«Les Oiseaux de passages» y todos los otros

À la fois épopée fantastique, fable politique et poème visuel, le film de Gallego et Guerra est le titre le plus visible d’une production latino-américaine désormais largement diffusée.

Des paysans et des guerriers, des gangsters et des sorciers, des femmes d’airain et des hommes de paille. Une histoire de toujours et de quinze ans (1968-1983), en cinq chapitres comme autant de poteaux plantés dans la mémoire des êtres humains: «L’herbe sauvage», «Les tombes», «La prospérité», «La guerre», «Les limbes».

Cela a eu lieu. Pas dans un passé embrumé de mythologie, mais il y a tout juste une cinquantaine d’années. Les Oiseaux de passage sera un conte légendaire, un western et un film noir, mais il naît d’un scénario, réel, de science-fiction: la collision de deux planètes.

En ce temps-là, les années 1960, il y avait la planète moderne d’une Amérique à la fois libertaire (les hippies, le flower power, la grande fête transgressive) et autoritaire (le FBI et la CIA dans une lutte sans foi ni loi contre ladite subversion, les aspirations à la liberté des peuples du tiers-monde et de la jeunesse de leur propre pays).

Un produit va devenir leur outil commun: la dope, la came, glorifiée et massivement consommée par la première, utilisée, contrôlée et massivement diffusée par la seconde.

En ce temps-là, il y avait aussi une autre planète, attirant infiniment moins l’attention: celle archaïque d’une Amérique traditionnelle, des peuples indigènes vivant dans des conditions précaires mais pour une part significative d’entre eux relativement à l’écart de l’industrialisation et du consumérisme.

Ainsi, par exemple, des Wayuu, habitant·es d’une région au nord-est de la Colombie et au nord-ouest du Venezuela.

Conte cruel de la mondialisation

La collision entre ces deux planètes s’appelle la Bonanza marimbera. Presque du jour au lendemain, grâce à la production de marijuana soudain demandée en quantité gigantesque par le marché états-unien et diligemment approvisionné par les agents fédéraux du Nord, des communautés ont littéralement croulé sous des fortunes –avec toutes les calamités prévisibles.

C’est ce que raconte, en cinq cantos à l’implacable déroulé, le film de Ciro Guerra et Cristina Gallego. Les Oiseaux de passage est aussi un conte cruel de la globalisation.

Fondé sur des événements réels, le ressort dramatique épouse à la perfection un schéma de récit à la fois légendaire et moral. Que l’on en pressente d’emblée les développements ne diminue en rien la puissance du film, grâce à l’intensité de ce qui s’y joue, séquence après séquence.

Le réalisateur de L’Étreinte du serpent et celle qui en était la productrice et est devenue cette fois co-réalisatrice déploient un ensemble de ressources narratives et spectaculaires qui, sans jamais s’écarter de la ligne directrice, font de chaque séquence un moment d’une grande force, mais toutes dans des registres différents.

Cela tient à un grand sens de l’espace, des puissances suggestives d’un désert à la fois très réel et très graphique. Cela tient à la présence physique du casting, assemblage périlleux et de fait très efficace de professionnel·les de longue date et de non-professionnel·les.

Cela tient autant à une dimension ethnographique révélant la singularité des pratiques collectives de cette population comme la beauté de leurs objets traditionnels qu’à la place accordée à l’humour. Celui-ci jaillit de la démesure de la mutation que connaissent les personnages, de la folie loufoque et mortelle qu’entraîne la soudaine richesse des pauvres gens de la Guajira. (…)

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«Curiosa», l’érotisme à la pointe du regard et de la plume

L’initiation amoureuse d’une jeune bourgeoise de la fin du XIXe siècle devient une libératrice aventure des corps, des images et des mots.

Ce Paris bourgeois, surchargé de tapisseries et de conventions, ce microcosme littéraire de la fin du XIXe siècle chic et empesé, dans ses faux-cols comme dans sa prose, pas sûr d’avoir envie d’y passer même le temps d’une projection. Marie va changer ça.

Elle est charmante, bien élevée, cultivée, courtisée par deux écrivains à la mode, Pierre et Henri. Elle choisit le second, qui est plus riche et plus stable. Elle se jette presque aussitôt dans les bras du premier. «Dans les bras» est une formule de convenance.

