La cité intérieure

Le Vertige des possibles de Vivianne Perelmuter, avec Christine Dory. 1h48. Sortie le 19 mars.

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La femme, elle marche dans la ville. Paris, mais ce n’est pas très important. C’est une ville, plus tard on saura aussi que la femme s’appelle Anne, pas important non plus. L’important, c’est cette circulation dans les rues, ces étapes dans les cafés, ces espaces en chantier, ces rencontres. La femme est perdue. Perdue dans la ville qu’elle connaît. Ça ne veut rien dire, connaître une ville, c’est une simplification abusive, une tactique de réduction d’un ensemble d’une infinie complexité à quelques repères, quelques trajets, quelques abris. Mais il peut arriver que les repères se dérobent, que les trajets s’effilochent, que les abris soient emportés par une tempête – une rupture amoureuse, la perte d’un emploi, ou peut-être des événements moins nets, moins tranchants, mais aussi destructeurs.

Chez une personne, ça s’appelle une dépression, et Le Vertige des possibles serait, s’il était seulement l’histoire d’Anne, la description de sa dépression. C’est ça, et bien autre chose. La réinvention douloureuse de la complexité du monde, la cartographie ouverte, infiniment précise, des embranchements, des bifurcations, des connexions qu’elle recèle. Anne devrait écrire des histoires, c’est son métier, scénariste. Mais tout en elle désormais rejette ces simplifications et ces enchainements, ces conformités et ces mises au format. Ce n’est pas qu’elle ne veut pas, elle ne peut pas. Et elle se perd, non par ignorance mais par connaissance, et par solitude au sein de sa connaissance.

On songe à… On songe à ses côtés, c’est à dire aussi avec la deuxième voix, celle d’une autre femme, qui tente de décrire à Anne ce qu’elle fait, comment elle agit et réfléchit, une voix qui voudrait l’aider et peut-être l’enfonce encore plus dans la nuit de sa cité intérieure, dans le dédale de ses rues et de ses avenues, où ni les amis ni les souvenirs ne sont des points d’appui. Elles semblent flotter ensemble, souvent, la femme qui marche, la voix qui lui parle et la caméra qui la filme, dans les reflets et les ombres. Et la voix épouse le cheminement intérieur d’Anne, elle aussi adopte son mode de locomotion, qui est le conditionnel.

C’est très beau, le conditionnel, l’ouverture aux hypothèses, aux « peut-être » – mais c’est dangereux aussi, le conditionnel, lorsqu’il devient contagieux, endémique. Comme ces intertitres qui scandent le film, ou bien…, ou bien…

Alors on a tout loisir de songer, oui, à Walter Benjamin qui voyait Paris comme un réseau de passages, et aussi à un personnage de Borges pris dans un labyrinthe où l’esprit et le territoire sont identiques, et son regard est pareil au regard du ciel vide. On songe à Georges Perec, bien sûr et aussi au film qu’il a fait avec Bernard Queysanne d’après son livre L’Homme qui dort, tant Anne, la femme qui marche, évoque ce somnambulisme ultrasensible, ce désespoir en mouvement, à la fois attentif au moindre détail matériel et le traversant comme un milieu liquide. On songe aux films où Jacques Rivette voyait le quotidien de Paris comme un terrain d’aventure fantastique. Mais le fantastique n’est plus enchanté, il n’est plus solaire ni même lunaire.

Pourtant ce sont d’autres échos qui croisent au long de ces parcours dans ce qui serait peut-être une ville fragmentée, et on verra Venise, on entendra les mots d’Allan Ginsberg et ceux de Robert Musil, le chant de Norma et les accords de Mahler. Le film, mais tout à la fin, est dédié à la mémoire d’une femme, une femme qui peut-être est morte. Mais avec qui alors la femme de fiction s’est-elle rapprochée, et sur quel territoire, lorsqu’on a vu à la fois les corps s’enlacer et se disjoindre, comme chez Cocteau, comme chez Orphée? L’histoire n’est pas terminée, ni la ville circonscrite, cette ville dont rêvait le Grand Empereur de Chine, qui n’aurait pas pu l’entourer d’une grande muraille.

 

 

Un film d’amour

Les Chiens errants de Tsai Ming-liang. Avec Lee Kang-sheng, Yang Kuei-mei, Lee Yi-cheng, Li Yi-chieh. 2h18. Sortie le 12 mars.

