«Le Concours», dans les méandres de la sélection républicaine

Derrière des grilles imposantes, quelques jeunes gens attendent dans la rue. Les portes s’ouvrent, et c’est une marée humaine qui s’engouffre. Ce sont les quelque mille candidats au concours d’admission à la Fémis, la grande école» de cinéma. Parmi eux, seuls 60 seront reçus, au terme du parcours qu’accompagne le film de Claire Simon.

La réalisatrice a longtemps enseigné à La fémis. Elle connaît bien ces lieux, ces situations, les responsables de l’école et les intervenants (il n’y a pas de professeurs à La fémis, tous les enseignements sont assurés par des professionnels en activité)., la

On pourrait croire alors que Le Concours sera un film «maison», entre film d’entreprise et home movie, même en créditant l’auteure de Coute que coute, Sinon Oui ou Gare du Nord de toute l’indépendance d’esprit souhaitable. Il s’agit de bien autre chose, de bien davantage.

La proximité de Claire Simon avec son sujet n’a au fond qu’une raison d’être, mais décisive: elle a eu accès, grâce à l’approbation sans réserve du directeur de l’école d’alors, le regretté Marc Nicolas, et de l’ensemble des protagonistes, à un ensemble de situations d’ordinaires soigneusement dissimulées.

Des situations codées, plusieurs fois biaisées

Non qu’on assiste à des révélations bouleversantes. Ce qui se dévoile peu à peu, au fil de scènes où le drame et le burlesque se côtoient, où beaucoup de gens tentent de donner le meilleur d’eux-mêmes tout en décryptant des situations codées, surcodées, plusieurs fois biaisées, c’est un aspect majeur du fonctionnement de la société française contemporaine.

Les règles du concours d’admission à la Fémis sont conçues pour être au plus près de l’idéal républicain d’égalité des chances et de promotion des personnes pénalisées par leurs origines sociales, territoriales ou nationales. Cet idéal est unanimement partagé par les organisateurs et les correcteurs, reste à savoir comment le mettre en œuvre.

Elles se déroulent simultanément dans un contexte d’extrême compétitivité. Un contexte où des mots, des actes, des idées, des gestes, des rêves, des manières de se comporter  doivent à un moment être traduits par un unique système d’évaluation chiffrée.

Un tel dispositif est plus ou moins commun à tous les systèmes d’admission aux grandes écoles, qui sont eux-mêmes un modèle (au sens de modélisation) du fonctionnement social. La singularité de la Fémis tient à ce que vont faire ces jeunes gens: du cinéma.

Ils aspirent à suivre les formations aux différents métiers (réalisation, scénario, image, son, montage, décor, costumes, script, production, distribution-exploitation) de ce secteur, avec à chaque fois un assemblage de nécessaire savoir, de talent ne répondant à aucune unité de mesure, de capacité à appartenir à un groupe et d’originalité créative.

Pour les examinateurs, c’est «Minority Report»

Pour les examinateurs, ce n’est même plus jouer les Sherlock Holmes découvrant les indices cachés dans une dissertation, une esquissée de décor ou le silence face à une question, c’est Minority Report: il faut reconnaitre ce qui n’a pas encore eu lieu, l’avenir comme scénariste, chef opérateur ou producteur de ce grand tatoué en dreadlocks, de cette jeune fille timide. Entendre l’incroyable profondeur du désir de cinéma chez tellement de jeunes gens, et ne pas se laisser distraire par lui.

Et il s’agit aussi, en même temps, de donner naissance à une collectivité, la «promo» qui figurera sur la photo de groupe prise au terme des trois mois et demi de sélection, collectivité appelée à vivre et à travailler ensemble durant quatre ans.

Pour les candidats, c’est encore plus difficile, il faut des trésors de sincérité et de rouerie, d’assurance et de capacité à s’exposer. Ceux qui les choisissent et qui, oui, forcément, les jugent, n’ont guère de repères fixes.

Ils ont des connaissances professionnelles, des idées politiques, des convictions morales, des expériences d’enseignement et de travail collectif. Rien de cela ne contient les réponses aux situations individuelles auxquelles ils sont confrontés. Et nulle part n’existe la langue commune qui assurerait qu’entre eux, au moins, on est sûr de parler de la même chose, de respecter des critères établis, ou simplement repérables.

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Le chef-d’œuvre de ce début d’année n’est pas américain mais philippin

Autour du destin d’une femme, à la fois bienfaitrice et vengeresse, «La Femme qui est partie» est un film d’une splendeur exceptionnelle, bouleversante.

Contrairement à ce qui se dit ou s’écrit parfois, le cinéma contemporain est bien vivant, créatif, divers. On a tenté ici même d’en donner une illustration avec la longue liste (incomplète) des films qu’il fallait voir au cours de l’année passée.

Mais dans ce paysage loin d’être désertique, il est exceptionnel, et peut-être encore plus exceptionnel que jadis, de voir surgir ce qu’on ne saurait appeler autrement qu’un chef-d’œuvre.

 

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre au cinéma?

