Claude Lanzmann, figure historique majeure et complexe

Émouvant, horripilant, génial et contestable, il est l’auteur d’un film sans égal, «Shoah», et a été un personnage d’une ampleur exceptionnelle, aux croisements de nombre des plus grands événements du XXe siècle.

Il est mort le 5 juillet, il avait 92 ans. Il était, tout le monde sait, écrivain, réalisateur, polémiste, mais aussi et d’abord… un artiste, un combattant, un ogre. Il y avait quelque chose de colossal chez Lanzmann, la stature, les gestes, la voix et le verbe. Il en jouait, en abusait, s’en amusait.

Il y avait quelque chose de glouton, de prédateur aussi –et envers les femmes, cela n’était pas toujours admissible. Il y avait de l’enfance, beaucoup, toujours, en même temps qu’une culture gigantesque, immensément diverse et curieuse du monde.Un courage physique qui parfois confinait à l’inconscience. Un sens de la dépense. Cette vitalité, cette richesse compliquée et paradoxale devrait dissuader quiconque d’essayer de le mettre dans une case simplificatrice, quelle qu’elle soit.

Claude Lanzmann a fait mille choses dans sa vie –il a raconté beaucoup d’entre elles dans un livre qui est aussi un très grand texte littéraire, Le Lièvre de Patagonie, paru chez Gallimard en 2009.

Il en a donné autrement les échos, en réunissant ensuite cinquante textes publiés par lui tout au long de sa vie, comme journaliste, pamphlétaire ou mémorialiste de son temps (La Tombe du divin plongeur, Gallimard, 2012).

Claude Lanzmann, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en Egypte en 1967 | AFP

Il a non seulement dirigé mais aussi profondément imprégné de sa présence l’une des grandes revues intellectuelles en langue française, Les Temps modernes, où il avait succédé aux fondateurs, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.

Il a voyagé, débattu, défendu, attaqué, raconté; il a écrit, parlé, filmé – énormément, et avec une étourdissante virtuosité.

Et puis Claude Lanzmann a fait Shoah. Et ça, c’est autre chose, d’une autre nature. Pendant douze ans, de 1973 à 1985, il a écumé le monde à la recherche des survivantes et survivants de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis, et il les a filmés. Il a également filmé certains des bourreaux et certains des témoins, et travaillé au montage de ces plans.

Shoah, un film sans égal

L’assemblage d’une partie de ces éléments donne naissance en 1985 à un film de neuf heures. Un film sans équivalent dans l’histoire du cinéma.

Shoah a changé la compréhension de l’événement lui-même. C’est principalement après lui que l’on nomme désormais cet événement la Shoah. Il a puissamment contribué à la compréhension de ce qui est advenu en Europe entre 1942 et 1945, et il a très puissamment contribué à faire qu’on ne cesse jamais d’y avoir affaire, en tant qu’événement à la fois dans le cours de l’histoire et la débordant. Il l’a fait avec les moyens d’un cinéaste et prouvé que, sans minimiser ceux des historiennes et historiens, ils n’étaient pas moindres.

«Shoah»: Henrik Gawkowski, le conducteur de la locomotive vers le camp d’extermination.

Et Shoah a changé la pensée du cinéma. En artiste de première magnitude, c’est-à-dire en concepteur de formes qui pensent et aident à penser, Lanzmann a conçu une œuvre rigoureuse, radicale.

Cette œuvre est bâtie sur des grands principes, dont le mieux connu est l’absence d’images d’archives et le pari décisif sur la présence réelle de celles et ceux qui parlent. Mais la force unique de Shoah se joue dans chaque choix de cadrage, de montage, de rapport entre les paroles, les corps et les lieux.

Des formes qui pensent

Il s’est trouvé des pauvres esprits pour écrire –jusque dans les colonnes des Temps modernes, hélas– que Shoah est un film sans images. Alors que Shoah, ce sont neuf heures d’images, dans toute leur puissance.

Cette puissance est décuplée par la mise en crise de la croyance dans le visible, les apparences, par là elles rejoignent, en même temps que la question sans réponse de l’extermination, le sens le plus profond de ce que veut dire «cinéma».

