«Histoire d’un regard», mémoire vive d’un photographe au cœur de son temps

À gauche, l’un des rares portraits de Gilles Caron, dans le livre qui a déclenché le film. | Via Diaphana.

En explorant l’œuvre de Gilles Caron, Mariana Otero compose à la fois le portrait d’un grand du reportage, l’évocation d’événements cruciaux et la démonstration de la puissance de l’image.

Il est mort il y a cinquante ans. Il avait 30 ans. Il a travaillé six ans. Il laisse des milliers d’images. Du photographe Gilles Caron, la cinéaste Mariana Otero ne connaît que certains clichés, les plus célèbres: Cohn-Bendit défiant un policier du regard, les enfants squelettiques du Biafra, les soldats israéliens arrivant au mur des Lamentations, les chars russes à Prague.

Elle part de là. Elle part en voyage, un voyage à travers le temps, à travers l’histoire. Au cours de sa brève carrière, Caron se sera trouvé plus souvent qu’aucun autre au bon endroit au bon moment, captant des visions inoubliables de nombre des événements les plus décisifs de cette époque –mais pas seulement.

 

Loin de toute fétichisation de l’image choc, Mariana Otero explore pas à pas les contextes, revisite les autres photos de la même situation devenue icône, qui racontent mille autres aspects –de ce qui s’est passé alors, de comment a pensé, senti et agi Gilles Caron, du fonctionnement des médias d’alors et d’aujourd’hui, de ce que cache une image, aussi forte soit-elle (ou d’autant plus qu’elle est forte), dans l’instant même où elle montre.

Pas que des coups

La cinéaste explore également les autres photos, prises ailleurs, celles de situations moins cruciales, moins historiques. Elles témoignent du tout-venant de ce que produisent les reporters d’images, inscrivent les événements-clés dans le fil des jours.

Le cinéma (tournages de La guerre est finie d’Alain Resnais, de Week-end de Jean-Luc Godard et de Baisers volés de François Truffaut) voisine, parfois sur la même planche-contact, avec la guerre des Six-Jours, ou aussi bien les portraits des filles du photographe.

Caron a réussi des coups incroyables, qui lui vaudront –cas unique– d’avoir deux reportages sur deux sujets différents dans le même numéro de Paris Match, et de faire la une des tous les grands journaux du monde.

Mais il n’est pas, loin s’en faut, seulement un chasseur d’images à l’intuition exceptionnelle. Ancien appelé en Algérie qui a refusé de combattre après le putsch, ce baroudeur est aussi un type qui pense, un homme doué d’une conscience.

Fragment de la planche-contact de l’un des deux rouleaux pris devant la Sorbonne, le 3 mai 1968. | Via Diaphana

Cet intuitif ultra-réactif est aussi un photographe qui sait attendre, qui retourne plusieurs fois aux mêmes endroits, qui cherche et souvent trouve ce qui témoigne de la profondeur des situations, au-delà de leur aspect le plus immédiat, le plus spectaculaire.

Exemplaire est à cet égard le travail effectué sur ce qui, à l’époque (l’été 1969), ne passait pas pour un enjeu géopolitique important: les premiers moments de la guerre civile irlandaise, documentée au plus près de la vie des habitant·es catholiques de Londonderry, en une série d’images extraordinaires qui sont aujourd’hui encore présentes sur les lieux où elles ont été prises.

Mariana Otero regarde à son tour, écoute, questionne. Elle voyage sur les traces de cet homme qui est mort quand elle avait 7 ans et qu’elle tutoie en voix off comme un proche. (…)

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«Cuban Network»: infiltration à Miami et à Hollywood

René González (Édgar Ramírez), pilote, espion, mari, héros. | Memento Films

Le film d’Olivier Assayas fond en un même mouvement récit d’une authentique et extraordinaire histoire d’espionnage, codes du film d’aventure et critique des modèles dominants de narration.

Avion volé, traversée de la mer à la nage, exploits physiques, gestes téméraires –c’est l’aventure, tout de suite. Un film avec des héroïnes et des héros belles et beaux comme des stars de cinéma (normal, ils sont interprétés par des stars de cinéma), des trahisons, des affrontements de l’ombre.

Une famille abandonnée, un mariage luxueux, des dialogues à double et triple fonds, grands sentiments et virtuosité de récit, humour et énergie: pas de doute, Cuban Network s’inscrit d’emblée avec brio dans le genre du film d’espionnage de haut vol, où le panneau indicateur à l’entrée («d’après une histoire vraie») valide le romanesque échevelé de ce qui va suivre.