C’est, assez fidèlement semble-t-il, l’histoire de Marie de Régnier, épouse du poète Henri de Régnier, fille du poète José-Maria de Heredia, maîtresse de l’écrivain et poète Pierre Louÿs, écrivaine. De cela non plus on ne se soucie pas forcément, et cela n’a pas plus d’importance.

L’important, c’est Marie. La Marie du film, sur l’écran. Sa présence, son énergie, son désir. Ses colères et sa détresse. Son rire. Tout à coup, les lourdeurs de cette société compassée, mais aussi bien celles du film d’époque, deviennent les ennemis à combattre, mais donc aussi les repoussoirs sur lesquels prendre appui pour faire place à un souffle de vie.

Le trapèze volant du désir

Curiosa ne se joue pas dans un triangle amoureux, Marie n’aime pas Henri, et Pierre a d’autres maîtresses. Curiosa se joue dans un quadrilatère, on dira volontiers un trapèze tant il se meut de manière aérienne, figure dessinée par les corps, les mots, les images et les regards.

Il serait aussi tentant qu’inadapté de comparer le film de Lou Jeunet à Jules et Jim de François Truffaut: les ressorts n’en sont pas les mêmes, malgré l’époque et ce que certaines situations semblent avoir de similaire. Les ressources de Curiosa sont bien différentes.

Pour le regard de son amant, pour celui de l’appareil photo, pour les spectateurs et spectatrices

Elles passent non par l’affirmation publique d’une liberté transgressive, mais par le jeu de séduction, et de passages à l’acte d’amour physique, tel que constamment remis en scène par les protagonistes eux-mêmes.

Et c’est exactement là que se situe la réussite d’un film érotique qui revendique son érotisme à la fois en le construisant très visiblement, et en rendant à chaque spectateur et à chaque spectatrice l’espace de son propre désir –l’exact contraire de la pornographie.

Que Pierre initie Marie aux délices d’ébats moins conventionnels que ceux des alcôves bourgeoises puritaines ne nous concernerait guère, et ce n’est certes pas l’exposition plus ou moins complète de nudités ou de postures qui y changerait grand-chose. Ce qui change tout est l’omniprésence de l’appareil photographique, compagnon fidèle des ébats du couple.

Les images et les regards

Avec subtilité, Lou Jeunet y introduit un double enjeu, celui des images faites (composées avec soin ou captées à l’instinct, impressionnées, tirées, conservées, montrées, cachées, dévoilées), et celui du regard: qui voit qui et comment? D’où?

Et, pour autant qu’il puisse y avoir une réponse à cette question qui mobilisa fort en son temps le cher Jacques Lacan avec son Origine du monde accrochée voilée à son mur, pourquoi? Ou plutôt: pour quoi?

Pierre Louÿs (Niels Schneider), l’amant et son engin

Les réponses n’existent nulle part ailleurs qu’en chacun de nous, de tous sexes et de tous fantasmes. Mais la machine qui va, sans bien le savoir et encore moins le dire, prendre en charge ce qui se trame là naît précisément à ce moment, l’année où Marie épouse Henri et découvre le plaisir avec Pierre. Cette machine, on l’appellera bientôt le cinéma.

Les corps réels, le regard construit, la trace visible et capable d’être conservée dessinent le cadre des transports des amants dans la garçonnière de l’auteur des Chansons de Bilitis. Ils mobilisent les emballements, parfois les embrasements de la jalousie, de la vengeance, du désir exotique (c’est-à-dire colonialiste) au sein de la caste dominante dont l’orientalisant Louÿs demeure une des figures. Cette construction devient l’espace possible des trafics entre conventions sociales et pulsions. (…)

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«Heart of a Dog», chant d’amour et d’inquiétude d’une sorcière d’aujourd’hui

La chienne Lolabelle aux claviers.

Poème de deuils et songe en images, mots et musiques, le film de Laurie Anderson passe par le plus intime des émotions pour questionner la manière dont nous habitons le monde.

Le noir d’abord. Puis la musique. Puis la voix, et ensuite des dessins. La voix raconte un rêve, tendre et cruel, ironique. Un songe d’amour déraisonnable, pour une petite chienne qui s’appelait Lolabelle.

C’est comme une création du monde, un monde, celui de Laurie Anderson. La musique de Laurie Anderson, sa voix, son apparence imaginée à traits précis qu’elle appelle «my dream body». Son rêve, son ventre, son cœur de chienne tout autant que le cœur de sa chienne aujourd’hui disparue.

