«Segundo Premio», «Kouté Vwa», «Super Happy Forever», en accords avec des fantômes

Il y a, il y eut une histoire d’amour sur la plage de Super Happy Forever et puis un flou mortel, pas comme on croirait.

À découvrir en salles dès ce mercredi 16 juillet, les films d’Izaki Lacuesta et Pol Rodríguez, de Maxime Jean-Baptiste et de Kohei Igarashi.

Une pensée compatissante pour l’amateur de cinéma qui essaie de trouver son chemin parmi les dix-huit sorties de cette semaine. Outre les œuvres inédites et à ne manquer sous aucun prétexte d’Edward Yang, on trouve parmi les nouveautés au moins trois films qui méritent d’attirer l’attention.

Deux d’entre eux –Segundo Premio et Kouté Vwa– ont en commun d’être construits autour de la musique et deux d’entre eux –Kouté Vwa et Super Happy Forever– concernent une disparition tragique, où les ressources de la mise en scène redonnent une place à la personne disparue parmi les vivants.

Et tous les trois, sans relever au sens usuel du genre fantastique, ont à voir avec la présence de l’invisible dans le visible. Chacun fait un usage singulier et modéré d’effets spéciaux non réalistes pour fondre ensemble le réel et l’imaginaire, afin de mieux rendre sensible une vérité. Du cinéma, quoi.

«Segundo Premio», d’Isaki Lacuesta et Pol Rodríguez

D’abord, on ne sait pas trop. Une information inscrite sur l’écran (Grenade, XXe siècle), un plan étrange où le sol paraît respirer, des images genre vidéo de vacances où un jeune couple fait du ski et se dispute, une nouvelle inscription sibylline («Ceci n’est pas un film sur la légende des planètes»). Puis, sur une terrasse au soleil, le jeune couple en pleine rupture amoureuse.

Pour la bassiste et le chanteur (Stéphanie Magnin et 	Daniel Ibáñez), pour un couple formé à l'adolescence, une et plusieurs histoires qui se terminent, d'autres qui commencent. | Capricci

Pour la bassiste et le chanteur (Stéphanie Magnin et Daniel Ibáñez), pour un couple formé à l’adolescence, une et plusieurs histoires qui se terminent, d’autres qui commencent. | Capricci

Des images d’un concert de rock et la même jeune femme qui rompt avec le groupe, dont elle était la bassiste. Il faut un moment pour capter que le chanteur est le gars dont on l’a vue se séparer. Mais il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir de la force mélodique et rebelle de leur musique.

On était plutôt avec la fille, on se retrouve avec le garçon, le chanteur, et bientôt sa relation avec le guitariste, ce sont eux les piliers du groupe. S’ensuit une véritable aventure, qui est surtout une aventure pour le spectateur, au gré des tribulations de ces deux types, ensemble ou séparément, à la scène, à la télé (où ils plantent un souk king size), à la maison, en studio, chez le dealer de l’un et lors de l’embauche de nouveaux membres du groupe, à Grenade et à New York.

Un des coréalisateurs du film, Isaki Lacuesta, est l’une des principales figures du si vivant et créatif cinéma espagnol contemporain, avec Jonás Trueba, Óliver Laxe, Helena Girón et Samuel M. Delgado, Julia de Castro et María Gisèle Royo, Víctor Iriarte, Itsaso Arana, etc. Sur son précédent film, le mémorable Un an, une nuit (2023), il eut comme assistant Pol Rodríguez qui l’a rejoint sur celui-ci. Film cosigné, Segundo Premio est donc un film de groupe.

Le groupe Los Planetas, en répétition et en crise, d'où naîtra leur musique, et d'autres façons d'exister, chacun et ensemble. | Capricci

Le groupe Los Planetas, en répétition et en crise, d’où naîtra leur musique, et d’autres façons d’exister, chacun et ensemble. | Capricci

Groupe musical, les Los Planetas dont le film suit la trajectoire, mais surtout, et de manière beaucoup plus singulière et inventive, élaboration d’un récit et plus encore d’une mise en scène à plusieurs centres, à plusieurs narrateurs, à plusieurs points de vue. En France, rares seront celles et ceux qui sauront d’emblée que Los Planetas ont été et sont toujours un des grands groupes de rock espagnols et dans ce cas sauront aussi que ce ne sont pas ses véritables membres que l’on voit à l’écran, même si c’est bien leur musique que l’on entend.

Vrai faux documentaire qui réinvente et décale l’héritage de Spinal Tap (1984), le film navigue entre les registres, s’envole sur des riffs de Stratocaster et des nuages de crack, tendu, furieux, caressant. L’incertitude entre un possible réalisme et une invention débridée ouvre l’espace à des situations loufoques, tragiques, hallucinées…

Autant de scènes qui, une par une, impressionnent et séduisent. Mais surtout Segundo Premio est la découverte de cette forme multiple et tonique qu’est le film dans son ensemble, paraissant toujours se déployer sur plusieurs niveaux et à plusieurs distances, jouant et déjouant le biopic, le film musical, la chronique de l’entrée dans un autre âge de la vie, ou dans un autre rapport à la réalité.

Hanté et rigolard, angoissé et intense, Segundo Premio avance dans plusieurs directions à la fois, retrouve qui semblait perdu(e), ne transige avec rien. Quand c’est fini, on n’est toujours pas très sûr de ce qu’on a vu, mais tout à fait certain de la richesse des émotions et des sensations éprouvées. Et, oui, Los Planetas (les vrais) sont de super musiciens.

Segundo Premio 
De Izaki Lacuesta et Pol Rodríguez
Avec Daniel Ibáñez, Cristalino, Stéphanie Magnin, Mafo, Chesco Ruiz, Daniel Molina, Edu Rejon
Durée: 1h50
Sortie le 16 juillet 2025
 

«Kouté Vwa», de Maxime Jean-Baptiste

D’abord, pas de doute. L’émotion et la colère de la jeune femme qui prononce devant les habitants d’un quartier de Cayenne ce qui tient à la fois d’un éloge funèbre et d’un cri de révolte à propos de l’assassinat d’un jeune homme, dont on voit le portrait sur des affiches. Cette émotion et cette colère sont authentiques.

Mais ce garçon qui écoute et qui bientôt s’entraîne à jouer du tambour – l’activité pour laquelle était connu celui qui est mort–, est-ce un personnage de fiction? Et cette grand-mère, femme rayonnante d’énergie et de malice et pourtant traversée d’une souffrance terrible, est-ce une actrice?

Le film ne dira jamais entièrement comment sont assemblés les éléments qui renvoient à la réalité du meurtre de Lucas Diomar –jeune homme poignardé au sortir d’une fête en mars 2012 et dont la mort a soulevé une immense émotion en Guyane– et ce qui relève de la fiction.

Et cette incertitude, en partie levée au générique de fin où il apparaît que les principaux protagonistes jouent leur propre rôle, se fait ouverture à une liberté de raconter, de rendre sensibles la rage et l’angoisse devant la violence urbaine, mais aussi la richesse des relations au sein du quartier qu’explore l’adolescent, venu de France le temps de vacances chez sa grand-mère. (…)

LIRE LA SUITE

«Cloud», ou le noir typhon du néocapitalisme

Dans la main de Ryôsuke Yoshii (Masaki Suda), artisan trader dépassé par ses trafics, quelle arme est plus dangereuse, un smartphone ou un flingue?

