dansait avec elle une danse complexe, dont la femme et la voix seraient loin d’être l’unique foyer, qui se recentre sur un client, un musicien, le groupe, la communauté.

L’image –et le son– font place au monde auquel appartient Félicité, forte et quand même en danger, armée pour faire face mais en tension qui jamais ne peut se permettre d’être prise en défaut.

Un combat sans fin

Cette vie qu’elle gagne avec sa voix et sa force intérieure, on saura peu à peu qu’elle l’a construite, conquise. Contre les pressions, les mépris, les injonctions des mâles, de la famille, des coutumes.

C’est sans fin, un tel combat, mais elle sait à la fois recourir aux renforts dont elle a besoin, à commencer par celle du très obligeant voisin Tabu, géant bricoleur et bon vivant, et garder la distance qui lui convient, à elle.

Et voilà que cette vie se brise. Félicité est frappée au défaut de sa cuirasse, ce grand garçon, son fils, gravement blessé dans un accident – ou peut-être un règlement de compte. Il faut opérer, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, bien plus que ce que possède sa mère. 

Félicité s’en va, à l’assaut de la ville, conquérir les moyens de sauver son vaurien de garçon. Ce sera la trajectoire, tendue, intense, qui porte le film. Elle sera l’occasion de multiples rencontres, d’affrontements, de rebondissements.

Pendant se temps, Tabu continue d’essayer de réparer le frigo.

Mais si la quête de Félicité est bien le ressort dramatique du film, elle n’est pas le film. (…)

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«Jackie» dans le tragique labyrinthe des miroirs du pouvoir

Le nouveau film de Pablo Larraín est moins un biopic ou l’évocation d’un moment historique qu’une manière d’interroger de manière incarnée les arcanes de la représentation politique.

Il est très rare qu’un réalisateur présente deux longs métrages de manière aussi rapprochée: moins d’un mois après l’apparition de son Neruda sur les écrans français, voici donc Jackie du même Pablo Larraín. Précisons que cette proximité n’est pas un effet d’optique due à la distribution en France: les deux films ont bien été tournés à la suite l’un de l’autre.

 

Il est plus rare encore que, sans faire diptyque, deux films réalisés coup sur coup nourrissent une réflexion commune, et ici particulièrement féconde, sur une même thématique.

Personne célèbre et personnage de cinéma

Comme l’indiquent clairement les titres, il s’agit en effet de deux approches de la manière dont le cinéma peut prendre en charge un personnage, qui est aussi, dans les deux cas, une personne célèbre.

Cette thématique ne se limite pas à la question du biopic, même si elle l’inclut. Il est même très passionnant de voir comment Larraín, en ayant l’air de s’en éloigner par les chemins du romanesque et de l’onirique, a fait de Neruda un authentique biopic (un portrait filmé), alors qu’en semblant coller au quotidien de Jacqueline Onassis durant les jours qui suivirent l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, il prend en charge bien autre chose.

Dans les deux cas, Neruda et Jackie, Larraín ne filme pas frontalement le récit d’un moment d’existence de son personnage. Si le poète chilien était dépeint au miroir éclaté de sa propre littérature et de la vision fantasmatique du flic qui le traquait, la First Lady est évoquée à travers une interview imaginaire donnée quelques semaines après le meurtre, et qui ne sera pas publiée.

Mais Jackie n’est pas un portrait de Jacqueline Kennedy. C’est, grâce à cette image constamment reconfigurée dans le tourbillon qui suit les coups de feu de Dallas et jusqu’à la cérémonie solennelle à Washington, une mise en abime incarnée des rapports entre collectif et individu, symboles et objets concrets. Un voyage dans le palais des glaces de la politique aux côtés d’une femme qui ne cadre avec aucune des définitions toutes faites qui lui ont été appliquées.

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Voici les 53 films qu’il ne fallait pas manquer en 2016

L’année 2016 a été particulièrement riche en films réussis, passionnément chroniqués de semaine en semaine. Notre sélection best of.

Un film par semaine et encore un de plus, c’est manière de répondre à ceux qui prétendent qu’il n’y a plus rien d’intéressant à voir au cinéma. Le souci serait plutôt, au contraire, l’abondance de biens, des biens inégalement répartis comme le veut notre époque, des biens souvent offerts de manière trop brève, des biens noyés dans un flot ininterrompu de médiocrité arrogante.

Bien entendu la liste qui suit est subjective. La situation qu’elle décrit ne l’est pas: qui a envie de suivre ce que le cinéma contemporain propose de nouveau, d’inventif, d’éclairant sur notre monde y trouvera largement de quoi assouvir ses attentes –et encore, on aurait pu allonger la liste, avec À jamais, Wolf and Sheep, Willy 1er, Moi Daniel Blake, Where to Invade NextGorge cœur ventre,  No Home Movie, L’Économie du couple, Man on High HeelsFranz, Café Society, Dieu ma mère et moi, D’une pierre deux coups, Little Go Girls… et encore bien d’autres.

À condition de ne pas leur demander plus qu’elle ne peuvent offrir, les statistiques sont instructives. Dans la liste ci-dessous, on trouve ainsi un quart de titres qui sont des premiers ou deuxièmes films, ce qui est plutôt rassurant, et 9 documentaires, ce qui est un bon niveau. Mais seulement 6 films signés par des femmes, ce qui est notoirement insuffisant.

Avec 16 films, l’imposante présence du cinéma français dans sa diversité et sa bien réelle fécondité est à nouveau vérifiée. Massive si on la considère globalement avec 12 titres, la présence asiatique est en fait émiettée, avec un monde chinois sous-représenté, et une Inde absurdement peu présente eu égard à son volume de production.

L’Afrique noire est carrément absente, le monde arabe et le Moyen-Orient sont réduits à la portion congrue avec seulement 3 titres (un Turc, un Algérien et un Libanais), tout comme l’Europe de l’Est (deux Roumains et un Lituanien). Et l’Amérique latine, si bien représentée depuis une petite décennie, est cette fois quasi-absente. Enfin avec seulement 8 titres (dont deux signés de réalisateurs québécois, Xavier Dolan et Denis Villeneuve) l’Amérique du Nord est bien peu présente, compte tenu de son poids toujours plus écrasant sur la production mondiale.

Abluka d’Emin Alper 

(Turquie. 2e long métrage)

«Aux côtés des deux frères, l’ex-taulard  qui fouille les poubelles au service de la police et celui qui a pour emploi de tuer les chiens errants, sous l’influence de pulsions que manipulent les différents pouvoirs ou qui entrent brutalement en conflit avec eux, jusqu’à la folie, au désespoir, le film résonne de multiples manières avec la réalité. Turque, mais pas que.»

