Cannes, un grand festival… du documentaire français

C’est en tout cas un domaine pour lequel on pourra tirer un bilan très positif au terme de cette 70e édition. Les films signés Agnès Varda et JR, Claude Lanzmann, Barbet Schroeder, Raymond Depardon, Emmanuel Gras ou Mariana Otero multiplient les propositions passionnantes.

Pas seulement les Français d’ailleurs. On a évoqué ici l’importance d’À l’Ouest du Jourdain d’Amos Gitai. Et, même sans aucune prétention sur le terrain du langage cinématographique, Une suite qui dérange, suite d’Une vérité qui dérange consacré au combat d’Al Gore contre la catastrophe environnementale et ceux qui contribuent à son aggravation, est un document très intéressant, à la fois portrait d’un politique au travail et dossier informatif, avec quelques révélations sur les coulisses de la COP21.

1.Visages Villages d’Agnès Varda et JR

Mais l’essentiel des propositions les plus stimulantes sont réalisées par des Français – pas forcément à domicile. On ne se lasse pas de répéter la pure merveille qu’est Visages Villages d’Agnès Varda et JR, attendu en salle le 28 juin. Ils sont, à Cannes, en bonne compagnie.

2.Napalm de Claude Lanzmann

Napalm de Claude Lanzmann est un geste fou, qu’il reviendra à chacun de trouver insupportable ou bouleversant. Le film évoque en quelques plans et quelques images d’archives le voyage du réalisateur en Corée du Nord à la fin des années 50, la guerre de Corée, Pyongyang aujourd’hui, avant de se concentrer, plein cadre, sur son seul véritable sujet, sa passion pourrait-on dire: Claude Lanzmann lui-même.

En gros plan, celui-ci conte une histoire que tous ceux qui portent attention à son œuvre connaissent puisqu’il l’a narrée par le menu dans son grand livre autobiographique, Le Lièvre de Patagonie.

Au cours de son expédition en Corée du Nord, Lanzmann a vécu une idylle brève, intense et illégale avec une infirmière coréenne. A quoi bon le filmer racontant une histoire déjà connue? Justement!

Tout change, avec la voix, avec le visage, avec le regard, avec les inflexions de ce rhéteur virtuose, entièrement habité par l’importance absolue de ce qu’il a vécu et ressenti alors, et depuis.

Et si, par-delà la désinvolture absolument injustifiable avec laquelle est traitée la sinistre réalité nord-coréenne, par delà un égocentrisme qui atteint ici des proportions surhumaines, on accepte ce pur processus d’incarnation, incarnation d’une mémoire et d’un amour, par les moyens du cinéma, il se joue quelque chose d’exceptionnel, sinon d’unique, dans ce film.

 

3.Le vénérable W, Barbet Schroeder

Avec Le Vénérable W, Barbet Schroeder revendique de compléter sa «trilogie de la terreur», après les portraits filmés d’Amin Dada et de Jacques Vergès. En fait chacun de ces films est tout à fait singulier, et cette enquête sur le moine bouddhiste appelant à la multiplication des pogroms en Birmanie contre la minorité musulmane existe dans toute sa force autonome. (…)

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À Cannes, Agnès Varda et JR au-dessus de toute compétition

«Visages Villages» co-réalisé par l’auteure de «Cléo» et le street photographer n’est pas seulement hors compétition, il échappe avec génie, simplicité et émotion à toutes les catégories en vigueur. Avec plus d’éclat que «Wonderstruck» et «Faute d’amour», présentés ce jeudi.

La compétition officielle du 70e Festival de Cannes a commencé avec deux films sur le même motifs, mais parfaitement antinomiques. Chez le Russe Andrey Zvyagintsev comme chez l’Américain Todd Haynes, il s’agit en effet d’enfants qui disparaissent de la maison. Mais alors que Faute d’amour, du premier, ne cesse de creuser cette absence, ce vide à la fois créé et dénoncé par la fugue du fils d’un couple en train de divorcer, Wonderstruck (Le Musée des merveilles en VF) ne cesse d’accumuler les anecdotes, les rebondissements, les clins d’œil. 