Le nouveau long-métrage de Kiyoshi Kurosawa multiplie les genres, de la comédie à l’horreur et au film d’action, pour un état lucide du monde actuel, où fusionnent les nombreuses qualités du cinéaste japonais.

Tonique et acidulé, le début de Cloud accompagne les tribulations d’un jeune couple. Contre l’avis de sa compagne, l’homme décide de quitter son emploi pour partir s’installer à la campagne. Là, il compte prospérer plus facilement en mettant en place un système de vente en ligne de tout et n’importe quoi qui attire l’attention des internautes.

Sans crier gare, le film va passer d’une chronique familiale à une comédie noire sur les dérives du e-commerce. Ce n’est que la première embardée d’un récit qui mute en thriller survivaliste, en film d’horreur, en transposition cinématographique d’un jeu vidéo shoot ’em up, en conte métaphysique, en fable sous stéroïde, en film de gangsters, d’espionnage…

Virtuose, la composition narrative du nouveau long-métrage de Kiyoshi Kurosawa ne se limite nullement à cet exercice de haute voltige dramatique et spectaculaire. Cette malléabilité, cette capacité des situations, de leur sens, des relations entre les êtres (humains et objets) à se reconfigurer est son véritable enjeu.

Cloud, sous ses dehors de série B bizarre, est une brillantissime mise en fiction du fonctionnement du capitalisme à l’ère numérique, y compris dans ses modalités les plus délirantes et les plus meurtrières.

Intrigant, dérangeant, jubilatoire, imprévisible tout en jonglant avec les codes archi connus de multiples genres, le film déploie cette palette. Il s’y dessine peu à peu le vertige d’un monde où le profit, la déréalisation, la violence et la perte des repères décrivent le fonctionnement du monde contemporain, dans sa brutalité, ses ridicules, son immoralité, son cynisme et son infantilisme.

Dans la villa isolée en pleine forêt, épicentre des trafics, quels jeux jouent la compagne (Kotone Furukawa) et l'assistant (Daiken Okudaira) de Ryôsuke Yoshii? | Capture d'écran de la bande-annonce HANABI - Le Japon nous fait du bien via YouTube / Art House Films

Dans la villa isolée en pleine forêt, épicentre des trafics, quels jeux jouent la compagne (Kotone Furukawa) et l’assistant (Daiken Okudaira) de Ryôsuke Yoshii? | Capture d’écran de la bande-annonce / Art House Films

Il est pratiquement impossible de définir combien de films a réalisé Kiyoshi Kurosawa depuis ses débuts, il y a plus de quarante ans. Sa carrière compte un nombre considérable de longs-métrages sortis en salle et présentés dans les plus grands festivals, dont des œuvres majeures comme Cure (1997), Kaïro (2001), Jellyfish (2003), Tokyo Sonata (2008) ou Vers l’autre rive (2015).

Mais elle comporte aussi une nuée de réalisations au statut plus incertain, par leurs conditions de production, leurs durées, leurs modes de diffusion, le mélange des genres qui s’y trouve. Cela va des réalisations d’étudiant bricolées sur des canevas horrifiques et burlesques à la mise en film d’une mini-série fulgurante –Shokuzai (2012)– et à des formats courts.

Parmi eux, figure l’étonnant moyen-métrage Chime –sorti en salles une semaine avant, le mercredi 28 mai– et qui est une impressionnante variation sur la présence du mal dans le quotidien. Protéiforme, la filmographie de cet auteur trouve à certains égards une sorte de concentré dans la versatilité des tonalités et des manières de filmer de Cloud.

Le titre renvoie judicieusement à la fois au brouillage qui indifférencie les limites et au dispositif numérique supposé réunir désormais toutes les données et toutes les caractéristiques des existences humaines, sous un nom qui est lui-même un leurre. (…)

LIRE LA SUITE

«Le Roman de Jim», «La Mélancolie», deux mouvements hors des chemins balisés

Florence, Jim, son père Christophe et son père Aymeric (Lætitia Dosch, Eol Personne, Bertrand Belin et Karim Leklou): une famille? Mais qui regarde qui? Et comment?

Le film des frères Larrieu et celui de Takuya Kato empruntent, de manière contrastée, les codes du mélodrame pour explorer d’autres façons d’être, chacun, chacune, et ensemble.

Ils sont sans grand rapport en apparence, ces deux beaux films qui sortent le 14 août. Centré l’un autour d’un homme, l’autre autour d’une femme, ils ont pourtant en commun de déjouer les scénarios prévisibles pour leur personnage principal –«scénarios» désignant ici autant ce qui leur arrive dans le film que la relation que le spectateur est susceptible d’établir avec elle ou lui.

Chez les réalisateurs du film français, le personnage masculin semble, scène après scène, trouver d’autres manières d’être que ce à quoi la vie et le script semblaient le destiner.

Dans le film japonais, la protagoniste féminine, d’emblée privée de l’adhésion sans réserve du spectateur malgré le drame qui la frappe, élabore des fragments de réponses, pas forcément cohérentes, mais d’autant plus vivantes, à la situation dans laquelle elle se trouve.

Le ton chaleureux et émouvant chez les Larrieu, austère et réservé chez Takuya Kato n’empêchent pas que dans l’un et l’autre cas s’ouvrent des écarts qui sont à la fois des respirations, des manières de créer du mouvement, et des espaces de liberté pour les spectateurs.

«Le Roman de Jim» d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu

Un peu de traviole, pas à sa place ni ici ni ailleurs, cet homme n’est ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, pas gros mais quand même pas mince. Il a fait des erreurs, a «payé», comme on dit, et après? Après, pas grand-chose. Il le sait, ce qui n’arrange rien pour enchaîner les jours de ce qu’on appelle une vie.

Trop exaltée, gourmande, expansive, cette jeune femme sur la piste de danse, et plus tard dans la chambre où elle l’accompagne parce que pourquoi pas, et pas question de finir la nuit seule. Même si la logique est que ce soit, comme à chaque fois, sans lendemain. Ce ne sera pas sans lendemain.

Pas exactement des héros, ces deux-là, dirait-on. Ni même des antihéros. À peine plus que des ombres du quotidien, celui qui n’y croit guère, celle qui y croit trop mais n’importe comment. Pourtant Le Roman de Jim sera leur histoire, romanesque, et même magnifique. Héroïque, oui, à sa façon.

Ni elle ni lui ne s’appelle Jim. Pourtant Jim était là quand Aymeric a rencontré Florence –enceinte de ce bébé que lui a laissé un autre homme avant de disparaître. Il le sait quand il a proposé de continuer ensemble, malgré tout. Ils sont montés habiter dans un chalet plus haut dans le Jura, on dirait un peu un décor de western. Jim est né.

Et cela a été joyeux, la vie là-haut. Puis Christophe, le père de Jim, tout le contraire du gentil et paisible Aymeric, est réapparu. Et rien ne s’est passé comme on aurait cru. Ni à ce moment-là, ni durant les vingt-cinq années qui ont suivi.