 La formule est lourde. On hésite à l’employer, de peur d’une part de se ridiculiser (tant pis), d’autre part, et c’est plus grave, d’infliger un fardeau plutôt que d’apporter un soutien au film ainsi qualifié. Mais c’est pourtant le terme qui convient.

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre au cinéma? Un film qui dès les premières minutes impose la singularité de son ton et la splendeur de ses images. Un film qui, tout au long, ne faillira jamais au projet artistique affirmé d’emblée. Un film où l’assemblage des moyens narratifs, visuels, sonores et des échos esthétiques, politiques, éthiques qu’il suscite ne cessent de se confirmer, en semblant se réinventer sans cesse.

Le souci est que cet accomplissement majeur de l’art du cinéma souffre de plusieurs handicaps. Il n’est pas américain, pas même français ni italien, mais philippin. Il dure 3 heures 45. Et de toute façon l’époque n’est guère bienveillante aux chef-d’œuvres, préférant les coups médiatiques et les ruses de petits malins.

C’est pourquoi il est à craindre que le bénéficiaire du Lion d’or du dernier Festival de Venise ne reçoive pas toute la considération, et tout le succès qu’il mérite. Son origine le marginalise, et sa durée servira de prétexte y compris aux innombrables addicts qui se vantent de passer des centaines d’heure accrochés à des séries télé répétitives, mais se déclarent indisponibles pour une expérience de la beauté de plus d’une 1h40. Nous vivons des temps où la bassesse se porte bien.

Rencontrer madame Horacia

 Il faut pourtant se réjouir pour ceux qui feront la connaissance de Horacia, l’héroïne de La Femme qui est partie.

Lorsqu’on la rencontre, elle est en prison. Plutôt un camp de travail, à la campagne, où avec ses compagnes elle travaille aux champs. Le soir, elle qui fut institutrice fait l’éducation des enfants et des adultes, et invente des contes. Jusqu’au jour où la cheffe du camp lui apprend qu’après 30 ans d’incarcération suite à une erreur judiciaire, elle est libérée.

Ce n’est que le prologue. Mais d’emblée, beaucoup est d’évidence: la splendeur simple du noir et blanc, la justesse des cadres fixes, l’humanité attentive de la distance à laquelle les êtres sont filmés. C’est même étrange, au cours de ces quelques scènes qui pourraient n’avoir rien de remarquable, cette certitude que presque toujours la même situation aurait été, ailleurs, moins bien montrée, qu’il y a là, sans effet de mise en scène, une absolue pertinence de tous les choix.

Y compris, évidemment, la durée, durée du film qui parfois tient à une nécessaire lenteur, à une attente, à une montée en intensité, et souvent pas du tout, dans ce film où il se passe de très nombreuses péripéties. Cette durée fait partie des nécessités intérieures du cinéma selon Lav Diaz.

Ce réalisateur, également scénariste, chef opérateur, monteur et producteur, est connu pour ses films beaucoup plus longs que la moyenne – c’est une des raisons qui le confinent d’ordinaire au circuit des festivals, où il a raflé d’innombrable prix. Parmi ses 15 réalisations avant La femme qui est partie, Batang West Side (2002), Death in the Land of the Encantos (2007), Melancholia (2008), Norte ou la fin de l’histoire (2013) ont fermement établi sa réputation auprès des cercles cinéphiles les plus attentifs. Mais jamais il n’avait atteint un tel accomplissement.

Horacia est dehors, elle est sur un pont, à l’entrée de la ville, à l’entrée de sa nouvelle vie, à l’entrée du film. Elle doit faire beaucoup de choses très difficiles : réapprendre à vivre hors de prison, retrouver sa famille, partir à la recherche de son fils disparu à Manille, régler son compte à celui qui l’a fait condamnée injustement. Et le plus difficile, elle doit choisir entre ces impératifs.

Elle le fera, tout en laissant advenir ce que la vie mettra sur son chemin, et qui sera compliqué, dangereux, inattendu. Nous sommes dans une ville quelque part aux Philippines, ville dont l’immense majorité d’entre nous n’a jamais entendu parler, avec des gens qui nous sont à de multiples égards très lointains.

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«Jackie» dans le tragique labyrinthe des miroirs du pouvoir

Le nouveau film de Pablo Larraín est moins un biopic ou l’évocation d’un moment historique qu’une manière d’interroger de manière incarnée les arcanes de la représentation politique.

Il est très rare qu’un réalisateur présente deux longs métrages de manière aussi rapprochée: moins d’un mois après l’apparition de son Neruda sur les écrans français, voici donc Jackie du même Pablo Larraín. Précisons que cette proximité n’est pas un effet d’optique due à la distribution en France: les deux films ont bien été tournés à la suite l’un de l’autre.

 

Il est plus rare encore que, sans faire diptyque, deux films réalisés coup sur coup nourrissent une réflexion commune, et ici particulièrement féconde, sur une même thématique.

Personne célèbre et personnage de cinéma

Comme l’indiquent clairement les titres, il s’agit en effet de deux approches de la manière dont le cinéma peut prendre en charge un personnage, qui est aussi, dans les deux cas, une personne célèbre.

