Cannes 2025, jour 4: un passé qui ne passe pas

Stéphanie (Léa Drucker), l’enquêtrice passionnée de Dossier 137.

«Dossier 137» de Dominik Moll et «Eddington» d’Ari Aster ont en commun de raviver l’un et l’autre la mémoire d’événements récents, qui éclairent chacun à sa façon l’actualité.

Depuis l’ouverture du Festival, principalement consacrée aux horreurs, catastrophes et drames du monde contemporain, l’interaction des films de cette édition avec l’actualité n’a cessé d’être évoquée.

Mais les films, y compris de fiction, interagissent aussi avec la réalité de bien d’autres manières. C’est le cas de deux des titres en compétition, qui mobilisent le vécu d’époques récentes que nous tendons déjà sinon à oublier, du moins à refouler dans un passé révolu, quand ce qu’elles évoquent influence grandement notre présent.

L’écart temporel entre les faits évoqués et le moment d’en projeter des récits reconstruits par la fiction pour le grand écran, incite –ou devrait inciter– à essayer de mieux comprendre ce qui se passe en ce moment, voire ce qui est susceptible de se passer bientôt.

«Dossier 137» de Dominik Moll

L’effet de cet écart temporel est évident dès les premières minutes, montages de photos prises sur les lieux. Quoi? Nous avons vécu ça? Chez nous? Il y a moins de dix ans?

«Ça», c’est le mouvement des «gilets jaunes», et en particuliers les émeutes sur les Champs Élysées et alentours en décembre 2018. Depuis, le Covid, les guerres en Ukraine et à Gaza, la réforme des retraites, une dissolution, Bétharram et l’élection de Donald Trump ont contribué à reléguer dans un «avant» qui déjà s’estompe, l’ensemble des événements extraordinaires qui se sont produits alors, sous des formes différentes partout en France mais entre autres dans la capitale.

L'inspectrice face au mur des pouvoirs de toute nature qui s'interpose entre elle et les faits. | Haut et court

L’inspectrice face au mur des pouvoirs de toute nature qui s’interpose entre elle et les faits. | Haut et court

Documentaires ou fictions, il existe une filmographie conséquente consacrée aux «gilets jaunes» –ce site en recense vingt-trois, tous documentaires, et il n’est pas exhaustif. Mais une part de l’effet que produit le film de Dominik Moll tient à l’éloignement dans le temps et surtout dans la mémoire collective, et à la force qu’il imprime à ce qu’il faut bien appeler un retour du refoulé.

L’autre ressort majeur, et peu fréquent dans ce genre de film politico-policier, tient à la manière dont est raconté ce que fait concrètement la commissaire enquêtrice de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) interprétée par Léa Drucker dans cette «fiction inspirée de faits réels», comme en avertit un carton au début.

Même si elle se nourrit de nombreux autres ressorts plus classiques, commentaires politiques, relations psychologiques, tensions émotionnelles, rebondissements dramatiques, l’enquête sur les conditions dans lesquelles un jeune manifestant a été grièvement blessé par un tir de flash-ball impressionne et passionne par le détail des procédures et des moyens techniques mobilisés.

La multiplicité et l’hétérogénéité des sources, les manières de pouvoir ou pas s’en servir et les relier, les niveaux d’interférences de forces hétérogènes, ne relevant pas du même domaine et pourtant entrant en résonance ou en conflit, est le carburant le plus efficace pour la trajectoire du film.

Et c’est d’y avoir donné accès qui permet, à la fin, ce que dit l’enquêtrice à sa supérieure, dépliant explicitement les ressorts qui ne sont pas seulement ceux du récit, ou d’un événement précis, mais qui sont au principe même de ce qui fait société, ou devrait le faire, et y parvient de moins en moins.

Le film de l’auteur de La Nuit du 12 est porté notamment par Léa Drucker impressionnante, pour la deuxième fois en tête d’affiche d’un film important de cette édition du Festival après L’Intérêt d’Adam.

Elle y incarne moins une personne, ou même un personnage (de fiction) qu’une idée –la Vérité, la Justice– et il faut en effet toute la force de l’actrice pour que cela ne paraisse pas trop abstrait. En cela, plus encore que comme reconstitution des fameux «faits réels», Dossier 137 à la fois décrit et interroge un état des choses qui est, lui, tout à fait contemporain.

«Eddington» d’Ari Aster

Cette fois ce n’est plus le séisme «gilets jaunes» à l’échelle française, mais le maelström Covid à l’échelle de l’Amérique profonde dont le quatrième film de l’auteur de Midsommar ranime la mémoire, sur un mode de grand guignol déglingué et hyper violent.

Dans une bourgade du Nouveau Mexique où doit bientôt avoir lieu l’élection ou réélection du maire, le port du masque imposé par les autorités mais refusé par le shérif sert de premier détonateur à une succession d’affrontements qui iront du coup de gueule à la gifle, et d’un coup de feu à un massacre à la mitrailleuse lourde.

Le shérif (Joaquin Phoenix) face au maire (Pedro Pascal) dont il convoite le poste. | Metropolitan FilmExport

Le shérif (Joaquin Phoenix) face au maire (Pedro Pascal) dont il convoite le poste. | Metropolitan FilmExport

Au passage sont convoqués les délires complotistes, liés ou pas à la pandémie avec une passion pour la pédophilie et pour le mysticisme, le mouvement Black Lives Matter, les emballements des réseaux sociaux, l’usage délirant des armes à feu, l’invasion manipulée par des intérêts locaux des data centers prédateurs, le conflit avec les communautés amérindiennes, le gouffre sans fond des protestations et contre-protestations de tous les groupes et sous groupes, y compris contre eux-mêmes… (…)

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Cannes 2025, jour 3: «Put Your Soul on Your Hand and Walk», Tom Cruise, «Sirāt», triangulation festivalière

Sous les bombes, le rire de Fatima Hassouna, acte politique.

Le film de Sepideh Farsi et la tragédie qu’il évoque, le spectacle de sa vedette sur la Croisette plus encore que celle de «Mission impossible» et le film magnifique d’Óliver Laxe matérialisent à l’extrême ce qui fait la force du festival.

Ce sont, dans leur extrême hétérogénéité, comme trois bornes repères de ce qui caractérise le Festival de Cannes. Soit une œuvre radicale dans sa forme et engagée dans son époque, qui se trouve submergée par la violence de cette même époque, un pur phénomène de prestige médiatique et une grande œuvre de cinéma portant à incandescence les puissances de cet art, conte mythologique paraissant hors du temps et pourtant en puissant écho à celui-ci.

La contiguïté dans le temps et dans l’espace (même jour dans les quelques arpents où se concentre tout le festival) souligne à l’évidence combien ces trois objets sont différents. On aurait tort de les croire appartenir à des mondes différents. C’est au contraire comme composantes d’un seul monde, le nôtre, qu’ils prennent leur sens et ont des effets.

«Put Your Soul on Your Hand and Walk», de Sepideh Farsi (sélection ACID), du miracle au crime

«Un miracle a eu lieu lorsque j’ai rencontré Fatima Hassouna, en ligne, par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza pendant qu’elle résiste et documente la guerre. Et moi, je suis en lien avec elle, depuis sa “prison de Gaza” comme elle dit. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangés sont devenus le film», écrivait la réalisatrice Sepideh Farsi, quand elle croyait pouvoir présenter ce film en compagnie, à distance sans doute, de celle qui occupe l’écran.

Cinéaste iranienne depuis longtemps exilée en France, Sepideh Farsi est cependant très présente dans de nombreux lieux où la souffrance des humains se concentre. Dans la tension extrême du massacre en cours dans la bande de Gaza, mais aussi dans la joie affirmée comme un défi de la jeune photojournaliste et dans l’intelligence complice entre les deux femmes, elle a fait exister Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui est présenté par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID).