Et depuis, Shoah hante les grandes œuvres du cinéma, fiction comme documentaire, sur tous les sujets, en même temps qu’il a ouvert la porte à de multiples manières d’affronter par le film d’autres tragédies.

Très vite, quand on parle de Claude Lanzmann, on parle de son caractère de cochon, on daube sur sa virulence et son égocentrisme, on moque sa propension à considérer la Shoah comme sa chasse gardée. En ce qui concerne le dernier point, c’est imbécile et faux.

Lanzmann a accompagné et soutenu d’autres films, y compris fort différents de ce qu’il avait fait –par exemple Le Fils de Saül du jeune réalisateur hongrois Laszlo Nemes, comme il avait reconnu, quitte à en critiquer certains aspects, la valeur de l’immense travail littéraire des Bienveillantes de Jonathan Littell.

L’exigence, la colère et la générosité

Quant à ses attaques contre d’autres films, à commencer par La vie est belle de Benigni et La Liste de Schindler de Spielberg, elles résultent d’une conscience aiguë des enjeux éthiques associée aux manières de montrer et de raconter –enjeux exacerbés à l’extrême lorsqu’il s’agit du massacre planifié de six millions d’êtres humains, mais enjeux toujours présents, toujours actifs dans tout geste de représentation, de mise en scène.

Que l’auteur de Shoah se soit senti responsable, au sens de devoir prendre ses responsabilités, face à ce qu’il jugeait des méthodes indignes de fabrication de spectacle à partir de l’extermination est à la fois très compréhensible et tout à son honneur.

Virulent, excessif? Mais sans doute fallait-il cette énergie conquérante, intraitable de l’ancien maquisard des monts d’Auvergne pour mener à bien l’entreprise colossale, et à l’époque très solitaire et dépourvue de soutiens financiers, qu’avait été la réalisation de Shoah. (…)

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«Les Quatre Sœurs» de Claude Lanzmann, sans commune mesure

Son nouveau film réunit quatre témoignages de femmes ayant survécu à la Shoah. Un film-fleuve d’une puissance d’évocation extrême, mais non sans arrière-pensées.

Photo: Il y a environ quarante ans, Claude Lanzmann recueillait le témoignage de Hana Marton, survivante de l’extermination des juifs hongrois.

Ce sont des visages d’abord. Pas quatre, mais un, puis un, puis un, puis un. Ce sont des voix, ce sont des mots, des regards, des gestes. Quelqu’un est là. Quatre fois.

Quatre femmes vivantes, quatre être humains qui témoignent de l’inhumain. L’inhumain que chacune d’elle a éprouvé dans sa chair et dans son âme, dans tout ce qui fait l’humanité des humains. L’inhumain administré massivement, méthodiquement, par d’autres êtres humains.

 

Elles s’appellent Ruth Elias, Ada Lichtman, Paula Biren et Hanna Marton. Elles étaient tchèque, polonaises, hongroise. Elles sont juives. Elles ont survécu à la Shoah.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, Claude Lanzmann a filmé leurs témoignages, comme des dizaines d’autres. De ce gigantesque labeur d’enregistrement est issu un film hors norme, Shoah, sorti en 1985.

Shoah est construit avec une rigueur intérieure qui a empêché que puisse y prendre place un grand nombre de témoignages recueillis. Depuis, Lanzmann a réalisé quatre films composés d’éléments de ce qu’il n’avait pu monter pour le film de 1985: Un vivant qui passe (1997), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), Le rapport Karski (2010) et Le dernier des injustes (2013).

Les quatre sœurs est le cinquième. Composé d’entretiens réalisés il y a longtemps, et séparément, il s’agit d’un film à part entière –de 4h34, en quatre parties.

Le plus simple des dispositifs

Le récit de ces quatre femmes est bouleversant, chacun d’une manière différente, mais qui à chaque fois ouvre sur des abîmes.

Bouleversant aussi ce qu’accomplit le très grand cinéaste qu’est Claude Lanzmann, avec ce qui semble le plus simple des dispositifs –pour l’essentiel des entretiens filmés le plus souvent de face, lui-même étant de temps à autre à l’image, posant des questions et parfois commentant les réponses.