Mais si le nouveau film d’Olivier Assayas s’appuie scrupuleusement sur des faits réels[1], et s’il est bien en effet du même mouvement un thriller d’espionnage à rebondissements, il est encore davantage: une sorte d’opération commando clandestine au sein du cinéma de fiction.

Parfaitement authentique est l’histoire de ces cinq espions cubains installés à Miami au début des années 1990 pour infiltrer les réseaux anticastristes multipliant les actions de déstabilisation du régime de La Havane, y compris sous forme d’attentats meurtriers dans des hôtels.

Authentique le jeu dangereux et retors où CIA et FBI jouent leur partitions à plusieurs voix, et authentiques les histoires amoureuses à fronts renversés, ici exemplairement matrimoniales et familiales, là transgressive, médiatique et perverse. On peut faire confiance au cinéaste de Carlos pour associer précision de la reconstitution des faits et souffle épique, d’autant mieux qu’il retrouve pour le rôle principal le même interprète en tous points remarquable, Édgar Ramírez.

Un léger twist

Mais il y a un «mais». Les espions pleins d’habileté (véridique) et de charme (dans le film) sont des agents cubains. Au cinéma, depuis une nuit des temps qui remonte à bien avant la chute du Mur, les gentils, c’est les États-uniens et leurs alliés, les méchants c’est les autres, point final.

Ce léger twist induit une étrangeté qui n’est pas tant politique au sens primaire (le film n’est nullement un éloge du régime castriste) que dramatique –ce qui est en fait bien plus politique, mais d’une autre façon.

Sous couvert de film de genre, couverture dont il respecte impeccablement les enjeux spectaculaires et émotionnels, Olivier Assayas déploie une mise en question de la façon dont les histoires sont racontées et perçues.

Près d’une plage de Floride, le maître espion (Gael García Bernal) et l’épouse modèle (Penélope Cruz). | Memento Films

Dans cette histoire d’hommes, le rôle des deux femmes, interprétées par Penélope Cruz et Ana de Armas, est à ce titre passionnant, par la manière –qui peut être très brutale– dont elles ont à prendre en charge les modèles de représentation (idéologique, familiaux, de société) auxquels, comme tout le monde, elles se réfèrent dans leur existence.

Ces déplacements du regard et de l’écoute élèvent à un degré supérieur les ruses et jeux de masque auxquels se livrent, chacun à sa façon, les protagonistes et le réalisateur. (…)

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Cinéma en ligne: y a pas que Netflix! Il y a même beaucoup mieux

Sur la page d’accueil d’UniverCiné.

L’offre (légale) de cinéma en ligne est aujourd’hui pléthorique, et peut permettre à chacun·e d’avoir le plaisir de la découverte grâce au travail de programmation des sites les plus innovants.

Cet article concerne les films de cinéma. C’est-à-dire les objets audiovisuels conçus pour la salle et le grand écran, ce qui leur donne des qualités singulières, que ne possèdent pas les autres produits composés d’images et de sons. Une fois qu’ils existent, ces films de cinéma peuvent aussi être vus ailleurs que dans des salles –même si c’est et ce sera toujours moins bien.

Il faut se réjouir qu’il existe des livres de peinture qui donnent accès aux grandes œuvres pour toutes les personnes qui ne peuvent les voir là où elles sont exposées. Il faut se réjouir que la télévision, la VHS, le DVD et désormais les plateformes de diffusion sur internet donnent aussi accès aux films.

Disproportion

À grand renfort de centaines de milliards de dollars d’investissement (17,3 exactement en 2020 pour les contenus, sans compter les autres milliards en marketing), la société Netflix a biaisé le débat en présentant ses produits d’appel, quelques films signés de grands noms du septième art, contre la salle de cinéma.

Mais le cœur de métier de Netflix, comme de ses rivaux directs, n’est pas la diffusion de films, c’est la diffusion de séries. Ce qui se vérifie à nouveau avec l’annonce de l’installation de bureaux en France de la firme au grand N rouge, et du lancement de nouveaux produits locaux, presque uniquement des séries.

Parmi les films mis en ligne sur la plateforme, la poignée des productions maison (les seules qui sabotent le cycle de vie naturel des films) est dérisoire par rapport à l’ensemble de la production de cinéma, et par rapport à l’offre de la plateforme. Bref, Netflix devrait occuper bien moins de place quand on parle de cinéma, et le cinéma devrait occuper bien moins de place quand on parle de Netflix.

La fin d’une époque

En outre, et surtout, tout cela concerne une époque qui est en train de se terminer, avec l’arrivée dans le jeu de Disney+, Apple TV+ et HBO Max (la plateforme de WarnerMedia), des acteurs encore beaucoup plus puissants, qui ont déjà commencé à bouleverser un paysage jusque-là dominé par l’entreprise de Reed Hastings et Ted Sarandos et, à quelques encablures, Amazon Prime Video.