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Des chiens errants, il y en a. Beaucoup, et à peu près partout – on se souvient du beau livre de géopolitique de la misère qu’était Un chien mort après lui de Jean Rolin. Il y en a, dans cette mégalopole asiatique, qui dans le film est Taipei mais pourrait être la Kuala Lumpur de I Don’t Want to Sleep Alone (2007), le film de Tsai dont celui-ci est le plus proche, ou Chengdu, ou Bangkok, ou  Gwangju (mais pas Kyoto ni Singapour…). Une femme leur donne à manger, eux comme elle font partie de ce paysage atrocement d’aujourd’hui, mais les chiens du titre ne sont pas des quadrupèdes. Ce sont un homme et ses deux enfants, un garçon et une petite fille. Une famille jetée dans les bas-fonds d’une extrême précarité, comme des millions d’autres.

Depuis plus de 20 ans (Les Rebelles du dieu néon, 1992), Tsai Ming-liang compose une œuvre d’une impressionnante cohérence, qui a fait de lui un des artistes majeurs du cinéma contemporain. Cette cohérence n’exclue nullement les variations, des profondeurs désespérées de Vive l’amour (1994) au fucking burlesque de La Saveur de la pastèque (2005), de l’humour slowburn enguirlandé de chanson pop de The Hole (1999) à la méditation sur les passerelles temporelles et artistiques entre les modernités des deux extrêmes de l’Eurasie (Et là-bas quelle heure est-il ?, 2002). Rarement la notion d’ « écriture cinématographique » aura été mieux appropriée à un cinéaste qu’à celle de ce Chinois de Taiwan né en Malaisie. C’est la sensibilité et la beauté vertigineuse de cette œuvre charnelle et rigoureuse qu’on peut en ce moment découvrir en son entier à la Cinémathèque française, en même temps que sort le nouveau long métrage.

Celui-ci retrouve les grandes caractéristiques du cinéma de Tsai Ming-liang, dont la première est la présence constante de l’acteur Lee Kang-sheng, d’une beauté énigmatique où vibre secrètement une souffrance qui était aussi celle du visage de Buster Keaton. Mais c’est également le recours aux très longs plans, un seul par scène, qui demandent au spectateur d’abandonner ses habitudes de narrations à coups de petits morceaux fractionnés et « signifiants » pour laisser monter peu à peu la perception d’un univers de sensations et de significations, aux franges de l’indicible. Dans Les Chiens errants, les plans où Lee Kang-sheng tient interminablement un panneau publicitaire à un carrefour de voies rapides battu par un vent de fin du monde est une véritable entrée dans l’empathie avec un univers de silence et de froid, de courage et d’impuissance, d’une force esthétique et politique incommensurable.

Parcours en apparence hyperréaliste accompagnant une famille dans ses pérégrinations entre abris de fortune, boulots précaires et interstices de survie, Les Chiens errants se déploie en réalité selon un double mouvement souterrain. Le premier est un balancement purement onirique entre campagne et ville et puis ville et campagne, depuis cet environnement champêtre, à l’ombre d’un arbre grand comme un dieu, où s’éveille le film, à l’improbable retour d’un paysage de montagnes et d’eaux au fond des caves d’un immeuble en chantier qui peut-être jamais ne s’achèvera. Et cette tragédie des bas-fonds urbains ainsi devient celle d’un cosmos tout entier, un cosmos cruel et indifférent, et pourtant fourmillant de vie.

Le deuxième mouvement, qui lui aussi traverse tout le film, ondule entre naturalisme brut et fantasmagorie pure, où les jeux de la petite fille avec un chou deviennent d’une seconde à l’autre burlesques et terrifiants, jusqu’à la pulsion – parricide ? cannibale ? dépressive ? – qui s’empare du père devant cet objet devenu totem d’une religion sans nom.

Tsai filme ses personnages comme des fantômes qui hantent la grande ville contemporaine, jusqu’à l’extrême, là aussi proche du burlesque, de l’occupation impalpable d’un immeuble bourgeois, qui rappelle Vive l’amour. Mais dans ce film qui est en effet, et au-delà de tout, un film d’amour et non pas d’horreur, les fantômes sont plus réels que la ville et que habitants « normaux ». Alors, oui, c’est un film d’amour triste.

 

Pomme en forêt

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Arrête ou je continue de Sophie Fillières, avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Anne Brochet | durée: 1h42

La France s’honore d’être, de loin, le pays où on trouve le plus grand nombre, et la plus grande proportion de femmes réalisatrices de cinéma. Cette statistique ne recoupe qu’à peine la question plus complexe, discutable et intrigante, de «films de femme». Alors que va s’ouvrir la 36e édition du Festival international de Films de Femmes à Créteil, le 14 mars, cet intitulé demeure davantage un appel à interrogation que la simple prise en compte du sexe de sa signataire. Et c’est sous cet éclairage qu’apparaît d’emblée le nouveau film de Sophie Fillières, film consacré à un couple au bord de la rupture: sans effet particulier ni caricature, c’est incontestablement du côté féminin, et avec une sûreté d’observation qui balaie toute objection de partialité (pour une fois dans ce sens-là) que s’ouvre Arrête ou je continue. A l’évidence c’est une femme qui raconte, et elle raconte bien.

Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric dans un film sur la crise d’un couple de Parisiens quadragénaires, ça ressemble à une caricature du cinéma français tel que les beaufs, les démagos et la présentatrice des Oscars (ça fait du monde) aiment à s’en moquer? Oui. Ça ressemble aussi au pitch de cinquante films ennuyeux (et de trois fois plus de téléfilms).

Mais le pitch est un crétin et un menteur. Parce que de ce canevas ultra-convenu, la réalisatrice et ses deux interprètes font un terrain d’invention permanente, un filet sensible qui capte une infinité de micro-vibrations qui concernent, certes, l’existence des monsieurs, des madames, des mêmes ensemble dans un appartement, une famille, des travails, des loisirs et tout ça. Mais encore bien davantage. Une certaine idée de ce qu’est un moment, un son, un geste, un changement de lumière ou de température.

Ils s’appellent Pomme et Pierre, ils vivent à Paris, ils ont des sous et des lettres, et des amis. Comment, pourtant, ça ne va pas, on va le voir, comme on le l’a pas déjà vu. Et ce sera fort intéressant.

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Cowboy céleste

Mille Soleils de Mati Diop

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En 1972, une météorite traverse le ciel d’Afrique. Sa lumière sera aussi brève qu’éblouissante, elle laissera une ténèbre que lampes ni bougies à venir ne pourront dissiper. Premier film d’un jeune homme de 27 ans, Djibril Diop Mambety, Touki Bouki propulsait à travers les rues de Dakar l’amour, le désir et la soif de vivre de deux jeunes gens qui, c’est bien le moins, se rêvaient maîtres du monde. Et l’épopée de Mory et Anta à bord de la moto aux cornes de buffles, à bord des rêves d’ailleurs et des tensions d’ici-bas serait l’unique explosion véritablement moderne qu’ait connu le cinéma africain – même son réalisateur, qui tournera à grand peine trois autres films avant de mourir, Hyènes en 1992 et surtout les très beaux Le Franc et La Petite Marchande de soleil, ne rééditera rien de comparable à cette déflagration d’énergie sensuelle et rebelle.

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A la fin de Touki Bouki, elle, Anta est partie au loin, lui, Mory, est resté.

Aujourd’hui, Mati Diop s’en va voir ce qu’il est advenu de Mory, ou plutôt de Magaye Niang, son interprète. Mati Diop est la nièce de Djibril Diop Mambety (et la fille du grand musicien sénégalais Wasi Diop). Nulle piété filiale ni monument en mémoire de son oncle dans le projet de Mille Soleils, mais la très juste intuition qu’au côté de celui qui fut Mory, il est possible de filmer le présent, un présent hanté de souvenirs et d’images, mais aussi riche de ses propres tensions et de ses propres espoirs. Le moyen de cette double présence, réelle et imaginaire, immédiate et spectrale, on le connaît bien : cela s’appelle le cinéma.

Et le cinéma est d’emblée mis en jeu, alors qu’on accompagne à travers les rues de la capitale le vieil homme en boots de cowboy, garçon vacher menant à l’abattoir des bêtes qui arborent les immenses cornes qui ornaient jadis sa moto de dandy. Dans la poussière mythologique et au long d’un mouvement de caméra emprunté à Sergio Leone, Magaye Ngiang conduit son piètre troupeau sur la musique du Train sifflera trois fois. Et ce sont d’innombrables couches qui semblent se superposer dans cette scène pourtant en apparence très simple, à laquelle fera écho le règlement de compte final, celui vers lequel aura cheminé l’hésitante, voire réticente et titubante trajectoire, du héro : les retrouvailles avec sa jeunesse (réelle), et avec celle qu’il aima (dans la fiction). Ces retrouvailles ont lieu grâce à la projection en plein air de Touki Bouki, occasion dont Magaye est supposé être l’invité d’honneur, et où il n’a rien à dire.

Sur sa route vers une séance où il est loin d’être sûr de vouloir aller, il vit une véritable odyssée en quelques heures, et celle-ci imprègne le film de la réalité vivante du Dakar d’aujourd’hui. Ce réalisme des situations est non pas contredit mais sublimé par une utilisation des couleurs qui, enchantant le quotidien de couleurs magiques, ou parfois maléfiques, n’en exprime que plus puissamment les beautés et les horreurs bien réelles.