Et le film se bricole sous nos yeux (et nos oreilles) avec de multiples autres présences, qui dissolvent en partie le sacro-saint individu et sa traduction dans le monde des arts, le «point de vue».

La personne nommée Laurie Anderson ne disparaît pas pour autant. Plutôt le contraire: cette multiplicité des distances et des angles d’approche l’inscrit dans un réseau très riche d’interactions, qui la qualifient sans la définir.

Le «visage rêvé» de Laurie Anderson, dessiné par elle-même.

Les images, les idées, les modes de présence se composent comme elle compose aussi la musique –et tout naturellement Heart of a Dog est aussi un disque, élaboré à partir de la bande son.

Le film peut sembler un poème un peu délirant. Très drôle par moments, très beau souvent, émouvant de sincérité à fleur de peau. Ce serait déjà beaucoup, et bien assez. Mais chemin faisant il se révèle bien davantage –sans jamais le formuler de manière abstraite, sans presque paraître s’en rendre compte.

Un déplacement radical

En conviant les animaux et les morts à cohabiter dans un tissu de connivences et d’attentions, Laurie Anderson déploie des possibilités partageables par ses spectateurs très au-delà de sa propre histoire affective. Elle rend accessible un rapport élargi à la réalité –rapport qui, malgré la tonalité toute en douceur, est d’une grande force polémique. Un geste de déplacement infiniment plus radical que ce qu’un esprit pressé et limité percevrait comme l’hommage d’une dame âgée à son chien.

Pour l’autrice du film, le recours au bouddhisme tibétain est une voie féconde qui l’aide dans ce processus d’ouverture. Il y a bien des raisons à cela, qui sembleront évidentes à qui s’intéresse à cette approche, sinon comme religion, du moins comme philosophie. Mais l’essentiel n’est pas là.

Le chant d’images, de musiques et de mots, d’ombres et de vibrations qu’est Heart of a Dog trouve plus sûrement ses affinités, sinon son inspiration, du côté des sorcières contemporaines, ces chercheuses joueuses et savantes dont Donna Haraway, Isabelle Stengers ou Vinciane Despret sont les figures exemplaires. (…)

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«Synonymes» à l’assaut d’une impossible identité

Yoav (Tom Mercier) à la conquête –amoureuse– de Paris

En force et en vitesse, le troisième long-métrage de Nadav Lapid déclenche une tempête burlesque dans le sillage d’un jeune Israélien exilé volontaire à Paris.

Il surgit. Et tout de suite il est une force étrange – avant même de se retrouver nu comme un ver dans les rues de Paris. Recueilli, sauvé, adopté par un jeune couple du VIe arrondissement, il est d’emblée comme un point d’interrogation.

Un point d’interrogation d’1 mètre 85, musclé et énergique, qui s’en va par les maisons, les avenues et les séquences du film affublé d’un bizarre manteau bouton d’or. Est-il un fou, un saint, une métaphore incarnée?

Burlesque et violent, ce film est une comédie, un drame, une parabole, un pamphlet. Yoav a débarqué de chez lui, Israël, à Paris. Il cherche refuge loin du délire de violence raciste, de culte de la domination, du machisme et de la vulgarité qui, à ses yeux, caractérisent désormais le pays où il est né.

Réalisé par un juif israélien, Synonymes rappelle au passage avec vigueur l’outrance malhonnête qui consiste à rendre eux aussi synonymes l’antisémitisme, cette ordure, et l’antisionisme, opinion partagée par de nombreux adversaires résolus de l’antisémitisme, dont un grand nombre de juifs1.

Déplacer les centres de gravité

Mais si le jugement du film (à la fois de son réalisateur et de son personnage) sur la société israélienne contemporaine est sans appel, le portrait de la société française espérée comme son échappatoire et son remède sera l’occasion de désillusions aussi cinglantes que bien vues.

Aux côtés de Yoav, le troisième long-métrage de Nadav Lapid déploie un sidérant enchaînement de rebondissements où la présence de ce héros qui semble sorti d’un conte de Voltaire agit comme un révélateur des folies et des médiocrités contemporaines. Il déclenche cet étonnant maelström d’images et de sons qui lui a valu un très judicieux Ours d’Or au dernier Festival de Berlin.

Fasciné par l’histoire et la culture françaises.