Cette thématique ne se limite pas à la question du biopic, même si elle l’inclut. Il est même très passionnant de voir comment Larraín, en ayant l’air de s’en éloigner par les chemins du romanesque et de l’onirique, a fait de Neruda un authentique biopic (un portrait filmé), alors qu’en semblant coller au quotidien de Jacqueline Onassis durant les jours qui suivirent l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, il prend en charge bien autre chose.

Dans les deux cas, Neruda et Jackie, Larraín ne filme pas frontalement le récit d’un moment d’existence de son personnage. Si le poète chilien était dépeint au miroir éclaté de sa propre littérature et de la vision fantasmatique du flic qui le traquait, la First Lady est évoquée à travers une interview imaginaire donnée quelques semaines après le meurtre, et qui ne sera pas publiée.

Mais Jackie n’est pas un portrait de Jacqueline Kennedy. C’est, grâce à cette image constamment reconfigurée dans le tourbillon qui suit les coups de feu de Dallas et jusqu’à la cérémonie solennelle à Washington, une mise en abime incarnée des rapports entre collectif et individu, symboles et objets concrets. Un voyage dans le palais des glaces de la politique aux côtés d’une femme qui ne cadre avec aucune des définitions toutes faites qui lui ont été appliquées.

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Le plaisir néo-classique de « La La Land »

La comédie musicale de Damien Chazelle trouve la manière de rendre hommage aux modèles de jadis sans reconduire les idéaux optimistes d’une Amérique qui a depuis bien changé.

Avouons avoir trouvé pénible l’injonction d’admirer répandue urbi et orbi par une promotion agressive. Pour être en revanche aussitôt conquis par la séquence d’ouverture de La La Land.

Cette déclaration d’amour au genre venge d’emblée du jour sombre où le nullissime Chicago version Rob Marshall usurpa le titre de modèle de la comédie musicale hollywoodienne. Un plan séquence, des gens qui dansent vraiment, un sens de l’espace et des corps, un geste de cinéaste à la gloire de ce à quoi il va se confronter, coup de chapeau immédiat à Busby Berkeley et à Bob Fosse. De quoi accepter d’oublier la post-synchro médiocre, question hélas balayée par 30 ans de civilisation du clip. OK, let’s go for it.

 

La La Land est bien une réussite dans la réhabilitation de la comédie musicale hollywoodienne. Et ce n’est pas parce qu’à peu près tout le monde l’a dit et écrit qu’on s’astreindra à prétendre le contraire.Ryan Gosling en pianiste de jazz obsessionnel est plus que convaincant, Emma Stone en provinciale rêvant de devenir star est mieux que ça. Leur idylle dans les décors enchantés d’un Los Angeles voué au show-bizness traversera les projections mentales, sensuelles et souriantes de Fred Astaire, de Gene Kelly, de Vincente Minnelli et de West Side Story sans jamais démériter de ses modèles. 

Et la construction du récit comme le choix des musiques parcourt en dansant le fil instable tendu entre citations de tous les grands classiques et déplacement des poncifs du genre, juste ce qu’il faut pour garder une tension et une fraicheur, jamais trop loin pour ne perdre personne en chemin.

Le film de Damien Chazelle fait donc plaisir à voir. Que fait-il d’autre? Il cherche.

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Sous « La Vallée des étoiles », quelque chose de vivant

Entre histoire et légende, Chevrolet orange et police politique, le désert d’une ile iranienne devient le territoire d’une fable actuelle et vivante.

Il existe, dans une île du Golfe persique, un endroit nommé «la vallée des étoiles». Un endroit si extraordinairement sculpté par les vents et l’érosion qu’il semble superflu d’y ajouter quoique ce soit pour en faire le théâtre d’une aventure fantastique.

Le réalisateur iranien Mani Haghighi ne va pourtant pas se priver d’y introduire de multiples couches de récits, d’allusions, de mystères.

 

Des zones d’ombre

Toi, spectateur, si tu exiges que dans un film tout te soit lisible et explicable, passe ton chemin. Pour un Iranien, le film recèle d’immenses, complexes et très délibérées zones d’ombres. Pour un Occidental…  

Cette histoire se passe dans les années 1960 et elle se passe aujourd’hui. Elle a lieu dans un monde onirique et dans la réalité, dans l’empire du Shah et de sa sinistre police politique et dans la République islamique actuelle.

Elle se passe dans la mémoire du cinéma iranien, dont Haghighi, petit fils d’une des plus grandes figures fondatrices du cinéma moderne dans on pays, Ebrahim Golestan, vient à l’écran évoquer la mémoire, et dont on voit un extrait d’un de ses films les plus connus, La Brique et le miroir (1965). Et elle se passe dans un rêve de cinéma noir américain stylisé. Elle se situe dans un pays policier, magique, religieux, mystique.