Dans le film, Fatima Hassouna est une personne vivante, une journaliste et une artiste.

L’atrocité qui s’est jouée aussitôt après l’annonce de la sélection du film –le meurtre de la jeune femme et de dix membres de sa famille par l’armée israélienne, au milieu du mois d’avril à Gaza– a suscité une légitime émotion, qu’il importe de ne pas laisser s’éteindre. Mais c’est respecter et Sepideh Farsi et Fatima Hassouna et l’ampleur du crime de masse qui continue de se perpétrer chaque jour en Palestine que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime.

En partie composé d’enregistrements des échanges entre la cinéaste et la photographe, il est dominé par ce sourire que la jeune femme arbore presque tout le temps, y compris en évoquant les maisons rasées, les corps déchiquetés. On songe à cette scène de Je suis toujours là de Walter Salles où, après que son mari a été torturé à mort par la dictature militaire brésilienne, la mère décide que sa famille n’apparaîtra publiquement que le sourire aux lèvres.

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Lucide, capable de mobiliser l’humour comme l’analyse, autrice d’images fortes qui émergent de la masse de représentations des ruines sans fin résultant du pilonnage incessant de Tsahal depuis un an et demi sur les quartiers habités, Fatima Hassouna n’est pas qu’une icône de résistance au quotidien au moment où elle est filmée, devenue depuis une image de martyre.

Dans le film, elle est une personne vivante, une journaliste –donc en danger redoublé, puisqu’Israël a tué près de 200 journalistes palestiniens dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre– et une artiste. Elle est aussi une jeune femme, qui allait se marier quelques jours après.

Pour toutes ces raisons, il est à espérer que ce meurtre ne fasse pas disparaître celle qui en a été victime, précisément sous le seul statut de victime. Tout le film de Sepideh Farsi, y compris dans la part faite aux petits moments du quotidien, d’un côté et de l’autre de communications toujours instables, contribue à ce qu’incarnait cette jeune femme et continue obstinément d’exister.

Portant à incandescence une forme cinématographique qui s’est développée ces dernières années –le documentaire à partir de captations d’écrans d’ordinateurs ou de smartphones–, Put Your Soul on Your Hand and Walk est aussi un moment remarquable de l’extension du domaine de la prise en compte du réel par le documentaire.

C’est à cet égard un paradoxe de cette édition du Festival de Cannes: alors que les précédentes années ont vu la Croisette accueillir un nombre croissant de documentaires de grande qualité, souvent très innovants dans les formes mobilisées (songeons aux Filles d’Olfa, à Little Girl Blue, à An Unfinished Film (Chroniques chinoises), à Occupied City, à Jeunesse, à Man in Black, à L’Histoire naturelle de la destruction, etc.), l’édition 2025, pourtant si directement en relation avec l’état du monde, réserve une maigre place aux documentaires.

Put Your Soul on Your Hand and Walk

De Sepideh Farsi

Avec Fatima Hassouna

Durée: 1h50

Prochainement en salles

Et pendant ce temps-là, Tom Cruise

Obscène? Absurde? Ou peut-être juste à l’autre bout du microcosme festivalier, utile à le faire fonctionner selon son mode d’existence propre, la présentation en grand apparat de Mission: Impossible – The Final Reckoning. N’ayant pas vu le film, on n’en dira rien ici. Chacun des précédents épisodes ayant été moins bon que le précédent, disons que l’attente n’est pas très élevée, ce qui n’empêchera pas d’aller le voir plus tard, de retour de la Croisette.

Le sujet ici n’est pas le film (qui n’est pas Mission impossible 7, mais la deuxième partie de Mission impossible 6, de très médiocre mémoire), mais Tom Cruise lui-même et le déploiement de fastes l’accompagnant. Dans le lobby des palaces, il se raconte que la Paramount aurait acheté sept avions privés et deux hélicoptères pour l’occasion, il va en falloir de l’affichage écologique vertueux après ça…

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Sans illusion ni fétichisme naïf, il faut redire ici que le Festival de Cannes a aussi besoin de ça, de cette excitation pour des stars et des grosses machines spectaculaires.

Il faut rappeler que si Cannes peut aider à ce que le film de Sepideh Farsi et ce qui est arrivé à Fatima Hassouna, que ce qui continue d’arriver aux hommes, aux femmes et aux enfants de Gaza et de Cisjordanie écrasés par le talon de fer israélien, gagnent en visibilité quand tout a été fait pour les invisibiliser, cela passe, aussi paradoxal et éventuellement déplaisant que cela paraisse… par ce déploiement de fastes techno et glamour, ce culte de la personnalité et ces récits formatés par une industrie tristement peu inventive.

«Sirāt» d’Óliver Laxe (en compétition), l’odyssée par temps d’apocalypse

Et puis voici, surgissant dans un décor d’aube ou de fin des temps, la fureur et la tendresse, la beauté et l’horreur. Face aux falaises rouges du désert marocain se sont dressées les falaises noires des murs d’enceintes, devant lesquels bientôt entrent en danse, entrent en transe des raveurs du bout du monde. (…)

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Cannes 2025, jour 2: d’autres ouvertures

Un moment de joie au milieu des épreuves pour les belles personnes qui peuplent Promis le ciel.

«Promis le ciel» d’Erige Sehiri, «L’Intérêt d’Adam» de Laura Wandel et «Enzo» de Laurent Cantet et Robin Campillo ont ouvert respectivement les sections Un certain regard, la Semaine de la critique et la Quinzaine des cinéastes.

«Promis le ciel», d’Erige Sehiri (Un certain regard)

Parmi les multiples plaisirs qu’un film est capable d’offrir, figure la possibilité d’avoir l’air posé sur des rails prévisibles, de paraître répondre à un programme ou à un cahier des charges (la définition de ce qui est à la base des séries) et de le voir bifurquer, s’envoler, se cristalliser sur des points qui semblaient marginaux ou superflus.

Ainsi va le très vivant deuxième long-métrage d’Erige Sehiri, réalisatrice franco-tunisienne découverte en 2022 avec Sous les figues, après que ses trois héroïnes ont recueilli une petite fille, orpheline rescapée d’un naufrage en mer Méditerranée.

Marie (Aïssa Maïga) et la petite fille sauvée des eaux. | Jour2Fête

Marie (Aïssa Maïga) et la petite fille sauvée des eaux. | Jour2Fête

S’attacher au sort de trois femmes venues d’Afrique subsaharienne et coincées à Tunis, alors qu’elles cherchent à atteindre l’Europe, est porteur de multiples et légitimes mises en récit du sort des personnes subissant cette forme d’exil.

Femmes noires en pays arabe, Marie, Naney et Jolie sont victimes de formes de racisme, qui pour une part anticipent ce que l’on sait qu’elles subiront de l’autre côté de la Méditerranée si elles y parviennent, et pour une part sont spécifiques à cette situation.

Cette dualité contribue à déplier les relations entre les trois femmes, tandis que monte l’hostilité antimigrants attisée par les autorités et les médias en Tunisie, où comme ailleurs ils font office de boucs émissaires.

Mais bien d’autres composantes enrichissent le récit, à commencer par la singularité de ces trois femmes, très différentes entre elles, mais aussi le rapport à la religion (chrétienne en terre d’islam), la situation sociale et les imaginaires de chacune.

La communauté protestante que dirige Marie, les stratégies de survie transgressives de Naney et la croyance dans la singularité de son statut d’étudiante de Jolie sont les points de départ de ramifications qui se croisent et se nouent de multiples façons.