Refusant de parler hébreu, Yoav élève au rang d’idéal la compréhension des beautés et des complexités de la langue française, attribuant à cet apprentissage des vertus rédemptrices loin d’être si assurées. À l’assaut de la culture au pays de Molière et de Hugo (ou de l’idée simpliste qu’il s’en fait), il déploie le type d’énergie qu’il a appris dans les commandos de Tsahal. Burlesque, et catastrophique. (…)

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«M», qui fut maudit, mais ne l’est plus

Le film de Yolande Zauberman accompagne avec exigence et émotion le retour d’un homme là où il fut violenté dans son enfance. Et c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas.

Il s’appelle Lang. Pas Fritz mais Menahem. Le M du titre, c’est lui. Il est chanteur, un exceptionnel chanteur. Il est né et a grandi à Bnei Brak, quartier intégriste juif de Tel Aviv. Il fut l’enfant à la voix d’or, accompagnant les offices et les rituels. Un jour il a rompu, il est parti. Il est devenu musicien, acteur, performer.

Plus tard, à la télévision israélienne, il a parlé. Il a dit les viols répétés, durant toute son enfance, de la part de ses maîtres, des rabbins qui avaient la charge de lui enseigner et qui admiraient sa voix. Pour avoir parlé, il a été insulté, menacé. Il revient à Bnei Brak, avec la cinéaste Yolande Zauberman.

Ensemble, le chanteur et la cinéaste circulent, s’arrêtent, regardent. Ils vont à la synagogue, ils vont à la yeshiva. Ils retrouvent des gens du passé. Ils recroisent des souvenirs, des échos. Menahem s’approche, parle, demande. Il dit les noms des personnes et des lieux. Et on lui répond.

Les réponses sont souvent hostiles, ou biaisées, bien sûr. Mais Zauberman et Lang sont assez fins, assez sensibles pour savoir aussi quoi faire de ces échappatoires. Et elles mènent à de nouveaux récits, à de nouvelles paroles.

C’est l’histoire, unique, incroyable et réelle, de Menahem, qui ne ressemble à personne. Mais c’est, aussi, autrement, l’histoire de son frère. Et c’est l’histoire des autres, les enfants de Bnei Brak, les adultes de Bnei Brak, qui pour beaucoup ont été violés, et deviendront violeurs. Sont devenus violeurs.

Les témoins, les victimes, parfois aussi devenus violeurs à leur tour.

Des fois il y a des menaces, de la violence. Souvent il y a, tout de suite ou après, des mots, des gestes d’acquiescement, d’affection.

Une histoire d’hommes et de pouvoir

Ces types –c’est une histoire d’hommes, les femmes dans ce monde-là sont exclues, niées– ces types sont impressionnants, souvent physiquement (des costauds, qui sauraient se battre) et intellectuellement –à Bnei Brat, toute la vie (masculine) est vouée à l’étude, à la réflexion.

Ils sont blessés. Ils ont blessé, et ils continuent. M était l’histoire d’un jeune homme, il devient le portrait ou l’envers du portrait d’une communauté, où se distinguent de multiples profils, de différents âges.

Scène de rue dans le quartier de Bnei Brak.

C’est, par la proximité sensible avec Menahem Lang, dans un véritable vortex qu’entraîne le film de Yolande Zauberman. Car il s’agit, assurément, de dénoncer la violence pédophile, là tout autant que partout ailleurs.

Il s’agit aussi d’entrer dans une zone autrement incertaine, où la tristesse, la folie, la frustration, la pulsion dominatrice travaillent aux tripes des humains dont chacun serait bien présomptueux de se croire absolument différent.

Menahem Lang n’est pas un quidam, c’est un artiste. C’est aussi un héros, un vrai. Au sens mythologique de celui qui, par ses actes, bouleverse l’ordre du monde. Ce monde-là, au moins au moment du film. On ne saura si quelque chose a durablement changé dans les pratiques au sein de cette communauté hassidique. Pas sûr.Pas une histoire juive

Pas une histoire juive

Il y a, évidemment, quelque singularité à ce que le film sorte un mois après Grâce à Dieu, de François Ozon, et quelques jours après la condamnation du cardinal Barbarin. Le film de Yolande Zauberman, découvert en août dernier au Festival de Locarno, n’avait nul besoin de ce contexte pour être d’une force et d’une pertinence incroyables. Mais il prend aussi un relief singulier dans ce moment, pour au moins deux raisons.