Elle mobilise des flics, des mages, des amoureux, des révolutionnaires clandestins, un chasseur de requins, un géologue et un ingénieur du son, un chameau et un bébé. La mémoire et l’oubli, une boite au trésor et les traces de l’explorateur et flibustier anglais William Baffin tué par les Portugais sur cette même ile de Qeshm en 1622. Le film se présente comme «d’après une histoire vraie».

Une mise en scène à la fois amusée et inquiète

Sa vérité est en tout cas dans la beauté intrigante des plans, dans l’étrangeté des croyances et des pratiques, dans l’instabilité des systèmes d’explication. Un micro qui s’enfonce dans les failles sismiques, un appareil photo accroché à un nuage de ballons multicolores pour essayer d’apercevoir la trace d’un possible dragon germanophone, un navire échoué en plein désert au milieu d’un cimetière transformé en pouponnière: on n’en finit pas d’énumérer des composants de ce film, sans craindre de le déflorer. Puisque c’est moins l’accumulation d’ingrédients que la manière sensuelle, à la fois amusée et inquiète qu’a la mise en scène de les agencer qui importe ici.

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«Corniche Kennedy», un saut de l’ange du cinéma

L’énergie vive du film de Dominique Cabrera témoigne aussi de ce qu’est une belle manière de réussir l’adaptation d’un roman.

Corniche Kennedy est un bon film. On veut dire par là un film vif, où quelque chose vibre, où la lumière, le mouvement, les corps, les voix stimulent sans cesse, séduisent, intriguent. Dérangent même, et c’est tant mieux.

Corniche Kennedy est aussi l’occasion d’un éclairant test comparatif. Pour des raisons où il n’y sûrement pas que du hasard sortent sur les grands écrans à quelques mois d’écart deux adaptations de deux romans de Maylis de Kerangal. Ce que Katell Quillévéré a fait avec Réparer les vivants et ce que Dominique Cabrera accomplit avec Corniche Kennedy rend sensible la distance entre différentes attentes du cinéma, tel que le rapport à la littérature les souligne.

Il ne s’agit bien sûr pas de définir un modèle, il existe de nombreux moyeux de faire voyager la littérature vers l’écran. Juste de tirer profit d’un cas singulier et éclairant.

Quelle fidélité au texte?

Supposons que les deux livres sont semblables en termes de rapport à la fiction et d’accomplissement d’écriture –ce n’est pas parfaitement exact, mais si Réparer les vivants est une œuvre romanesque plus ample et plus aboutie, cela ne fait qu’augmenter ce qui ressort en menant la comparaison.

À partir de ces points de départ réputés égaux, les deux réalisatrices empruntent des voies rigoureusement opposées. Réparer les vivants, le film, devient ainsi anecdotique, psychologique et sentimental quand Corniche Kennedy élimine beaucoup de l’intrigue pour privilégier les présences et les sensations.

Dans l’adaptation de Cabrera, en apparence plus libre vis-à-vis du texte et au fond plus fidèle, beaucoup se joue dans la transformation du personnage du policier, contrepoint des aventures des jeunes gens qui plongent de la corniche marseillaise.

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«La Grande Muraille», bastion sino-américain menacé par les monstres et Donald Trump

Le film à grand spectacle de Zhang Yimou est une production hollywoodienne-type, portée par un projet capitalistique chinois. Matt Damon et Jing Tian l’emportent, mais une nouvelle menace se lève à Washington.

«Nous sommes moins différents que nous le croyons.» La réplique finale de La Grande Muraille énonce à la fois le constat de ce qui s’est joué entre ses deux protagonistes principaux, le mercenaire occidental William et la générale chinoise Lin, et la thèse économique, politique et esthétique que plaide le film, dans son dispositif de production autant que par son scénario.

 

Un film américain réalisé par un Chinois

Il sont bien pratiques, ces monstres numériques pleins de griffes et de dents qui attaquent par millions le mur où les affrontent l’armée d’élite de l’empire du milieu, avec Matt Damon comme arme de destruction massive surgie en renfort. À l’heure du marché mondialisé, plus question de désigner une nation comme figure du mal (il y a bien Daech et la Corée du Nord, mais ils ne peuvent pas toujours servir).

Contre de pareils méchants, plus de soucis géopolitiques, les Chinois et l’Américain flanqué d’un copain latino peuvent sans souci représenter toute l’humanité. La blague, habituelle à Hollywood, étant que ces forces du mal sont réputées incarner l’avidité et le goût du lucre –comme si ce n’était ce qui guide aussi les fabricants du film.

La Grande Muraille est situé en Chine. Il est signé par le plus célèbre réalisateur chinois, Zhang Yimou. Pourtant, en le regardant, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un film américain. Il est d’ailleurs écrit et produit par des citoyens des États-Unis.

Ses concepteurs n’ont pourtant pas lésiné sur les tentatives de métissage. Entre occidentaux et asiatiques donc, mais aussi entre cinéma et jeux vidéo pour ce qui est de l’imagerie, et entre film et série avec cette manière de filmer la muraille qui rappelle d’autant mieux le Mur du Nord de Game of Thrones que la musique composée par le même compositeur, Ramin Djawadi, ne manque jamais de souligner l’analogie.