Enfin parvenu sur ce podium devant l’écran, Magaye ne peut que dire, montrant le jeune et beau Mory projeté en grand derrière lui,  « c’est moi ». Les enfants se moquent, comment serait-ce lui, qui est vieux et sale ?

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Si ce n’est pas lui, qui est alors ce vieux cowboy noir qui s’aventure sur une banquise immaculée, à la recherche du fantôme de son amour de jeunesse ? Ni Magaye Niang ni Mory, ni Gary Cooper ni le shérif Will Kane, ni Djibril Diop Mambety, mais quelque chose comme la silhouette du cinéma. Celle-là même que dessina il y a quarante ans la trajectoire de Touki Bouki dans le ciel d’Afrique. Mille Soleil dure 45 minutes, ces trois quarts d’heure sont plus pleins et plus inspirants que l’immense majorité des films de plus grande longueur. Mati Diop n’a pas invoqué la mémoire d’un film ou d’un réalisateur, elle a fait danser l’esprit même de son art.

Lignes à haute tension

At Berkeley, de Frederick Wiseman (durée: 4h04)

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Voici près d’un demi-siècle que, par les moyens du cinéma documentaire, Frederick Wiseman travaille à observer et à comprendre le fonctionnement des systèmes qui organisent nos existences. Depuis Titicut Follies (1967, sur une institution psychiatrique), High School, Law and Order, Hospital, Juvenile Court, Welfare (sur un centre médico-social), The Store, Near Death (sur une unité de soins intensifs), Zoo, Public Housing (sur les logements sociaux), State Legislature (sur le parlement de l’Idaho) ou encore La Danse, le ballet de l’opéra de Paris, sont quelques repères majeurs d’une œuvre qui compte 66 titres attentifs aux procédures de l’espace social (public ou privé) caractéristique des sociétés occidentales (1).

Cet immense accomplissement en équipe légère, servi par un sens de l’écoute (sur ses tournages, Wiseman ne tient pas la caméra mais le micro) et du montage, atteint aujourd’hui un de ses sommets avec At Berkeley.

Ce documentaire-fleuve concerne un lieu en effet passionnant, l’université de Berkeley dans la baie de San Francisco, symbole de l’excellence de l’enseignement supérieur public dans un pays où l’enseignement privé est supposé roi –Berkeley est régulièrement classée troisième meilleure université du monde après Harvard et Stanford. Le berceau d’une recherche de haut niveau en sciences sociales comme en sciences dures, le cœur de la contestation et de la contre-culture américaines des années 1960-70 ayant cherché à en préserver une partie de l’esprit, une cité dans la cité, un énorme assemblage de populations diverses avec les singularités d’une «vie de campus» beaucoup plus intégrée que ce qu’on connaît ici.

Il donne les idées générales, les faits et les chiffres. Il montre les cours de physique théorique et de poésie, y compris en faisant rimer Thoreau et supernovas, Walden et les séminaires sur le «racisme de fait», les enseignements de médecine et de philo, les matches de hockey et les chorales. Il fait entendre les différents idiomes locaux et donne à voir les systèmes de signes en vigueur.

Il souligne aussi quel idéal démocratique américain représente cette université, soulignées par les paroles du vieil hymne de Steve Grossman City of New Orleans. Ce n’est plus un train mais l’université, ou plutôt ce qu’elle symbolise, qui chante:

«Good morning, America, how are you
Don’t you know me, I’m your native son.»

Mais si les quatre heures du film permettent d’aborder ces multiples facettes, le cinéaste fait néanmoins un choix aussi périlleux que finalement décisif: consacrer une bonne moitié de l’ensemble de ses séquences à des réunions où sont discutés entre personnels concernés les multiples problèmes de tous ordres qui doivent être réglés pour que vive et prospère une institution comme Berkeley, dans un contexte de violente diminution des ressources publiques allouées par l’Etat de Californie.

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(1) A lire, le livre de  Maurice Darmon: Frederick Wiseman / Chroniques américaines, PUR 2013

Un film de guerre

La Femme du ferrailleur de Danis Tanovic. 1h15.  Sortie le 26 février.