D’abord parce qu’il relativise la question (bien réelle) du célibat des prêtres, contrainte à laquelle ne sont pas soumis les religieux juifs. Ensuite parce qu’il suggère des rapports de domination et de possession dans ce type de contexte qui font souhaiter que la question des abus physiques sur les enfants soit aussi posée dans le cadre des écoles coraniques ou des temples bouddhistes –et évidemment des autres obédiences de la chrétienté.

C’est d’ailleurs la grande force de M: rendre sensible combien cette histoire située dans un milieu extrêmement singulier et en apparence très isolé du monde, les communautés hassidiques ultra-religieuses, concerne en fait «tout le monde». (…)

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«L’homme qui a surpris tout le monde», et le film aussi

Surgi de la steppe russe, ce conte singulier et transgressif révèle surtout une remarquable puissance de mise en scène.

Le film commence. Il commence par un plan long et immobile. Un visage de femme, nue, et derrière elle, un peu flou, un homme. Il a les mains posées sur les oreilles de la femme. Ils ne bougent pas; ils ne parlent pas. On n’a pas la moindre idée de qui sont ces gens, personnages ou acteurs, ni de ce qu’ils font. Et c’est merveilleux.

Merveilleux de douceur, de nuances, de justesse. Plus tard viendront les tensions, la violence, l’étrangeté –sans rien perdre de cette acuité attentive.

Pour qui aime le cinéma, c’est un bonheur rare: rencontrer un film dont on ne sait rien, et pas plus des gens qui l’ont fait, et découvrir pas à pas, plan après plan, la justesse des images et des gestes, la densité des présences, la force des situations.

La ruse contre la mort

S’il accompagne le récit de ce qui advient à Egor, à sa femme, à son fils, à son beau-père et à tout le village de Sibérie où ils habitent, le film raconte –ou du moins laisse entrevoir– une foule d’autres histoires possibles en même temps.

Cela se passe aujourd’hui, mais à quelques détails près, cela pourrait être il y a trente, soixante ou cent ans.

Le village est perdu quelque part dans la taïga. Egor est un homme jeune et fort, garde forestier efficace et courageux, mari aimant et père attentionné, figure populaire de la petite communauté rurale. Il va mourir.

Egor (Evgeniy Tsyganov) et la chamane ivre (Elena Vononchykina)

Condamné par les médecins, il s’en remet à une ruse suggérée par une sorcière bien imbibée de vodka: il se déguise en femme, pour que la mort ne le trouve pas –avec des effets en cascade auprès de son entourage, qui formeront les rebondissements du scénario.

Une parabole contre le conformisme

Le héros viril en chemin vers une étonnante mutation

L’homme qui a surpris tout le monde est un conte, une parabole contre les conformismes, une manière de raconter les puissances vitales de la transgression.

Qu’il puisse être salvateur de sortir des cadres établis et des codes en vigueur, on le sait déjà –ce qui ne signifie pas qu’il ne faudrait pas le redire. Et particulièrement en Russie, où les conformismes de plusieurs âges –archaïque, soviétique, poutinien– semblent s’empiler de manière particulièrement étouffante.

Très incarné, très matériel et sensoriel, le film ne détourne pas le regard de la violence qui règne implicitement dans ce monde, et parfois y éclate de manière ravageuse. Obstiné, mutique, le passage à l’acte du travestissement du personnage viril et rassurant déclenche une réaction en chaîne.

Une intrigue, donc. Mais d’abord, mais surtout, la forêt. (…)

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«Dernier amour», au risque d’une danse

Casanova (Vincent Lindon) et la Charpillon (Stacey Martin) dans le clair-obscur de la séduction

Le nouveau film de Benoît Jacquot s’inspire des «Mémoires» de Casanova pour laisser éclore un très beau portrait de jeune femme.

Il est des films comme des plantes. On en connaît la graine, et la terre où on la sème. Mais en poussant, sans échapper à son origine, elle prend une tournure et une couleur inattendues.

Dernier Amour adapte un passage des Mémoires de Casanova, désormais connues sous le titre Histoire de ma vie. Casanova vieillissant est interprété par Vincent Lindon, selon un jeu très réglé entre le personnage historique et l’acteur vedette qui lui prête ses traits.