À cette richesse des thèmes s’ajoute la force singulière de l’interprétation des trois actrices, Aïssa Maïga, Laetitia Ky et Debora Lobe Naney, qui contribuent grandement à faire de Promis le ciel une très belle entrée en matière pour Un certain regard, section officielle du Festival de Cannes, désormais dévolue aux jeunes cinéastes.

«L’Intérêt d’Adam» de Laura Wandel (Semaine de la critique)

On passera ici sans s’attarder sur le nouveau film d’horreur familiale de Sophie Letourneur, L’Aventura, en ouverture de la sélection ACID. La réalisatrice de La Vie au ranch (2010) inflige ici un deuxième épisode (et ce n’est pas fini) des vacances de sa petite famille en Italie, cette fois en Sardaigne. Il y a un public qui trouve plaisir à cet étalage de laideur autocomplaisante, grand bien lui fasse. L’ACID réserve chaque année de très belles découvertes, on attend donc sereinement la suite.

L’Intérêt d’Adam, deuxième long-métrage de la cinéaste belge Laura Wandel, présenté en ouverture de la Semaine de la critique, est coproduit par Les Films du Fleuve, la société de production des frères Dardenne. On y songe dès lors que la manière de filmer l’infirmière Lucie, puissamment incarnée par Léa Drucker, fait immédiatement penser à la façon dont était filmée Émilie Dequenne dans Rosetta (1999).

D’où une pensée émue pour l’actrice disparue le 16 mars à l’âge de 43 ans, à qui la cérémonie d’ouverture avait la veille réservé un bel hommage. Mais c’est pour aussitôt vérifier que Laura Wandel fait de ce dispositif de tournage tout autre chose.

Tout simplement parce que Lucie (à l’opposé de Rosetta) est en permanence dans l’interaction avec les autres. Les autres, ce sont les enfants hospitalisés dans son service de pédiatrie, leurs parents, ses collègues. Les autres, ce sont surtout le petit Adam et sa maman, Rebecca, elle aussi remarquablement jouée par Anamaria Vartolomei.

Un concentré d'émotions et de tensions entre la maman (Anamaria Vartolomei), l'enfant et l'infirmière (Léa Drucker). | Memento Distribution

Un concentré d’émotions et de tensions entre la maman (Anamaria Vartolomei), l’enfant et l’infirmière (Léa Drucker). | Memento Distribution

La relation fusionnelle entre la mère, isolée et obsédée par son enfant, a causé des carences alimentaires chez le petit, du fait du régime qu’elle lui impose. Le comportement de cette jeune femme qui ne sait plus être rien d’autre qu’une mère et la relation du petit garçon avec elle relèvent de ce qu’on s’est mis à appeler «l’emprise».

Face à eux deux, face au fonctionnement réglementé de l’hôpital et des autres administrations en charge de l’enfance, Lucie se démène avec une générosité et une énergie qui atteignent une telle intensité qu’elles finissent pas susciter à leur tour un trouble, une inquiétude. (…)

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Cannes 2025, jour 1: la violence du monde en ouverture, le cinéma quand même

Juliette Binoche au moment où elle prononce le nom de Fatima Hassouna, qui aurait dû être dans la salle mais a été assassinée par l’armée israélienne/Capture d’écran France TV

Jamais le premier festival du monde ne s’était ouvert si explicitement sous le signe des crises contemporaines, avec surtout en ligne de mire Gaza et Donald Trump. Puis les projections ont commencé.

D’ordinaire, les cérémonies d’ouverture du Festival de Cannes privilégient les paillettes, les robes somptueuses, la présence des stars et la promesse d’une dizaine de jours de fête consacrés aux films. Pour la 78e édition, qui a lieu du mardi 13 au samedi 24 mai, rien de tout cela n’a manqué. Mais de manière très inhabituelle, au moins à ce moment de la manifestation, la violence du monde dans ses formes les plus actuelles et les plus criminelles aura occupé le devant de la scène.

Maître de cérémonie d’un soir, l’acteur Laurent Laffite a chanté, avec le sourire, l’éloge de ses consœurs et confrères, mais surtout dénoncé les menaces liées à la présidence de Donald Trump, les attaques dans de nombreux pays contre les femmes et contre les communautés LGBT+. Rappelant que le «chef de guerre» Volodymyr Zelensky avait d’abord été acteur, il a martelé l’importance du mot «citoyen», accolé aux films comme à ceux qui les font.

Présidente du jury, Juliette Binoche –tout de blanc vêtue– paraissait par son apparence revendiquer de prêcher une urgence trop immédiate, trop vitale pour s’embarrasser de deuxième degré. Désignant nommément «guerres, misère, dérèglement climatique, misogynie primaire, ces démons de nos barbaries», ces phénomènes qui condamnent «les plus faibles, les otages, les prisonniers, les noyés», en particulier dans cette mer devant laquelle trône le Palais des festivals à Cannes.

Elle a ensuite rappelé l’assassinat par l’armée israélienne de la photojournaliste palestinienne Fatima Hassouna, tuée avec dix membres de sa famille le 16 avril 2025 à Gaza, au lendemain de l’annonce de la sélection du film Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, qui lui est consacré et qui a été retenu dans la sélection ACID.

Au matin de l’ouverture du Festival, mardi 13 mai, était parue une tribune dans le journal Libération –«À Cannes, l’horreur de Gaza ne doit pas être silenciée»– signée par quelque 380 personnalités du cinéma mondial, dont Pedro Almodóvar, David Cronenberg, Costa-Gavras, Xavier Dolan, Aki Kaurismäki et de nombreux cinéastes et comédien·nes sélectionné·es cette année.

Robert De Niro, recevant une Palme d’or d’honneur des mains de Leonardo DiCaprio en même temps que l’ovation du public, n’a pas été en reste. Il a dénoncé dans la présidence de Donald Trump «une menace contre la démocratie, qui ne concerne pas que l’Amérique», appelant à la combattre sans attendre; tout en affirmant que la manière dont le Festival de Cannes rassemble les artistes et les met à l’honneur en fait «une menace pour les autocrates et les fascistes de ce monde».

Une place pour le Festival sous le vent des douleurs

La question n’est évidemment pas de l’efficacité immédiate de Cannes, du cinéma, des artistes pour venir à bout du «vent des douleurs» évoqués par Juliette Binoche et vaincre ceux qui les font souffler. Ni Vladimir Poutine ni Benyamin Netanyahou n’ont dû trembler s’ils ont eu connaissance de tels propos, et De Niro comme Binoche le savent bien. Et on pourra toujours trouver futiles les prises de parole de ce type, dans ce contexte. Il n’empêche, a minima, il y a bien la prise de conscience d’un changement d’époque et il aurait été infiniment plus futile encore que le Festival n’en prenne pas acte.

Il va lui rester à faire, dans ce monde là tel que l’ont évoqué les trois prises de parole de la première soirée, son travail de Festival de Cannes. Avec l’hypothèse que le cinéma, y compris par ses manières d’exister dans ce cadre particulier, fabrique des espaces d’émotions et de pensée qui, à leurs manières multiples et singulières, ont affaire avec l’état du monde et ses bien réelles tragédies. Et y compris lorsque les films semblent concerner tout autre chose.

Si Cannes a un rôle à jouer, c’est par son impureté même. Rendez-vous artistique où apparaissent ou se confirment les plus grands auteurs du monde entier, il est aussi une vitrine glamour de première magnitude et le plus important marché du film (qu’il s’agisse de réalisations existantes ou en projet), ainsi que l’occasion de promouvoir divers agendas politiques ou de société avec une visibilité particulière.