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On ne sait pas. Et peu importe ce qu’on aura ou pas lu auparavant (y compris la présente critique). On ne sait pas plus que ce qu’on voit et entend. Les petites filles qui jouent et font du désordre, la mère qui s’en occupe et prépare à manger, le père qui rentre puis ressort dans la neige couper du bois dans la forêt voisine. Quelque chose d’aujourd’hui et d’archaïque en même temps, une âpreté et une tendresse, une vie simple et dure regardée sans préjugés, sans complaisance, sans surplomb. Une priorité absolue au faire: casser une épave pour vendre les matériaux, confectionner et faire cuire les bureks pour la famille. Et c’est ce qui est, et restera formidable tout au long du film : cette manière d’avancer à l’unisson des protagonistes, selon un rythme qui est celui des faits eux-mêmes, et de la possibilité d’y réagir. Quand il faut aller du village à la ville, c’est long. Quand la voiture est cassée, c’est encore plus long.

Et à la ville, il faut y aller. Elle, la femme, la mère, est malade. Cette force de la nature au physique de divinité de la fécondité est soudain comme cassée, elle aussi. Douleur, épuisement, et c’est toute la famille qui est bloquée net. La maison de parpaings nus vacille comme si son mur porteur s’était effondré. On ne saura que tard que cette femme s’appelle Senada, et son mari Nazif. Comme Danis Tanovic est bosnien on imagine que ça se passe dans cette région, sans être trop sûr de la langue. Peu à peu, il apparaîtra qu’il s’agit d’une famille rom de la région de Tuzla. C’est important, mais pas essentiel.

L’essentiel est dans la rigueur attentive avec laquelle le film accompagne cette trajectoire lancée par la fausse couche et la nécessité d’une opération qui coute 980 KM (un peu moins de 500 euros), une somme que la famille ne peut pas payer, comment il accompagne la quête éperdue de solutions. Et les humiliations, les marques de solidarité ou d’indifférence.

La Femme du ferrailleur a quelque chose d’implacable, comme dit Nazif, dont cela n’entame nullement la foi, « c’est la volonté de dieu que les pauvres aient la vie dure ». Mais il ne s’agit pas du Destin avec une majuscule, il s’agit d’hommes et de femmes, d’assurance sociale et de médecine à l’âge du libéralisme, de bureaucratie et d’entraide, de poids de la ferraille et du nombre de marks qu’on peut en tirer. Il s’agit de vivre, et peut-être aussi de mourir. Même s’il faut pour cela descendre récupérer les déchets métalliques au fond d’une décharge, et que cela semble en effet une descente aux enfers.

On ne sait pas, en regardant le film, que cette histoire est réellement arrivée à ces gens que nous voyons, ce gens que la caméra portée semble ne pas quitter d’un pas tout en gardant une sorte de distance respectueuse. Ces gens qui ont rejoué leur histoire à la demande de Danis Tanovic. On n’est même pas sûr que cette manière de ne distiller que lentement les éléments d’information soit voulue, tant la construction du film paraît surtout calquée sur le chemin de ses personnages, sans autre stratégie que de ne pas les abandonner. Mais quand Nazif dit que « c’est pire que la guerre », cette guerre où il a passé près de quatre ans dans les tranchées à défendre un pays qui aujourd’hui l’ostracise et le maltraite, on sait que non. Que c’est tout simplement la guerre, une autre guerre, la guerre contre les pauvres et les minorités. On le sait parce que ça, le film le montre très bien. Qu’un an après avoir été couvert de récompenses au Festival de Berlin il sorte enfin aujourd’hui sur les écrans français a du moins le mérite d’inscrire son constat à la fois implacable et terriblement humain dans le contexte des émeutes qui ont éclatées en Bosnie au début de cette année, et dont Tuzla fut justement le point de départ. Cela, ceux qui ont fait le film ne le savaient pas alors, mais d’une certaine manière, le film, lui, le savait.