Le nouveau film du réalisateur de Carol est ambitieux et complexe, il se joue à la fois en 1977 et en 1929, en noir et blanc et en couleur, avec deux personnages principaux sourds suscitant des jeux sur le son autant que sur l’accès aux informations. Le scénario manufacture des coïncidences et des effets de symétrie avec une indiscutable inventivité. Tout cela, y compris le recours aux objets fétiches comme réceptacles de la mémoire et des peurs enfantines, est mûrement réfléchi, et d’un intérêt proche de zéro.

Nettement plus intéressant est le nouveau film du réalisateur de Leviathan. La recherche de l’enfant fugueur par les membres d’un couple en crise est (à nouveau) l’occasion d’une évocation à la fois réaliste et métaphorique d’une Russie en état d’effondrement moral et affectif.

Maryana Spivak dans Nelyubov (Faute d’amour) d’Andreï Zviaguintsev

Avec en toile de fond les événements internationaux, et un sens incontestable de l’intensification des situations, ou même de plans apparemment neutres (un bois sous la neige, une rue dans la ville, la vue par une fenêtre), Zviagintsev suggère un constat psycho-politique d’une totale noirceur.

Le film repose toutefois sur deux ressorts utilisés sans grande subtilité, et par ailleurs dont la coexistence reste inexpliquée. D’une part, Faute d’amour pousse à l’extrême le degré d’égoïsme, de rejet des autres et au fond de soi de la quasi-totalité des protagonistes, en une surenchère qui finit par sembler relever plus du système que de la sensibilité à une situation, aussi sombre soit-elle.

D’autre part, au milieu de ce monde infect, comme surgis de nulle part, s’active un escadron de braves gens, efficaces, dévoués, dont on ne saura jamais comment ce monde pourri a pu leur donner existence.

C’est où les cinémas de Haynes et Zvyagintsev finissent pas se rejoindre: par des voies complètement différentes, il s’agit dans l’un et l’autre cas d’un cinéma en force, où le réalisateur use et abuse de son pouvoir pour «emporter le morceau», quel que soit le sens et la nature dudit morceau.

Là où va la vie

Tout le contraire de la manière de fonctionner du gai tandem Agnès et JR. (…)

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«I Am Not Your Negro», mort et vie de cinq hommes en colère

Le film de Raoul Peck s’inspire des mots et de la pensée James Baldwin pour composer en images dynamiques et émouvantes une réflexion sur l’Amérique telle que le destin des Noirs l’éclaire.

Il sont cinq. Cinq hommes noirs. Plus exactement, 3+1+1.

Les trois premiers ont été assassinés. Medgar Evers le 12 juin 1963. Malcolm X le 21 février 1965. Martin Luther King le 4 avril 1968. Aucun d’eux n’avait 40 ans. Ils avaient voué leur vie à lutter contre les discriminations, et c’est pourquoi ils sont morts.

Le cinquième est le cinéaste Raoul Peck. Il a composé son film, I Am Not Your Negro, à partir d’un projet du quatrième, l’écrivain James Baldwin [1].

Ce dernier avait travaillé à un livre, Remember this House, consacré aux trois grandes figures du combat des Noirs, Evers, Malcolm X et King, avant de l’abandonner «parce que trop douloureux». Raoul Peck part des notes en vue de ce manuscrit, et d’autres textes de Baldwin, pour inventer son propre film.

Des héros et une star

I Am Not Your Negro est une puissante œuvre de cinéma, lyrique, émouvante et complexe. Une œuvre où les images et les sons, les temporalités historiques et rythmiques, la mémoire et l’imaginaire se ré-agencent en permanence, engendrant tension dramatique, échappées émotionnelles et pensée.

Ce film a des héros, les trois hommes assassinés durant les années 60, aussi singuliers que les figures d’une épopée qui est aussi une épopée collective. Et il a une star, James Baldwin lui-même. La voix de Baldwin, le visage de Baldwin, la tchatche Baldwin, le charme de Baldwin, et, surtout, l’intelligence de Baldwin.

[Aparté: Écrivant ce texte, je n’en finis plus de me délecter de son titre, de son énergie combattive et gouailleuse, hantée de tragique –et j’éprouve une gratitude infinie à ce qu’il s’écrive I Am Not Your Negro, et non I’m Not Your Negro, encore moins I Ain’t Your Negro. Dans la seule affirmation de ce «I Am Not» en toutes lettres passe cette énergie lumineuse et intraitable qui résonne chaque fois qu’on entend Baldwin parler.] 