Le Vénitien est à Londres, où sa réputation le précède. Avec beaucoup de subtilité, Benoît Jacquot compose une évocation de l’aristocratie anglaise libertine du milieu du XVIIIe siècle, le mélange de sophistication emberlificotée et d’extrême brutalité d’un monde étrange, quasi somnambulique.

Bateleur virtuose, à la fois rusé, cynique et véritablement curieux du monde, Casanova y évolue, tout comme dans les bas-fonds de la capitale, avec une aisance conquérante qui n’exclue pas les échecs parfois cinglants.

Transgressions stylistiques

Les premières séquences malmènent les conventions de la reconstitution d’époque, grâce à un mélange de réalisme très cru, de transgression des codes actuellement en vigueur dans la représentation du corps féminin et d’un peu de stylisation crépusculaire, à laquelle les images denses et belles du chef opérateur Christophe Beaucarne donnent une matière sigulière.

L’aventurier vénitien et la haute société londonienne en pleine action.

Soirées luxueuses chez les nobles, jeux d’argent délirants, détours par les bordels sordides, codes sociaux hypocrites et ridicules, activités sexuelles compulsives et ostentatoires des hommes et des femmes qui en ont le pouvoir tissent une trame serrée qui se déploie autour du personnage central de cette sombre tapisserie aux multiples reflets.

En proie à l’exil et à des difficultés matérielles, Casanova déploie un arsenal de ruses et de séduction, d’opportunisme et d’ironie sur ce monde où il débarque.

Passe, repasse cette figure d’une demoiselle, prostituée affublée d’un nom atroce, la Charpillon, et d’un physique avenant. Elle est différente. Une délicatesse, une énergie.

La femme par qui le scandale de l’amour arrive.

Multipliant les ébats fort peu intimes et les gestes d’éclat en société, Casanova est attiré par celle couchant avec tout le monde et se refusant à lui, qui n’a guère l’habitude de pareil échec.

Érotiquement, politiquement

Tactiquement, si l’on peut dire, Dernier Amour reste une aventure de Casanova, racontée par lui –avec cette honnêteté étonnante qui est un signe distinctif de ses Mémoires. Mais stratégiquement, sensuellement, érotiquement, politiquement, c’est elle qui peu à peu occupe le territoire du film. (…)

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«Teret», l’ombre portée d’une tragédie contemporaine

Vlada (Leon Lucev) et le camion blanc au lourd secret.

Le premier film du réalisateur serbe Ognjen Glavonic s’appuie sur un épisode particulièrement tragique de la guerre au Kosovo pour composer une parabole impressionnante, et aux multiples échos.

«Teret» signifie «la charge» en serbe –et on se demande bien pourquoi le titre n’est pas traduit. La charge en question, c’est celle qui se trouve dans ce camion blanc hermétiquement fermé.

Mais c’est aussi le poids que supporte cet homme qui accepte d’être traité comme un chien par les militaires et les policiers qui lui ordonnent de conduire ce même camion, à travers le pays en plein chaos.

C’est la peur et le silence qui pèsent sur ce pays, la Serbie, alors qu’elle subit les bombardements de l’Otan durant tout le printemps 1999, en représailles à son action meurtrière au Kosovo.

C’est le fardeau de l’effondrement d’un pays qui s’appela la Yougoslavie, de l’enchaînement de ces guerres qui, en Croatie, en Bosnie puis au Kosovo, ont transformé les Balkans en lieux de violence atroce.

Teret est un road movie. Il accompagne Vlada, le chauffeur, du Kosovo à Belgrade, dans des paysages de fin du monde. Mais la route qu’il parcourt est tout autant un chemin initiatique, une trajectoire de conte noir.

Ces ponts coupés par les bombes américaines sont aussi les impasses d’un état du monde. Ces civiles et civils qui fuient les destructions, réelles ou redoutées, sont les visages d’une humanité privée d’abri et de repère.

Une route réelle et mythologique

Et Vlada lui-même est à la fois le très réel, et même très charnel conducteur d’un non moins réel poids lourd, et une figure mythologique.

Un héros porteur d’une fatalité, un Sisyphe mais sur lequel pèse une malédiction qui ne vient pas des dieux de l’Olympe, mais de l’histoire des hommes, des dirigeants de son pays, de l’hystérie nationaliste, d’un état du monde, notre monde.