Le paysage décrit par le dernier Observatoire de la vidéo à la demande que publie régulièrement le CNC, et qui porte sur la situation au début de l’automne 2019, a toutes les chances de devenir rapidement obsolète. On y trouve en tout cas quelques éclairages différents du discours dominant sur le secteur.

Par exemple seuls 6% de la population se connecte quotidiennement à un service de streaming, et si Netflix domine clairement ses concurrents (65% du marché), son audience nationale est de l’ordre de 3,5%, très loin des 20% de TF1 ou des 13,5% de France 2.

Il existe bel et bien sur internet un riche ensemble de propositions pour accéder à des films du monde entier, dans leur diversité.

Pour mémoire, les offres comparables d’origine française ont le choix entre trois options peu réjouissantes. Soient elles se désagrègent dans cet univers de mastodontes hyper-concurrentiel: CanalPlay, qui a été un moment leader, a fermé le 26 novembre 2019, remplacé par Canal+Série qui comme son nom l’indique ne propose pas de films.

Soient elles s’intègrent aux géants existants: MyCanal est désormais surtout un relais de Netflix, à quoi s’ajoute l’offre d’une autre plateforme française, OCS (filiale d’Orange), mais aussi les offres Disney et Warner. Soit enfin elles expérimentent un projet national qui pédale dans la semoule numérique depuis un bon bout de temps, et ne semble promis à aucun horizon glorieux, le projet Salto fédérant France Télévisions, TF1 et M6, et dont le lancement vient encore d’être repoussé.

Sur toutes ces plateformes, l’offre de films de cinéma est quantitativement secondaire et est appelée à le rester, même si Star Wars ou le prochain Spielberg serviront de tête de gondole à Disney+. Mais, loin de cette guerre des étoiles à coups de milliards, il existe bel et bien sur internet un riche ensemble de propositions pour accéder à des films du monde entier, dans leur diversité.

Quatre offres essentielles

Avec leurs spécialités, quatre plateformes sont particulièrement fécondes en propositions intéressantes. Pionnière en la matière, UniversCiné fédère la majorité des producteurs français indépendants. Née en 2007, la plateforme propose un très vaste choix de films dont beaucoup de titres français, mais aussi un beau florilège de cinémas du monde.

Au mois de janvier 2020, elle se dote (enfin!) d’un service par abonnement, désormais le mode d’accès le plus usité, la pratique de la SVOD (pour subscription video on demand) ayant irrésistiblement distancé l’achat ou la location à l’unité.

Assez comparable en matière de types de films, MUBI, basé à Londres, est plus international et surtout met davantage en avant son travail de programmation: chaque mois, trente films sont accessibles, un nouveau remplaçant un ancien chaque jour.

Il faut ajouter deux offres elles aussi remarquablement construites concernant le choix, mais de manière plus spécialisée. Pour le documentaire, Tënk est irréprochable quant à la sélection des titres. Ceux-ci sont proposés dans le cadre de programmations qui les rendent accessibles durant deux mois, selon des thématiques constamment renouvelées.

Une (petite) partie des titres de documentaires rendus accessibles par Tënk.

De son côté La Cinetek propose des ensembles de films du patrimoine, en fait des films du XXe siècle, selon à chaque fois le choix d’un·e cinéaste ayant dressé une liste de cinquante titres importants à ses yeux.

Un fragment de la liste des cinéastes du monde entier ayant joué les curateurs, c’est-à-dire proposé une liste de cinquante titres que La Cinetek s’emploie à rendre accessibles.

L’enjeu curatorial

La curation, aussi vilain soit le mot, est pour une bonne part le véritable enjeu. Même si les idéologues d’internet continuent d’en entretenir l’illusion, la théorie de la longue traîne popularisée par Chris Anderson et supposée permettre des accès plus diversifiés a depuis longtemps largement démontré sa fausseté. (…)

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La critique selon Jean Douchet

À la mort de Jean Douchet le 22 novembre 2019, le monde du cinéma français perdait l’une de ses figures les plus emblématiques, véritable compagnon de route de la Nouvelle Vague. Sa crinière de lion déjà argentée en bataille, immuable foulard de soie autour du cou, il parlait des films avec une gourmandise à la fois inspirée et amusée. A présent est venu le tour de celui auquel le critique épicurien a donné tant de plaisir de lui rendre hommage.