L’écrivain a donné de multiples conférences, participé à des débats publics, et est souvent apparu à la télévision américaine dans des talk-shows.  

La manière dont il bouleverse les codes de ses interlocuteurs, qu’ils soient hostiles, condescendants ou bienveillants est une merveille de finesse politique, de puissance combattive par les mots et souvent l’expression corporelle.

Baldwin sait être quand et comme il le faut un guerrier, un théoricien, un showman. (…)

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«Retour à Forbach», voyage au-delà des clichés

Longtemps après l’avoir fuie, le réalisateur revient dans la ville de son enfance, à la découverte d’un territoire humain sinistré, mais pas sinistre.

Il est né là. Dans cette ville de Moselle autrefois vouée à la mine. Il l’a quittée dès qu’il a pu. Il a fait des films (dont le mémorable Nous, princesses de Clèves). Une situation privée –la vente de la maison de ses parents– le ramène à Forbach. Ce n’est plus la même ville.

Voix off du réalisateur, entretiens avec des habitants, traces du passé, panoramiques au long des rues: les moyens mobilisés par le film sont conventionnels. Et le constat de la situation n’est que trop prévisible: chômage, quartiers abandonnés, commerces fermés, détresse affective et sociale, racisme et communautarisme, montée en flèche du Front national.

 
 

Ce Retour à Forbach, comme ce serait le cas dans tant d’autres cités ouvrières en France, s’annonce sinistre. Il ne l’est pas.

C’est le grand mérite de Régis Sauder et de sa manière de filmer. Il prend acte des pesanteurs immenses, des déterminismes. Il ne détourne pas la caméra devant les prévisibles et déprimants états des lieux, et des consciences. Mais il ne s’arrête pas là.

S’appuyant aussi sur sa propre expérience, sa mémoire, y compris celle d’avoir, adolescent, si violemment rejeté ce milieu auquel il a à toutes forces voulu échapper, le cinéaste écoute, revient, attend, s’approche. Change d’angle et de distance.

Son Retour s’astreint à des détours, des arrêts, des redoublements. Et peu à peu, autre chose se laisse à voir et à entendre, en parlant avec celles et ceux qui, pour la plupart, furent ses copains d’école, il y a 20 ou 30 ans –mais aussi des plus jeunes, ou des plus âgés.

Des paroles et des gestes

De leurs paroles, de leurs gestes, émanent peu à peu une intelligence de l’existence, une exigence vis-à-vis de soi et des autres, une opiniâtreté, des ressources d’invention, une finesse dans la compréhension des situations, au-delà des jugements à l’emporte-pièce.

Ce n’est pas opposer une face cachée heureuse, ou moins malheureuse, à la face sinistre et trop apparente. C’est laisser affleurer la complexité des gestes et des pensées d’individus différents, et multiples. S’exfiltrer du journalisme de surface et de la sociologie de statistiques, pour entendre mieux celle-ci, celle-ci, celle-ci, celui-là.

Et avec eux rendre au «social», comme on dit, une épaisseur et une complexité, à rebours des simplismes englobant qui arrangent tant les pouvoirs, nourrit à la fois le mépris et la démagogie. (…)

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Le noir et blanc inspiré de «Paris est une fête», poème problématique

Le nouveau pamphlet lyrique de Sylvain George met en images les injustices et les révoltes qui courent souterrainement dans la capitale, et parfois font violemment surface. Son cinéma impressionne, mais aussi questionne.

Qui a vu les précédents films de Sylvain George reconnaîtra sans mal ce noir et blanc somptueux, lyrique, qui depuis Les Éclats, L’Impossible et Qu’ils reposent en révolte caractérise le style de ce réalisateur.

Le style, ici, ce n’est pas l’homme, c’est le film. C’est l’arme –à double tranchant– de Paris est une fête.

Un système de signes

 

Paris est une fête se confronte aux dimensions les plus visibles, dans la capitale, de l’injustice et de la violence contemporaines – migrants maltraités, sans-abris en détresse,  misère urbaine, attentats islamistes, violence policière.

Il les inscrit dans un système de signes qui fait clignoter les strass et paillettes de la ville lumière, revenir les souvenirs de Gavroche, deviner les harmoniques entre Carmagnole de la révolution, java des bals popu et rap des cités. Et il cueille des fleurs.