Adapté du roman éponyme de Pierric Bailly, le dixième long-métrage des frères Larrieu ressemble à Aymeric, incarné avec une puissance douce et ferme par Karim Leklou, acteur dont on n’en finit pas de découvrir la finesse. Comme le père adoptif de Jim, le film avance d’un pas sûr, semble à la fois disponible à ce qui va advenir et capable d’y trouver une réponse juste, loin des clichés et des automatismes.

Aymeric (Karim Leklou), le papa de Jim (Eol Personne) qui n’est pas son fils. | Pyramide Distribution

Le Roman de Jim est un film funambule, qui avance sur le fil ténu, fragile, de situations qui semblent tissées de conventions et se révèlent chaque fois plus composites, plus instables. Les situations –retrouvailles, abandon, malentendus, dangers, conflits– sont diverses, et souvent inconfortables. Un mot semble pourtant les définir toutes: générosité.

La générosité d’Aymeric, qui passe parfois pour de la faiblesse, et qui le fait avancer mieux et plus loin, est aussi la générosité de la mise en scène. De la manière de regarder chacune et chacun, de laisser arriver et repartir, d’écouter des irruptions de désir, de colère, de désarroi. Ou aussi bien d’aller se promener, dans la montagne ou près du lac.

C’est souvent affaire de regards en effet, entre les protagonistes comme de la façon dont la caméra s’approche ou pas, attend un peu plus qu’un mouvement ou une réplique. C’est souvent là que ça se passe, comme on dit; et il se passe beaucoup.

La belle morale cinématographique de ce récit qui choisit de porter attention aux gestes simples, de mettre en valeur les réponses qui n’en rajoutent pas dans le drame, est que l’ensemble est d’une grande intensité, accumulée par la succession des moments vécus, joyeux ou déprimés, et revivifiée par eux.

Dans le cours du film, que relancera la très belle apparition d’une autre femme comme sortie de la nuit, deux ressources viennent à la fois renforcer et fluidifier la succession des épisodes qui jalonnent la vie d’Aymeric. La première est sa voix off, lucide sans être surplombante, attentive sans croire mieux savoir ou mieux comprendre que les autres.

Olivia (Sara Giraudeau) et Aymeric, parce que la vie n’est pas finie. | Pyramide Distribution

La seconde est liée à sa pratique, depuis tout jeune, de la photo. Avec cette très belle idée d’avoir traversé une longue part de son existence en prenant des milliers d’images sans les faire tirer sur papier.

Comme une vie en état de latence: 82.000 clichés dira-t-il lorsque, après l’arrivée du numérique, il y aura la possibilité de les faire apparaître au jour. On peut parler de passer du négatif au positif mais ce serait trop simple; c’est la profusion des images qui dit plus de ce qu’a été, et reste, son rapport au monde, plutôt que ce qui figure sur l’une ou l’autre.

La voix off, les milliers de photos pas développées, ce sont des idées –des bonnes idées. Elles ne suffiraient pas à faire un film. Dans Le Roman de Jim, c’est la manière de filmer, la relation entre voix et corps, entre images visibles et images invisibles qui en fait bien davantage: du matériau vif.

Le Roman de Jim
d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu
Avec Karim Leklou, Lætitia Dosch, Bertrand Belin, Sara Giraudeau, Noée Abita, Eol Personne, Andranic Manet
Durée: 1h41
Sortie: 14 août 2024

«La Mélancolie» de Takuya Kato

Watako (Mugi Kadowaki) à l’épreuve de ses souvenirs et de ses choix. | Art House

Une scène de ménage à fleurets mouchetés, un accident, un geste suspendu, un deuil… Le début annonce un déroulement autour de problèmes sentimentaux, de couples, comme dans tant d’autres films. Mais bientôt s’installe une étrange sensation.

Les péripéties adviennent autour de Watako, cette jeune femme dont l’amant vient de mourir brusquement. Elle était tout près, a failli intervenir, ne l’a pas fait. Cet acte interrompu pèsera de son absence, si on peut dire, sur le film. C’est de cela qu’il s’agit: le poids, impalpable et envahissant, de ce qui n’est pas fait, de ce qui n’est pas dit. (…)

LIRE LA SUITE

«A Man», «Mambar Pierrette» et «Les Prières de Delphine», des films en relief

Dans Les Prières de Delphine, une héroïne du quotidien se raconte.

Le film de Kei Ishikawa, qui fait muter les genres, et les deux films de Rosine Mbakam, où résonnent imaginaires et documentaires autour de deux figures féminines inoubliables, fraient des chemins singuliers par lesquels le cinéma aide à s’interroger et à comprendre.

Il s’en passe des choses parmi les sorties de la semaine. On avouera ici sa perplexité au moment du télescopage entre le film de Gilles Perret, La Ferme des Bertrand, récit documentaire de trois générations d’agriculteurs sur la même exploitation au pied des Alpes, et l’actualité de la révolte paysanne.

On choisira de passer son tour sur la manipulation, qui plaît à tant de gens, de la mémoire de la Shoa avec dispositif rusé qui aurait pu faire l’objet d’un court-métrage cruel et qui, sur la durée, tourne très vite au procédé douteux de La Zone d’intérêt, consacré à la vie bourgeoise et «normale» de la famille du commandant d’Auschwitz dans sa belle villa mitoyenne du camp.

On saluera avec affection et enthousiasme la rétrospective dédiée à l’esprit libre, joyeusement rebelle et toujours inventif de Luc Moullet. On mentionnera cette rareté qu’est –autre télescopage avec l’actualité– un film venu du Yémen, Les Lueurs d’Aden, qui a au minimum pour mérite de rendre visible le quotidien d’une ville et de ses habitants, dans une région de la planète qui n’existe aux yeux du monde que lorsque les terribles conflits qui la ravagent perturbent le commerce international. Mais Aden est une ville où les hommes et les femmes, les femmes plus que les hommes, ont aussi des problèmes quotidiens.

Parmi les dix-huit nouveautés de la semaine, avec regret que le dessin animé They Shot the Piano Player ne soit pas à la hauteur de la belle et terrible histoire de musique et de dictature qu’il évoque, on choisira de porter attention aux deux plus remarquables propositions de cinéma qu’on a trouvées parmi les sorties de ce 31 janvier 2024, venues respectivement du Japon et du Cameroun.

«A Man» de Kei Ishikawa

Un film, deux films, trois films. Sous ce titre d’une radicale (mais trompeuse) simplicité, A Man, plusieurs manières de faire cinéma viennent à la vie. Le premier tiers est une très belle chronique affectueuse, amoureuse, provinciale, autour du rapprochement entre une jeune femme veuve et un garçon arrivé on ne sait d’où. Elle tient la papeterie locale, il dessine durant ses heures de loisirs. Il et elle sont un peu en marge, très seuls.

Le cinéma japonais, mieux que les autres, sait raconter ce genre d’aventure du quotidien, avec une justesse attentive aux détails, aux objets, aux signes mineurs. Il pourrait, cette fois encore, y consacrer un film entier dans cette tonalité, qui se regarderait avec bonheur. Mais ça casse, violemment.