Très occasionnellement apparaissent une photo ou une carte pour préciser une information, ponctuellement le face-à-face se transforme, ici une conversation au cours d’une promenade près de la mer avec Paula Biren, là la présence longtemps silencieuse, puis foudroyante de laconisme du mari d’Ada Lichtman, assis dans un coin de la pièce où elle se trouve.

Ada Lichtman, survivante des massacres dans la campagne polonaise et du camp de Sobibor
 

S’il y a un autre savoir possible que le savoir informatif –l’horreur des camps de la mort a été immensément documentée, un savoir qui tient à la présence humaine, à ce qui se joue dans la rencontre d’un regard, de gestes tout simples, d’inflexions de voix, un savoir infini, jamais acquis, alors Les quatre sœurs accomplit ce travail de manière exceptionnelle.

Ce travail, seul le cinéma en est capable avec ces moyens-là –ou peut-être aussi la musique et la poésie, autrement, mais sans la précision factuelle, implacablement physique, que permet cet usage apparemment si élémentaire et absolument souverain de la caméra, du son, du montage. Un travail indispensable, aujourd’hui comme hier, comme il y a vingt ou cinquante ans, comme demain.

La double révolution «Shoah»

En accomplissant ce travail titanesque en réponse à l’extermination des juifs d’Europe, qu’il mène depuis plus de quarante ans, Claude Lanzmann a transformé le cinéma et, sinon l’histoire, du moins la conception de l’histoire.

Shoah est le nom de ces deux gestes jumeaux. Il est le film qui en contribuant puissamment à renommer l’événement a modifié la manière de le comprendre et qui cristallise en même temps beaucoup de ce que l’art particulier du cinéma peut produire de plus élévé –pas seulement sur ce sujet, pas seulement par rapport aux tragédies historiques, pas seulement dans le domaine documentaire: tout le cinéma.

Mieux peut être qu’aucun autre, en homme d’engagement et en artiste, Lanzmann a contribué à rendre sensible ce que cet événement-là, la Shoah, a d’incommensurable. «Incommensurable» ne signifie ni «plus» ni «moins» que quoique ce soit d’autre, il n’élimine ni n’occulte les tragédies du passé ou du présent: il établit la singularité d’un événement dans le tissu du monde et du temps.

Ce monde, Claude Lanzmann y appartient évidemment –et lui pas plus qu’un autre ne peut s’en abstraire. Aussi, lorsqu’il réalise un film, en particulier Les quatre sœurs, en pleine cohérence avec l’immense ouvrage auquel il aura dédié une grande part de sa vie, accomplit-il lui aussi d’autres choses en même temps.

Les quatre sœurs est une sortie cinéma de la semaine du 4 juillet 2018, un film d’aujourd’hui, fait par le Claude Lanzmann d’aujourd’hui, quand bien même avec des images tournées il y a près de quarante ans.

Témoignages d’hier et discours au présent

Et le Claude Lanzmann d’aujourd’hui, s’il se voue à faire entendre ces témoignages, a aussi des choses à dire lui-même, à travers ces voix. Il est porteur d’un –ou de plusieurs– discours, au présent. (…)

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Cannes jour 2: quatre pas dans le réel (dont un faux-pas)

Documentaire, fiction, animation, pamphlet, en Ukraine, en Égypte, en Chine ou en Palestine, quatre films rendent compte de manières fort différentes des réalités actuelles ou passées.

Photo: Amal, la jeune survivante de « La Route des Samouni » de Stefano Savona

Commençons par le pire: en ouverture de la section officielle Un certain regard surgit un film signé d’un grand nom du cinéma contemporain, Sergei Loznitsa. On doit à celui-ci des splendeurs documentaires, exemplairement son Austerlitz, et de grands films de fiction, comme Dans la brume –même si sa dernière proposition, Une femme douce, avait déjà laissé perplexe. Mais rien à voir avec la facture grossière et les procédés plus que déplaisants de Donbass.