Fleurs de pavé, fleurs de jardins publics, fleurs de luxe, fleurs de lumière écloses en pleine nuit à la surface du canal, du fleuve, du caniveau. Fleurs de poésie, Michaux, Rimbaud…

Organisé en 18 chapitres aux tonalités variables, y compris une chorégraphie abstraite de mains noires dans l’obscurité, ou un entretien journalistique, Paris est une fête rappelle par certains côtés le précédent film de Sylvain George, Vers Madrid.

Le réalisateur y présentait, en contrepoint du récit de l’occupation de la Puerta del Sol par les Indignados, l’itinéraire d’un sans-papiers africain dans la capitale espagnole.

La République, sa place et ses symboles

Cette fois la Place de la République a remplacé la Puerta del Sol, cette place dont Sylvain George sait filmer les statues emblématiques comme Eisenstein filmait les lions de pierre d’Odessa. Et Nuit debout s’est substituée aux Indignados.

Peu à peu les «vagues», les mouvements successifs qui balayaient le pavé parisien, se recentrent autour de la Place où tout fait symbole, viennent battre ce terre-plein où s’amoncellent d’autres fleurs, celles du deuil du Bataclan, d’autres lumières, celles des bougies du recueillement mais aus aussi les gyrophares de l’état d’urgence.

Là se joue le caractère double, problématique (ce n’est pas un défaut) du film. Poème inspiré captant les formes mystérieuses, malheureuses, dangereuses, qui hantent la ville la plus touristique du monde, le film déploie simultanément un discours, un énoncé. (…)

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«Les Sauteurs», avec ceux qui regardent au loin, filmés par l’un d’eux

Muni d’une caméra légère, un jeune Malien qui cherche à rejoindre l’enclave de Melilla au Maroc filme le quotidien et les rêves de ces hommes d’Afrique qui veulent échapper à la fatalité.

L’affiche indique que les réalisateurs de ce film sont Moritz Siebert et Estephan Wagner, avec un co-réalisateur, Abou Bakar Sidibé. C’est inexact et choquant. Du moins si on considère que le réalisateur d’un film est celui dont ce film porte le regard.

Les Allemands Siebert et Wagner ont eu l’excellente idée de confier une caméra à un parmi les centaines de jeunes hommes qui tentent de franchir la barrière de l’enclave espagnole de Melilla au Maroc pour entrer en Europe. Ce faisant, ils sont les producteurs (au sens plein, qui n’est pas financier) des Sauteurs, et ils en sont aussi les monteurs. Mais son auteur est sans aucun doute possible celui qui l’a filmé, le Malien Sidibé.

Il y a exactement 50 ans, Chris Marker donnait sa caméra aux ouvriers en grève de l’usine Rhodiaceta, il ne lui serait en aucun cas venu à l’idée de signer de son nom les films que les grévistes réalisèrent ainsi. Ce geste de réappropriation aux forts relents néocoloniaux est problématique, mais pour le reste, Les Sauteurs est un film remarquable.

Melilla mon amour

Doté de sa caméra, celui que tout le monde appelle Abou montre le fonctionnement de ce gigantesque campement composé uniquement (pour ce que l’on en voit) de jeunes hommes noirs, sur les hauteurs marocaines au-dessus de Melilla, la ville objet de leur convoitise. Entre détritus et camaraderie, entre bricolage et découragement, lui-même s’y trouve depuis 15 mois.

Il raconte et donne à voir la tension permanente, les assauts répétés contre cette barrière à la fois très réelle et quasi-mythologique, la violence des forces de l’ordre, marocaines en-deça, espagnole au-delà. Il laisse aussi percevoir peu à peu l’imaginaire qui habite ces garçons venus de toute l’Afrique occidentale sub-saharienne, imaginaire composé d’espoir et de désespoir indissolublement mêlés, de lucidité et de volonté, d’énergie et de fierté. (…)

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«Austerlitz», un joyau au festival Cinéma du réel

Un des principaux festivals de documentaires, Cinéma du réel, se tient du 24 mars au 2 avril à Paris. Au sein d’une programmation pléthorique, pleins feux sur un film exceptionnel, «Austerlitz» de Sergei Loznitsa.

Ce vendredi 24 mars s’ouvre la 39e édition du festival Cinéma du réel, une des plus importantes manifestations dédiées au documentaire. Le Centre Pompidou en est le lieu principal, même si des séances ont également lieu dans plusieurs autres sites du centre de Paris (Luminor, Forum des images, Centre Wallonie-Bruxelles).