Commence un autre mouvement, d’une tonalité toute différente, du côté du film noir, d’une énigme qui fait bientôt affleurer d’autres anomalies dans le cours des jours et des relations.

Il y aura, plus tard, un deuxième virage, qui mène du côté d’une forme de fantastique réaliste, avec face à un avocat d’origine coréenne menant une enquête sur des emprunts d’identité aux conséquences imprévues, l’irruption d’un personnage d’escroc emprisonné, mais détenteur d’une puissance magnétique de distorsion de la réalité.

Quand l’avocat Akira Kido (Satoshi Tsumabuki) enquête sur le passé d’un mort mystérieux. | Art House Films

Virtuose quant à la construction et très convaincant grâce à l’interprétation, A Man est signé d’un cinéaste, Kei Ishikawa, dont c’est le quatrième long-métrage sans avoir été jusqu’à présent remarqué en Europe. Son film se déploie bien au-delà de cette excellence de bon élève.

À l’image du tableau de René Magritte que paraphrasent les plans d’ouverture et de fermeture, l’enchâssement des récits et des tonalités engendre un questionnement à la fois plus abstrait et plus concret. En donnant au titre du film son sens le plus général, il interroge l’idée même d’identité, de ce qui qualifie chacun et chacune comme ce qu’il ou elle est, tout en interrogeant les manières dont les enjeux identitaires sont activés et manipulés dans le monde actuel, avec des effets destructeurs, pour la collectivité comme pour les individus.

A Man

De Kei Ishikawa
Avec Sakura Andō, Masataka Kubota, Satoshi Tsumabuki, Yōko Maki
Durée: 2h01
Sortie le 31 janvier 2024

 «Les Prières de Delphine» et «Mambar Pierrette» de Rosine Mbakam

Deux films, une offre de cinéma. Chacun peut être vu indépendamment, il est impressionnant de force et de présence. Leur sortie simultanée compose un ensemble qu’on dirait stéréoscopique, tant chaque film augmente la profondeur de l’autre. Les Prières de Delphine est un documentaire tourné à Bruxelles en 2021, Mambar Pierrette une fiction tournée à Douala (Cameroun) en 2023. Au cœur de chacun se trouve une femme, l’existence quotidienne et les combats de cette femme, que chaque titre nomme.

L’écart documentaire/fiction, l’écart Afrique/Europe, l’écart Pierrette/Delphine produisent ce sidérant effet de relief, qui augmente encore l’intensité des réalités évoquées. Face caméra, sur son lit, dans un dispositif qui évoque à plus d’un titre l’immense Dans la chambre de Vanda, film fondateur de Pedro Costa, Delphine se raconte. (…)

LIRE LA SUITE

«Yamabuki» et «The Wastetown», la fleur et l’eau-forte

Bermani (Baran Kosari), l’héroïne de The Wastetown, prête à utiliser d’autres armes que sa volonté farouche.

Avec des choix stylistiques diamétralement opposés, la vibrante chronique douce-amère de Juichiro Yamasaki et la sombre fable fantastique d’Ahmad Bahrami sont deux belles propositions de cinéma.

Sans nom d’auteur repéré sur les cartes de la cinéphilie, sans acteur connu ni «grand sujet», un film japonais et un film iranien surgissant sur les écrans français un 2 août semblent promis à une bien piètre visibilité. Ce serait très regrettable, tant Yamabuki et The Wastetown, par des moyens complètement différents, déploient de richesse narrative, émotionnelle, suggestive, en mobilisant de multiples ressources cinématographiques.

Chacun des deux films acte de manière évidente l’apparition d’un cinéaste au sens le plus élevé du mot. Et il est beau qu’ils soient à ce point différents l’un de l’autre. Outre la curiosité d’amateurs à l’esprit aventureux, il reste à espérer que la météo, canicule ou mauvais temps, enverra des spectateurs profiter de l’accueil d’une salle où s’ouvrent la carrière de pierre nippone et la casse automobile persane. Ils s’en trouveront bien, au-delà de toute motivation liée à la température ou aux intempéries.

«Yamabuki», de Juichiro Yamasaki

Il faudra un peu de temps pour comprendre que le titre du film de Juichiro Yamasaki désigne à la fois une fleur jaune qui pousse «dans les coins ombragés, à l’écart des regards» (la corète du Japon en français) et une lycéenne qui s’avérera être l’une des principales protagonistes d’un récit à plusieurs dimensions.

Son père, commissaire de police de la petite ville où se déroule toute l’histoire, jouera sans le vouloir un rôle central dans l’existence d’un autre personnage, Chang-su, apparu dès le début.

Une adolescente au prénom de fleur (Kirara Inori), à la recherche de sa place dans le monde. | Survivance

Là aussi, il faudra un moment pour comprendre qu’il s’agit d’un immigré coréen au Japon, pour réaliser la situation de cet ancien champion d’équitation devenu conducteur de chantier dans une carrière de pierre. Ces délais, ces suspenses qui entrebâillent des possibles, font partie de la dynamique de Yamabuki.

La beauté tout en douceur, très corète-style, du film, se construit ainsi par des développements de fragments de vie, interactions paisibles ou surgissements brutaux, mais inscrits dans le tissu des jours, des existences, des espoirs, des inclinations.

Des gangsters à la manque tenteront de s’enfuir avec un magot, une petite fille apprendra à faire du cheval, un père en remplacera un autre, des manifestations silencieuses contre la guerre mèneront à une délicate promenade au bord du fleuve, un bus sera l’éventuel mais peu probable lieu d’une rencontre amoureuse.

Une prostituée chinoise décryptera les rapports de force qui guident ce monde dans lequel une mère réelle et rêvée est partie au loin accomplir un devoir transgressif. La violence, l’injustice, l’incompréhension et la peur existent à plusieurs échelles, ici et partout. Il importe de ne pas les ignorer, ni de leur donner tout pouvoir –y compris tout pouvoir de faire fiction.

Découvert au Festival de Cannes dans le cadre de la sélection de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID) en 2022, le film circule ainsi entre des figures à la fois attachantes et imparfaites. Il laisse place à des rebondissements parfois tragiques, parfois comiques, parfois comico-tragiques, mais entre lesquels il reste, pour chaque spectateur, des espaces à habiter, des agencements possibles à opérer.

Il y a quelque chose d’admirable, et finalement de très joyeux, même si la plupart des événements que conte le film ne sont pas spécialement réjouissants, dans la manière dont, pour son troisième long-métrage, le réalisateur Juichiro Yamasaki croit absolument en tout ce qui se déploie dans chacun de ses plans.

Chang-su (Kang Yoon-soo) prend soin de celle qui n’est pas sa fille sous le regard de celle qui n’est pas sa femme –du moins officiellement. | Survivance

Il faut une grande foi dans le cinéma, et aussi dans la possible qualité des rapports humains, pour regarder et écouter, donner à regarder et à écouter, ce dîner en famille de Chang-su avec celle qui n’est pas sa femme et celle qui n’est pas sa fille. Ou pour filmer sans se moquer l’amoureux transi de Yamabuki, ou pour laisser une chance à une rencontre entre des hommes (Chang-su et le champion japonais, Chang-su et le commissaire, Chang-su et le père de la petite) que tout destinait à s’opposer.