L’Académie des Muses de José Luis Guerin

Espagne

«Mais voilà que nous partons en voyage. Voilà qu’on débarque, sur les traces de Dante et Béatrice, dans une Italie hantée de souvenirs mythologiques et de bergers très physiques. Arcadie rieuse et sensuelle en contrepoint aux austères théâtres de l’enseignement académique, mise en circulation au grand air des ressources pas du tout futile du désir, de l’attirance des corps, de l’envoutement des mots, comme révélateurs et analyseurs des relations de domination, des mouvements de libération.»

Algérie du possible de Viviane Candas

France. (documentaire)

«Partant à la recherche des traces de la vie et de la mort de son père, Viviane Candas fait lever sous ses pas, envol frémissant, bien des éléments de cette histoire qui devrait s’écrire à la fois avec une majuscule et sans. Associant archives photographiques et filmées de l’époque, documents personnels, témoignages enregistrés aujourd’hui des deux côtés de la Méditerranée et saynètes métaphoriques où les robes et les  menottes figurent juges, avocats et policiers, elle compose un récit à la fois intime et collectif: le parcours cohérent d’une vie, et le récit d’une succession de combats où la continuité, la cohérence, la loyauté des divers protagonistes ne sont aussi clairement établies.»

L’Ange blessé d’Emir Baigazin

Kazakhstan. 2e long métrage

«Mais ce n’est pas tout. Outre cette force du plan, Emir Baigazin détient un art du récit, c’est à dire à la fois des situations, des rythmes et de l’organisation des scènes, qui n’appartient qu’à lui. Sa manière d’alterner moments du quotidien et conflits dramatisés à l’extrême, sa capacité à proposer une circulation dans le temps qui ne soit ni assujettie à une chronologie stricte ni d’une virtuosité de bonimenteur, mais ouvrant sur d’autres interactions entre les êtres et entre les actes, est assez sidérante.»

Anomalisa de Charlie Kaufman et Duke Johnson

États-Unis. (animation)

«Théorique, rigoureux… oui. Et puis voilà. Voilà qu’au creux de ce que le film a de plus abstrait pointe la plus improbable, la plus puissante, et finalement la plus juste émotion. Anomalisa est un film incroyablement touchant, un film qui non pas malgré mais du fait de ses partis-pris extrêmes, retrouve quelque chose de très enfoui, de très mystérieux, de très… humain, oui. Non plus du tout banal, mais commun, partagé et partageable, et infiniment poignant. C’est un mystère, qui est probablement la raison d’être de ce beau film.»

The Assassin de Hou Hsiao-hsien

Taiwan

«Ce jeu de déplacement est partout. Le cinéaste alterne les cadres larges et les cadres extrêmement larges (qui modifient la perception des premiers). Il sature ses images de composants hétérogènes, mais qui se combinent de manière suggestive, tissus, végétaux, visages et costumes, éléments de mobiliers, pour littéralement engendrer une nouvelle matière visuelle, qui ne peut exister qu’au cinéma. À l’époque où le septième art est peut-être en train de se transformer avec la multiplication des films en relief, en 3D, Hou invente lui le cinéma en profondeur, en épaisseur.»

L’Avenir de Mia Hansen-Løve

France

«Sans tapage ni effets de manche, sans surcharge, Mia Hansen-Løve incarne cette idée à la fois proche et formidablement ambitieuse de ce que peut le cinéma. Une idée qui vient de Jean Renoir, de François Truffaut, et qui est à la fois disponibilité aux frémissements des heures et des âmes et pari éperdu sur la possibilité de les partager, de les rendre désirables. Du même geste exactement, il s’agit de les magnifier et de les maintenir fermement à hauteur d’homme et de femme.»

Baccalauréat de Cristian Mungiu

Roumanie

«Observant ses protagonistes se débattre, le cinéaste ne juge ni n’édicte. Il prend acte des espoirs et des angoisses, des faiblesses et des forces de chacun et chacune. Avec beaucoup de force et une grande émotion qui peu à peu s’installe à mesure qu’on les accompagne dans la toile d’araignée de leur quotidien, Baccalauréat donne à éprouver les exigences et les incertitudes de la morale. Et malgré le titre, cela n’a vraiment rien d’un exercice scolaire.»

Beijing Stories de Song Peng-fei

Chine. 1er long métrage

«Beijing Stories n’élude en rien ces réalités, et apporte ainsi une nouvelle contribution de grande qualité à cette prise en charge par le cinéma chinois contemporain des effets les plus sombres de l’évolution du pays, terreau sur lequel continuent de s’affirmer des jeunes réalisateurs. L’ébauche d’une romance en sous-sol, les ressorts d’une comédie ou l’embryon d’un polar se fondent comme naturellement pour nourrir la plénitude du film. Les trajectoires en pointillés des trois protagonistes, et la manière dont elles se croiseront, dessinent ensemble une carte à la fois romanesque, réaliste et imaginaire.»

Bella e perduta de Pietro Marcello

Italie

«Avec une égale délicatesse de filmage, où l’humour, la tristesse et la colère se donnent la main, Pietro Marcello accompagne les aventures du Polichinelle et la description du combat solitaire du protecteur auto-désigné du palais. Bella e perduta est comme un songe, un songe réaliste et inquiétant, qui tire sa force de l’étonnante grâce avec laquelle sont filmés les champs et les bâtiments, les visages, les arbres et les corps.»

Ce qu’il reste de la folie de Joris Lachaise

France/Sénégal. (documentaire)

«Pas un plan qui ne soit composé, visuellement et dans la durée, avec une attention extrême. Rien de décoratif dans cette exigence, mais la quête obstinée d’offrir à chacun et à chacune, dans des situations de détresse ou de dénuement, la meilleure chance d’exister aux yeux des autres –les spectateurs du film.»

Ce sentiment de l’été de Mickaël Hers

France. 2e long métrage

«Il y a là non seulement une finesse et une délicatesse extrêmes dans la manière de rendre sensible la difficulté de surmonter une crise terrible comme de s’accommoder du fil des jours, mais une sorte d’élégance à la fois plastique et éthique. Et c’est finalement ce qui fait que Le Sentiment de l’été, qui raconte une histoire marquée par la mort et le mal de vivre, est extraordinairement pas triste: tout frémissant de vie, traversé des désirs de chacune et chacun, curieux des êtres et de leurs étranges façons de faire, amusé même, et amusant, souvent. Ce sourire attentif, sourire de la mise en scène en intime affection avec ses protagonistes, est la plus belle manière de faire partage de leur existence, qui cesserait ainsi d’être une fatalité.»

Comancheria de David McKenzie

États-Unis. (Western/Polar)

«Le scénario, la mise en scène et l’interprétation déploient à la fois une complicité avec la vision cow-boy, sinon redneck de l’existence, et une colère sourde contre un état du monde déshumanisé, ou contre le délire des armes qui prévaut dans tout le sud rural étatsunien. Et ce film d’hommes qui capitalise sur les clichés virils ne néglige pas d’en rappeler les ridicules, en un exercice de voltige tout à fait plaisant et qui, sans excès de correction politique, laisse à chacun la possibilité de se situer.»