« Ma méthode est fondée sur la sensibilité. » Lorsqu’au mois de mai 1987 il dit cela à ses confrères de la génération suivante, Serge Daney et Jean Narboni, Jean Douchet est exactement au milieu de son parcours de critique. Cela fait 30 ans qu’il a commencé d’écrire aux Cahiers du cinéma, et quasiment jusqu’à sa mort, à 90 ans, le 22 novembre 2019, il continuera d’exercer l’idée très personnelle qu’il se fait de son activité.

Critique de cinéma, il a donc écrit des articles (135, ce qui n’est pas un chiffre si élevé au regard de la durée de son activité), et des livres, deux sous son seul nom, consacrés à Hitchcock en 1967 et la Nouvelle Vague en 2004, un autre, Paris cinéma : une ville vue par le cinéma de 1895 à nos jours, avec Gilles Nadeau, à quoi s’ajoute deux recueils d’articles, L’Art d’aimer et La DVDéothèque de Jean Douchet, plusieurs contributions à des ouvrages collectifs, et un livre d’entretiens avec Joël Magny, L’Homme-cinéma.

Conséquente mais limitée, cette bibliographie ne rend pas compte de l’ampleur gigantesque de la pratique critique de Douchet. C’est que sa manière de faire de la critique aura surtout été orale. Jeune critique aux Cahiers du cinéma, qu’il codirige aux côtés d’Eric Rohmer de 1959 à 1963, contributeur un moment de la revue Arts, plume occasionnelle de plusieurs périodiques, à nouveau collaborateur régulier de la revue fondée par Bazin à partir des années 2000, Douchet n’a certes jamais mésestimé l’importance de l’écrit.

Mais l’énoncé oral, et plus encore la présence incarnée de celui qui se livre à l’exercice critique, aura toujours été le cœur de sa pratique. Celle-ci se sera manifestée lors d’innombrables discussions de films, dans des salles ou tout autre lieu public qui lui en donnaient l’occasion, y compris l’université où il a enseigné durant les années 1970 et 80. Mais aussi dans un exercice assez particulier, qu’il a développé avec une maestria sans égale, celle des bonus pour les DVD.

Ce rapport triangulaire – le film, lui, les mots – n’est nullement anecdotique. Il est entièrement en phase avec la critique selon Jean Douchet, et la manière dont il aura pensé et transmis le cinéma durant une soixantaine d’années – une manière extraordinairement cohérente. Il l’évoque en des termes quasiment identiques en 1961 dans son texte réflexif sur cette activité, article des Cahiers du cinéma  n°126 dont le titre, « L’art d’aimer » deviendra 26 ans plus tard celui du premier recueil de ses textes, en 1987 dans l’entretien avec Daney et Narboni qui ouvre ledit recueil, et près de 20 ans plus tard dans sa conversation avec deux autres rédacteurs des Cahiers,  en ouverture du livre qui réunit ses chroniques concernant des DVD.

Douchet ne s’est jamais voulu un théoricien. Il aura incarné jusque dans sa silhouette rabelaisienne une relation corporelle, sensuelle, tactile avec les films. Lorsqu’il quitte les Cahiers du cinéma en 1964 suite au « coup d’état » qui a renversé Rohmer pour faire place à Rivette, il commence cette pratique intensive de la parole à propos des films, pratique qui ne s’interrompra plus. Il y déploie de manière encore plus reconnaissable cette approche qui « passe par la sensation », selon sa formule.

Si Douchet est évidemment aussi un érudit, qui connaît remarquablement l’histoire du cinéma, celle-ci n’apparaît dans ses écrits et dans ses paroles qu’en renfort du « ressenti » que lui inspire un film. Bien que contemporain du déploiement de la politique des auteurs aux Cahiers du cinéma, et y ayant volontiers souscrit, se faisant par exemple le héraut du génie de Mizoguchi et de l’importance de Preminger, au fond pour lui les auteurs importent moins que les films, pris un par un.

Son dogme, qui ne variera jamais, est qu’il faut parvenir à percevoir le mouvement intérieur d’un film, dans la proximité absolu de ce qui le meut, c’est à dire sa mise en scène, et de ce qui l’émeut, lui, le spectateur. Il sera temps ensuite, éventuellement, d’identifier les permanences d’un film à l’autre du même auteur, de repérer la continuité de ce mouvement, qu’il lui arrive d’appeler « l’écriture » : c’est à dire l’ensemble des décisions de réalisation qui caractérisent un cinéaste particulier.

Le film avant l’œuvre complète, donc, et pour s’approcher du film, très souvent, son composant de base : le plan. Douchet deviendra célèbre par sa manière d’analyser les mouvements internes d’un plan, mettant en évidence, et en relation, le déplacement des personnages, les éventuels mouvements de caméra, la circulation des regards (ceux des protagonistes à l’intérieur du cadre et ceux des spectateurs par l’utilisation de points d’attention), mais aussi l’organisation de l’espace, par la lumière, par le son, par la profondeur de champ, etc.