Que le film porte un nom de fleur prend tout son sens à mesure qu’il laisse grandir ses scènes comme des feuilles et des corolles, distinctes et reliées, avec une évidence vitale qui est la traduction, ultra-modeste et ultra-ambitieuse, d’un art de la mise en scène.

Yamabuki de Juichiro Yamasaki avec Kirara Inori, Kang Yoon-soo, Yohta Kawase, Misa Wada

Séances

Durée: 1h37

Sortie le 2 août 2023

«The Wastetown», d’Ahmad Bahrami

Le registre du deuxième film du réalisateur iranien Ahmad Bahrami est fort différent. Le noir et blanc et le cadre resserré suggèrent des gravures à l’eau-forte, le dessin des personnages comme la radicalité de leur actes inscriront en puissance la dureté des rapports humains qu’il évoque.

Bermani prête à tout pour obtenir ce qu’elle veut, face aux hommes qui veulent la dominer, dont le patron de la casse (Babak Karimi). | Bodega

On l’a vue arriver de loin, cette femme seule et qui marche dans un désert sinistre et glacé d’un pas déterminé. Rien ne l’arrêtera, ni les grillages qui entourent l’immense casse auto, ni le gardien à l’entrée, ni la violence des hommes, ni la dureté des matières. (…)

LIRE LA SUITE

«Rashōmon», le film qui a changé la face du monde… du cinéma

Toshirō Mifune (à gauche) en bandit débordant d’une vitalité sauvage, même entravé et condamné.

Désormais reconnu comme un classique, le long-métrage d’Akira Kurosawa a joué un rôle décisif pour ouvrir à la reconnaissance internationale les cinémas ne venant ni d’Europe ni d’Amérique du Nord.

Le 10 août sort dans les salles françaises la version restaurée et numérisée en très haute résolution d’un film qui a joué un rôle exceptionnel dans l’histoire du cinéma. Beau film assez étrange, qui se regarde aujourd’hui comme une curiosité plutôt que comme un des chefs-d’œuvre de son auteur, Akira Kurosawa, Rashōmon marque en effet un tournant lors de son apparition hors du Japon en 1951.

En septembre de cette année-là, il remporte le Lion d’or au Festival de Venise, récompense alors encore plus prestigieuse qu’aujourd’hui. Cette consécration est confirmée au début de l’année suivante par l’Oscar du meilleur film.

Ce double coup de projecteur signe rien moins que la première reconnaissance sur la scène internationale d’un cinéma non «occidental» (si on inclut dans l’Occident le monde soviétique), ou du moins d’un cinéma du monde non blanc.

Le cinéma a alors un peu plus d’un demi-siècle d’existence. Pour ce qui définit sa reconnaissance artistique et culturelle, il se fabrique exclusivement entre Moscou et Los Angeles, via Berlin, Paris et Rome –avec une féconde mais éphémère parenthèse scandinave au début du siècle, vite absorbée par Hollywood.

Un demi-siècle de géographie amputée

Dès les premières décennies du XXe siècle, on a assurément tourné des films dans de nombreux autres pays du monde, de la Chine à l’Argentine. Mais aucun d’entre eux n’a conquis une visibilité hors de son pays, ni laissé de marque alors entérinée dans les histoires du cinéma.

Dès sa première édition, en 1946, le Festival de Cannes accueillait bien La Ville basse de l’Indien Chetand Anand et Dunia de l’Égyptien Muhammad Karim. Le moins qu’on puisse dire est que ces exotiques seconds couteaux n’ont pas marqué les esprits. Cela ne s’est d’ailleurs pas tellement arrangé depuis: ne cherchez pas les synopsis de ces films sur Wikipédia, ils sont introuvables.

Soit dit en passant, l’origine de ces deux films, issus de cinématographies qui s’affirmeront comme parmi les plus prolifiques et les plus conquérantes, viennent de pays qui sont alors directement (l’Inde) ou indirectement (l’Égypte) sous tutelle britannique. Ce n’est pas de l’Empire français qu’on risquait de voir venir des films à présenter dans le grand festival de la patrie du cinéma: dans ses colonies, l’accès aux caméras était tout simplement interdit aux indigènes.

Que ce soit du Japon qu’arrive, en 1951, le premier film conquérant une réelle visibilité, n’est pas étonnant, le pays étant depuis l’ère Meiji à bien des égards plus proche de l’Occident industrialisé que du reste de l’Asie.

En 1950, le cinéma japonais est d’ailleurs un art et une industrie riches d’une longue et riche histoire. Pour ne citer que quelques artistes majeurs, Kenji Mizoguchi tourne depuis 1922, Daisuke Itō depuis 1924, Heinosuke Gosho depuis 1925, Yasujirō Ozu depuis 1927, Mikio Naruse depuis 1930. Il existe des genres nationaux vivaces et féconds, des studios puissants, un vaste réseau de salles…

Mais, aussi moderne soit le Japon, les profondes différences culturelles avec l’Occident ont maintenu un fossé qui mettra du temps à être franchi. C’est bien ce à quoi s’est attelé Akira Kurosawa.

Stratégies et intermédiaires

Il ne s’y est pas attelé seul. Si Rashōmon est assurément un projet artistique du réalisateur, projet auquel il travaille depuis plusieurs années, c’est aussi un projet économique de son producteur, Masaichi Nagata.

Celui-ci dirige alors le studio Daiei, une société qui n’a pas un bon accès aux salles japonaises, contrôlées par les studios les plus puissants. Il décide alors de conquérir des positions sur les marchés étrangers, mais les États-Unis, quelques années après la fin de la guerre où le Japon a été son ennemi principal, sont inaccessibles.

Masaichi Nagata en 1955 avec l’Oscar attribué à La Porte de l’enfer.

«On procéda alors à une étude très soignée des marchés internationaux et il s’avéra que le point faible était constitué par les pays européens et plus encore par les pays latins. Il fut alors décidé que l’on se lancerait dans des films à costumes –historiques– exotiques et culturels pour affronter les festivals européens: Venise et Cannes surtout», racontera Nagata à Marcel Giugliaris et à son épouse japonaise Shinobu.

Ce monsieur Giugliaris, premier représentant à Tokyo de l’organisme d’exportation du cinéma français, Unifrance Films, jouera un rôle important dans la découverte du cinéma japonais en Europe comme du cinéma français au Japon. Il est arrivé dans ce pays l’année même de la découverte du film de Kurosawa, en 1951.

La déclaration de Masaichi Nagata est extraite du premier ouvrage dédié à cette cinématographie, livre pionnier écrit quelques années après par Shinobu et Marcel Giuglaris, Le Cinéma japonais (1896-1955)[1].

Quant à la stratégie revendiquée par monsieur Nagata, elle sera à l’évidence couronnée de succès, avec la présence de deux films japonais à Cannes en 1952, de trois en 1953 (pas forcément produits par lui), et l’année suivante le triomphe de La Porte de l’enfer de Teinosuke Kinugasa, Grand Prix à Cannes et Oscar du meilleur film étranger.