Court de Cahiatanya Tamhane

Inde. 1er film

«Avec ce premier film impressionnant par son sens de la composition et sa capacité à varier les focales, jouant avec les codes du mélodrame social, du pamphlet et de la chronique réaliste, parfois de la comédie de l’absurde, Chaitanya Tamhane s’affirme lui aussi comme à la fois l’héritier d’une tradition majeure et un auteur capable de réinventer pour lui-même, de manière très contemporaine, un cinéma ambitieux et ouvert sur le monde.»

Dans ma tête un rond-point de Hassan Ferhani

Algérie. (documentaire). 1er long métrage

«Le réalisateur filme le lieu, son architecture, les formes étranges que font surgir à la fois les instrument de l’abattage, la présence des bêtes vivantes et des bêtes mortes, du sang, et les marques puissantes du temps, de l’usure, de la ruine parfois. Mais il s’approche aussi des êtres qui travaillent et parfois vivent là, il les écoute, les regarde, les entend. Dans ma tête un rond-point est un exceptionnel travail de composition, qui agence le proche et le lointain, le singulier et le collectif, le trivial, le social et le mystique.»

Les Délices de Tokyo de Naomi Kawase

Japon

«Le ressort dramatique des Délices de Tokyo est d’une simplicité extrême, et qui ailleurs serait une limite. Ici, elle devient une ressource, qui fait de micro-situations des moments riches d’émotions et de sens, transformant des drames infimes en instants de vérité. La cinéaste reçoit à cet égard un concours précieux de l’acteur Masatoshi Nagase, dont la présence à la fois opaque et retenue entrebâille les possibilités de relations qui jouent avec les codes narratifs, et au-delà.»

Dernier train pour Busan de Yeon Sang-hoo

Corée du Sud (film d’horreur)

«Presqu’entièrement situé dans un TGV ayant quitté Séoul in extremis alors que se répand une marée de morts-vivants voraces, sanglants et grimaçants tout à fait classiques, tous les ressorts dramatiques du scénario mettent en accusation les vrais monstres, qui ne sont pas les zombies mais les patrons, les financiers, et plus généralement l’individualisme, l’égoïsme, la soif de réussite et la peur des autres, fondements du libéralisme, en l’occurrence mâtiné de dirigisme malhonnête de l’État. L’association d’un État fort et d’un libéralisme économique débridé trouvant en Corée du Sud un terreau particulièrement fertile.»

Diamond Island de Davy Chou

Cambodge. 1er long métrage de fiction

«C’est sa manière de donner la priorité aux éléments sensoriels, en-deça ou au-delà de leur valeur narrative et de leur signification directe, qui permet au jeune réalisateur d’excéder son propre récit pour partager avec le spectateur une émotion plus touffue, plus intense, et finalement plus respectueuse de la complexité d’une réalité dont on ne voit pas bien ce qui nous autoriserait à la juger.»       

Elle de Paul Verhoeven

France

«Grâce à l’association parfaite de Paul Verhoeven, qui travaille ces enjeux depuis toujours, et d’Isabelle Huppert, qui atteint ici au génie pur, les codes du romanesque, de la vraisemblance psychologique et de l’identification sont pulvérisés. Pulvérisés par un alliage psychotrope entre un humour ravageur et une lucidité foudroyante.»

Eva ne dort pas de Pablo Aguero

Argentine

«À partir du cas bien réel, et particulièrement spectaculaire, d’Eva Peron, Eva ne dort pas interroge les parts d’irrationnel dans la politique, les besoins et les effets du recours à des catégories, des procédures, des vocabulaires qui relèvent d’un autre mode d’existence, d’une autre type de rapport au monde, celui du religieux.»

Fais de beaux rêves de Marco Bellocchio

Italie

«Fais de beaux rêves est un “famille, je vous hais” non plus crié comme naguère, mais murmuré. Il n’en est pas moins prégnant. À cet abime qui hante la plus grande partie de l’œuvre de l’auteur d’Au nom du père et du Sourire de ma mère, la figure effrayante et simplifiée, enfantine et tragique de Belphégor offre une très belle métaphore.»

La Fille inconnue de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Belgique

«Et c’est ici, bien sûr, une question politique qui rejoint une question de mise en scène: quelle distance entre les corps, entre les êtres, entre les états –sociaux, psychiques, de langage? Quels écarts et quels liens, puisque les deux sont nécessaires. Hormis Éric Rohmer, dont ce fut un des grands thèmes, rares sont les cinéastes à avoir su questionner aussi profondément, et de manière aussi émouvante, vivante, concrète, cet enjeu qui est celui même de comment faire société, habiter ensemble.»

Fuocoamarre de Gianfranco Rosi

Italie (documentaire)

«S’il reste, c’est pour pouvoir construire cela: la recomposition par le cinéma, qui est le contraire de la télévision, d’un monde commun. Un monde où coexistent, selon des modalités variables, les Européens et les Africains, les vivants et les morts, les sauvés, les sauveteurs, les pas sauvés, et tous les autres, nous, vous.»

Gaz de France de Benoît Forgeard

France. (comédie)

«Autour du président semi-comateux campé par Philippe Katerine, l’enchaînement des situations, et la tonalité générale ne cesse d’être remis en jeu, au lieu de se contenter d’enfoncer le clou de la farce. Gaz de France se révèle moins charge convenue contre les ridicules et les malfaisances du pouvoir et de ceux qui l’incarnent, qu’insidieuse interrogation sur le rôle de la fiction, des imaginaires en politique –avec moins de naïveté que la bien-pensance qui revendique le réel contre les récits ou les idéologies, partition myope qui ouvre la porte à d’infinies manipulations et catastrophes, il suffit de regarder les infos à la télé pour s’en convaincre.»

Les Habitants de Raymond Depardon

France. (documentaire)

«La diversité des personnes et la multiplicité des sujets composent une sorte de cartographie impressionniste, où chacun fera des découvertes sur ses contemporains-concitoyens. On n’en finirait pas de lister les paroles, les formules, les expressions. En choisir quelques unes ce serait leur donner un caractère anecdotique, publicitaire, à l’opposé de la manière dont fonctionne le film, dans la parfaite équanimité de son écoute et le total respect pour tous ces gens.»

Je suis le peuple d’Anna Roussillon

France/Égypte. (documentaire)

«À bas bruit, ce film produit en effet de la politique, au sens où il ouvre pour chacun, personnes filmées (Faraj n’est pas seul même s’il est au cœur du dispositif), personnes qui filment, spectateurs, et même indirectement agents politiques et médiatiques (les dirigeants, les activistes, les producteurs de programmes d’information et de distractions) un espace qui n’est pas déjà attribué et formaté, en même temps qu’il rend perceptible les pesanteurs auxquelles chacun (nous autres spectateurs inclus) est soumis: c’est-à-dire, simplement, les conditions d’existence des ces différents acteurs.»