De Fritz Lang à Hou Hsiao-hsien en passant par Renoir et Brian De Palma, les styles, voire les idées du cinéma diffèrent considérablement, les ressorts, souvent intuitifs, sont les mêmes. Pour avoir, étudiant au début des années 70, suivi toute une année un cours de Douchet uniquement dédié aux films de Minnelli, je peux témoigner de l’extraordinaire faconde avec laquelle il pouvait parler une heure durant d’une coupe entre deux plans, du recadrage d’un geste ou d’un changement de focale.

Rien de superflu dans cette parole enjouée, toujours comme traversée d’un rire intérieur, qui était plutôt la  trace du plaisir qu’il éprouvait à voir les films et à en parler. Parler de Minnelli toute une année à cette époque ? On mesure mal l’exploit, devant un amphithéâtre toujours plein, mais plein d’un auditoire qui d’ordinaire ne voulait entendre parler que de brulots révolutionnaires et de films politiques – ce dont Douchet ne se sera jamais soucié. Sa crinière de lion déjà argentée en bataille, immuable foulard de soie autour du cou, il parlait des films avec une gourmandise à la fois inspirée et amusée. (…)

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Triple bon plan en salle: «Douze Mille», «Trois aventures de Brooke», «L’Apollon de Gaza»

L’amour passion par temps de précarité (Arieh Worthalter et Nadège Trebal dans Douze Mille). | via Shellac

Au sein d’une offre pléthorique, trois propositions singulières témoignent de quelques-unes des innombrables ressources du cinéma actuel.

Dix-sept nouveaux longs-métrages sur les écrans français ce mercredi 15 janvier, c’est à la fois la norme et une aberration. Parmi elles, le tout-venant de films d’horreur, de comédies bien de chez nous, possiblement de précieuses propositions perdues dans cette jungle que cache le baobab spectaculaire et parfaitement sans intérêt 1917, transposition high-tech d’un jeu vidéo dans un décor entièrement faux de la guerre de 1914 exhibant ses exploits techniques comme un culturiste fait rouler ses muscles à une compétition de Mr Univers.

Et puis trois pépites, qui pour n’avoir pas, ensemble, le centième du budget promotionnel du précédent, n’en méritent pas moins chacune cent fois plus d’attention. Un conte réaliste français, un poème chinois en trois strophes, un documentaire suisse en Palestine témoignent, dans trois directions complètement différentes, de la vitalité et du renouvellement de cet art qui est aussi un moyen d’expression dont celles et ceux qui ne l’aiment pas envisagent, comme depuis cent-vingt ans, d’écrire la nécrologie: le cinéma.

Il ne sera pas question ici de chefs-d’œuvre, simplement de manifestations singulières des innombrables possibilités d’attention au monde, aux êtres vivants, aux histoires et aux sentiments.

«Douze Mille», économie érotique

Ils s’aiment avec beaucoup d’effusion, mais la situation est compliquée. Il a perdu son travail. On peut prendre comme un ressort de fable l’affirmation sur laquelle repose la dynamique du film: Franck doit gagner autant que Maroussia pour que leur couple continue de s’épanouir –soit, en un an et en euros, la somme mentionnée par le titre –on n’est pas au CAC40.

On peut aussi prêter attention à cette mise en écho des enjeux affectifs, et érotiques, et des conditions matérielles d’existence. Cela nous éloignera un peu du crétinisme romcom, mais tout le monde sent bien à quel point, d’une façon ou d’une autre, cela touche juste.

Nadège Trebal ne perd pas une seconde à justifier ce point de départ plus ou moins fictionnel (je t’aime mais notre amour ne durera que si je gagne autant que toi), elle lâche ça comme un renard dans le poulailler des bons sentiments et des contes de fées débiles, et elle fonce.

Fonce, bosse, fait l’amour et fait la tête et fait la fête. Mais si elle est en quelque sorte le personnage central du film, en étant à la fois la scénariste, la réalisatrice et l’excellente actrice principale, elle n’en est pas l’héroïne.

Le héros, c’est Franck. Franck est parti par les routes et les embûches de la France néolibérale contemporaine conquérir cette toison d’or qui n’a pourtant rien d’un pactole. Il va falloir inventer, se battre, danser, voler, trouver des alliés, qui seront surtout des alliées.

Et là, Douze Mille explose le symétrique du sentimentalisme à l’eau de rose qui plombe un bon tiers de la production de fiction mondiale, à savoir le misérabilisme sûr de lui et accusateur du «cinéma social à la française».