Cette charge tragique et bien réelle, Ognjen Glavonic en a documenté la réalité dans un documentaire glaçant, Depth Two, reconstitution méthodique d’atrocités commises par l’armée serbe.

Il lui a valu une flopée de récompenses dans les festivals du monde entier et la vigoureuse détestation de la plupart de ses compatriotes –détestation accompagnée de menaces très réelles, elles aussi, et décuplées par la sortie du film de fiction Teret, qui en est comme l’ombre portée.

Les traces devenues étranges d’une époque révolue.

Minimaliste et mystérieux, le premier film du jeune cinéaste serbe est pourtant intensément habité.

Dans les paysages qui portent les traces devenues étranges d’une époque révolue et les cicatrices béantes de l’actualité récente, il semble que tout vibre des échos de multiples forces venues de loin. (…)

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«Fukushima, le couvercle du soleil», l’ombre de l’apocalypse

Au cœur de la centrale nucléaire, et des questions que sa destruction soulève.

La reconstitution de la catastrophe nucléaire de Fukushima depuis le centre du pouvoir politique japonais suggère des niveaux de risques hallucinants.

Il y a trois histoires. Celle qu’on connaît. Celle qu’on ignore. Celle qui n’est pas arrivée. Méthodiquement, avec un minimum de moyens narratifs et visuels, le réalisateur Futoshi Sato réussit à la fois à documenter une crise majeure et à convoquer des arrières-plans qui l’excèdent, et lui donnent encore davantage de sens.

L’histoire connue, trop bien connue hélas, est celle de la triple tragédie qu’a subi le Japon en mars 2011: le tremblement de terre qui frappe toute la région centrale du pays et notamment Tokyo, le tsunami qui ravage une large zone des côtes orientales de l’île principale de l’archipel, et la destruction de la centrale nucléaire de Fukushima, entraînant des fuites très graves de matériaux radioactifs dans l’air et dans la mer.

Le film raconte depuis plusieurs points de ressenti ces événements, et d’action vis-à-vis d’eux.

Les scènes montrant des habitantes et des habitants de la région frappés par les calamités successives qui s’abattent sur elles et eux, celles montrant l’héroïsme des employés de la centrale affrontant au péril de leur vie, que beaucoup vont perdre, les effets directs de l‘entrée en fusion des réacteurs, la réaction d’une mère et de son enfant à Tokyo témoignant du ressenti de la population au-delà de la zone la plus touchée, construisent le tableau humain et émotionnel des effets de la catastrophe.

Chez le Premier ministre

Mais la ligne directrice du film est constituée du récit de ce qui se produit au cours des cinq jours qui ont suivi le séisme à la résidence du Premier ministre d’alors, Naoto Kan.

Le film a été conçu comme une plaidoirie pour l’action de celui-ci, qui sera ensuite accusé d’avoir mal géré la crise, ce qui lui coûtera son poste. Le public du film, et moi qui écris ces lignes, n’avons pas la possibilité d’en juger. Ce n’est pas le plus important.

L’important ce sont les trois histoires et leur imbrication. La catastrophe elle-même évidemment. Mais aussi cette histoire méconnue, celle de ce qui se passe au centre d’un pouvoir bien organisé, moderne, doté de ressources technologiques et matérielles élevées, lorsqu’une crise majeure surgit. Le spectacle est édifiant et il est clair qu’il n’incrimine pas spécifiquement cette administration, ni même le Japon. Les États, les administrations ne sont pas, ne seront pas à la hauteur d’événements hors normes.

Le Premier ministre Naoto Kan (Kunihiko Mitamura) découvrant peu à peu l’ampleur de la catastrophe.

La manière dont le film détaille les enchaînements de prises, et de non-prises de décision, les actes contradictoires, les délais, les blocages, les incertitudes, les mensonges, le déséquilibre entre les capacités de décision des politiques et les puissances industrielles (en l’occurrence la compagnie d’électricité propriétaire de la centrale qui alimentait la capitale en courant), dessinent un tableau général dantesque, appuyé sur des témoignages de première main, l’ancien Premier ministre et certains de ses collaborateurs ayant participé au scénario.

Si cela était tout le film, film signé d’un réalisateur de séries télévisées, celui-ci serait un docu-drame efficace, et certainement utile pour rendre perceptible à la fois les limites de l’action publique en situation extrême et les multiples dysfonctionnements politiques face au lobby nucléaire. Mais il y a la troisième histoire, celle qui n’est pas arrivée.