Filmer l’ennemi

L’Expérience Blocher de Jean-Stephane Bron | durée: 1h40

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C’est un seul film, mais intimement tissé de deux questions à la fois distinctes et, ici, inséparables. Qui est Christoph Blocher, le leader populiste suisse qui a fait du Parti suisse du peuple (UDC) la formation majoritaire de son pays en s’appuyant sur l’anti-européanisme et la xénophobie? Comment filmer un homme dont on ne partage «ni les idées, ni les méthodes, ni les convictions», comme le dit Jean-Stéphane Bron?
Pour répondre à ces deux questions, le réalisateur suisse, surtout connu pour son précédent film, Cleveland contre Wall Street, fait une série de choix qui s’apparentent à des paris. D’abord, demander et obtenir de Blocher la possibilité de l’accompagner durant plusieurs semaines, chez lui, y compris dans l’intimité familiale, dans la voiture avec laquelle il parcourt sans cesse le pays, à l’occasion dans les chambres d’hôtel où la campagne électorale de fin 2011 qui sert de cadre au tournage le mène occasionnellement.
Ensuite, recourir autant que de besoin à des archives pour rappeler une trajectoire qui part de l’enfance d’un fils de pasteur pauvre et marginalisé dans son village, devient la success story d’un grand patron de l’industrie chimique puis, à partir de ses premiers succès en 1992, quand il bloque l’entrée de la Confédération dans l’UE, d’un leader d’abord soutenu par la paysannerie alémanique et les grandes banques, et expert en manipulation des médias. Enfin recourir massivement à la voix off, en parlant en son nom propre de réalisateur et en s’adressant à celui qu’il filme si souvent de face, en affrontant (au sens littéral) celui qui est devenu son sujet, mais certainement pas un objet.
Il faudrait être d’une naïveté qui n’a aucune place ici pour croire que «filmer de face» signifie tout voir, dans ce monde des manœuvres politiciennes (dont l’UDC n’a certes pas l’apanage), du secret bancaire, de la retape populiste et du jeu rusé avec les automatismes des médias. Blocher le dit ouvertement: la caméra et le micro ne pourront pas tout enregistrer. Hors cadre, il confiera à Bron avoir «trop de secrets».
Mais il a accepté cette présence filmante, en toute connaissance de l’opposition totale de celui qui la met en œuvre. Parce qu’il a compris que Bron ne se souciait nullement d’une caricature ou d’un pamphlet, qu’il croit assez aux ressources du cinéma (la durée, l’attention au cadre, les puissances du hors-champ) pour essayer de comprendre ce qui s’est passé dans son pays à travers l’homme qu’il filme.
Et en effet, parce que Jean-Stéphane Bron est un cinéaste, jamais il ne cherchera à filmer en se plaçant au dessus de celui qu’il a chois de filmer, jamais il ne captera une grimace, un dérapage verbal, tout ce trafic de signes qui polluent la sphère médiatique –et dont l’extrême droite est par définition la meilleure usagère, parce que cela s’adresse à ce qu’il y a de plus bas en chacun.

(…)

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La part maudite

Abus de faiblesse de Catherine Breillat. Sortie le 12 février.

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Déjà c’était une histoire extraordinaire. La « véritable histoire », comme on dit, celle d’une femme, la réalisatrice de cinéma Catherine Breillat, frappée d’un handicap moteur suite à une attaque, et qui entre dans une relation affective et passionnelle avec un homme qu’elle sait être un escroc, et qui de fait va l’escroquer. Catherine Breillat, qui est tout aussi écrivain (elle a réalisé quinze films et publié quinze livres), en avait fait un livre édité chez Fayard, livre lui aussi étonnant, et dont on ne pourrait dire sans imbécillité que l’extraordinaire de la situation réelle qu’il relate suffit à en faire un très remarquable ouvrage. L’histoire et ses suites judiciaires, puis le livre, avaient attiré l’attention. Breillat en fait à présent un film, également titré Abus de faiblesse. Qui dira qu’avec une histoire si étonnante, et qui en outre avait donné lieu à une réussite d’écriture, « il n’y avait qu’à filmer », n’aura aucune idée de l’admirable acte de cinéma accompli avec ce film.

La raison la plus évidente s’appelle Isabelle Huppert. Jouer une personne physiquement handicapée est ce qu’on appelle une performance, un de ces pièges à émotion (et à prix d’interprétation) dont raffolent les acteurs. Mais jouer une personne handicapée tout en accompagnant les évolutions complexes d’un état physique, et en même temps ne pas se laisser enfermer dans cette apparence, est bien autre chose. L’actrice ne cesse de reconstruire la singularité complexe d’une personne humaine dans l’instant particulier où elle se trouve, personne dont les problèmes physiologiques sont certes un déterminant majeur, tout comme son investissement (c’est le cas de la dire) sur un personnage lui-même très trouble, mais qui ne se réduit pas à ces deux seuls facteurs. Jouer tout ça, la volonté de revivre, le besoin de plaire, l’arrogance de l’artiste, la pulsion de soumission, et le jouer dans le mouvement même de la vie, dans la séduction, la fragilité, l’égoïsme, l’infantilisme, la sincérité, la roublardise, la tendresse et la brusquerie et l’intelligence du simulacre, cela demande simplement du génie. Isabelle Huppert est une actrice de génie. On le savait déjà. Mais là, et pour ce que peut valoir ce genre de comptabilité, elle est encore plus géniale.