Cannes, ce sont des centaines de rendez-vous entre organisations professionnelles, associations, responsables de festivals, enseignants, organismes publics liés au cinéma, groupes de pression ou de réflexion (ou les deux). À la fois Rubik’s Cube, bloc-repère à la 2001, L’Odyssée de l’espace et diamant multifacette scintillant, le Festival de Cannes tire sa force de cette complexité même.

On parle ici de la compétition qui décerne la récompense festivalière la plus cotée, la Palme d’or, mais aussi de trois autres sélections officielles –hors compétition, Un certain regard, Cannes Première– et des trois sélections parallèles: la Quinzaine des cinéastes, la Semaine de la critique, la sélection ACID). Soit, cette année, 110 nouveaux longs-métrages. Et il y a aussi les courts, les films du patrimoine, la VR…

Moins de Français, plus de femmes

La 78e édition du rendez-vous cannois se présente avec quelques évolutions notables, à commencer par un net recul de ce qui était devenu une de ses tendances les plus lourdes et les plus critiquables: la surreprésentation des films français.

Qu’ils soient seulement trois en compétition officielle est un signe important. Et il est significatif que deux d’entre eux soient signés par des –jeunes– femmes, Hafsia Herzi et Julia Ducournau. En ce qui concerne la présence des femmes en sélection, on peut apprécier de deux manières les efforts entrepris depuis une décennie.

Soit on considère qu’avec globalement environ 30% de femmes réalisatrices, on est encore loin de la parité souhaitable et qu’il incombe à la vitrine la plus visible de jouer un rôle actif pour promouvoir l’égalité, soit on admet que le Festival est dans son rôle, en reflétant un état de la production mondiale où les femmes restent une minorité.

En tout cas, alors que l’onde de choc #MeToo demeure très perceptible en France avec plusieurs procès très médiatiques en cours ou en à venir dans le milieu cinématographique, il est incontestable que le délégué général Thierry Frémaux se soucie d’émettre des signaux positifs, avec des réalisatrices en ouverture de la section Un certain regard –la Franco-Tunisienne Erige Sehiri– comme de la compétition officielle, qui débutait ce même mardi soir avec le premier film d’une jeune cinéaste, Amélie Bonnin, présenté hors compétition (lire ci-dessous).

La Semaine de la critique et l’ACID ouvrent aussi avec un film réalisé par une femme, respectivement L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel et L’Aventura de Sophie Letourneur. Alors que la Quinzaine des cinéastes a choisi de rendre hommage à un réalisateur récemment disparu, Laurent Cantet, en ouvrant avec Enzo, le film qu’il avait conçu, mais que la mort l’a empêché de tourner, la réalisation ayant été assumée par son ami Robin Campillo.

Les membres du jury du 78e Festival de Cannes arrivent avant la cérémonie d'ouverture, le 13 mai 2025. De gauche à droite: le réalisateur sud-coréen Hong Sang-Soo, l'actrice américaine Halle Berry, l'acteur américain Jeremy Strong, l'actrice française Juliette Binoche (présidente du jury), l'actrice italienne Alba Rohrwacher, le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, la cinéaste indienne Payal Kapadia, l'écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani et le cinéaste mexicain Carlos Reygadas. | Bertrand Guay / AFP

Inclusif et divers par les origines et les idées du cinéma qu’ils et elles incarnent, les membres du jury: le réalisateur sud-coréen Hong Sang-Soo, l’actrice américaine Halle Berry, l’acteur américain Jeremy Strong, l’actrice française Juliette Binoche (présidente du jury), l’actrice italienne Alba Rohrwacher, le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, la cinéaste indienne Payal Kapadia, l’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani et le cinéaste mexicain Carlos Reygadas. | Bertrand Guay / AFP

Place aux jeunes!

En compétition officielle, si l’on retrouve évidemment, et à bon droit, des habitués de la Croisette et des grands festivals internationaux comme les frères Dardenne, Mario Martone, Jafar Panahi, Richard Linklater ou Wes Anderson, la sélection accueille également des signatures singulières, comme celles d’Óliver Laxe, Oliver Hermanus et Ari Aster, sans oublier Kelly Reichardt, qui n’est plus une débutante, mais qu’on rêve de voir enfin consacrée à la place qu’elle mérite.

Depuis deux ans, la section Un certain regard est dédiée aux talents émergents, avec en particulier neuf premiers films sur les vingt sélectionnés. L’attente est élevée, côté films français l’année écoulée ayant vu apparaître un nombre important de premiers films de grande qualité (Vingt dieux, Les Fantômes, Le Royaume, Le Procès du chien, Nicky…) pour la plupart découverts au précédent Festival de Cannes, surtout dans les sections parallèles. Parmi celles-ci, la Quinzaine des cinéastes privilégie elle aussi massivement les réalisateurs pas encore confirmés, à l’exception de Christian Petzold et de Nadav Lapid.

Sur une autre face de la planète cannoise, côté paillettes et tapis rouge, la présence du nouvel épisode de Mission impossible et en principe de Tom Cruise est le coup d’éclat du patron du Festival cette année, déférence gardée envers Spike Lee, Ethan Coen, Isabelle Huppert dans La Femme la plus riche du monde et Jodie Foster dans Vie privée, tous présentés hors compétition.

À l’intersection de ces trois problématiques –questions de genre, nouveaux talents et star-système– la sélection réussit un doublé avec la présence comme réalisatrices de leur premier film de Scarlett Johansson et de Kristen Stewart.

«Partir un jour», d’Amélie Bonnin

Dans un esprit comparable pour ce qui est de l’émission de signaux, mais de manière un peu étrange, le film d’ouverture, Partir un jour (qui sort en salles simultanément), laisse un sentiment mitigé.

Premier long-métrage de la jeune réalisatrice Amélie Bonnin, il marque aussi les débuts de la chanteuse Juliette Armanet dans un premier rôle au cinéma. Elle y est extrêmement convaincante en lauréate de «Top Chef» s’apprêtant à ouvrir un restaurant parisien haut de gamme, mais retournant à ses racines populaires dans le routier provincial tenu par ses parents.

Les retrouvailles de Cécile (Juliette Armanet) avec son amour de jeunesse (Bastien Bouillon), moins joyeuses qu'il n'y paraît. | Pathé Films

Les retrouvailles de Cécile (Juliette Armanet) avec son amour de jeunesse (Bastien Bouillon), moins joyeuses qu’il n’y paraît. | Pathé Films

Ce qu’inspire le film se dédouble selon qu’on le considère pour lui-même, ou pour la position très particulière où il a été placé: en ouverture d’un grand festival international. Pour lui-même, Partir un jour oscille entre le schématisme un tantinet démago du processus de transfuge de classe qu’incarne Cécile (Juliette Armanet) et les beaux moments d’interactions de l’héroïne, notamment avec ses parents (Dominique Blanc et François Rollin).

Jouant plusieurs fonctions (refuge, commentaire, respiration) dans le déroulement du récit, les chansons issues d’un florilège de la variété française scandent le processus de réconciliation de la jeune cheffe avec ses origines.

Le scénario se garde de tomber dans les pièges les plus grossiers de ce que le récit aurait de rétrograde, sinon de réactionnaire. Mais la construction de l’ensemble, loin d’être déplaisante, n’a pas assez de singularité ni d’énergie pour qu’on ne cesse d’y percevoir les échos de La Passion de Dodin Bouffant (l’art de la cuisine à la française), de Vingt dieux (le rapport à la ruralité avec bonne place aux trials motorisés), l’usage de chansons célèbres déboulant en pleine fiction, procédé auquel On connaît la chanson d’Alain Resnais donna naguère ses lettre

s de noblesse.