Impossible de décrire toute la richesse des propositions qui composent un programme avec plusieurs compétitions de films récents, où figurent des noms prometteurs (Nicolas Klotz, Sylvain George, Régis Sauder, Lucile Chaufour, Paz Encina, Raed Andoni) et dont on sait d’expérience qu’il y aura d’inattendues et réjouissantes découvertes à y faire.

Mais aussi, entre autre autres, un ensemble consacré au nouveau cinéma afro-américain, Rebelles à Los Angeles, accompagné d’une rétrospective du vétéran Charles Burnett, une intégrale du documentariste et anthropologue brésilien Andrea Tonacci, des pépites tel l’hommage à Manoel de Oliveira par son disciple Joao Botelho, déjà repéré à Locarno, ou la rencontre avec Rasha Salti, la nouvelle responsable de La Lucarne sur Arte, qui depuis vingt ans permet la naissance et la visibilité de nombreux projets documentaires originaux.

Des selfies dans le camp de concentration

Au sein de cette offre pléthorique, on se contentera de distinguer ici une œuvre exceptionnelle. Sous un titre qui reprend celui d’un des plus beaux livres jamais publiés, Austerlitz de W. G. Sebald, le cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa propose une expérience de cinéma à la fois bouleversante et stimulante.

En plans fixes noir et blanc, Loznitsa filme les hordes de vacanciers en shorts et T-shirts fantaisie qui débarquent, souvent en rigolant, dans un camp de concentration. Il fait beau et très chaud. On est en famille, en groupe de voyage organisé, entre copains. On fait des selfies devant le portail avec l’inscription Arbeit macht frei à l’entrée de ce qui fut le plus grand camp nazi, Oranienburg-Sachsenhausen.

On songe au titre du beau film de Robert Thalheim, Et puis les touristes, qui se passait à Auschwitz, où une partie des images d’Austerlitz, celles des chambres à gaz et des crématoires, ont également été tournées.

L’affaire semble entendue, nous voici témoin du contraste choquant entre les lieux de la tragédie et l’apparence vulgaire, désinvolte, consumériste, voyeuse, moutonnière de ces consommateurs du loisir de masse. En effet, c’est cela, et tous ces adjectifs sont justifiés. Si le film durait dix minutes, l’affaire serait close. Il dure 93 minutes.

Et l’affaire est au contraire extraordinairement ouverte, complexe. (…)

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Les beaux films d’un cinéaste emprisonné

Keywan Karimi est un jeune réalisateur talentueux, et cela devrait suffire pour que ses deux films aujourd’hui accessibles en DVD, «Drum» et «Writing on the City», attirent l’attention. Il est aussi victime de la répression dans son pays, l’Iran.

Ce sont deux films dont l’intérêt et la beauté devraient être les seules et très légitimes raisons d’en parler ici. Ce n’est malheureusement pas le cas.

À ces deux films, extrêmement différents –un documentaire et un conte fantastique– et extrêmement proches –deux réflexions politiques ancrées dans le contemporain de la ville de Téhéran–, se greffent deux problèmes, aussi douloureux que complètement différents eux aussi.

D’où le possible et fort regrettable soupçon que c’est du fait de ces problèmes que ces films méritent attention, alors qu’ils ont toutes les qualités souhaitables pour exister par eux-mêmes.

 

Writing on the City (2013) est un voyage. Un voyage politique dans le temps, d’une révolution à l’autre, sur un singulier tapis volant: les murs de Téhéran.

Le voyage va du soulèvement contre le Shah en 1978 amenant sa chute au début de l’année suivante et dans les mois qui suivent l’appropriation des pleins pouvoirs par l’ayatollah Khomeiny, au mouvement de masse qui a suivi la réélection frauduleuse d’Ahmadinejad à la présidence en juin 2009, et à son écrasement.

Avec sensibilité et un humour retenu, de manière attentive et joueuse, en assemblant images d’archives et attention aux signes du quotidien inscrits au détour des rues, le jeune réalisateur compose une fresque couvrant trente ans de vie publique (dont 8 de guerre).