Donbass, propagande stalinienne

Scène de lynchage dans Donbass | ©Pyramide Distribution

On conçoit que le réalisateur qui a grandi à Kiev et a consacré un documentaire à la Révolution de Maidan soit profondément affecté par le conflit auquel est confronté son pays face aux Russes et aux milices séparatistes dans la zone orientale de l’Ukraine. Et on peut, comme spectateur et comme citoyen, ne nourrir aucune complaisance pour les menées de Poutine et de ses affidés dans la région, et en général.

Cela ne saurait en aucun cas justifier le recours aux caricatures à sens uniques et aux procédés qui sentent à plein nez les procédés de la propagande stalinienne la plus bas du front. Vient le moment où, assimilant tous les ennemis à des crétins odieux et violents, grotesques et pourris jusqu’à la moelle, ne méritant que d’être éliminés au plus vite de la surface de la terre, Donbass finit par produire exactement l’effet inverse.

D’une situation réelle, actuelle, violente, ce film-là fait, par sa mise en scène, une fausseté obscurcie par les partis pris et l’outrance. Tout le contraire de ce qu’accomplissent, par des moyens pourtant très différents, trois autres titres visibles sur la Croisette. (…)

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«The Rider», une belle chevauchée au-delà d’un rêve brisé

À la fois documentaire et fiction, le film de Chloé Zhao accompagne un jeune homme de la communauté sioux dans un parcours où les drames quotidiens se dessinent sur un horizon mythique.

Il s’appelle Brady. Il est jeune et fort, mais il est mal en point. Le Rider, le cavalier, c’est lui.

Le film est son histoire. Mais le film est aussi l’histoire d’un rêve de toute une vie, anéanti, et de la possibilité de vivre quand même.

The Rider, deuxième long métrage de la très douée réalisatrice chinoise Chloé Zhao, qui vit dans une communauté sioux du Dakota où elle avait déjà réalisé le mémorable Les chansons que mes frères m’ont apprises, se déploie dans cet espace ouvert entre chronique d’un adolescent blessé et fable qui interpelle l’humanité toute entière.

Des chevaux et des hommes

Comme tous les jeunes hommes de sa communauté, Brady ne connaît qu’un moyen de s’en sortir: devenir une star du rodéo.

Il était très bon, en train de devenir reconnu, admiré par ses potes et par les filles. Il commençait à gagner de l’argent. Puis il est tombé, mal, très mal.

Il est possible de juger le rodéo stupide, violent et vulgaire –et de ce fait trouver qu’il n’est pas plus mal que le jeune Brady soit désormais interdit de se jeter dans une arène, cramponné à un cheval fou, sous les hurlements d’une foule ivre de bière et de fanfares nationalistes.

Une des qualités du film de Chloé Zhao est de n’avoir aucun jugement sur cette pratique. Juste d’observer que, chez ce garçon qu’on ne connaît pas, cela a compté, quand il en faisait –et aussi maintenant qu’il n’en fait plus.

Celui qui joue Brady, c’est Brady. Dans le film il s’appelle Brady Blackburn, dans la vie Brady Jandreau. Il joue, vraiment, un personnage. Pourtant l’histoire de ce personnage est la sienne, et sa blessure n’est pas un maquillage. Son père, sa sœur et ses copains sont interprétés par le père, la sœur et les copains de Brady Jandreau.

Toute la beauté et l’intelligence du cinéma de Chloé Zhao éclosent dans cet espace incertain, non pas «entre» ce qu’on appelle faute de mieux documentaire et fiction –mais «avec» eux. (…)

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«Demons in Paradise», voyage au cœur des ténèbres

Avec émotion et attention, le film de Jude Ratnam explore au présent les traces de l’atroce guerre civile qui a ravagé le Sri Lanka pendant trente ans.

Parmi les stands de la fête, un enfant joue. Il a 7 ans. Il appelle son papa. En voix off, son père, le réalisateur, répond. Il répond qu’aujourd’hui encore, il a peur lorsqu’une voix crie son nom.

Jude Ratnam avait le même âge que son fils aujourd’hui lorsqu’ont commencé les pogroms anti-Tamoul à Colombo, sa ville natale, la capitale du Sri Lanka. Avec sa famille, il a fui, rejoint le nord de l’île où l’ethnie dont il est issu est majoritaire.