Et cela même si la clairvoyance du patron de la Daiei doit être relativisée: venant juste de prendre Kurosawa sous contrat, il avait détesté le scénario de Rashōmon, s’était résolu à contrecœur à le produire. Lorsqu’il découvrit le film, il quitta la projection en plein milieu, furieux, le déclarant incompréhensible. À sa sortie au Japon, il obtient d’ailleurs de médiocres critiques et fut un échec commercial.

Si le film qui allait ouvrir les yeux du «monde» –c’est à dire de l’Occident– sur l’excellence du cinéma japonais se retrouva à Venise, ce n’est nullement grâce à son producteur.

Kurosawa, qui comme il l’a raconté dans son autobiographie, ignorait que son film était présenté à la Mostra au moment où il apprit avoir gagné le Lion d’or, doit l’arrivée du film à Venise à l’activisme d’une dénommée Giuliana Stramigioli.

Cette Italienne japonisante et cinéphile, installée au Japon à la fin de la guerre du fait de sa trop grande proximité avec le fascisme mussolinien, y importa les premiers grands films du néoréalisme italien. Ayant apprécié Rashōmon, elle manœuvra avec assez d’habileté pour que l’histoire du bandit violeur, du samouraï lâche, de l’épouse très loin des canons de la féminité soumise et du bûcheron voyeur arrive au Lido en septembre 1951.

Le début d’un âge d’or

Éclatante, la consécration de Rashōmon sera loin de ne profiter qu’à ce film ou à son seul auteur. (…)

LIRE LA SUITE

«Contes du hasard et autres fantaisies», bonheur à trois temps

Faut-il qu’une porte, un regard, une voix soit ouverte ou fermée?

Émouvant, cruel et mélancolique, le nouveau film de Ryūsuke Hamaguchi associe trois courts récits pour confirmer la reconnaissance de son auteur comme cinéaste majeur d’aujourd’hui.

Trois histoires. Trois rencontres. Trois malentendus qui engendrent autre chose que du malentendu, de façon plus ou moins heureuse, toujours mélancolique.

On retrouve, donc, Hamaguchi, dont le nom a commencé de s’imprimer dans les mémoires grâce au coup double des sélections en 2021, et des récompenses, à Berlin pour les Contes du hasard et à Cannes pour Drive my Car, confirmé par le succès public de ce dernier et désormais un Oscar.

Où l’on s’avise qu’avant ce prestigieux doublé, l’encore jeune (43 ans) réalisateur japonais avait déjà une œuvre conséquente derrière lui, œuvre jalonnée notamment par Passion, Senses et Asako I & II, précédemment distribués. Et cela fait du nouveau venu un encore plus étonnant phénomène, en forme d’emboîtement vertigineux, tout à fait passionnant.

Car le nouveau film («nouveau» par sa date de sortie en France, Drive my Car et lui ayant été réalisés simultanément, par temps de confinement covidé, ce qui n’est pas un mince exploit) cristallise, dans sa forme même, la place singulière et importante qu’est en train d’acquérir son réalisateur.

Aussi légitime qu’évident, le rapprochement avec tout un pan de l’œuvre d’Éric Rohmer, d’ailleurs revendiqué par ce cinéaste cinéphile et érudit, et qui attribue à la Nouvelle Vague française une influence majeure sur son travail, ne devrait en aucun cas détourner de l’essentiel de la proposition de Hamaguchi, qui lui est tout à fait personnelle.

Oui Contes du hasard entretient certaines proximités avec les «Contes moraux» de l’auteur de Ma nuit chez Maud: on trouve chez l’un comme chez l’autre l’effet de collection de récits se faisant écho, et le rôle majeur dévolu à la parole.

Mais ils n’ont pas été écrits de la même manière (Hamaguchi, contrairement à Rohmer, n’est jamais passé par une forme littéraire susceptible d’être publiée). Et ces histoires courtes ont vocation à être assemblées en un long-métrage, quand chaque récit de Rohmer a donné un film distinct, dont quatre longs-métrages.

De manière moins superficielle que les ensembles de contes et la parole, ce qui rapproche le plus les deux cinéastes serait plutôt leur pensée cinématographique de l’espace. Mais ça, c’est une autre affaire, qui mériterait d’y revenir un jour.

Trois fois les femmes au centre

Contes du hasard et autres fantaisies réunit trois récits apparemment distincts, mais dont l’ensemble fait sens, au-delà de leur singularité. Comme pratiquement toute l’œuvre de fiction de son auteur, les femmes y occupent une place essentielle –que Drive my Car fasse à cet égard en partie exception tient à ce qu’il s’agissait d’une adaptation de nouvelles de Murakami.

Trois personnes, trois directions de regard, un polygone d’émotions et de rapports de force au nombre de côtés qui tend vers l’infini (Ayumu Nakajima, Kotone Furukawa et Hyunri dans la première partie, «Magie?»). | Diaphana

Dans la première partie du film, une jeune femme raconte à une amie une toute récente et passionnée rencontre amoureuse sans savoir que l’homme en question est l’ex de sa confidente, qui entreprend des manœuvres compliquées face à cette situation. La deuxième partie transforme une vengeance en exercice de séduction aux effets paradoxaux. La troisième tire parti d’un quiproquo pour faire éclore d’inattendues possibilités de se comprendre.

Un mouvement intérieur

Chacune est virtuose dans sa construction, impressionnante par la finesse de son interprétation, émouvante par l’alliage de tendresse, de cruauté et de doute qui la porte. Chacune, surtout, recèle un mouvement intérieur qui fait que le ressort de l’intrigue ne commande pas mécaniquement ce qui advient.

Parce que ce qui advient, aux personnages et aux spectateurs, est altéré en profondeur par la mise en scène, mise en scène qui n’est jamais la seule illustration du scénario.

Les décisions de réalisation qui permettent cela sont multiples, beaucoup sont à peine repérables, mais assurément le recours aux plans longs et la manière d’accompagner les déplacements –physiques ou intimes– des personnages y tiennent une place majeure.

Dans des environnements quotidiens (un taxi, un café, un bureau, une maison de famille), et sans artifice, la manière dont les corps, les regards et les voix occupent l’espace suscite une multitude de champs de force chargés en émotions très diverses, parfois contradictoires.

Plusieurs hors champs, sensuels, malveillants, mélancoliques, désorientés, habitent cette situation en apparence minimale (Kiyohiko Shibukawa et Katsuki Mori dans la deuxième partie, «La porte ouverte»). | Diaphana

D’une conversation à l’arrière d’un taxi à la circulation-affrontement entre d’anciens amants dans un bureau open space, de la lecture à voix haute par une jeune fille d’un texte érotique à son auteur où toutes les relations basculent à la double dynamique lancée par le simple fait de se croiser sur des escaliers mécaniques, le film multiplie les chorégraphies à la fois physiques, sensorielles et verbales qu’aucun autre médium que le cinéma ne peut ainsi mobiliser. (…)

LIRE LA SUITE

Ryusuke Hamaguchi : « Ce sont toujours les acteurs qui commandent la mise en scène »

Riche et novatrice, l’œuvre du réalisateur de Drive My Car, tout juste récompensé de l’Oscar du meilleur film international, rencontre un grand succès public et critique. Alors que sort en salle le 6 avril ses Contes du hasard et autres fantaisies, le prolifique Ryusuke Hamaguchi revient sur sa méthode, ses influences, et sa philosophie du lâcher-prise – confiance dans l’interprète, place à l’aléa, inclination pour les petits budgets.