Mitigé, le sentiment inspiré par le long-métrage d’Amélie Bonnin est en outre compliqué par la position officielle dans laquelle il se trouve. Devant le public cosmopolite du Festival de Cannes, il risque de sembler excessivement «franco-français», les chansons comme les autres références culturelles mobilisées par le film, par exemple lors d’un jeu de mime pour représenter des personnalités complètement inconnues du reste du monde.

Partir un jour

De Amélie Bonnin
Avec Juliette Armanet, Bastien Bouillon, François Rollin, Tewfik Jallab, Dominique Blanc, Mhamed Arezki, Pierre-Antoine Billon, Amandine Dewasmes
Durée: 1h38
Sortie le 14 mai 2025

À voir au cinéma : «Les Enfants rouges», «L’Effacement», «Leila et les loups», «Soudan, souviens-toi»

 
L’élan de joie libératrice qui a traversé le mouvement populaire ayant renversé une dictature, dans Soudan, souviens-toi.

Les films de Lotfi Achour, Karim Moussaoui, Heiny Srour et Hind Meddeb s’étendent des montagnes arides du Sud tunisien aux quartiers chics d’Alger, de l’histoire longue des femmes arabes en lutte à la révolution soudanaise.

Le dernier mercredi avant l’ouverture du Festival de Cannes, qui a lieu le 13 mai, est une des moins bonnes dates de sortie pour un film. Est-ce faire preuve de mauvais esprit que de remarquer que c’est ce 7 mai que se retrouvent quatre films dont les auteurs et autrices sont arabes?

Sur les écrans, les réalisations de Lofti Achour, de Karim Moussaoui, de Heiny Srour et de Hind Meddeb s’inscrivent dans des styles, des approches et des thématiques extrêmement variés. Et ce qui définit ces cinéastes ne se résume certainement pas à une quelconque étiquette, ni même à une origine nationale, ou à une «appartenance» régionale, culturelle ou linguistique.

Inscrits dans des territoires et dans des processus historiques, ces films signés de réalisateurs et réalisatrices ouverts sur la complexité du monde et la multiplicité des enjeux sont d’autant plus dignes de se faire écho que rien ne leur serait plus contraire que de les enfermer dans un même sac ou une même case.

Dans la contiguïté plus ou moins fortuite de la distribution en salle, ils n’en composent pas moins, de facto, une impressionnante vision kaléidoscopique d’un monde, le nôtre, marqué de formes multiples de violence, d’inscriptions diverses et toutes dramatiques dans l’histoire, histoire au long cours comme histoire contemporaine.

«Les Enfants rouges» de Lotfi Achour

Seul le cinéma est capable de rendre à ce point sensible ce qui relie des choses, des humains, des comportements et des situations. À la fois miraculeuse et comme évidente est la matérialité commune des paysages arides de la montagne du Sud tunisien, des corps de ceux qui y vivent, du dénuement de leurs villages, de la rudesse des rapports entre les parents et les enfants, les hommes et les femmes, les aînés et les cadets.

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Alors que le jeune berger Nizar et son petit frère Achraf mènent le maigre troupeau de leur famille parmi les rocs et les épineux, c’est immédiatement cette âpreté des êtres et des relations qui se ressent, et à laquelle appartiennent aussi les jeux et les rêves des deux adolescents.

Elle marquera ensuite l’ensemble des rapports entre les autres membres de cette petite collectivité, heurtée de plein fouet par deux formes de brutalité extrêmes, bien qu’apparemment opposées.

La rencontre des jeunes bergers avec un groupe de djihadistes ultraviolents, plus tard l’irruption dans leurs habitations déshéritées de la police et des médias enfin venus d’une ville, d’un monde qui les ignore, et continue de les mépriser même si une tragédie les a frappés, trament la tension intense qui parcourt le deuxième long métrage du réalisateur tunisien, film qui fut une des belles découvertes du Festival de Locarno l’été dernier.

Achraf, l'enfant survivant, et l'amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Achraf, l’enfant survivant, et l’amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Dans le désert, dans la montagne, dans le hameau isolé se déploie un intense tissage de relations amicales, familiales, sociales, qui donne aux corps, aux pierres, aux lumières, aux mouvements, une force vive, habitée de peurs et de désirs, de fureur et de tendresse.

Plus encore que l’événement atroce, et qui fait écho à des faits effectivement advenus, autour duquel se déploie Les Enfants rouges, c’est ce cosmos brûlant et complexe, vibrant de vie, à la limite de la rupture, d’espoirs ténus et de pressions de forces hostiles de différentes natures, qui porte le film au-delà de la chronique des violences ordinaires que subissent, là comme en tant d’autres lieux, les plus démunis.

Ici le réalisme extrême et le fantastique ne sont pas des catégories esthétiques ou des genres cinématographiques. Ce sont des composants effectifs d’une manière d’exister que la mise en scène sait faire advenir pour ce qu’elle est, jusque dans l’épreuve sanglante qui la frappe.

Une manière d’être à la fois subie et revendiquée, terriblement dure et riche de formes de rapports à soi-même, aux autres et à ce qui, bêtes et arbres, chaleur torride et ombres, insiste de toute sa vie corporelle, de son imaginaire et de son énergie, rebelle aux forces de mort comme le sont les chiens et les sources aux conditions climatiques infernales.

Les Enfants rouges
de Lotfi Achour
avec Ali Helali, Wided Dadebi, Yassine Samouni
Durée: 1h38
Sortie le 7 mai 2025

«L’Effacement» de Karim Moussaoui

Fils d’un cacique d’une nomenklatura sclérosée, Reda habite la somptueuse villa d’un quartier chic d’Alger, mi-profiteur du statut de son père, mi-serviteur de celui-ci. Incertain de sa place et de ses désirs, rétif aux comportements de jouisseur parasite et désinvolte de son frère comme au rigorisme de façade d’une société verrouillée, il finit par disparaître à ses propres yeux, faute de trouver un sens à son existence.

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Seules des expériences extrêmes, dans un cadre particulier –le service militaire, la guerre contre les djihadistes–, semblent pouvoir lui offrir des réponses, aussi brutales que sans issue, avant la rencontre d’une femme incarnant une autre manière d’être au monde que ce qu’il a connu toute sa vie. Mais avec possiblement d’autres illusions, ou d’autres erreurs.

Fable philosophique autant que chronique sociale, le nouveau film longtemps attendu du réalisateur des Jours d’avant et d’En attendant les hirondelles observe la dégénérescence de l’organisation sociale algérienne, dans le sillage de la trahison des idéaux de l’indépendance par les élites qui en sont issues, et les impasses auxquelles est confrontée la génération suivante.

Riche de multiples notations sur des réalités plus complexes que les clichés qui en circulent, le film effleure le domaine du fantastique, avec le reflet de Reda qui n’apparait plus dans les miroirs, du film de guerre avec les épisodes d’affrontement dans le désert, et du thriller très noir avec un final pétaradant. (…)

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«Les Linceuls», paradoxal monstre de douleur

Karsh (Vincent Cassel) et Terry (Diane Kruger), découvrant ce qu’il est advenu du corps de Rebecca.

Le film de David Cronenberg invente une élégante techno-fable du deuil, à laquelle le cinéaste canadien inflige ensuite d’étranges tourments.

Dans certaines régions d’Afrique, il est d’usage de se saluer avec la formule «comment ça va avec la douleur?» –Raymond Depardon en fit autrefois le titre d’un film. Avec la douleur, sa propre douleur, ça ne va pour personne, nulle part.