John From de Joao Nicolau

Portugal

«Comme un envol d’aras vert fluo dans un quartier paisible d’une capitale européenne, comme la chanson des pas d’une jeune fille dans une rue inondée de soleil, comme la valeur inestimable du contenu d’un message échangé en cachette avec sa meilleure amie, John From dit le plus légèrement du monde quelques une des choses les plus graves au monde. Obregado.»

Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Canada

«Mais la véritable réponse de Dolan, magnifique réponse de cinéma (qui fut jadis, autrement, celle de Bergman dans Persona) est ailleurs. Elle consiste à déjouer le théâtre non en s’éloignant mais en s’approchant. L’essentiel de Juste la fin du monde est tourné en gros plan. Et ces visages deviennent des paysages, des «décors extérieurs» d’un nouveau type, où soufflent brises et tempêtes, où se creusent vallées de larmes et se dressent pics de colère.»

Kaili Blues de Bi Gan

Chine. 1er long métrage

«Road-movie, aventure familiale et sentimentale où surgissent le documentaire et le fantastique, Kaili Blues ne cesse de surprendre, par ce qui s’y raconte comme par la manière dont cela est conté. En douceur –une douceur qui n’esquive nullement les duretés de la réalité– il se fraie un chemin unique vers une idée du cinéma ambitieuse et émouvante, jusqu’à la très belle et infiniment ouverte séquence finale, qui a nouveau remet en jeu tout ce qu’un récit peut avoir de programmé.» 

Louise en hiver de Jean-François Laguionie

France. (animation)

«Mais jamais sans doute Laguionie n’a été si libre, on voudrait dire souverain si la modestie n’était pas la qualité première de ce projet, qui n’en est que plus ambitieux. Car il s’agit de rien moins que du temps et de l’âge, de la nature et des humains, du réel et de l’imaginaire, de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.»

Ma’ Rosa de Brillante Mendoza

Philippines

«De manière plus radicale encore que son lointain mentor, Mendoza ne cherche jamais à «faire le ménage» autour de ses protagonistes, pour rendre plus clair et plus visible ce qui leur arrive, et la possibilité de s’en émouvoir. Sa manière de filmer privilégie les plans larges, les mouvements de caméra épousent l’agitation brownienne de la cité, l’image brute, saisie sur le vif sans enjolivement ni ajouts d’éclairages, contribue à immerger les personnages, et les spectateurs, dans ce bouillonnement humain.»

Midnight Special de Jeff Nichols

États-Unis. (fantastique)

«La liberté, c’est aussi celle que se donne Jeff Nichols, et celle qu’il offre à ses spectateurs –là aussi tout à fait à rebours du cinéma dont Spielberg est la figure exemplaire. Pas de manipulation du récit, mais une organisation lacunaire des informations qui laisse ouvertes de multiples hypothèses quant aux motivations des personnages et à la succession des événements. L’accès à des indices disséminés comme les repères d’une «plus grande image», qui ne sera jamais montrée, propose un rapport à la fois ouvert et codé à la fiction, d’un effet très heureux.»

Mimosas d’Oliver Laxe

Espagne-Maroc

«Durée et profondeur, neige et vent, rivière et paroles –le parcours de Mimosas est fécond et mystérieux. Indépendamment de l’anecdote du nom d’un bar de Tanger qui faillit jouer un rôle, son titre énigmatique renvoie moins à des fleurs jaunes, totalement absentes, qu’au “mime”, au masque, à la mimesis, à la fois aux apparences qui portent avec elle la possibilité d’une autre présence, et à la ressemblance, avec 1.000 et tant de récits. A ce voyage, un seul véhicule, nécessaire et suffisant, véhicule au nom incertain, à la définition impossible, et pourtant à l’existence irréfutable: la beauté.»

La Mort de Louis XIV d’Albert Serra

France

«Corps pourrissant et malodorant (Louis XIV est mort de la gangrène), monarque qui n’abdique aucun de ses privilèges et prérogatives, acteur empêché par le rôle et pourtant d’une souveraine liberté et d’une inventivité décuplée par les contraintes, cet être-là, dans la pénombre doucement éclairée de pourpre et de brocards, rayonne d’une puissance incroyable. Le roi se meurt, vive le cinéma.»

Nocturama de Bertrand Bonello

France

«À ces questions, inutile de dire que Bonello n’a pas plus de réponse que quiconque. Nocturama nait d’une sensibilité à un état du monde, notre monde, un état où suinte en de multiples endroits une violence moins aveugle que muette ou balbutiante, qui n’a pas forcément de mots pour se dire et encore moins de raisonnements pour se justifier mais qui n’en est pas moins là. Cette violence spectrale est d’autant plus inquiétante que les passages à l’acte, de manière individuelle ou groupusculaire, sont à présent perçus comme des possibles, de la part de gens qui sont loin d’avoir comme cadre de référence un ensemble doctrinal cohérent, quel qu’il soit.»

Olmo et la mouette de Petra Costa et Lea Glob

Danemark/France. 1er long métrage. (documentaire)

«Cela pousse doucement comme l’enfant dans le ventre d’Olivia, cet enfant au prénom d’arbre (Olmo signifie «orme» en italien). Ce mouvement intérieur engendre, pour qui verra Olmo et la mouette, une  aventure qui est, bizarrement, l’exact contraire du slogan qui accompagne la sortie. Non, la réalité ne commence pas quand le jeu se termine, il n’y a que de la réalité, dans le jeu et ailleurs, dans le jeu d’acteur et les autres jeux, c’est ce qui éclaire si bien ce film si singulier.»

One More Time with Feeling d’Andrew Dominik

États-Unis. (documentaire)

«One More Time with Feeling est en effet cela: un documentaire en noir et blanc et en 3D sur Nick Cave enregistrant son disque Skeleton Tree, film signé d’Andrew Dominik auquel on devait le remarquable L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en 2007. Ne serait-il que cela que ce serait un film remarquable, pour cette simple et imparable raison qu’il n’est rien de plus beau peut-être au cinéma que le travail, le travail bien filmé. Mais le film se révèle peu à peu aussi bien autre chose, à mesure qu’affleure peu à peu dans son déroulement la tragédie qui a frappé le musicien, et qui hante l’homme, l’artiste, sa musique et le film de manière à la fois directe et spectrale. One More Time with Feeling était presque d’emblée passionnant, à mesure qu’il se déploie, il devient bouleversant.»

Paterson de Jim Jarmusch

États-Unis

«Il sera question du temps, qui est très fort pour passer à la fois selon un écoulement linéaire, de manière circulaire, et en couches superposées. Il sera question d’avoir des rêves, et d’en faire le matériau de la vie quotidienne. Il sera question de tendresse, d’écoute, d’attention aux autres. Et des signes qui émaillent le cours de l’existence, comme les rimes scandent les poèmes –surtout en vers libres.»