Ce recours systématique à l’hybridation est un tantinet paradoxal dans un film dont le théâtre principal est une muraille supposée assurer une barrière infranchissable entre «nous» (quel que soit ce nous) et ceux du dehors.

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Sous le soleil et dans la nuit du «Parc», avec autant de bonheur

Le deuxième film de Damien Manivel confirme l’étonnant talent du jeune réalisateur pour faire du plus simple dispositif la ressource d’un cinéma d’une grande richesse.

Aux innocents les mains pleines! Il y a une telle évidence, une telle simplicité –de situation, de structure, de paroles, de manière de filmer– dans ce film qu’il semble fait de presque rien. Il l’est, de fait, mais de ce presque rien foisonne une multiplicité de sensations, d’idées, d’associations d’images.

Deux jeunes gens, une fille et un garçon ont leur premier rendez-vous dans un grand parc ensoleillé. Ils se promènent, ont du mal à se parler, jouent, traversent prairies et sous-bois, s’approchent, se taquinent, se caressent enfin.

Ils sont dans le monde (le parc est très fréquenté) et seuls au monde, comme il sied. Et puis le soir. Le garçon qui part. Le texto qui blesse. La nuit.

Il y aura le même chemin reparcouru autrement, un autre homme. C’est fait comme cela, ce deuxième film d’un jeune cinéaste déjà bien plus que prometteur, découvert il y a un an avec Un jeune poète.C’est fait d’un agencement d’associations binaires –un garçon/une fille, le jour/la nuit, l’amour/la solitude, un homme blanc/un homme noir, en avant/en arrière, réaliste/onirique… Mais, toutes ensembles, ces associations forment un bouquet qui n’a, lui, plus rien de binaire.

Deux puissantes forces de déplacement

C’est que deux puissantes forces de déplacement, de vibration, de dérangement les travaillent.

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«Neruda», le film qui a tout compris à ce que doit être un biopic

Autour la figure légendaire du poète chilien communiste, Pablo Larrain compose un carnaval de réalisme et de fantaisie qui rend justice à l’histoire.

Enfin un biopic sérieux! C’est à dire à la fois exact et joueur, et surtout prenant au sérieux la dimension légendaire de son personnage, sans laquelle on ne lui consacrerait pas un film. D’autant plus remarquable que ni le personnage en question ni la situation évoquée ne paraissaient laisser de place à la liberté de ton et à l’invention ludique.

Le poète Pablo Neruda est en effet un véritable mythe, dans son pays, le Chili, et dans toute l’Amérique latine: la figure hors norme du grand poète du peuple (grâce surtout à son œuvre majeure, les 15.000 vers du  Chant général) et à son combat contre les dictatures sanguinaires mises en place dans toute la région par les États-Unis, des années 1940 jusqu’à sa mort douze jours après le coup d’État de Pinochet –son enterrement fut la première manifestation de résistance publique à la terreur.

La situation est celle du Chili à la fin des années 1940: mise en coupe réglée du pays par des potentats au service des puissances économiques étatsuniennes et locales, avec arrestation, torture, déportation et meurtre des opposants politiques et syndicaux, sur fond de Guerre froide pas du tout froide.

Sénateur communiste, Neruda va être arrêté, il tente de fuir le pays, échoue, se cache. Un policier d’élite, rusé et obstiné, le traque à travers Santiago et sur les routes de la Cordillère des Andes.

La lutte entre deux imaginaires

Neruda raconte cela, avec précision. Et puis tout autre chose en même temps. Le film est le récit romanesque, fantasque, de la lutte de deux imaginaires. On voit celui du poète politicien et on entend celui du flic.

Le premier est aussi un jouisseur, un manipulateur et un parvenu. Le second est possédé par un idéal et une ambition qui par moments frôlent le délire poétique, une sorte d’ivresse narcissique qui fait plus souvent des artistes, ou des assassins.

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Voici les 53 films qu’il ne fallait pas manquer en 2016

L’année 2016 a été particulièrement riche en films réussis, passionnément chroniqués de semaine en semaine. Notre sélection best of.

Un film par semaine et encore un de plus, c’est manière de répondre à ceux qui prétendent qu’il n’y a plus rien d’intéressant à voir au cinéma. Le souci serait plutôt, au contraire, l’abondance de biens, des biens inégalement répartis comme le veut notre époque, des biens souvent offerts de manière trop brève, des biens noyés dans un flot ininterrompu de médiocrité arrogante.

Bien entendu la liste qui suit est subjective. La situation qu’elle décrit ne l’est pas: qui a envie de suivre ce que le cinéma contemporain propose de nouveau, d’inventif, d’éclairant sur notre monde y trouvera largement de quoi assouvir ses attentes –et encore, on aurait pu allonger la liste, avec À jamais, Wolf and Sheep, Willy 1er, Moi Daniel Blake, Where to Invade NextGorge cœur ventre,  No Home Movie, L’Économie du couple, Man on High HeelsFranz, Café Society, Dieu ma mère et moi, D’une pierre deux coups, Little Go Girls… et encore bien d’autres.