Dans les années qui ont suivi, des groupes se sont formés pour protéger la communauté, essayer d’imposer son autonomie, puis son indépendance. L’armée a réagi brutalement.

Ce fut le début d’une atroce guerre civile de trente ans, jusqu’à l’écrasement en 2009 par les Cingalais des Tamouls dont le mouvement des Tigres, le LTTE, avait pris le pouvoir.

Remettre l’histoire en mouvement

Ratnam a vécu de l’intérieur cette histoire. Il la raconte depuis aujourd’hui. Il refait les trajets, retrouve les gens, les lieux. Quelques archives, toujours en situation (une photo, ce n’est pas juste un document, c’est quelqu’un qui possède cette photo pour une raison précise –et dit pourquoi), des gestes, des paroles.

Le film est en mouvement. Des hommes, des femmes aussi, souvent, s’approchent. Parfois on voit seulement des braises qui rougeoient dans la nuit, et on entend des souvenirs, si concrets et si atroces qu’il n’y a pas besoin de montrer celui qui parle (et qui peut-être ne le veut pas).

Demons in Paradise avance dans l’espace et voyage dans le temps, traverse les forêts et les ruines, longe les champs, à pied, en bus, en vélo, en train. Ce monde très concret qui fut si longtemps, et si récemment, à feu et à sang, au milieu d’une nature exubérante, dans des paysages sublimes, n’est pas un monde simpliste. (…)

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«Atlal» et «Signer», le poème et l’enquête sur la terre des humains

Le film de Djamel Kerkar et celui de Nurith Aviv sont aussi passionnants que différents. Ils représentent deux pôles opposés, mais pas contradictoires, des possibilités documentaires.

Deux documentaires remarquables sont sortis mercredi 7 mars –semaine absurdement surchargée, avec aussi Eva, La Caméra de Claire et Tesnota à ne pas laisser passer au sein d’une offre pléthorique.

Atlal, la polyphonie du chant des ruines

Que s’est-il passé? La guerre, un tremblement de terre? Les habitants disent simplement: «la catastrophe».

Ce sont d’abord des images de bâtiments détruits, sur des images pourries de vieille vidéo. Une date apparaît, 1998. Puis, aujourd’hui, ces même lieux. Les traces sont là, mais de quoi?

Il y a eu la terreur, cette atroce guerre civile qui a ravagé l’Algérie des années 1990 dans la semi-indifférence d’un monde qui avait déjà du mal à prêter longtemps attention à Sarajevo et au Rwanda –oui, c’était quasi synchrone.

Face à ces autres images, actuelles, on ne sait pas non plus: ce travail de paysan bûcheron, est-ce juste le nettoyage normal du bois, ou les suites d’un drame? C’est un verger entier qui brûle. (…)

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«Wajib», «Phong», «L’Insoumis», trois échappées sur grand écran

Venus de Nazareth, de Hanoï ou d’un lointain passé, signés par la Palestinienne Annemarie Jacir, le couple franco-vietnamien Tran Phuong Tao et Swann Dubus ou Alain Cavalier, trois films à dénicher parmi les (trop) nombreuses sorties de cette semaine.

«Wajib»

La réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir a beaucoup à exprimer sur l’état de l’endroit où elle vit. Cela se comprend. Cette urgence limite sa disponibilité à explorer ce que le cinéma pourrait justement apporter à ce qu’elle tient à faire entendre.

Wajib, son troisième long métrage, est ainsi ce qu’on nomme un film de dispositif: un principe de base organise la succession de situations. Et ces situations sont destinées à illustrer les informations que la réalisatrice entend faire passer.

Mohammed et Saleh Bakri, père et fils à la ville comme à l’écran (©jbaproduction)

Le dispositif est ici la tournée dans les différents quartiers de Nazareth, la plus grande ville arabe d’Israël. Tournée qu’effectuent un père et son fils pour inviter la famille et les plus ou moins proches et obligés au mariage de leur fille et sœur. L’occasion de dresser un portrait d’une société laminée par la domination coloniale juive.

Le père, professeur respecté, a depuis longtemps choisi de négocier «au moins pire» avec les autorités, tout en respectant les règles traditionnelles de cette communauté qui compte presque autant de chrétiens que de musulmans. Le fils, qui vit en Europe, incarne à la fois le maintien d’un esprit de résistance antisioniste et une idée de l’existence plus moderne.