Peace on Us in Our Dreams de Sharunas Bartas

Lituanie

«Ensemble, cela devient une incantation à laquelle le titre fait écho, incantation qui a maille à partir avec le chamanisme. Peace to Us in Our Dreams évoque un monde en morceaux, le nôtre, et dont les morceaux ont les bords coupants, si la beauté réside encore dans bien des fragments, la tendresse sans doute aussi, la folie et le mal-être assurément – mais pas la même folie, pas le même mal-être chez les unes et les autres. Le lac patiente. Les flics enquêtent. Les jeunes gens se retrouvent au fond des bois.»

Personal Shopper d’Olivier Assayas

France. (fantastique)

«Entrebailler les portes, être prêt à accueillir l’inconnu, le différent autrement que dans la confrontation ouverte ou l’assimilation au même. On voit bien combien la question est actuelle, et combien ce n’est pas ce n’est pas ce qui domine dans notre époque. Cela n’est rend que plus poignant le mouvement qui, fantômatiquement, traverse ce film sensuel et mystérieux.»

Premier Contact de Denis Villeneuve

États-Unis. (fantastique)

«Premier contact, le nouveau film de Denis Villeneuve, décrit l’arrivée sur notre planète d’une civilisation extraterrestre hyper-intelligente et les conséquences de ce “premier contact” pour l’humanité.»

Quand on a 17 ans d’André Téchiné

France

«Et cette transgression vitale, qui n’implique d’aller tuer aucun autre dragon que sa propre soumission, son propre renoncement, trouve avec l’amour homosexuel une expression romanesque, fictionnelle, plus forte, dans un monde saturé depuis 2000 ans par l’impératif hétérosexuel, et la batterie de conventions qui en découle. En outre le face-à-face des deux garçons permet de mobiliser aussi tout un imaginaire narratif, imaginaire archaïque d’ombres de guerriers antiques, de chevaliers voués au tournoi, d’aventuriers rivaux. Puisque l’aventure c’est finalement de vivre sa vie.»

La Quatrième voie de Gurvinder Singh

Inde. 2e long métrage

«Gurvinder Singh a le grand mérite de ne pas filmer pour des spectateurs occidentaux, il travaille de l’intérieur un monde qu’il connaît bien. Et ce double mouvement – proximité entre le film, le sujet, les protagonistes et l’auteur/éloignement pour un public européen – augmente la puissance de suggestion des plans, les ressources poétiques de leur assemblage.»

Rester vertical d’Alain Guiraudie

France

«Il ne s’agit jamais de dire que tout est permis, encore moins que tout se vaut. Il s’agit de se demander pourquoi nous montrons ceci et occultons cela, à nous-mêmes autant qu’aux autres. Des prairies aux rues de la France très française, Rester vertical remet tout cela en mouvement, en question, avec une ferme et tendre vigueur, jusqu’à l’envol final.»

Sieranevada de Cristi Puiu

Roumanie

«Là se joue le grand art de la mise en scène de Puiu: la fluidité de sa caméra au cours des longs déplacements dans l’appartement exigu et surpeuplé n’est pas seulement un exercice de virtuosité assez bluffant. C’est le geste de composition qui instaure une circulation entre des niveaux de sens, qui inscrit les démêlés des protagonistes, ou l’histoire de la Roumanie, dans un questionnement bien plus ample.»

Suite armoricaine de Pascale Breton

France. 2e long métrage

«Avec une sorte de grâce évidente, la cinéaste qu’on retrouve avec bonheur, 11 ans( !) après son déjà remarquable quoique fort différent premier long métrage, Illumination, emmène au long de ces sentiers qui bifurquent, au bord de ces abîmes qui donnent le vertige, dans ces forêts hantées d’arbres, d’immeubles ou d’images. Reconfigurant l’espace (distances et points de vue) pour en déployer les ressources, elle invente au passage un très simple et très beau procédé de narration, fait de légers retours dans le temps, ressac chronologique qui donne au passage des instants comme des époques une consistance inédite.»

Sully de Clint Eastwood

États-Unis. (film catastrophe)

«Cette thématique anti-État, typique de la vulgate républicaine et libertarienne, est pourtant traitée avec assez de nuances pour aboutir à un tout autre résultat que ce que la pure application d’un programme idéologique impliquait –y compris lorsque Sully lui-même réinterroge, à juste titre, le bien-fondé de sa décision de poser l’A320 de l’US Airways sur le fleuve plutôt que d’essayer de rejoindre un aéroport voisin.»

Swagger d’Olivier Babinet

France (documentaire) 2e long métrage

«La religion, le bled, l’apparence physique, les projets professionnels, les filles et les garçons, les rêves farfelus, la musique, les parents, les profs, les rapports de force, les usages de la parole, les films et les séries, les dealers, Paris qu’on voit au loin et où on ne va pas, la politique… ils peuvent et savent parler de tout, à leur façon. Chacune et chacun a beaucoup à dire, et qui est si rarement entendu, loin des clichés –des stéréotypes racistes fabriqués par les médias comme des imageries rassurantes promues par les associations.» 

Taklub de Brillante Mendoza

Philippines. (documentaire)

«Tourné sur plus d’un an, accompagnant les étapes d’une résilience qui est aussi un chemin de croix aux stations impitoyables, Taklub («le piège» en tagalog) rend un hommage aux habitants de cette ville martyre nommée Tacloban, à ces personnes alternativement ou parfois simultanément victimes, combattantes, chaleureuses, égoïstes, généreuses, terrorisées.»

La Terre et l’ombre de Cesar Acevedo

Colombie. 1er film

«La Terre et l’ombre est un film singulier, qu’il n’y a lieu de comparer à aucun autre. C’est aussi un film qui offre la joie intacte de découvrir avec certitude un véritable cinéaste. Acevedo est Colombien, son film est inscrit corps et âme dans les paysages, les musiques, les problèmes de la Colombie –et il s’adresse au monde entier. Il constitue aussi un nouveau symptôme, un de plus mais particulièrement éclatant, de cette efflorescence du cinéma en Amérique latine.»

Un jour avec un jour sans de Hong Sang-soo

Corée

«Un jour avec, un jour sans, amusant questionnement de ce que tout ce qui fait le tissu des jours comme l’étoffe des fictions, méditation poétique sur l’idée même de récit, ajoute à la désormais longue liste des œuvres siglées HSS qui, de manière ludique et minimaliste, mais avec une obstination de philosophe ami des liqueurs fortes, ne cessent de travailler la question.»

La Vallée de Ghassan Salhab

Liban (fantastique)

«Le sixième long métrage de Ghassan Salhab, cinéaste connu aussi pour bien d’autres réalisations de formats et de types variés, joue ainsi sur de multiples niveaux. L’auteur de Beyrouth Fantôme invente pas à pas, plan à plan, une manière de faire résonner les éléments romanesques avec les échos politiques ou mythiques, des formes de glissements dans l’image, entre images et sons, au montage aussi, qui font de La Vallée un film étonnamment vivant. Vivant au sens d’un être dont on suivrait le développement organique, malgré ou plutôt grâce aussi aux zones d’ombres, aux bifurcations, aux tressage de composants hétérogènes.»