Loin des typages convenus, la réalisatrice déploie avec son premier long-métrage de fiction un enthousiasmant jeu de l’oie, où chaque case est l’occasion d’une émotion, d’une sensation, d’une expérience tour à tour comique, musicale, violente, sensuelle, incisive, fantastique.

Les Amazones du port, danseuses cambrioleuses et rebelles (au centre, Liv Henneguier). | via Shellac

Ensemble, ces facettes composent un récit dont l’argument à la fois concret et troublant, l’argent et l’amour l’un et l’autre considérés de manière très physique, sont loin d’être seulement un ressort dramatique réinventés, mais questionnent au plus juste la nature des rapports entre ces sœurs et frères humains qui avec nous vivez.

«Trois aventures de Brooke», dans les miroirs du romanesque

Autre premier long-métrage d’une jeune femme, Trois aventures de Brooke est menacé de disparaître sous la formule qu’on lui accole –que le film est une variante asiatique et féminine du cinéma d’Éric Rohmer. Non que le rapprochement soit inexact, il est même aussi évident que d’ailleurs tout à l’honneur de Yuan Qing. Mais il ne rend pas justice à la singularité et à la justesse du jeu avec les histoires et les sensations qu’elle propose.

Elle a crevé, la pauvre Brooke. Jeune Chinoise en visite touristique en Malaisie, qu’elle parcourt à vélo, la voilà au milieu d’un par ailleurs sublime paysage de rizière, avec un pneu à plat. Elle va même crever trois fois, au même endroit, et au même moment. Chaque fois, cet incident sera le point de départ d’un récit. (…)

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«Les Siffleurs», sous le signe du film noir

Entre le flic (Vlad Ivanov) et la vamp (Catrinel Marlon), qui manipule qui? | Via Diaphana

Le nouveau film de Corneliu Porumboiu mobilise avec brio les codes du polar hollywoodien pour un très actuel jeu de masques, ludique et acéré.

Insuffisamment remarqué lors de sa présentation en mai dernier à Cannes, Les Siffleurs est pourtant une proposition de cinéma aussi plaisante que subtile.

On la doit à Corneliu Porumboiu, qui fut avec Cristian Mungiu et Cristi Puiu l’une des principales figures du jeune cinéma roumain, découvert à partir du milieu des années 2000 et consacré par la Palme d’or de 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007.

Avec ce nouveau film, le réalisateur révélé par 12h08 à l’est de Bucarest (Caméra d’or du Festival de Cannes 2006), l’un des meilleurs films sur la chute des dictatures d’Europe de l’Est, accentue le virage observé avec son précédent long-métrage de fiction, Le Trésor, vers davantage de romanesque.

Les Siffleurs est un polar, un vrai, avec gangsters, flics véreux, trahisons, rebondissements, poursuites et fusillades –ou plus exactement, c’est un film noir, avec aussi la femme fatale et le portrait désenchanté d’une société sans foi ni loi.

Une déclaration d’amour

C’est aussi, et peut-être même surtout, une déclaration d’amour à la fiction cinématographique.

Le film multiplie les citations de grands films américains, au premier degré (un extrait de La Prisonnière du désert de John Ford), au deuxième degré (une séquence qui rappelle explicitement Vertigo d’Alfred Hitchcock, un personnage qui pastiche Anthony Perkins dans Psychose, la femme fatale qui se prénomme Gilda), au troisième degré (une scène vue à la télévision d’un film roumain imitant lui-même les films de gangsters hollywoodiens), voire au quatrième degré (la scène de bataille entre policiers et bandits a lieu dans des décors de films d’un studio à l’abandon).

Les ressorts du film de gangsters, et leur mise en abyme. | Via Diaphana

Mais si les ingrédients sont clairement empruntés au cinéma de genre, la construction est quant à elle très inventive, et d’ailleurs d’abord déroutante –ce qui est une autre manière de faire confiance à la fiction, au-delà des règles de la narration classique.

Circulant avec allégresse parmi les signes du film de genre, Porumboiu ne perd pas en chemin les dimensions plus souterraines qui l’intéressent, notamment l’interrogation sur le langage, dont son mémorable Policier, adjectif avait en particulier exploré les effets politiques. (…)

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Vive la vie vécue de «Tommaso»!

Willem Dafoe interprète Tommaso, qui s’inspire de Ferrara: un personnage est né. | Via Capricci

Le nouveau film d’Abel Ferrara invente le récit réaliste et imaginaire du quotidien de son auteur à Rome, grâce à une sensibilité à fleur de peau et à l’interprétation exceptionnelle de Willem Dafoe.