À condition de ne pas leur demander plus qu’elle ne peuvent offrir, les statistiques sont instructives. Dans la liste ci-dessous, on trouve ainsi un quart de titres qui sont des premiers ou deuxièmes films, ce qui est plutôt rassurant, et 9 documentaires, ce qui est un bon niveau. Mais seulement 6 films signés par des femmes, ce qui est notoirement insuffisant.

Avec 16 films, l’imposante présence du cinéma français dans sa diversité et sa bien réelle fécondité est à nouveau vérifiée. Massive si on la considère globalement avec 12 titres, la présence asiatique est en fait émiettée, avec un monde chinois sous-représenté, et une Inde absurdement peu présente eu égard à son volume de production.

L’Afrique noire est carrément absente, le monde arabe et le Moyen-Orient sont réduits à la portion congrue avec seulement 3 titres (un Turc, un Algérien et un Libanais), tout comme l’Europe de l’Est (deux Roumains et un Lituanien). Et l’Amérique latine, si bien représentée depuis une petite décennie, est cette fois quasi-absente. Enfin avec seulement 8 titres (dont deux signés de réalisateurs québécois, Xavier Dolan et Denis Villeneuve) l’Amérique du Nord est bien peu présente, compte tenu de son poids toujours plus écrasant sur la production mondiale.

Abluka d’Emin Alper 

(Turquie. 2e long métrage)

«Aux côtés des deux frères, l’ex-taulard  qui fouille les poubelles au service de la police et celui qui a pour emploi de tuer les chiens errants, sous l’influence de pulsions que manipulent les différents pouvoirs ou qui entrent brutalement en conflit avec eux, jusqu’à la folie, au désespoir, le film résonne de multiples manières avec la réalité. Turque, mais pas que.»

L’Académie des Muses de José Luis Guerin

Espagne

«Mais voilà que nous partons en voyage. Voilà qu’on débarque, sur les traces de Dante et Béatrice, dans une Italie hantée de souvenirs mythologiques et de bergers très physiques. Arcadie rieuse et sensuelle en contrepoint aux austères théâtres de l’enseignement académique, mise en circulation au grand air des ressources pas du tout futile du désir, de l’attirance des corps, de l’envoutement des mots, comme révélateurs et analyseurs des relations de domination, des mouvements de libération.»

Algérie du possible de Viviane Candas

France. (documentaire)

«Partant à la recherche des traces de la vie et de la mort de son père, Viviane Candas fait lever sous ses pas, envol frémissant, bien des éléments de cette histoire qui devrait s’écrire à la fois avec une majuscule et sans. Associant archives photographiques et filmées de l’époque, documents personnels, témoignages enregistrés aujourd’hui des deux côtés de la Méditerranée et saynètes métaphoriques où les robes et les  menottes figurent juges, avocats et policiers, elle compose un récit à la fois intime et collectif: le parcours cohérent d’une vie, et le récit d’une succession de combats où la continuité, la cohérence, la loyauté des divers protagonistes ne sont aussi clairement établies.»

L’Ange blessé d’Emir Baigazin

Kazakhstan. 2e long métrage

«Mais ce n’est pas tout. Outre cette force du plan, Emir Baigazin détient un art du récit, c’est à dire à la fois des situations, des rythmes et de l’organisation des scènes, qui n’appartient qu’à lui. Sa manière d’alterner moments du quotidien et conflits dramatisés à l’extrême, sa capacité à proposer une circulation dans le temps qui ne soit ni assujettie à une chronologie stricte ni d’une virtuosité de bonimenteur, mais ouvrant sur d’autres interactions entre les êtres et entre les actes, est assez sidérante.»

Anomalisa de Charlie Kaufman et Duke Johnson

États-Unis. (animation)

«Théorique, rigoureux… oui. Et puis voilà. Voilà qu’au creux de ce que le film a de plus abstrait pointe la plus improbable, la plus puissante, et finalement la plus juste émotion. Anomalisa est un film incroyablement touchant, un film qui non pas malgré mais du fait de ses partis-pris extrêmes, retrouve quelque chose de très enfoui, de très mystérieux, de très… humain, oui. Non plus du tout banal, mais commun, partagé et partageable, et infiniment poignant. C’est un mystère, qui est probablement la raison d’être de ce beau film.»

The Assassin de Hou Hsiao-hsien

Taiwan

«Ce jeu de déplacement est partout. Le cinéaste alterne les cadres larges et les cadres extrêmement larges (qui modifient la perception des premiers). Il sature ses images de composants hétérogènes, mais qui se combinent de manière suggestive, tissus, végétaux, visages et costumes, éléments de mobiliers, pour littéralement engendrer une nouvelle matière visuelle, qui ne peut exister qu’au cinéma. À l’époque où le septième art est peut-être en train de se transformer avec la multiplication des films en relief, en 3D, Hou invente lui le cinéma en profondeur, en épaisseur.»