Ce serait l’histoire d’une ascension apparemment fulgurante et en réalité construite pas à pas. C’est, assurément, l’accomplissement d’un événement de première magnitude dans le cinéma contemporain – et peut-être même de plusieurs événements, autour de cet homme de 43 ans, modeste et curieux de tout, le réalisateur Ryusuke Hamaguchi.

Le premier signal, immense mais qui pouvait paraître isolé, s’intitulait Senses, présenté et primé au Festival de Locarno en 2015, sorti dans les salles françaises en 2018 : en cinq parties et 5 heures 17, le récit intime, attentif et singulier des relations entre quatre femmes approchant la quarantaine, amies aux situations différentes même si appartenant toutes à la classe moyenne japonaise. Un film de cinéma, ô combien, et pas une série télé contrairement à ce qui a pu être dit à cette occasion, mais un film de cinéma de l’époque du règne des séries, et dont les choix audacieux de mise en scène étaient aussi une réflexion sur ce format et ce mode de diffusion.

À ce moment, Hamaguchi était déjà l’auteur d’une dizaine de réalisations, inédites hors du Japon. Mais, alors que Senses sort dans les salles françaises, son film suivant, Asako 1&2 était présenté au Festival de Cannes, et commençait à stabiliser l’importance de son œuvre, incitant à découvrir certains de ses précédents films, notamment le remarquable Passions (2008), qui sera distribué en 2019. Il semblait que la pandémie pouvait briser cet épanouissement, elle aura l’effet inverse, entrainant une concentration des puissances de proposition du cinéaste, et une reconnaissance croissante de son œuvre : en février 2021, Contes du hasard et autres fantaisies est sélectionné et primé au Festival de Berlin, en juillet Drive my Car est sélectionné et primé au Festival de Cannes, puis rencontre un succès aussi considérable qu’inattendu pour un film japonais (qui n’est ni un film d’action, ni un film d’horreur, ni un film d’animation) dans toute l’Europe et aux États-Unis, où il collectionne les récompenses, dont l’Oscar du meilleur film international[1].

La sortie dans les salles françaises le 6 avril des Contes du hasard, film en trois parties principalement centrées chaque fois sur des figures féminines, confirme avec éclat l’importance, la singularité et la cohérence d’une des plus belles propositions de mise en scène d’aujourd’hui. Le jeu de malentendus et de manipulations entre deux femmes et un homme de la première partie où se cristallisent des émotions et des failles chez chacun(e), la variation du même processus dans un registre érotique et cruel de la deuxième avec une femme et deux hommes, l’élégie tendre au croisement de deux solitudes féminines de la troisième composent, ensemble, un impressionnant et délicat assemblage, construit sur l’attention aux vibrations intérieures, aux élans et aux souffrances intimes.

Cinéaste qui accorde une place décisive aux mots, mais aussi à l’inscription dans l’espace et dans le temps de ses protagonistes, inventeur de méthodes de tournage originales et constamment remises à l’épreuve au fil de sa déjà prolifique carrière, Hamaguchi est un artiste du cinéma à part entière. Il figure ainsi de plein droit dans plusieurs ensembles dont il importe de prendre la mesure.

D’une part il est, à l’évidence, aux côtés de Kelly Reichardt, d’Alice Rohrwacher, de Jonás Trueba, de Xavier Dolan, de Radu Jude, de Nadav Lapid, une des figures de proue d’un renouvellement au XXIe siècle de la créativité cinématographique incarnée par une génération nouvelle, mais déjà signataire d’une œuvre conséquente et ayant su attirer un public significatif. Ensuite, il s’inscrit de plein droit aux côtés de son compatriote Hirokazu Kore-Eda (Palme d’or et nomination aux Oscars pour Une affaire de famille) et du Coréen Bong Joon-ho (Palme d’or et Oscar pour Parasite) comme ayant imposé à un niveau de visibilité inédit la richesse d’un cinéma asiatique où brillent également le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, le Chinois Jia Zhangke, le Coréen Hong Sang-soo. Enfin en incarnant un assez inattendu, et d’autant plus réjouissant, renouveau du cinéma d’auteur japonais. Tout cela grâce à des films sans effets de manche spectaculaires, mais d’une exceptionnelle finesse, d’une très rare capacité d’accueil. JMF

Le titre original de votre film est Guzen to Sozo, qui signifie « hasard et imagination ». Pouvez-vous expliquer ce qu’évoquent ces deux mots pour vous ?
Le hasard est une notion qui m’intéresse beaucoup, et depuis longtemps. En effet sur les tournages on est très soumis au hasard, aux aléas liés à la météo, à l’humeur des acteurs, à des problèmes matériels ou relationnels, et je me suis toujours demandé comment je pourrais intégrer ces hasards, qui sont les traces de la réalité dans le récit de fiction. Ces hasards amènent à capter des éléments très précieux, qui enrichissent le film, si on sait leur faire place. Je me demande toujours comment non seulement accepter, mais si possible déclencher des effets de hasards, et les intégrer dans le film. C’est délicat, parce qu’il faut éviter de se laisser entrainer trop loin de ce que le film voulait évoquer. Une façon d’apprivoiser cet enjeu m’a semblé pouvoir être tout simplement d’annoncer dans le titre la place que j’accorde à cette notion.
Au-delà de cet aspect, il y a évidemment dans ce film une influence très importante de l’œuvre d’Eric Rohmer. C’est lui qui m’a inspiré dans cette relation au hasard, mais simultanément il me semblait que je devais me l’approprier, en ne restant pas enfermé dans cette seule idée. D’où le rapport affiché à l’imaginaire, auquel renvoie le dispositif qui a donné naissance au film, c’est-à-dire un ensemble de contes. Le projet reposait sur sept contes, mais lorsque j’ai écrit les trois premiers, ceux qui composent le film dont nous parlons, je me suis rendu compte de la place qu’y tient l’imagination, à la fois la manière dont chacun sollicite l’imagination du spectateur et le fait que dans chaque histoire les personnages se basent sur des éléments imaginaires. D’où le fait d’avoir réuni les deux termes pour le titre original.

Avez-vous écrit l’ensemble des sept récits ? Et sont-ils rédigés sous forme de nouvelles, des textes littéraires, comme l’avait fait Éric Rohmer, en particulier pour le cycle des « Contes moraux »[2], ou plutôt d’emblée comme des scénarios, au moins des synopsis ?
Les quatre autres histoires existent, au moins au stade de l’idée ou du projet, aucune n’est entièrement rédigée, elles sont plus ou moins avancées selon les cas. Avoir été en situation de réunir les trois premières pour un long métrage n’était d’ailleurs pas prévu, à l’origine ce devait être à chaque fois un projet de court métrage, qui eux-mêmes m’auraient servi d’esquisses pour un long métrage à part entière. Il est possible que les autres récits aient cette fonction. Je ne crois pas être un écrivain, à la différence de ce que faisait Rohmer mes textes ne prennent pas la forme de nouvelles qui pourraient être lues pour elles-mêmes, ce sont dès le début des projets de films, conçus comme de brefs scénarios. J’ai besoin des dialogues pour entrer dans des situations, et je ne peux concevoir des dialogues que dits par des acteurs, je me trouve donc en situation de concevoir ces projets directement pour le cinéma.