Visite ou Mémoire et confession de Manoel de Oliveira

Portugal

«Visite devient ainsi, sans que son auteur ait pu le prévoir, une sorte de parcours guidé dans une œuvre encore à venir. Ce qui en fait le prix, et ce quelle que soit la connaissance qu’a chacun des films d’Oliveira, c’est l’étrange alchimie du vécu et du créé, des effets indirects d’une histoire personnelle, celle de l’homme Oliveira, et collective, celle du Portugal des années 1940, 1950, 1960 et 1970, sur ce qui allait devenir une œuvre majeure du cinéma mondial. Bien travaillé, les fantômes!»

En Chine, un événement majeur dans l’histoire du cinéma mondial

L’annonce pourrait faire date. Le réalisateur Jia Zhang-ke a officialisé l’ouverture d’un réseau de salles Art et Essai dans toute la Chine. Celui-ci est susceptible d’avoir des effets gigantesques. Parce que la Chine est aujourd’hui un gigantesque marché de cinéma, en même temps que le pays le plus dynamique en termes de production. Et qu’une décision à grande échelle le concernant est susceptible d’avoir aussi des conséquences bien au-delà, dans le reste de l’Asie et dans le reste du monde.

L’essor foudroyant de l’offre de films en Chine (en moyenne, 10 nouvelles salles par jour s’ouvrent dans le pays depuis 7 ans) était jusqu’à présent limité par le caractère très restreint des types d’œuvres proposées: ces nouveaux écrans, tous situés dans des multiplexes, étaient entièrement dédiés aux blockbusters, à plus de 95% chinois ou américains.

En annonçant au journal professionnel américain Variety la naissance d’un réseau de 100 salles, qui doit être rejoint dans un avenir proche par 400 autres, le cinéaste de Still Life et de Touch of Sin confirme le rôle majeur qu’il tient dans le développement d’un cinéma ambitieux et diversifié.

L’accès à la diversité

Ce nouveau réseau, baptisé National Arthouse Film Alliance, est placé sous l’autorité d’une institution publique, China Film Archive. Comme l’explique le magazine Screen, il réunit des écrans dépendants des plus gros circuits d’exploitation privés, comme Wanda et Huaxia, à côté d’indépendants comme Broadway et la société de Jia, Fabula, laquelle a signé pour cela un accord avec la société française MK2.

La création de ce réseau d’écrans ouvre enfin la possibilité d’un accès du public chinois à une diversité de films, à la fois nationaux et venus du reste du monde, même s’ils seront évidemment toujours soumis à la sourcilleuse censure d’Etat, aussi interventionniste dans le domaine des mœurs que dans celui de la politique.

Cette initiative intervient alors que la Chine doit renégocier l’an prochain son système de quota d’importations de films dans le cadre de l’OMC – pour l’instant, seuls 34 titres par an sont autorisés selon la formule du partage des recettes (la seule qui rapporte des revenus conséquents), la quasi-totalité étant dédiée à Hollywood.

Rééquilibrage

Elle prend surtout place alors que se poursuit l’essor industriel du cinéma chinois, avec l’annonce par le milliardaire Wang Jian-lin, patron du groupe Wanda, principal circuit de salles au monde, y compris aux Etats-Unis depuis son rachat d’AMC, d’un nouvel investissement de 8,2 milliards de dollars pour continuer de développer la Qingdao Oriental Movie Metropolis. Situé sur la côte à mi-chemin de Pékin et Shanghai, ce projet gigantesque doit accueillir studios de tournages, technologies de pointe, un grand festival international, en même temps qu’un énorme projet immobilier et hôtelier.

Cette étape s’accompagne de mesures financières, soutenues par le pouvoir régional de la province du Shandong, incitations destinées aux producteurs américains avec assez de succès, après plusieurs rachats spectaculaires à Los Angeles, pour inquiéter le Congrès des Etats-Unis.

Avec l’émergence d’un circuit de salles destiné à la diversité du cinéma, chinois et mondial, s’esquisse enfin la possibilité d’un rééquilibrage entre une politique purement commerciale à très court terme et à coups de milliards, entièrement fondée sur la relation de fascination et de rivalité avec Hollywood, et une politique culturelle. L’expérience démontre qu’une telle approche, outre son importance artistique et ses ressources en termes de diplomatie (Soft Power), joue aussi un rôle dans l’installation pérenne du cinéma dans une société, et occupe une place comparable à celle du de la recherche et développement dans d’autres secteurs d’activité. Comme des exemples tels que la France ou la Corée en témoignent, il s’agit donc aussi d’un investissement économique à long terme. S’il devait se déployer à l’échelle de la Chine, les effets pourraient être immenses.

« Divines », triomphe de l’esclavage désiré

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Mercredi prochain 31 août sort sur les écrans un film promis à un beau succès, Divines de Houda Benyamina. Très bien accueilli lors de ses projections à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, il a en outre reçu la prestigieuse Caméra d’or, supposée récompenser le meilleur premier film du Festival, toutes sections confondues.

Le film raconte les tribulations de deux jeunes filles d’une cité de banlieue, une Arabe et une Noire, qui à force d’énergie, de ruse, de trafics et de violence parviennent à acquérir ce dont elle rêvent, luxe et pouvoir, écrasant au passage les rivaux non sans subir elles-mêmes des épreuves multiples.

Saturé d’une énergie de clip survolté, entièrement soumis à la fascination pour la consommation et la domination, Divines imite les vidéos de rappeurs qui surjouent la violence, l’arrogance et tous les excès de l’argent et de la force, et qui séduisent tant de jeunes gens dans le monde.

Petite machine efficace et racoleuse, Divines n’aurait aucune raison de susciter le moindre intérêt, s’il n’était un symptôme très significatif de ce temps. Tout ce que font les héroïnes du film, aussi bien que tout ce qui constitue sa réalisation, reconduit les mécanismes de l’oppression, de l’aliénation, des appétits manipulés.

Mais le plus significatif, et le plus désolant, est l’accueil enthousiaste réservé au film par des spectateurs, festivaliers et commentateurs dont nul ne doute (surtout pas eux-mêmes) qu’ils sont d’ardents défenseurs de l’idée de banlieues moins inégalitaires, moins soumise aux injustices, à la violence, à la misère, au racisme et au sexisme.

Et qui, parce que ce film roublard en met plein la vue avec ses héroïnes customisées comme des figurines de jeu vidéo (femmes,jeunes, pauvres, issues de minorités, la totale), ovationne un pur produit de ce que l’excellent Monsieur de La Boétie appelait déjà il y a quelque 470 ans la servitude volontaire.