Parmi toutes les âneries qui circulent à propos du cinéma, l’une des plus insistantes est une fausse citation attribuée selon les cas à Fritz Lang, à Orson Welles, à Jean Renoir ou à Steven Spielberg, selon laquelle «pour faire un bon film, il faut trois choses: une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire».

C’est complètement faux, et Tommaso vient après tant d’autres en témoigner, mais avec un éclat particulier. D’histoire, il n’y en a guère dans ce film. En lieu et place, il y a… la vie –en l’occurrence, la vie de son réalisateur, Abel Ferrara, à Rome.

Pas sa vraie vie, si tant est que cela signifie quelque chose, mais un film tout entier nourri des moments, des lieux, des relations, des lumières et des espaces où il existe, où il travaille, où il aime et se dispute et se perd –souvent– et se retrouve –parfois.

Une construction appelée mise en scène

Tommaso n’est pas une autofiction, c’est plus et autre chose: l’affirmation crâne que les moments les plus quotidiens sont riches de toutes les aventures, de toutes les émotions, pour peu qu’on sache les filmer.

Il s’agit à vrai dire d’une idée qui traverse l’histoire du cinéma depuis ses origines, et dont le néoréalisme italien a offert l’horizon le plus visible: l’essentiel se joue dans le regard sur les êtres et les choses.

La beauté est là, l’intelligence du monde est là, encore faut-il construire les possibilités pour chaque spectateur ou spectatrice d’y accéder. Cette construction s’appelle mise en scène.

Tommaso (Willem Dafoe) et sa femme Nikki (Cristina Chiriac), un après-midi au parc. | Via Capricci

L’épouse de Tommaso, Nikki, est jouée par la femme de Ferrara, l’actrice Cristina Chiriac, et la petite fille du couple, Deedee, est jouée par leur fille, Anna Ferrara. Mais ce sont des personnages de cinéma, avec des noms et des actions différentes, même si habités par leur existence dans la réalité.

Tommaso, lui, n’est pas joué par Abel Ferrara mais par Willem Dafoe. Entre eux deux, il passe ce tourbillon qui circule entre fiction et documentaire, cette énergie trouble et jamais prévisible que renforce ici cette évidence: Willem Dafoe est, oui, un acteur génial.(…)

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«Séjour dans les Monts Fuchun» et «Ghost Tropic», au long du fleuve et à travers la ville

Pour commencer 2020, deux films singuliers et poétiques, la première œuvre prometteuse du Chinois Gu Xiao-gang et l’odyssée nocturne d’une femme étonnante par le Belge Bas Devos.

Ce fut la plus inattendue des révélations du dernier Festival de Cannes, qui fut si riche en belles propositions. Découvert dans la sélection de la Semaine de la critique, ce premier film d’un jeune réalisateur chinois jusque-là inconnu au bataillon de la cinéphilie mondiale s’imposait immédiatement.

Cette fresque de deux heures et demie accompagne un an durant la vie d’une famille composée de trois générations, faisant preuve d’un souffle narratif et d’une élégance de réalisation rares.

 

Un réel en mouvement

Son titre reprend celui de l’un des plus célèbres rouleaux de la peinture traditionnelle chinoise. L’important n’est pas tant que le film contemporain se déroule dans ces lieux qui furent peints au XIVe siècle (la ville de Fuyang, dans le sud du pays, où est né et a grandi le réalisateur), mais qu’il invente avec bonheur des équivalents cinématographiques des techniques picturales d’alors.

Si l’utilisation de longs travellings latéraux rappelle en effet la manière dont l’œil parcourt les rouleaux de shanshui, bien d’autres choix de mise en scène font écho à cette esthétique, notamment l’importance du vide, du non peint, dont l’ellipse est l’une des possibles traductions au cinéma.

Pourtant, si son esthétique singulière s’inspire de l’art pictural classique en Chine, le film de Gu Xiao-gang n’est pas du tout une œuvre formaliste. C’est un vaste récit qui raconte des histoires d’amour, d’amitié, de trahison, mais aussi les mutations de la société chinoise, de la ville chinoise, de la famille chinoise.

Les gangsters, les enfants, les poissons du fleuve, les poésies anciennes, la neige et les arbres, les problèmes d’argent, d’honneur et de respect des traditions, les questions de travail, de transport et de logement, en tissent la riche trame romanesque, avec une admirable fluidité suggestive.

Se déroulant (c’est ici vraiment le verbe approprié) durant les quatre saisons de l’année, Séjour dans les monts Fuchun compose un récit aux multiples ramifications. Film de fiction qui évoque les sagas familiales, il est nourri d’une riche texture documentaire.

Via ARP Sélection.