Car il faut parler des interprètes d’abord, tant ce « passage au film » de cette histoire réelle devenue livre se joue de manière décisive dans ce qu’on appelle souvent de manière trop désinvolte l’incarnation. Un abime séparait la réalisatrice Catherine Breillat de l’escroc Christophe Rocancourt, celui qui lui a piqué 700 000 euros, un abime (mais pas le même bien sûr) sépare Maud, le personnage féminin joué par Isabelle Huppert, de ce que fait vivre à l’écran le rappeur Kool Shen sous le nom de Vilko, incroyable nœud de présence physique, de charme, de ruse bornée et de narcissisme. La réunion de ces deux êtres déclenche un flux d’énergie qui électrise le film.

Encore ce phénomène ne suffirait-il pas sans la capacité à faire partager l’assemblage de motivations, de pulsions, d’illusions et de manipulations qui font la réalité de ce qui se joue entre Maud et Vilko, circulation de sentiments dont nul (pas même ceux qui en sont porteurs) ne sait le degré de sincérité, circulation de signes aussi, autant que d’argent, vertigineux trafics d’influence, d’emprise, de fascination, de revanche… Maud la réalisatrice et Vilko l’arnaqueur sont, chacun dans son domaine, deux praticiens de la mise en scène, bien sûr, mais l’essentiel est de comprendre que jamais la mise en scène ne se fait que avec de l’artifice, du faux-semblant sans attache avec la réalité. Réduire ce qui advient entre eux à une arnaque d’un demi-sel attirant qui profite d’une femme amoindrie suite à une hémorragie cérébrale, c’est voir le monde comme le feront dans une scène glaçante les atroces membres de la famille de Maud qui devant notaire découvrent le montant des sommes « prêtées ».

Ce scénario-là, c’est celui du téléfilm niais qui serait le contraire de cette œuvre sombre, ambiguë, douloureuse et joyeuse quand même, ce geste d’une femme cinéaste qui transmue sa propre histoire en aventure fatale. Fatale au sens du destin, au sens du face-à-face recherché avec un dépassement de soi en réponse à l’agression violente d’une pathologie horrible, fatale au sens de la part maudite de Georges Bataille, où le geste de détruire ce qu’on possède vise, au risque du pire, à une autre forme de construction. En ce sens, on pourrait dire que Abus de faiblesse, le film, est le véritable aboutissement du processus engagé par Catherine Breillat avec l’escroc qui ne l’aimait sans doute pas (mais qui le sait vraiment ?), cet homme qu’elle a engagé en 2007 pour qu’il joue dans un film de fiction. Puisque bien sûr, Abus de faiblesse est une œuvre de fiction. Une grande œuvre, et une sorte de victoire.

404, la fureur du revenant

C’est eux les chiens de Hisham Lasri. Maroc. 1h25. Sortie le 5 février.

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C’est commence plutôt inquiétant. Une équipe de téléréalité croise le chemin d’un clochard dans les rues de Casablanca. Autour, c’est l’ébullition du printemps arabe, et de son onde de choc au Maroc. Le clodo est bourré, les types de la télé sont des crétins vaguement hystériques. Pas la fréquentation la plus plaisante a priori. Mais il y a quelque chose. Un mouvement, une tension, une sorte d’humour qui vibre. Et puis une attention aussi, à ces gens-là. Ça vient peut-être de l’atmosphère de la rue à cette époque, ça vient sûrement d’une manière de filmer, cette caméra portée qui fait mine d’épouser l’excitation vaine des uns et l’ivresse bavarde de l’autre, mais au passage accroche des bribes de sens, ouvre sur des aperçus, laisse deviner des hors champs, accepte de l’imprévu.

Plan après plan, scène après scène, Hisham Lasri gagne en consistance, en empathie, tandis qu’émerge comme d’un atroce brouillard l’histoire de ce vieil olibrius qui se balade avec une bouteille de gros rouge dans une main et une roulette de vélo d’enfant dans l’autre. L’histoire de l’oppression d’un pays où notre précédent ami le roi envoya croupir sans fin dans ses geôles des milliers d’opposants, de démocrates, de syndicalistes, ou de braves types qui se sont juste trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. C’est arrivé souvent, en en particulier durant les « émeutes de la faim » de Casablanca en 1981.

Normalement, notre précédent ami le roi ou le nouveau les ont libérés au cours des années 1990, après 10-15 ans de cul de basse-fosse et de solides rations de torture. Mais pas celui-là, le matricule 404. Raflé par erreur en 1981, oublié par inadvertance en 1990 et en 1999. Un pauvre type, ce 404, qui autrefois s’est appelé Majhoul. Il a certes un coup dans le nez et pas de chaussures, 404, mais il a du bagout, et ce qu’il raconte, qui semblait délirant, est en fait… délirant. Délirant et terriblement réaliste.