Les personnages sont interprétés par deux acteurs palestiniens connus, Mohammed et Saleh Bakri, qui sont véritablement père et fils. À l’instar du film dans son ensemble, ils jouent de manière si signifiante que ce lien qui aurait pu être troublant, déstabilisant, reste un simple artefact.

Bande annonce du film. 

Au fil des visites, des conflits, des rebondissements, se compose donc une succession de vignettes dont on ne discutera pas la pertinence, mais qui risqueraient de relever davantage d’un théâtre d’intervention. Heureusement, le cinéma est un allié qui agit même quand on ne compte guère sur lui. (…)

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«Enquête au paradis»: à la rencontre des fantasmes et des angoisses

En interrogeant ses compatriotes algériens sur leur idée du paradis, Merzak Allouache rend sensibles à la fois les imaginaires, les préjugés et les tragédies actuelles ou récentes qui hantent tout un peuple.

Dans la rue, dans les bureaux, dans les cafés, dans la capitale ou dans des petites villes de province, la journaliste pose la même question: comment voyez-vous le paradis?

Elle s’adresse à des hommes et à des femmes, à des gens de tous âges, à des personnes plus ou moins éduquées, plus ou moins à l’aise avec les mots.

 

Les réponses sont multiples: assurées ou dubitatives, amusées ou péremptoires, argumentées ou expéditives.

Peu à peu se dessine ce qu’on peut appeler un imaginaire collectif. «Collectif» ne signifie sûrement pas ici «commun»: les conceptions sont très différentes, voire antinomiques. Mais ensemble, elles rendent sensible un état d’une société.

Il y a cinquante-cinq ans, Jean Rouch et Edgar Morin (Chronique d’un été) puis Chris Marker et Pierre Lhomme (Le Joli Mai) avaient promené micros et caméras dans les rues de Paris, avec une question unique posée à de nombreux interlocuteurs (quelle est votre idée du bonheur? Qu’est-ce qui s’est récemment passé d’important à vos yeux?).

Ces deux films, qui déjà ambitionnaient de capter une image précise et complexe de la société, sont des œuvres phares de l’histoire du documentaire. Enquête au paradis s’inscrit dans leur continuité. Que son réalisateur ait choisi de la tourner en noir et blanc souligne cette parenté, convoque un imaginaire réaliste, qui cherche à aller à l’essentiel.

La fiction au service du documentaire

Pourtant les puristes diront que le nouveau film de l’auteur de Bab-el-oued City et des Terrasses n’est pas un documentaire. La journaliste est en fait un actrice, elle ne s’appelle pas Nedjma mais Salima Abada. Et, à bien regarder, certaines situations ont nécessairement été mises en scènes.

Pourtant, pas de doute, les réponses que suscitent les questions sont authentiques, et les gens qui les prononcent ne jouent pas un rôle.

Avec ce dispositif instable, Merzak Allouache trouve un espace de liberté pour faire vivre ce que mobilise la question posée, et pour la relier à la fois à ce qui organise la société algérienne contemporaine, et à d’autres éléments de compréhension, qui sont loin de se limiter à la seule Algérie.

Vidéo salafiste sur Internet (extrait de la bande annonce | ©Zootrope)

 

Ainsi apparaissent les manifestations du salafisme 2.0, et ses effets, y compris dans les jeux troubles d’une adhésion pas toujours si dupe, mais qui sert soit d’antidote au désespoir absolu, soit de provocation anti-système –autant de leurres terrifiants, mais bien réels, et dont il faut entendre les accents, c’est-à-dire la manière dont ils sont intériorisés, appropriés par des quidams pas plus méchants que vous et moi.

Le fantasme des soixante-douze vierges

Ainsi, sous l’emblème des fameuses soixante-douze vierges allègrement revendiqué par nombre d’individus mâles, semblent se combiner une misogynie fanfaronnée et les échos tout aussi terrifiants de la misère sexuelle de ces messieurs, jeunes ou vieux. (…)

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«Taste of Cement», reflet de la guerre dans un œil noir

Tour de force artistique et politique, le documentaire de Ziad Kalthoum rend sensible la terreur qui s’abat sur la Syrie en filmant certains de ses exilés, qui travaillent à la construction d’un immeuble à Beyrouth.