L’art de la composition comme l’intensité de l’engagement aux côtés des anonymes qui ont fait et subi l’histoire de la République islamique font de Writing on the City un témoignage précieux. Mais le film est aussi, bien au-delà du seul cas iranien, exemplaire des ressources du cinéma pour documenter et comprendre, en faisant s’émouvoir et parfois sourire.

Du côté de Murnau ou Tarkovski

Totalement différent, Drum (2016) s’inscrit pourtant sur le même horizon, urbain et politique. Cauchemar kafkaïen tourné dans un noir et blanc sépulcral, le film accompagne l’errance menacée d’un avocat chargé d’une affaire où rôdent pouvoirs et spectres.

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«Les Derniers Parisiens», «Chez nous», «Madame B»: les mouvements du monde

Le film de gangster de Hamé et Ekoué, le pamphlet politique de Lucas Belvaux et le documentaire de Jero Yun sont trois manières de prendre en compte avec des moyens propres au cinéma la mondialisation, les mutations, les angoisses et les drames qu’elle suscite.

Ce devrait être une bonne nouvelle, preuve de santé et de diversité du cinéma. C’est un crève-cœur. Au moins six nouveaux films sortant sur les écrans français ce mercredi 22 février mériteraient chacun une critique en bonne et due forme. Faute de pouvoir leur consacrer à chacun un texte, on se résout à les réunir en deux articles publiés ce mardi et ce mercredi, selon un assemblage au nom d’échos qu’il est possible d’identifier pour les rapprocher, tout en étant conscient de ce que cette «mise dans le même sac» a d’abusif.

Encore est-ce faire l’impasse sur d’autres qui ne sont pas sans intérêt (Fences, Les Fleurs bleues), et sur deux œuvres majeures de l’histoire du cinéma, l’admirable documentaire politique de Chris Marker sur Israël Description d’un combat et le chef-d’œuvre de Mizoguchi Une femme dont on parle.

1.Les Derniers Parisiens,

Jouer des codes dans la ville

Il faut un peu de temps pour accepter le métissage filmique que met en œuvre Les Derniers Parisiens. Alors qu’on accompagne Nas (Reda Kateb), qui sort de prison, ambitieux et rageur, et Areski (Slimane Dazi) qui tient un café à Pigalle, méticuleux et solide, le film ne cesse de proposer deux séries de repères qui ont d’abord du mal à s’ajuster.

 

La langue, les corps, la gestuelle, et aussi la personnalité des réalisateurs, qui composent le groupe de rap La Rumeur, pointent vers la chronique des marges, dont beaucoup de jeunes gens «issus de l’immigration» comme dit le sabir politiquement correct. Les lieux et les pratiques sont imprégnés des codes du film de gangster, et en particulier de sa version parisienne, à l’ancienne, celle de Touchez pas au grisbi et de Bob le flambeur.

Nas et Areski sont frères. On ne le saura pas tout de suite, comme le film ne livrera que peu à peu les éléments de l’histoire plus large –histoire de famille, histoire d’amitiés, histoire d’amour, histoire de France– dans laquelle s’inscrivent les rebondissements de ces Derniers Parisiens.

Mi-ironique, mi-judicieux, le titre compte lui aussi, décrivant ce monde qui a changé sans que les anciens cadres disparaissent, et qui est encore en train de changer: Areski, Nas, leurs copains ou rivaux arabes, noirs, roms sont ces «derniers Parisiens», petits caïds ou arpètes, artisans durs au labeur et glandeurs impénitents. Et en même temps ils sont en danger d’être marginalisés à leur tour, par d’autres Parisiens, par la gentrification du quartier.

De scène en scène, jouant des codes du film d’action mais prenant le temps de regarder et d’écouter, bénéficiant au mieux de ces deux acteurs remarquables et qui semblent ne cesser de s’améliorer que sont Reda Kateb et Slimane Dazi, Hamé et Eboué gagnent sur tous les tableaux.

Leur histoire, débutée dans les poncifs, gagne en intensité et en originalité, tandis que c’est à la fois un microcosme (le Pigalle d’aujourd’hui), un imaginaire (le cinéma de gangsters) et un monde (la ville globale) qui se dessine.

Ce monde métissé, violent, imprévisible, où les anciens repères sont reconfigurés, est bien celui qui fait peur à toute une partie de la population française (européenne, occidentale). Et c’est sur cette peur que prospèrent les formes contemporaines de fascisme, qui s’incarnent en France dans le Front national et sa dirigeante Marine Le Pen.