Mais lorsque l’on est riche, puissant et savant, il est possible d’en fabriquer un artefact, fût-il au sens strict monstrueux. Et c’est ce que fait Karsh, homme d’affaires et scientifique, affublé d’un nom où résonnent à la fois les échos de Crash et de «cash». Lorsque l’on est un cinéaste reconnu, il est possible d’en fabriquer un film, lui aussi au sens strict monstrueux.

Monstrueux en ce qu’il est destiné à être montré (c’est le sens originel du mot «monstre») et parce qu’il concerne le fait de montrer, de rendre visible (ce qui n’est pas supposé l’être). Et monstrueux en ce qu’il est un assemblage «contre-nature» d’éléments hétérogènes.

Quelle nature? La nature biologique, celle qui organise les corps –en particulier les corps humains– et leurs transformations selon un cycle réglé. Mais aussi la nature culturelle, si l’on peut dire, celle qui gère les rapports entre le vivant et le mort, le montré et le caché, le public et l’intime. Soit tout ce que transgressent, chacun avec ses outils, le personnage de Karsh et le réalisateur David Cronenberg.

Élégant et glacial, Karsh est inconsolable de la mort de sa femme, Rebecca. De cette incapacité à surmonter cette perte, il a fait un business prospère, grâce à des technologies qui permettent de voir, en temps réel sur son smartphone, l’évolution du corps des défunts, de rester en contact visuel avec eux, après qu’ils ont été enterrés dans des lieux équipés de dispositifs vidéo perfectionnés et connectés.

Le film pose comme acquis qu’il y a, dans le monde entier, des gens fortunés prêts à payer pour cela. Il est bien possible que ce soit le cas. Aux confins du voyeurisme morbide, de la tech et de la financiarisation globalisée, on voit comment un scénario «cronenbergien» pourrait ainsi émerger du deuil bien réel du cinéaste canadien. Il est en effet de notoriété publique que David Cronenberg a affronté dans une douleur extrême la mort, en 2017, de sa femme Carolyn, qui était aussi sa plus proche collaboratrice comme productrice depuis Chromosome 3 en 1979.

Les Linceuls mobilise donc une certaine approche de la «question des images», plutôt du côté de ceux qui les regardent (les spectateurs, donc) que de ceux qui les créent, par exemple les cinéastes. Au centre du film, se creuse le vertige inépuisable de la pulsion scopique, où s’engouffrent ensemble Éros et Thanatos.

Simultanément, le film mobilise aussi les effets possibles des technologies, avec une part singulière dédiée à l’intelligence artificielle (IA) et la fantasmatique associée aux rapports érotisés avec les machines. Autant de motifs qu’on ne s’étonne pas de retrouver chez l’auteur de Vidéodrome (1983), de La Mouche (1986), de Faux-semblants (1988), de Crash (1996), d’eXistenZ (1999), des Promesses de l’ombre (2007) ou de Cosmopolis (2012).

Sur cette voie, la première partie des Linceuls est stimulée par une rigueur graphique impeccable, où se font écho l’apparence de Vincent Cassel –qui, à l’écran, semble être un avatar stylisé de lui-même– et les architectures épurées des cybercimetières de Karsh, le design des corps en décomposition et celui des costumes de samouraïs de la vision ultime.

Le vidéo-parc d'attractions mortuaire, mystérieusement vandalisé. | Pyramide Distribution

Le vidéo-parc d’attractions mortuaire, mystérieusement vandalisé. | Pyramide Distribution

De l’épure à la surenchère

On s’interroge sur ce qui se produit ensuite, avec l’introduction en force d’autres ingrédients, eux-mêmes aussi issus de la palette de David Cronenberg. (…)

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À voir au cinéma: «Un médecin pour la paix», «Simón de la montaña»

Le docteur Izzeldin Abuelaish montre à la presse les photos de son appartement, où ses trois filles et sa nièce ont été assassinées par Tsahal pendant qu’il opérait dans un hôpital israélien.

Le film de Tal Barda fait résonner une tragédie précise avec l’atroce catastrophe collective en cours dans la bande de Gaza. Celui de Federico Luis explore avec finesse, humour et énergie les signes de la différence et les assignations identitaires.

Ces deux films qui sortent sur les écrans ce mercredi 23 avril sont habités de rapports à la réalité si différents qu’il peut sembler absurde, ou même obscène, de les mentionner côte à côte.

L’histoire du médecin palestinien plaidant obstinément pour la paix alors qu’un déluge de feu s’abat continuellement sur son pays est, formellement, un document basique, qui aurait a priori davantage sa place à la télévision (où il faut souhaiter, sans trop y croire, qu’il sera aussi diffusé), mais qui prend une dimension de tragédie mythologique et de film d’horreur au regard de ce qui se passe en ce moment même dans la bande de Gaza.

Le film de Federico Luis travaille entre documentaire et fiction, avec une générosité subtile et attentive, romanesque et joyeuse. Il entrebâille tout un éventail de perceptions de différences entre les humains, où la notion de handicap mental est sans cesse reconfigurée par le projet même de la réalisation et sa mise en œuvre aux multiples tonalités.

Incomparables par leur sujet comme par les moyens de cinéma mobilisés, ces deux films participent ensemble à la multiplicité des rapports au réel que nous habitons, que l’on accepte ou pas d’y porter attention.

Et ils se trouvent témoigner de cette épaisseur de la réalité, laquelle comporte encore bien d’autres éléments –infiniment hétérogènes– et qui fabriquent nos quotidiens, singulier pour chacun·e. L’une et l’autre exceptionnelle, ô combien différemment, les deux situations auxquelles renvoient ces deux films sont aussi, un peu, beaucoup, des incitations à avoir affaire au monde sans se laisser enfermer ni dans l’obsession ni dans le déni.

«Un médecin pour la paix», de Tal Barda

Il se peut que, d’abord, ce qui advient à l’écran paraisse dérisoire, à l’échelle du génocide en cours dans la bande de Gaza, où l’armée israélienne massacre méthodiquement des civils par familles entières depuis des mois, pendant que les médias français rivalisent de formules alambiquées qui sont autant d’infamies. Dérisoire? Peut-être. Et pourtant nécessaire.

Il y a ce qui est arrivé, l’histoire du docteur Izzeldin Abuelaish, médecin palestinien ayant, malgré les innombrables violences et injustices commises par les Israéliens contre les Palestiniens depuis des décennies, continué tant qu’il a pu d’essayer d’incarner une autre voie que la haine.

Cette histoire est racontée et documentée par le film de la réalisatrice franco-américaine Tal Barda, née et ayant grandi en Israël. Cette histoire est connue, elle fait l’objet d’un livre, Je ne haïrai point – Un médecin de Gaza sur les chemins de la paix, dans lequel on apprend qu’Izzeldin Abuelaish, enfant d’un camp de réfugiés palestiniens devenu médecin obstétricien, travailla dans un hôpital israélien jusqu’au jour de 2009, lorsqu’un tank de Tsahal tira sur son domicile, tuant trois de ses filles et une nièce.

De cette douleur, le Dr Abuelaish, qui a depuis émigré au Canada avec ses enfants survivants, a opiniâtrement essayé de faire une force de paix, de dépassement de la haine, tout en cherchant en vain à faire reconnaître par les autorités israéliennes leur responsabilité dans ces meurtres. L’ensemble de son parcours lui a valu de nombreuses marques de reconnaissance dans le monde, ainsi que cinq propositions inabouties pour le prix Nobel de la paix. Archives et témoignages accompagnent le récit de son parcours tragique.

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Et puis il y a le film. C’est-à-dire, en plus de tous ces éléments factuels, ce que les images et les sons rendent sensibles, les lieux, les lumières, la vibration des voix, la matérialité des traces.