L’Avenir de Mia Hansen-Løve

France

«Sans tapage ni effets de manche, sans surcharge, Mia Hansen-Løve incarne cette idée à la fois proche et formidablement ambitieuse de ce que peut le cinéma. Une idée qui vient de Jean Renoir, de François Truffaut, et qui est à la fois disponibilité aux frémissements des heures et des âmes et pari éperdu sur la possibilité de les partager, de les rendre désirables. Du même geste exactement, il s’agit de les magnifier et de les maintenir fermement à hauteur d’homme et de femme.»

Baccalauréat de Cristian Mungiu

Roumanie

«Observant ses protagonistes se débattre, le cinéaste ne juge ni n’édicte. Il prend acte des espoirs et des angoisses, des faiblesses et des forces de chacun et chacune. Avec beaucoup de force et une grande émotion qui peu à peu s’installe à mesure qu’on les accompagne dans la toile d’araignée de leur quotidien, Baccalauréat donne à éprouver les exigences et les incertitudes de la morale. Et malgré le titre, cela n’a vraiment rien d’un exercice scolaire.»

Beijing Stories de Song Peng-fei

Chine. 1er long métrage

«Beijing Stories n’élude en rien ces réalités, et apporte ainsi une nouvelle contribution de grande qualité à cette prise en charge par le cinéma chinois contemporain des effets les plus sombres de l’évolution du pays, terreau sur lequel continuent de s’affirmer des jeunes réalisateurs. L’ébauche d’une romance en sous-sol, les ressorts d’une comédie ou l’embryon d’un polar se fondent comme naturellement pour nourrir la plénitude du film. Les trajectoires en pointillés des trois protagonistes, et la manière dont elles se croiseront, dessinent ensemble une carte à la fois romanesque, réaliste et imaginaire.»

Bella e perduta de Pietro Marcello

Italie

«Avec une égale délicatesse de filmage, où l’humour, la tristesse et la colère se donnent la main, Pietro Marcello accompagne les aventures du Polichinelle et la description du combat solitaire du protecteur auto-désigné du palais. Bella e perduta est comme un songe, un songe réaliste et inquiétant, qui tire sa force de l’étonnante grâce avec laquelle sont filmés les champs et les bâtiments, les visages, les arbres et les corps.»

Ce qu’il reste de la folie de Joris Lachaise

France/Sénégal. (documentaire)

«Pas un plan qui ne soit composé, visuellement et dans la durée, avec une attention extrême. Rien de décoratif dans cette exigence, mais la quête obstinée d’offrir à chacun et à chacune, dans des situations de détresse ou de dénuement, la meilleure chance d’exister aux yeux des autres –les spectateurs du film.»

Ce sentiment de l’été de Mickaël Hers

France. 2e long métrage

«Il y a là non seulement une finesse et une délicatesse extrêmes dans la manière de rendre sensible la difficulté de surmonter une crise terrible comme de s’accommoder du fil des jours, mais une sorte d’élégance à la fois plastique et éthique. Et c’est finalement ce qui fait que Le Sentiment de l’été, qui raconte une histoire marquée par la mort et le mal de vivre, est extraordinairement pas triste: tout frémissant de vie, traversé des désirs de chacune et chacun, curieux des êtres et de leurs étranges façons de faire, amusé même, et amusant, souvent. Ce sourire attentif, sourire de la mise en scène en intime affection avec ses protagonistes, est la plus belle manière de faire partage de leur existence, qui cesserait ainsi d’être une fatalité.»

Comancheria de David McKenzie

États-Unis. (Western/Polar)

«Le scénario, la mise en scène et l’interprétation déploient à la fois une complicité avec la vision cow-boy, sinon redneck de l’existence, et une colère sourde contre un état du monde déshumanisé, ou contre le délire des armes qui prévaut dans tout le sud rural étatsunien. Et ce film d’hommes qui capitalise sur les clichés virils ne néglige pas d’en rappeler les ridicules, en un exercice de voltige tout à fait plaisant et qui, sans excès de correction politique, laisse à chacun la possibilité de se situer.»

Court de Cahiatanya Tamhane

Inde. 1er film

«Avec ce premier film impressionnant par son sens de la composition et sa capacité à varier les focales, jouant avec les codes du mélodrame social, du pamphlet et de la chronique réaliste, parfois de la comédie de l’absurde, Chaitanya Tamhane s’affirme lui aussi comme à la fois l’héritier d’une tradition majeure et un auteur capable de réinventer pour lui-même, de manière très contemporaine, un cinéma ambitieux et ouvert sur le monde.»

Dans ma tête un rond-point de Hassan Ferhani

Algérie. (documentaire). 1er long métrage

«Le réalisateur filme le lieu, son architecture, les formes étranges que font surgir à la fois les instrument de l’abattage, la présence des bêtes vivantes et des bêtes mortes, du sang, et les marques puissantes du temps, de l’usure, de la ruine parfois. Mais il s’approche aussi des êtres qui travaillent et parfois vivent là, il les écoute, les regarde, les entend. Dans ma tête un rond-point est un exceptionnel travail de composition, qui agence le proche et le lointain, le singulier et le collectif, le trivial, le social et le mystique.»