(…)

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«Le Concours», dans les méandres de la sélection républicaine

Derrière des grilles imposantes, quelques jeunes gens attendent dans la rue. Les portes s’ouvrent, et c’est une marée humaine qui s’engouffre. Ce sont les quelque mille candidats au concours d’admission à la Fémis, la grande école» de cinéma. Parmi eux, seuls 60 seront reçus, au terme du parcours qu’accompagne le film de Claire Simon.

La réalisatrice a longtemps enseigné à La fémis. Elle connaît bien ces lieux, ces situations, les responsables de l’école et les intervenants (il n’y a pas de professeurs à La fémis, tous les enseignements sont assurés par des professionnels en activité)., la

On pourrait croire alors que Le Concours sera un film «maison», entre film d’entreprise et home movie, même en créditant l’auteure de Coute que coute, Sinon Oui ou Gare du Nord de toute l’indépendance d’esprit souhaitable. Il s’agit de bien autre chose, de bien davantage.

La proximité de Claire Simon avec son sujet n’a au fond qu’une raison d’être, mais décisive: elle a eu accès, grâce à l’approbation sans réserve du directeur de l’école d’alors, le regretté Marc Nicolas, et de l’ensemble des protagonistes, à un ensemble de situations d’ordinaires soigneusement dissimulées.

Des situations codées, plusieurs fois biaisées

Non qu’on assiste à des révélations bouleversantes. Ce qui se dévoile peu à peu, au fil de scènes où le drame et le burlesque se côtoient, où beaucoup de gens tentent de donner le meilleur d’eux-mêmes tout en décryptant des situations codées, surcodées, plusieurs fois biaisées, c’est un aspect majeur du fonctionnement de la société française contemporaine.

Les règles du concours d’admission à la Fémis sont conçues pour être au plus près de l’idéal républicain d’égalité des chances et de promotion des personnes pénalisées par leurs origines sociales, territoriales ou nationales. Cet idéal est unanimement partagé par les organisateurs et les correcteurs, reste à savoir comment le mettre en œuvre.

Elles se déroulent simultanément dans un contexte d’extrême compétitivité. Un contexte où des mots, des actes, des idées, des gestes, des rêves, des manières de se comporter  doivent à un moment être traduits par un unique système d’évaluation chiffrée.

Un tel dispositif est plus ou moins commun à tous les systèmes d’admission aux grandes écoles, qui sont eux-mêmes un modèle (au sens de modélisation) du fonctionnement social. La singularité de la Fémis tient à ce que vont faire ces jeunes gens: du cinéma.

Ils aspirent à suivre les formations aux différents métiers (réalisation, scénario, image, son, montage, décor, costumes, script, production, distribution-exploitation) de ce secteur, avec à chaque fois un assemblage de nécessaire savoir, de talent ne répondant à aucune unité de mesure, de capacité à appartenir à un groupe et d’originalité créative.

Pour les examinateurs, c’est «Minority Report»

Pour les examinateurs, ce n’est même plus jouer les Sherlock Holmes découvrant les indices cachés dans une dissertation, une esquissée de décor ou le silence face à une question, c’est Minority Report: il faut reconnaitre ce qui n’a pas encore eu lieu, l’avenir comme scénariste, chef opérateur ou producteur de ce grand tatoué en dreadlocks, de cette jeune fille timide. Entendre l’incroyable profondeur du désir de cinéma chez tellement de jeunes gens, et ne pas se laisser distraire par lui.

Et il s’agit aussi, en même temps, de donner naissance à une collectivité, la «promo» qui figurera sur la photo de groupe prise au terme des trois mois et demi de sélection, collectivité appelée à vivre et à travailler ensemble durant quatre ans.

Pour les candidats, c’est encore plus difficile, il faut des trésors de sincérité et de rouerie, d’assurance et de capacité à s’exposer. Ceux qui les choisissent et qui, oui, forcément, les jugent, n’ont guère de repères fixes.

Ils ont des connaissances professionnelles, des idées politiques, des convictions morales, des expériences d’enseignement et de travail collectif. Rien de cela ne contient les réponses aux situations individuelles auxquelles ils sont confrontés. Et nulle part n’existe la langue commune qui assurerait qu’entre eux, au moins, on est sûr de parler de la même chose, de respecter des critères établis, ou simplement repérables.

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