Il y a l’épisode incroyable du journaliste israélien Shlomi Eldar, qui est à l’antenne lorsque le médecin l’appelle immédiatement après le tir et qui fait entendre en direct aux téléspectateurs la douleur d’un père qui découvre l’assassinat de ses trois filles et de sa nièce par des militaires arborant l’étoile de David. Il y a aussi le feuilleton des multiples mensonges des autorités israéliennes pour refuser de reconnaitre ce crime-là, comme tous les autres.

Mayar, Aya et Bessan, trois adolescentes à la plage, quelques semaines avant leur assassinat. | Destiny Films

Mayar, Aya et Bessan, trois adolescentes à la plage, quelques semaines avant leur assassinat. | Destiny Films

Mais le film, c’est aussi désormais le vertigineux effet de la contemporanéité de sa sortie et de l’absolue violence de ce qui est en cours en ce moment. Depuis le début de la guerre d’extermination actuelle, vingt-deux membres de la famille d’Izzeldin Abuelaish ont été tués. Leurs noms et leurs photos –des enfants et des jeunes filles pour la plupart– apparaissent à la fin de Un médecin pour la paix. En haut de l’affiche du film, il est écrit: «Sur les chemins de l’espoir à Gaza». Mais ces chemins, jonchés de cadavres, sont aujourd’hui ensevelis sous les ruines.

Dès lors, il reste l’interrogation sur le sens même de sortir encore des films évoquant la situation dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Depuis octobre 2023, ils sont nombreux à avoir atteint les grands écrans en France: Yallah Gaza, No Other Land, Voyage à Gaza, Vers un pays inconnu, From Ground Zero, Songe… Mais outre les multiples débats et rencontres que ces séances suscitent, la violence extrême déployée contre des personnes liées à ces films est une paradoxale confirmation que ce que peut le cinéma, aussi limité cela soit-il, existe quand même.

Après l’agression brutale par des colons juifs d’un des réalisateurs palestiniens de No Other Land, juste après avoir reçu l’Oscar du meilleur documentaire, l’assassinat par Tsahal de la photojournaliste Fatima Hassouna et de dix membres de sa famille, aussitôt après l’annonce de la projection du film qui lui est consacré au Festival de Cannes, semble indiquer que la présence obstinée d’évocations à l’écran des horreurs en cours n’indiffère pas à ceux qui les commettent. C’est horriblement peu, ce n’est pas rien.

Un médecin pour la paix
De Tal Barda
Avec Izzeldin Abuelaish
Durée: 1h32
Sortie le 23 avril 2025

«Simón de la montaña», de Federico Luis

Ils sont à flanc de montagne, escaladent un sommet vertigineusement aride et rocailleux. C’est un groupe de jeunes gens dans le brouillard et le vent qui se lèvent. Il n’y a plus de réseau pour appeler à l’aide quand il apparaît qu’ils sont perdus. Ils sont inquiets mais pas paniqués, ils réagissent de diverses manières. Dans le groupe, certains ont des comportements un peu étranges, mais pas tant que cela.(…)

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«Kyuka – Avant la fin de l’été», ou les liens qui libèrent

La sœur (Elsa Lekakou) et le frère (Konstantinos Georgopoulos) avec deux passagères de rencontre, pour des jeux aux multiples enjeux.

Le premier film de Kostis Charamountanis fait d’une petite histoire de famille en vacances une aventure drôle et mystérieuse, à la mise en scène joyeusement inventive.

Il est sans précédent que sortent le même jour deux films signés de deux cinéastes grecs. Et plus encore que ce soit les plus dignes d’intérêt au sein de l’offre toujours aussi pléthorique sur les grands écrans ce mercredi 16 avril. Mais cette curiosité, à propos de la nationalité de l’autrice de Harvest, Athiná-Rachél Tsangári, et de l’auteur de Kyuka, est secondaire et ne devrait en rien détourner des multiples raisons de porter attention au premier long-métrage de Kostis Charamountanis.

Découvert lors du dernier Festival de Cannes en ouverture de la sélection ACID, Kyuka – Avant la fin de l’été impressionne d’emblée par sa manière de rendre vivants, singuliers, empreints à la fois d’humour, de douceur et d’inquiétude des moments quotidiens en apparence banals. Deux jeunes gens, un garçon et une fille dont on n’apprendra que peu à peu qu’ils sont jumeaux, partent avec leur père en vacances sur un voilier, s’amarrent dans un port d’une île grecque.

Entre eux deux, avec le père taiseux puis prompt à râler contre tout, ou à l’occasion de rencontres sur le port ou à la plage, se jouent des petites scènes toujours d’une étonnante justesse, qui distillent de multiples émotions, entre comique et mystère. Ce n’est que le début d’un film qui va ensuite déployer de multiples ressources du langage cinématographique, autour d’une histoire plus ample et moins à la surface des jours qu’il ne semblait.

 

Le format et la piètre qualité des images évoquant les vidéos de vacances d’il y a vingt ou trente ans, mais également les dialogues et le montage contribuent à déjouer ce que chaque situation semblait avoir de prévisible. (…)

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«Harvest», somptueux et troublant séisme

Ce n’est pas un pigeonnier qui brûle, c’est l’état du monde qui s’effondre.

Fresque historique déjouant tous les poncifs du genre, le film d’Athiná-Rachél Tsangári s’immerge dans une communauté villageoise pour conter le grand basculement vers la violence moderne.

Au plus près du corps vigoureux et pourtant fragile dans sa nudité, il est là d’emblée, élément de ce que nous appelons la nature. Il est là, avec autant de présence et d’intensité que ce lac miroitant et que cette écorce d’arbre, que le vent sur les céréales dorées et que l’insecte sur sa peau.

Harvest affirme immédiatement son inscription sensorielle dans cette campagne vibrante de mille formes de vie, humaines, animales et végétales, domestiquées et sauvages. Quelle époque? D’abord, cela pourrait aussi bien être l’Antiquité; finalement, ce sera plutôt entre la fin du Moyen Âge et le début de la révolution industrielle.

Walter, cet homme blond au physique de lutteur, est un faible. Et cet être si intimement lié à la nature environnante n’y est pas né. Il a été adopté par le village d’agriculteurs sur lequel on voit de loin que s’élève une colonne de fumée.

Lorsqu’il accourt prêter main forte pour éteindre l’incendie, bientôt il se brûle maladroitement et ne pourra plus agir. Il sait qui sont les incendiaires, mais ne les dénoncera pas. Quand des étrangers, dont une très belle femme noire qui suscite aussitôt la concupiscence de tous les hommes et l’hostilité jalouse des femmes, sont découverts et accusés du forfait, il ne bougera pas.

Walter est au centre du film. Il n’y est certes pas un héros. Il est un témoin, à mi-chemin de l’appartenance et de l’exclusion, tiraillé entre des attachements divers, à commencer par ce qui le lie au seigneur du lieu. Celui-ci, Maître Kent, n’en est lui-même propriétaire que pour avoir épousé celle qui en était l’héritière, aujourd’hui décédée, comme est morte l’épouse paysanne de Walter, qui avait, comme domestique, accompagné Kent venu de la ville.

Drôle de seigneur que ce Kent, à la fois arrogant lorsqu’il est juché sur sa jument magnifique et bienveillant avec les villageois, timide et brusque, enfantin et dominateur. Ainsi va le début de ce film qui ne cesse de dérouter par les puissances des sensations qu’il suscite tout en se décalant de tout repère connu ou prévisible. Ni paradis perdu ni enfer sinistre, le monde agraire où commence Harvest est peuplé d’êtres, humains ou pas, qu’aucun simplisme ne fige.