Il a du bagout, et une idée fixe, retrouver sa famille, retourner là d’où on l’a extrait de force plus de 30 ans auparavant. L’Ithaque de cette Ulysse-là est quelque part dans les quartiers pauvres de Casa, on y va. On va y aller, en étapes étonnantes, cocasses, violentes, absurdes. Les types de la télé en mal de sujet accrocheur ont cru qu’ils avaient trouvé un petit truc folklo-racoleur, le temps qu’ils réalisent où l’autre les entraine, ils sont comme nous, spectateurs, débordés par cette folie qui n’est pas celle de Majhoul mais celle de leur monde, le monde de 1981, le monde de 2012. Sur les écrans, la Lybie est en flammes.

Que nous, spectateurs, soyons comme eux, les crétins prétentieux de la télé, n’est pas la moindre qualité du film, qui se sauve de tout surplomb envers qui que ce soit. C’est Hisham Lasri qui fait le film, bien sûr, mais c’est 404 qui le conduit. Par brusques embardées et cercles improbables, ça fonce, ca s’illumine jusqu’à la surexposition, ça tergiverse, ça bascule et ça pile net. Lasri invente le filmage exact de ce corps-là et de cet esprit-là, son influx, sa colère, sa souffrance et sa pulsion de sortir la tête du néant. Et dans le sillage halluciné de 404, c’est un voyage à travers la mégapole électrisée par la misère, l’énergie vitale, les échos du printemps arabe, et une sorte de gouaille ancestrale qui existe partout mais chaque fois d’une manière unique.

Comédie hyper-noire, tragédie hyper-vivante, C’est eux les chiens, deuxième long métrage d’un jeune réalisateur (dont le premier, The End, reste inédit), est aussi la deuxième vraie bonne nouvelle en provenance du cinéma marocain, exactement deux ans après Sur la planche de Leïla Kilani – là non plus, il ne faut pas être pressé…

«Viva la Libertà!»: (pas) la belle époque

Roberto Andò nous livre un film sur la politique italienne à l’image de l’Italie d’aujourd’hui: stagnante. Malheureusement.

viva-libertaToni Servillo dans Viva la liberta : Enrico ou Giovanni?

Viva la Libertà! de Roberto Andò avec Toni Servillo, Valerio Mastandrea, Valeria Bruni Tedeschi | Durée: 1h34

Il s’appelle Enrico Oliveri, on trouverait sans mal le nom de ceux qu’il représente à l’écran: tous ces dirigeants de centre-gauche italiens qui, avec des réussites diverses liées surtout à des arrangements ou à des concours de circonstances, ont incarné l’opposition politicienne à Berlusconi. Il n’est pas vieux, Enrico Oliveri, mais il est fatigué. Et puis, il est lié par des alliances, des promesses, la routine du parti, celle des médias, marqué par le passé et le manque d’idée sur l’avenir. Mais les élections approchent. Un jour qu’il monte à une tribune, une de plus, il se retrouve incapable de rien dire. Dans le public, une femme l’insulte, lui crie qu’il est le fossoyeur de tous les espoirs d’un monde moins pire. La nuit suivante, toujours sans rien dire à personne, il plie bagage et quitte Rome pour se réfugier à Paris, chez une ancienne amoureuse. Panique au QG du parti.

Seulement voilà qu’Enrico avait un double, un vrai jumeau, Giovanni. Giovanni n’est ni fatigué, ni triste, ni muet. Il est fou. C’est un philosophe qui vient tout juste de sortir de l’asile. Et que croyez-vous qu’il advint? Les apparatchiks remplacèrent l’absent par son double, et celui-ci, réjouissant mélange d’irrévérence farfelue et de vraie sagesse indifférente à la raison des puissants, souleva l’enthousiasme des foules, redonna espoir au peuple, rouvrit les portes de l’avenir.

C’est une fable, n’est-ce pas.

Une fable qui se veut progressiste sur le plan politique, et qui entend renouer avec une certaine veine du cinéma politique italien. Cette fable, Roberto Andò l’a d’abord écrite, sous forme d’un roman, Il trono vuoto (Le Trône vide) devenu un bestseller. Il l’adapte au cinéma en s’appuyant sur le jeu hyper efficace de Toni Servillo, qui s’en donne à cœur joie dans le double rôle d’Enrico qui fait la gueule et Giovanni qui rit. (…)

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