Vous avez eu la possibilité d’être très productif depuis quelques années. Quels sont les interlocuteurs qui permettent que vos idées deviennent des films à un rythme aussi soutenu ?
Lorsque j’ai commencé à écrire les scénarios qui vont donner naissance à Contes du hasard et autres fantaisies, je sortais juste de Asako 1&2, qui avait bénéficié d’un budget plus conséquent que mes précédentes réalisations[3]. Je voulais revenir à une économie plus frugale, qui me convient mieux, me donne plus de liberté dans les décisions de tournage. J’ai écrit les trois courts métrages chacun en une semaine, dès qu’il était écrit je l’envoyais au jeune producteur Satoshi Takata, qui avait déjà produit Senses et mon court métrage Heaven Is Still Faraway, en lui disant que je souhaitais travailler dans un cadre de production très modeste, ce qu’il a accepté.
À partir de là commence le casting, qui est une étape décisive. Nous envoyons les scénarios à des agences d’acteur, finalement parmi les interprètes retenu(e)s j’avais déjà travaillé avec trois, les deux actrices du dernier épisode et le professeur du deuxième[4]. Mais ce n’est pas la raison principale pour laquelle je les ai choisi(e)s, l’important est que chaque acteur ou actrice m’apparaisse comme porteur d’une proposition stimulante par rapport au dialogue déjà existant, que j’aie le sentiment qu’il ou elle va m’inciter à aller plus loin. (…)

LIRE LA SUITE

«Drive My Car», le grand voyage en douce

Kafuku (Hidetoshi Nishijima), le metteur en scène et Misaki (Tokô Miura) la conductrice, en mouvement et immobiles, dans le même habitacle mais pas le même monde. | Diaphana

Événement majeur du dernier Festival de Cannes, le film de Ryūsuke Hamaguchi circule avec grâce entre plusieurs récits et manières de raconter pour approcher des abîmes et inventer des chemins entre les présents et les absents, le présent et le passé.

Il est des films, plus ou moins réussis, qui suivent un chemin balisé, dont on reconnaît au passage les points d’appui, les repères et les enchaînements. Il est des films, plus ou moins réussis, qui sans cesse déjouent les usages de la narration, changent de registre, dont la mise en scène s’évertue à défaire les liens habituels entre causes et effets.

Et il est Drive My Car, qui semble construit avec les ingrédients classiques, voire conventionnels, du récit et de la réalisation, et ne cesse d’ouvrir des espaces imprévus, des brèches immenses, parfois accueillantes et parfois inquiétantes, des zones sans phares ni balises, mais propres à accueillir la rêverie de chacun·e, les questions de chacun·e, les peurs et les désirs de chacun·e.

Il est dit dans Drive My Car que le nom du personnage principal, le metteur en scène de théâtre et acteur Kafuku, signifie en japonais «bonheur dans le foyer». Mais, si le film sera constamment placé sous l’influence de Tchékhov, dont Kafuku dirige une mise en scène d’Oncle Vania, on peut aisément entendre dans son patronyme la japonisation de Kafka.

À bien des égards, le vertige cinématographique ouvrant sur les abîmes des humains qu’engendre Ryūsuke Hamaguchi peut se comparer au vertige littéraire sous les apparences d’un roman linéaire qu’engendrent Le Château ou Le Procès.

Le bonheur dans le foyer peut être, en effet, une des très nombreuses facettes par lesquelles aborder le film. Kafuku est heureux en amour avec Oto, cette femme qui elle-même l’aime infiniment, et qui pourtant le trompe, ce qu’il a découvert. Il est heureux avec elle malgré la tragédie qui les a frappés près de vingt ans plus tôt, et dont ils ne se sont jamais vraiment remis. Et puis Oto est morte.

Les vivantes et les mortes, les voix et les silences

Chaque jour, Kafuku écoute sa voix, au volant de cet objet qui semble, lui aussi, une métaphore de tout le film, sa voiture. Une voiture à première vue ordinaire, mais avec le volant à gauche, contrairement à l’usage au Japon, et d’une marque un peu singulière dans ce pays grand producteur de véhicules: une Saab 900 rouge vif, là où règnent les couleurs douces et discrètes.

Chaque jour, Kafuku écoute la voix d’Oto, qui a enregistré tout le texte d’Oncle Vania, pour l’aider à préparer sa mise en scène et l’interprétation du rôle-titre.

Qu’un petit accident, et une réglementation aux airs de décret de quelques divinités, le contraignent à laisser le volant à Misaki, jeune fille mystérieuse à force d’efficacité laconique et déférente, sera l’un de ces déplacements ni complètement improbables ni vraiment logiques qui ne cessent de décentrer le film. (…)

LIRE LA SUITE

Le vertigineux miroir de «L’Infirmière»

Ichiko, celle qui soigne, devenue Riso, celle qui se venge (mais toujours l’étonnante actrice Mariko Tsutsui). | Art House Films

Jouant sur les frontières du visible, le film de Kōji Fukada déploie les ressorts d’un thriller étonnamment réaliste grâce à sa façon d’approcher des zones d’ombre.

L’Infirmière est un film fantastique. Fantastique aux deux sens du mot, celui qui désigne le recours à des éléments non réalistes, et comme adjectif élogieux. Les éloges que mérite le film de Kōji Fukada tiennent pour une bonne part à l’usage singulier qu’il fait, justement, du fantastique.

Celui-ci est de prime abord invisible. Tandis que se noue la relation entre un jeune coiffeur et sa cliente, se développe l’histoire de cette jeune femme, soignante à domicile, et des membres de la famille où elle travaille.

 

Pourtant déjà s’esquisse une étrangeté, caractéristique du film tout entier: la cliente du salon de coiffure et l’infirmière sont la même personne, et pourtant pas tout à fait.

Elles habitent bizarrement dans deux endroits très différents, solitaire et recluse observant le garçon de manière intrusive, et membre apparemment très sage d’une famille avec un enfant et son père.

Enlèvement et agression

Puis viendra un drame: le kidnapping de la fille cadette de la famille dont l’infirmière soigne l’aïeule. Et d’autres événements, coïncidences, affrontements, ruptures, dans lesquels la jeune femme semble victime de circonstances, de manipulations et d’agressions injustes.

L’Infirmière est un thriller, dont les ressorts dramatiques jouent de manière à la fois déroutante et, à première vue, tout à fait réaliste. Tout juste si, assez tôt, une séquence onirique inquiétante est venue renforcer l’instabilité du regard que les spectateurs sont invités à porter sur ce qui se déroule. (…)

LIRE LA SUITE