Celle qui n’est pas arrivée mais a été possible à ce moment-là était de l’ampleur de la destruction totale du Japon. (…)

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«Les Éternels», un immense geste d’amour et d’histoire contemporaine

Une héroïne dans un monde qui n’a que faire des héros, jouée par une actrice d’exception, Zhao Tao.

Lyrique et sans cesse surprenant, le nouveau film de Jia Zhang-ke emprunte les chemins du film de gangster et du drame sentimental pour raconter le bouleversement d’une civilisation.

Les Éternels commence comme un film de Scorsese ou de Kitano, dans un milieu de gangsters où règnent les règles d’une société très organisée, avec parrains, allégeances, code de l’honneur, rivalités, machisme, rituels, trahisons, sens des affaires, explosions de violence. Cet univers qu’on appelle ailleurs «mafia» ou «yakusa», qu’on appela longtemps en Chine «triades».

Dans ce monde d’hommes, Qiao, la compagne du chef de gang Bin (Liao Fan), occupe d’emblée une place singulière, ni au centre, position qui semble inaccessible pour une femme, ni en marge –elle est la femme du boss.

Avant même qu’elle commette un acte transgressif, coup de tonnerre vis à vis de la loi commune aussi bien que des valeurs des gangsters, elle est porteuse de possibles déplacements au sein d’un environnement profondément conservateur. Les Éternels est son histoire.

Que reste-t-il des rivières et des lacs?

Le titre original du film signifie Les Hommes et les femmes des rivières et des lacs. En Chine, le «monde des rivières et des lacs» a d’abord désigné l’univers des romans de chevalerie, avec des héros vivant en marge de la société, bandits d’honneurs qu’une injustice à forcé à rompre avec l’ordre social. Cette expression est à présent une manière de nommer la pègre.

Une pègre qui, comme partout ailleurs, surjoue les apparences d’une société plus morale en son sein même si en rupture d’ordre public, et se comporte essentiellement comme un ramassis de crapules violents, avides et malhonnêtes, y compris vis à vis des autres membres de leur clan.

Mais pas Qiao, véritable héroïne romanesque digne, elle, du mythique «monde des rivières et des lacs» à l’ancienne. Elle est habitée à l’extrême par une double fidélité, aux principes du code de l’honneur et à l’homme qu’elle aime –ou même, plus tard, qu’elle a aimé.

Un monde d’hommes, avec au centre Bin (Li Fan), le boss.

Ce sont ces vertus qui sont mises à l’épreuves par la longue traversée que conte le film, une traversé de deux décennies, de 2001 à aujourd’hui. D’un bout à l’autre de la Chine, Qiao y affronte épreuves, trahisons et déceptions.

Mais son voyage n’est pas seulement une aventure individuelle et fictionelle, c’est l’histoire réelle d’un pays, d’un continent, d’un empire en train de bouleverser son mode d’existence, la vie de son milliard et demi d’habitants, et l’équilibre du monde.

Un nouveau monde

Le film poursuit en effet l’immense proposition construite, également depuis vingt ans, par Jia Zhang-ke. À des titres divers, il est en effet possible de considérer que les dix longs métrages de fiction depuis son Xiao-wu artisan pickpocket en 1997 sont consacrés au même thème: l’entrée de la Chine dans le XXIe siècle.

C’est à dire sans doute l’événement planétaire le plus important depuis la découverte de l’Amérique, un basculement d’une ampleur telle qu’on est loin, très loin d’en avoir pris la mesure –surtout en Europe toujours persuadée d’être le centre du monde, alors que celui-ci n’est même plus en Occident.

Et c’est bien, à nouveau, l’enjeu de ce nouveau film. Mais il le fait avec un élan, une complexité, et aussi un geste d’amour envers le cinéma sans précédent dans son œuvre, qui confère à ce film une place exceptionnelle au sein de son parcours. Et, aussi, une place exceptionnelle dans le cinéma mondial: quel autre film, quel autre cinéaste prend aujourd’hui en charge rien moins que l’histoire au présent d’une civilisation?

Geste d’amour envers le cinéma? Agencés avec une impressionnante liberté, film de gangsters et comédie musicale, science fiction et documentaire, burlesque et mélodrame s’allient en efet pour accompagner, de 2001 à 2018, l’histoire de Qiao, et l’histoire de la Chine contemporaine. (…)

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