Une servitudes parée ici du clinquant du fric et du glamour, du kif irépressible pour la célébrité sur réseaux sociaux et de l’éclate comme speed permanent, selon un système qui se croit ludique, voire même libertaire, et qui est la traduction à l’état chimiquement pur des mécanismes du marché et de la domination.

« Shadow Days », « Volta a terra », « Un monstre à mille têtes »… semaine de dingue !

A

Faut-il pleurer, faut-il en rire ? Après tout, que du monde entier arrivent sur nos écrans des films intéressants, émouvants, novateurs est en soi une bonne nouvelle. Le problème est qu’ils arrivent de manière si désordonnée et confuse que cette corne d’abondance se transforme en cimetière, où la plupart de ces films s’éteignent tristement, sans qu’il soit possible de rendre justice à ce qui fait leurs qualités, et leur singularité.

Avec 19 nouveautés, ce mercredi 30 mars est ainsi à marquer d’une pierre noire, pierre tombale qui menace d’ensevelir sans phrase nombre de réalisations qui auraient mérité attention. On en a ici même distingué trois, Quand on a 17 ans d’André Téchiné, Taklub de Brillante Mendoza, Marseille entre deux tours de Jean-Louis Comolli. On s’afflige de ne pouvoir faire juste place à plusieurs autres au moins.

Ainsi, d’abord, du beau Shadow Days de Zhao Dayong qui, une semaine après Kaili Blues de Bi Gan, deux mois après Beijing Stories de Pengfei, confirment la relève du cinéma chinois, tandis qu’après Au-delà des montagnes de Jia Zhang-ke, The Assassin de Hou Hsiao-hsien connaît un réjouissant succès public.

Situé dans un village montagnard à l’extrême Sud de la Chine, Shadow Days convoque fable politique, récit fantastique et ressort policier pour composer une histoire hantée par des fantômes inquiétants, diktats de la bureaucratie ou présences surnaturelles. Pour son deuxième long métrage, le réalisateur élabore une succession de scènes envoûtantes, blocs d’espace-temps disjoints entre lesquels circulent des forces obscures, qui cernent le jeune couple réfugié dans cette retraite bien moins à l’écart du monde, des mondes, qu’il n’y paraissait.

Monde retiré lui aussi, à l’écart, et où le fantastique a largement sa part même s’il s’agit d’un documentaire, Volta a Terra de Joao Pedro Placido accompagne les travaux et les jours d’une famille de paysans au Nord du Portugal, notamment celle d’un jeune fermier à la présence impressionnante. Et c’est magnifique.

C’est la qualité du regard du réalisateur, lui-même originaire de ce visage, et sa confiance dans la capacité du cinéma de rendre passionnants et splendides les situations les plus quotidiennes, qui font la force étonnante de ce film.

Tourné, joué et monté en force, le film mexicain Un monstre à 1000 têtes de Rodrigo Plà est un cri de colère. Autour de cette femme qui ira au bout de la violence pour essayer de procurer à son mari les soins auxquels il a droit, ce mix de thriller et de mélodrame est surtout une dénonciation efficace de la manière dont l’argent et le conformisme écrasent les existences.

En d’autres temps, on aurait aussi voulu pouvoir parler du documentaire de Lucile Chauffour East Punk Memories, où les fantômes d’une révolte adolescente contre l’ennui et l’oppression du soi-disant « socialisme réel » hante le présent sinistre de l’Europe de l’Est – en Hongrie dans ce cas. Et même porter un peu attention à la manière, loin d’être dépourvue de sens, dont entre flots de testostérone, explosifs et photos de famille, les gros sabots numériques de Michael Bay s’y prennent avec une défaite américaine (le fiasco de Benghazi où l’ambassadeur US à été tué par un groupe djihadiste) tout en restant les yeux fixés sur les rayures de la bannière étoilée dans 13 Hours. Mais il n’y a plus ni temps ni place…

Césars: quelle diversité veut-on?

aUn peu parce que la question est, à juste titre, devenue omniprésente, un peu comme effet secondaire de la controverse récurrente sur les sélections trop dépourvues de réalisatrices à Cannes; beaucoup par symétrie avec la polémique déclenchée aux Oscars par l’absence de Noirs parmi les nommés, l’enjeu «diversité» a accompagné la cérémonie des Césars qui a eu lieu le 26 février.

Elle l’a accompagnée mezzo voce, la présence de quelques films et de quelques artistes (comédiens et réalisateurs) présentant une image… disons pas trop uniforme: il y a des femmes parmi les candidats aux titre de meilleur réalisateur, il y a des «minorités visibles» parmi les éligibles aux prix d’interprétation. Même si pas assez.

C’est que tout cela n’est formulé qu’en termes statistiques, que le problème n’est posé que sur le mode quantitatif. De quels films s’agit-il, quelles décisions artistiques mais aussi politiques et éthiques sont en jeu? Tout le monde s’en fiche, du moment qu’un quota est si possible atteint.

Au point qu’on peut se demander si, en fait de diversité, ce n’est pas plutôt d’uniformisation qu’il s’agit, les meilleures sentiments poussant à faire autant que possible rentrer tout le monde dans le même moule, fut-il celui du mâle blanc occidental hétérosexuel, intériorisé par tous ceux (l’immense majorité des êtres humains) qui ne relèvent pas de cette catégorie.

Le jour où James Bond sera interprété par une Noire lesbienne, mais en respectant les codes narratifs et spectaculaires de la franchise, diversité où sera ta victoire?

A contrario, il faudrait rappeler que la revendication de diversité est celle de l’apport d’êtres différents, et dont il ne s’agit pas de réduire les différences, au risque d’un appauvrissement généralisé, d’une uniformisation mortifère –cette rencontre entre différence étant, ne pouvant être que problématique. Et ce quand bien même les dominés, les «autres» n’aspirent qu’à rejoindre le groupe dominant –un certain Frantz Fanon nous a très bien expliqué tout cela il y a déjà plus d’un demi-siècle.

Bien sûr, la revendication quantitative de diversité a une bonne raison, une raison syndicale: oui, il faut du travail dans le cinéma et les industries du spectacle, toutes les industries, pour les femmes, les arabes, les Noirs.

Mais disons que ce n’est pas exactement le même problème que celui de la diversité comme projet de société, comme idée du monde dans lequel on a envie de vivre. Cet enjeu autrement libérateur, celui de la rencontre des autres comme autres, et pas comme réduction au même, était admirablement décrite par Jean-Luc Nancy dans le bref film de Claire Denis Vers Nancy, en forme d’hommage à Jean-Luc Godard.

 

Pour en revenir aux Césars, la question est reformulée dans les mêmes termes que la sélection avec le palmarès. Mais disons alors, une fois n’est pas coutume, que le résultat est plutôt réjouissant cette année, mais selon deux angles d’approche distincts. Il l’est grâce aux lauréats des deux principales récompenses de ce concours, celles attribuées au meilleur film et au meilleur réalisateur. (…)

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La pompe à vide de «The Revenant»

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The Revenant  d’Alejandro Gonzales Iñarritu, avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Will Poulter. Durée: 2h35. Sortie le 24 février 2016.