Mieux, celle-ci tient précisément au grand nombre de récits entrelacés, certains à peine esquissés, d’autres suivis de manière plus soutenue, quelques-uns ressurgissant après avoir semblé abandonnés. Selon ce qui n’est qu’apparemment un paradoxe, la multiplication des fictions alimente la puissance de description du réel, et d’un réel en mouvement.

Ce mouvement est essentiellement temporel, tout comme le grand art de la peinture de rouleau était déjà une manière de figurer le passage du temps et ses effets plus encore que de représenter un espace. Par quoi, en même temps qu’en référence à un art traditionnel, le film de Gu Xiao-gang est en phase avec le documentaire contemporain, et singulièrement avec le documentaire chinois actuel.

Grâce à la légèreté et au faible coût des instruments numériques, de nombreux documentaires venus de Chine accompagnent l’évolution d’un personnage, d’une famille, d’un village ou d’un quartier sur de très longues durées, souvent plusieurs années.

Réappropriées par un conteur, ce qu’est à l’évidence le jeune Gu, ce sont ces approches qui contribuent à la force de son film, en même temps qu’un sens plastique indéniable.

Une femme dans la ville

D’abord elle rit. À ce moment, on ne sait pas encore qu’elle sera l’héroïne de cette aventure épique. Elle est avec ses collègues, qui la nuit font le ménage dans des bureaux. Nuit, hiver, métro, fatigue, sur le chemin du retour, Khadija s’est endormie. Maintenant à Bruxelles, il n’y a plus de transports, il faut rentrer à pied. C’est loin.

Ghost Tropic accompagne cette mère de famille arabe à travers la grande ville européenne. C’est une odyssée, une anabase. Rien, à aucun moment, ne se passera comme prévu –du moins comme prévu par les schémas narratifs qui inévitablement surgissent en réponse à cette situation.

Le parcours de Khadija sera semé de rencontres: un vigile, un SDF ivrogne, des flics, le gérant d’une épicerie de nuit, des infirmières, une caissière de station-service, sa fille avec des copines et un garçon… Et chaque fois, en lieu et place du cliché, s’ouvre une écoute, un possible, l’hypothèse d’un embranchement.

Rien d’idyllique ni de gentillet dans cette succession de situations, juste l’affirmation paisible qu’aucun scénario n’est joué d’avance, que la fiction peut –doit?– aussi mener dans d’autres directions, sur le chemin de la maison.

Cette femme incarnée avec une présence intense, mais jamais aguicheuse par l’actrice Saadia Bentaïeb. Elle traverse la nuit froide, prend des décisions parfois rationnelles et parfois improbables, ou discutables, avec une force qui donne au film son mouvement intérieur, puissant et lent.

Si son héroïne emporte le film dans son sillage obstiné, la mise en scène du réalisateur, le Belge Bas Devos, sait ménager des accélérations, des bifurcations, des échappées du côté du fantastique urbain.

Via JHR Films.

Les espaces, les lumières, les lieux désertés en pleine nuit, les sons de la cité assoupie, tantôt menaçants et tantôt d’une étrange musicalité, participent de cette composition apparemment toute simple, mais qui réussit à associer des éléments qui pourraient sembler incompatibles.

La vibration un peu mystérieuse qui émane de l’écran tient aussi à la pellicule 16mm couleur, aux antipodes de ce qu’impose l’image numérique, surtout en situation de basse lumière.

On a dit «d’abord elle rit», parce que c’est ainsi que nous avons vu pour la première fois Khadija. Mais au début de ce film qui se souvient de Chantal Akerman, il y avait eu ce prologue où le jour baissait doucement dans une pièce d’un appartement sans luxe et sans misère –celui du personnage principal, sans doute, mais on ne le sait pas.

Et une voix, la sienne, mais on l’ignore aussi, dit que les lieux où nous vivons sont faits de la superposition invisible des traces de nos actes. Avec son voyage nocturne et doucement physique, c’est ce qu’aura capté Tropic Ghost.

Émouvant et décalé, linéaire et fragmentaire, incarné et onirique, ce troisième film lui aussi découvert à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, vibre d’une pulsation qui doit tout à la mise en connivence de la ville, d’une femme et des moyens du cinéma. Mémorable alchimie.

Séjour dans les monts Fuchun

de Gu Xiao-gang, avec Qian You-fa, Wang Feng-juan, Sun Zhang-jian, Sun Zhang-wei, Zhang ren-liang, Zhang Guo-yin.

Séances

Durée: 2h30. Sorti le 1er janvier 2020.

 

Ghost Tropic

de Bas Devos, avec Saadia Bentaïeb, Maaike Neuville, Stefan Gota, Cédric Luvuezo.

Séances

Durée: 1h25. Sorti le 1er janvier 2020