Un film exceptionnel

C’est une formidable opération de mise en scène, autant que de scénario, qu’accomplit la cinéaste grecque Athiná-Rachél Tsangári, avec une œuvre majeure qui fait écho, de manière très différente, à son très beau premier long-métrage, qui l’avait rendue visible dans le monde du cinéma, Attenberg (2010).

C’était il y a quinze ans, elle était la personnalité majeure d’une éphémère «nouvelle vague» grecque, au sein de laquelle ne s’imposa que la figure tapageuse et rusée du seul Yórgos Lánthimos. Depuis, malgré un autre long-métrage, Chevalier (2015), elle avait plus ou moins disparu des radars du cinéma international.

Athiná-Rachél Tsangári réapparaît en Écosse, avec un film exceptionnel. Exceptionnel par sa construction, sa manière de raconter, la façon dont il va donner vie dans de multiples registres à des individus, à une collectivité, à des pratiques –agraires, rituelles, politiques. Et exceptionnel par la cohérence à vif entre cette proposition de cinéma et les événements historiques décisifs auxquels elle se réfère.

Comme le roman éponyme de Jim Crace, paru en 2014 sous le titre français Moisson, dont il s’inspire mais qu’il transforme significativement, Harvest est traversé par un des phénomènes les plus importants de l’histoire humaine, celui que l’on résume sous le terme de mouvement des enclosures.

Aux sources du capitalisme

Identifié à des décisions juridiques prises en Grande-Bretagne à partir de 1600, ce mouvement désigne l’appropriation privée de l’ensemble de terres jusque-là en partie partagées communautairement et de pratiques de cultures, d’élevage et de glanage, qui permettaient à la fois la subsistance et structurait l’organisation collective de groupes humains, partout en Europe. (…)

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À voir au cinéma: «À la lueur de la chandelle», «Le Village aux portes du paradis», «Her Story»

L’énergie vive en partage chez la tante (Anab Ahmed Ibrahim) et son neveu (Ahmed Mohamud Saleban) dans Le Village aux portes du paradis de Mo Harawe.

Fascinant voyage immobile dans le temps avec André Gil Mata. Intense aventure du quotidien grâce à Mo Harawe. Inattendue comédie féministe à Shanghai signée Shao Yihui.

«À la lueur de la chandelle» d’André Gil Mata

Doucement, la caméra s’est déplacée du cadran de l’horloge en haut du clocher vers le bas, le mur, le rocher, le jardin, le massif de fleurs, le chien devant sa niche, la maison. C’est un petit rituel simple qui se répétera à quatre reprises, quatre heures du jour différentes, de l’aube à la nuit tombée, quatre saisons différentes.

C’est si simple, on pourrait dire naïf et pourtant… Tant de détails prennent du sens, dans ces trajets qui scandent ce film habité d’un rapport au temps et aux lieux que ce refrain visuel et ses variations s’avèrent un geste de cinéma d’une étonnante puissance.

Puissance? On hésite à employer ce mot quand tout, apparemment, se situe dans le registre de la délicatesse et de la modestie. Ou alors il faudrait parler, comme les physiciens, de forces faibles, de ressources apparemment minimes et qui se révèlent si riches de suggestions, d’émotions, de beauté.

Quand la très vieille dame était enfant, la maison déjà un peu paradis, un peu prison/ED Distribution

Le nouveau film d’André Gil Mata, cinéaste portugais dont chaque réalisation est une découverte singulière, est une fresque à l’échelle d’une vie entière où courent des drames, des élans, des angoisses, des colères. La paisible manière de filmer une dame âgée qui se lève et accomplit les gestes du quotidien, dans sa chambre, dans le couloir qui mène à la salle de bain, la préparation du petit déjeuner dans la cuisine: cette manière de filmer est d’une fécondité sidérante, proportionnelle à ce qu’elle semble avoir d’anodin.

Violence de classe, violence genrée, espérances et amours trahies, souffrance et mort circulent sous l’épiderme frémissant de ce film dont chaque plan vibre. Les objets, les lumières, les bruits, les rares paroles se chargent d’échos qui sans cesse se répondent, tandis que le montage organise une circulation entre les époques, circulation qui pourrait être la logique d’un rêve, ou celle de la mémoire de la très vieille femme dont À la lueur de la chandelle raconte l’histoire.

C’est bien de la vie d’Alzira dont il s’agit –depuis l’enfance– et de son rapport devenu invivable avec la servante aussi âgée qu’elle et avec qui elle cohabite dans la grande maison.

Entre Alzira (Eva Ras) et Beatriz (Márcia Breia), les deux habitantes de la maison, connivence et antipathie, deux formes irréconciliables d'inégalité et d'injustice. | ED Distribution

Entre Alzira (Eva Ras) et Beatriz (Márcia Breia), les deux habitantes de la maison, connivence et antipathie, deux formes irréconciliables d’inégalité et d’injustice. | ED Distribution

Mais c’est aussi du sacrifice d’un talent pour la musique, d’un goût pour la peinture laissé en jachère, d’un changement dans les manières d’habiter, d’un mariage imposé par les circonstances et l’époque plus encore que par les parents, de rythmes d’une existence devenue si peu vivante.

C’est la vie de la maison elle-même et de l’espace-temps dans lequel elle s’inscrit, dont on ne verra que les abords immédiats montrés par le panoramique répété quatre fois et quatre fois différent. Huis clos aux dimensions d’un siècle, d’un pays, de manières de vivre collectives et individuelles, À la lueur de la chandelle est comme un immense chant à bouche fermée, qui, semblant dire très peu, exprime immensément.

À la lueur d’une chandelle
De André Gil Mata
Avec Eva Ras, Márcia Breia, Olívia Silva, Luísa Guerra, Gisela Matos, Dinis Gomes, Catarina Carvalho Gomes
Séances

Durée: 1h52
Sortie le 9 avril 2025

«Le Village aux portes du paradis» de Mo Harawe

C’est injuste et assez déplaisant, mais c’est ainsi. Un film somalien présenté en sélection officielle au Festival de Cannes n’est pas à égalité avec les autres titres. Le Village aux portes du paradis doit en plus prouver qu’il n’est pas là juste pour cocher la case que l’on n’appelle plus «tiers monde», mais qui désigne toujours les considérables zones du Sud global n’ayant pas «naturellement» droit de cité dans un grand festival international de cinéma.

Découvert au printemps 2024 sur la Croisette, dans la section Un certain regard, le premier film du cinéaste somalo-autrichien Mo Harawe balaie d’emblée un tel soupçon. À l’intelligence du montage de la séquence d’ouverture, pulvérisant le regard dominant sur ce pays qui n’existe pour le reste du monde que comme espace d’affrontements obscurs où interviennent des opérations de nettoyages high-tech des grandes puissances, succède la précision sensible d’une scène à ras de terre. Une scène de douleur et d’effort, de présence singulière d’individus regardés et écoutés pour eux-mêmes et inscrits dans un contexte géographique et historique autrement nuancé.

Dans cette bourgade entre mer et désert, rôdent les menaces des groupes djihadistes comme des frappes américaines hasardeuses. Dans ce pays également en proie à la misère, à la désorganisation et aux catastrophes dites naturelles, Mamargade, père sans épouse, se bat pour survivre et pourvoir à l’éducation de son fils, Cigaal.

Le garçon lui aussi fraie son chemin, prend ses propres décisions dans cet environnement qui ne se résume pas à l’extrême dureté des conditions. Araweelo, sa tante récemment divorcée, construit des réponses à elle, fruits de ses compétences et de son énergie, quand tout paraissait la condamner. (…)

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