Réglons tout de suite l’aspect le moins intéressant de The Revenant, la «performance» de Leonardo DiCaprio destinée à lui faire obtenir un Oscar. Elle est entièrement conforme à ce qui est prévu dans ce cas de figure, succession de grimaces et de contorsions, dans la boue, dans la neige, dans les fleuves glacés, même dans un cheval mort. C’est une idée bien misérable du travail des acteurs, et bien méprisante des acteurs eux-mêmes, a fortiori des très bons acteurs comme Leonardo DiCaprio, que d’être sommés de se livrer à pareil numéro pour mériter une consécration.

Pour le reste, The Revenant est un film aussi antipathique qu’intéressant. Antipathique est la manière dont tout, absolument tout –les actions, les sentiments, les idées, les paysages, les sons– est asséné comme coup de massue au spectateur. L’insistance, la triple dose, la surenchère d’effets est l’idée même que se fait Iñarritu (Birdman…) de la mise en scène –en quoi il est parfaitement en phase avec une époque où règne le quantitatif, où le «toujours plus» reste la loi dominante telle que le marché l’a établi pour toutes les relations humaines, où l’emprise sur le cerveau des autres demeure le but ultime de la production, sous influence écrasante de la publicité.

The Revenant raconte une histoire en elle-même très intéressante, et inspirée d’un fait réel, mais le raconte stupidement –pas par bêtise, mais par volonté délibérée d’être stupide. C’est-à-dire d’être du côté du surjeu, du passage en force, du «coup», de la mise raflée. C’est ici que le film commence à devenir quand même intéressant, pour ce qu’il n’est pas.

Contrairement à ce qu’on répète ici et là (y compris sur Wikipedia), il n’est en aucun cas un western. (…)

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Changer les règles de la censure des films, une périlleuse nécessité

cSur le dossier de la censure, la nouvelle ministre de la Culture et de la Communication peut se prévaloir d’une incontestable expertise. Audrey Azoulay a dirigé les services juridiques et financiers du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), puis été la n°2 de cette direction du ministère dont elle hérite à présent. Or, il y a urgence, au vu de l’accélération des décisions de justice remettant en cause la procédure de classification des films, suite aux actions de l’association catholique intégriste Promouvoir.

Fleur Pellerin avait commandé à l’actuel président de la Commission de classification, Jean-François Mary, des propositions permettant de répondre à l’offensive du petit groupe d’activistes mené par le juriste André Bonnet, qui fut naguère un proche de Philippe de Villiers puis de Bruno Mégret. Ces propositions étaient attendues en janvier.

L’urgence est d’autant plus grande que, suite aux procédures menées par Promouvoir, ce sont désormais des films qui peuvent à bon droit réclamer le statut d’œuvres majeures de l’art de cinéma qui viennent d’être victimes de la suppression de leur visa d’exploitation, à la suite de jugements du Conseil d’État. La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, palme d’or 2013, et Antichrist, «Fleurs du mal» d’un grand poète moderne de l’écran, Lars von Trier, ne peuvent plus aujourd’hui être présentés nulle part.

En l’état actuel du droit, la seule possibilité pour leur redonner accès à la diffusion est de les classer interdits aux moins de 18 ans, comme cela a été le cas avec les précédentes cibles de Promouvoir: Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, Love de Gaspard Noé et Saw 3 de Kevin Greutert. De 16 à 18 ans, ce n’est pas seulement une tranche d’âge qui n’y aura plus accès mais de multiples possibilités de diffusion, notamment télévisées, qui leur seront fermées.

L’offensive de l’organisation d’extrême droite soulève trois problèmes, un problème juridico-politique, un problème sociétal et un problème artistique. (…)

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Retour affectif et subjectif sur l’année 2015 sur grand écran

sans_titre-1_3 aDerrière une production hollywoodienne décevante, l’Asie, l’Amérique du Sud et l’Europe, France en tête, se sont réparti les productions les plus passionnantes de l’année.

Les Top 10, c’est un peu trop mécanique, réducteur. Mais ne pas revenir sur ce qu’on a aimé, et aimé aimer au cours d’une année, c’est se priver de remettre en perspective ce qui arrive dans le cinéma, au-delà des enthousiasmes au coup par coup. En toute subjectivité, voici donc un survol des films de l’année –c’est-à-dire des films sortis en salles, en France en 2015 (The Assassin de Hou Hsiao-hsien, annoncé pour mars 2016, n’y figure donc pas, sauf que bien sûr je viens de le mentionner ;).

1.L’Asie toujours féconde

Outre, donc, le cas HHH, c’est à nouveau d’Extrême-Orient que serons venues les propositions les plus riches et les plus stimulantes: de Chine avec Au-delà des montagnes de Jia Zhang-ke, du Japon avec Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa, de Corée avec Hill of Freedom de Hong Sang-soo, de Thaïlande avec Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul. En Orient toujours, mais moins extrême, il faut y ajouter Taxi Téhéran de l’Iranien Jafar Panahi. Encore ne mentionne-t-on ici que le meilleur du meilleur, signé de grands noms du cinéma contemporain.

À leurs côtés, beaucoup d’autres, de moindre magnitude, dont de nombreux jeunes, participent à la vitalité de ces cinémas à la fois fort différents et traversés de multiples échos qui renvoient les uns aux autres. S’il fallait leur trouver un point commun, ce serait leur capacité à prendre en charge le monde réel, et ses mutations les plus actuelles, par des moyens ouverts à toutes les aventures de la fiction, et souvent du fantastique.

2.Pauvre Amérique

Si les productions hollywoodiennes dominent plus que jamais le marché mondial, et ne cessent de battre des nouveaux records grâce aux progrès… du marketing, exemplairement avec le septième épisode de Star Wars, il faut admettre que l’offre cinématographique en provenance des États-Unis aura été, sur le plan artistique, singulièrement pauvre cette année. Un seul film issu de la grande industrie s’impose par son invention plastique et narrative, Mad Max: Fury Road, qui témoigne à lui seul qu’à partir de recettes convenues il est possible d’inventer.

Tout à fait à l’autre bout de l’arc économique, on doit signaler deux très «petits films d’auteur», de jeunes auteurs qui, curieusement, ont tous deux des patronymes d’origine asiatique, Chloé Zhao avec Les Chansons que mes frères m’ont apprises et Patrick Wang avec Les Secrets des autres. Ne pas oublier le remarquable documentaire Citizenfour de Laura Poitras consacré à l’affaire Snowden. Allez, ajoutons le très fréquentable Le Pont des espions de Steven Spielberg, et le plaisant Au cœur de l’océan de Ron Howard.

3.L’autre Amérique, qui monte

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