Un miroir tragique: dans les yeux des hommes se reflètent les images de la destruction de leurs maisons, de leurs familles, de leurs quartiers.

Ils sont syriens. Ils regardent, sur leurs téléphones portables ou à la télé, les images de l’écrasement de leur pays sous les bombes russes et iraniennes, le massacre de leur pays par les sbires du boucher Bachar el-Assad.

 

Ils ne sont pas en Syrie, qu’ils ont fuie pour échapper à la terreur et pour gagner de quoi faire vivre les leurs. Ils sont à Beyrouth. Ils sont plus d’un million de Syriens au Liban, parmi lesquels beaucoup de jeunes hommes employés dans le bâtiment.

Dans cette ville ravagée vingt ans plus tôt par une autre guerre civile, ils construisent les gratte-ciel d’un autre temps, d’un autre monde, qui est aussi le même: celui des peuples arabes, celui de notre planète.

Le ciment est ici et là-bas. Là-bas en nuages de poussière, à mesure que les maisons s’effondrent sous les explosions et les chenilles des chars, ici dans les bétonnières qui malaxent les matériaux de construction.

Eux qui n’ont pas le droit de sortir en ville et habitent sous le chantier, dans les fondations de la tour qu’ils bâtissent, sont couverts de ciment. Le ciment qu’ils travaillent, le ciment de la terreur dont ils suivent chaque soir l’avancée sinistre, aux informations ou sur les vidéos postées par leurs proches.

Ainsi The Taste of Cement se déploie dans cet écart, dans cette mise en abyme entre construction et destruction, passé et présent, guerre et travail –et aussi entre images magnifiques tournées par Ziad Kalthoum et vidéos pourries sur YouTube et Al Jazeera.

Un tel dispositif pourrait être abstrait et rester une simple construction théorique. Il est formidablement incarné par la manière qu’a le cinéaste de filmer les hommes, au travail ou au repos. Il est rendu concret par la présence intense des matériaux, des outils, des gestes, des bruits: chorégraphie dangereuse et rêveuse, entre ciel et terre du Liban, entre terre libanaise et terre de Syrie. (…)

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«Makala» ou l’héroïsme du quotidien

Documentaire et épique, précis et inspiré, le nouveau film d’Emmanuel Gras transforme le parcours d’un charbonnier africain en chanson de geste.

Un feu dans la nuit. Les reflets du soir sur une peau noire. Le bruit des roues d’un vélo surchargé sur l’asphalte. La poussière étouffante. Ce sont des sensations, d’abord.

Pourtant Makala est un film d’aventure, avec un récit aussi tendu que fertile en rebondissements, et un véritable héros.

Sensuel et aventureux, le film d’Emmanuel Gras l’est d’autant plus qu’il est factuel, précis, attentif aux gestes, aux détails.

Triangle magique d’un cinéma sensoriel, narratif et documentaire, par la grâce d’un regard d’une étonnante disponibilité, et parfois d’une impitoyable fermeté. Plus c’est réaliste, plus c’est romanesque. Plus c’est romanesque, plus c’est sensuel. Plus c’est sensuel, plus c’est réaliste.

Un chant ample et profond

L’Ulysse de cette Odyssée se nomme Kabwita Kasongo. Il est Congolais, fait vivre sa famille en brousse en fabriquant du charbon de bois qu’il va vendre à la ville (Makala veut dire «charbon»).

Nous verrons la famille et le village, le détail de la fabrication du charbon de bois, nous verrons la vente. Nous verrons la femme et les enfants, les amis et les ennemis, les clients et les divinités. Cet homme-là n’est pas  une abstraction, il fait partie d’un monde, un monde très peuplé.

Mais l’essentiel sera d’accompagner le parcours semé de difficultés de Kabwita Kasongo poussant son vélo écrasé par le poids des sacs, à travers forêt, désert, route où rugissent les camions, rackets et épuisement. (…)

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