Les Délices de Tokyo de Naomi Kawase

Japon

«Le ressort dramatique des Délices de Tokyo est d’une simplicité extrême, et qui ailleurs serait une limite. Ici, elle devient une ressource, qui fait de micro-situations des moments riches d’émotions et de sens, transformant des drames infimes en instants de vérité. La cinéaste reçoit à cet égard un concours précieux de l’acteur Masatoshi Nagase, dont la présence à la fois opaque et retenue entrebâille les possibilités de relations qui jouent avec les codes narratifs, et au-delà.»

Dernier train pour Busan de Yeon Sang-hoo

Corée du Sud (film d’horreur)

«Presqu’entièrement situé dans un TGV ayant quitté Séoul in extremis alors que se répand une marée de morts-vivants voraces, sanglants et grimaçants tout à fait classiques, tous les ressorts dramatiques du scénario mettent en accusation les vrais monstres, qui ne sont pas les zombies mais les patrons, les financiers, et plus généralement l’individualisme, l’égoïsme, la soif de réussite et la peur des autres, fondements du libéralisme, en l’occurrence mâtiné de dirigisme malhonnête de l’État. L’association d’un État fort et d’un libéralisme économique débridé trouvant en Corée du Sud un terreau particulièrement fertile.»

Diamond Island de Davy Chou

Cambodge. 1er long métrage de fiction

«C’est sa manière de donner la priorité aux éléments sensoriels, en-deça ou au-delà de leur valeur narrative et de leur signification directe, qui permet au jeune réalisateur d’excéder son propre récit pour partager avec le spectateur une émotion plus touffue, plus intense, et finalement plus respectueuse de la complexité d’une réalité dont on ne voit pas bien ce qui nous autoriserait à la juger.»       

Elle de Paul Verhoeven

France

«Grâce à l’association parfaite de Paul Verhoeven, qui travaille ces enjeux depuis toujours, et d’Isabelle Huppert, qui atteint ici au génie pur, les codes du romanesque, de la vraisemblance psychologique et de l’identification sont pulvérisés. Pulvérisés par un alliage psychotrope entre un humour ravageur et une lucidité foudroyante.»

Eva ne dort pas de Pablo Aguero

Argentine

«À partir du cas bien réel, et particulièrement spectaculaire, d’Eva Peron, Eva ne dort pas interroge les parts d’irrationnel dans la politique, les besoins et les effets du recours à des catégories, des procédures, des vocabulaires qui relèvent d’un autre mode d’existence, d’une autre type de rapport au monde, celui du religieux.»

Fais de beaux rêves de Marco Bellocchio

Italie

«Fais de beaux rêves est un “famille, je vous hais” non plus crié comme naguère, mais murmuré. Il n’en est pas moins prégnant. À cet abime qui hante la plus grande partie de l’œuvre de l’auteur d’Au nom du père et du Sourire de ma mère, la figure effrayante et simplifiée, enfantine et tragique de Belphégor offre une très belle métaphore.»

La Fille inconnue de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Belgique

«Et c’est ici, bien sûr, une question politique qui rejoint une question de mise en scène: quelle distance entre les corps, entre les êtres, entre les états –sociaux, psychiques, de langage? Quels écarts et quels liens, puisque les deux sont nécessaires. Hormis Éric Rohmer, dont ce fut un des grands thèmes, rares sont les cinéastes à avoir su questionner aussi profondément, et de manière aussi émouvante, vivante, concrète, cet enjeu qui est celui même de comment faire société, habiter ensemble.»

Fuocoamarre de Gianfranco Rosi

Italie (documentaire)

«S’il reste, c’est pour pouvoir construire cela: la recomposition par le cinéma, qui est le contraire de la télévision, d’un monde commun. Un monde où coexistent, selon des modalités variables, les Européens et les Africains, les vivants et les morts, les sauvés, les sauveteurs, les pas sauvés, et tous les autres, nous, vous.»

Gaz de France de Benoît Forgeard

France. (comédie)

«Autour du président semi-comateux campé par Philippe Katerine, l’enchaînement des situations, et la tonalité générale ne cesse d’être remis en jeu, au lieu de se contenter d’enfoncer le clou de la farce. Gaz de France se révèle moins charge convenue contre les ridicules et les malfaisances du pouvoir et de ceux qui l’incarnent, qu’insidieuse interrogation sur le rôle de la fiction, des imaginaires en politique –avec moins de naïveté que la bien-pensance qui revendique le réel contre les récits ou les idéologies, partition myope qui ouvre la porte à d’infinies manipulations et catastrophes, il suffit de regarder les infos à la télé pour s’en convaincre.»

Les Habitants de Raymond Depardon

France. (documentaire)

«La diversité des personnes et la multiplicité des sujets composent une sorte de cartographie impressionniste, où chacun fera des découvertes sur ses contemporains-concitoyens. On n’en finirait pas de lister les paroles, les formules, les expressions. En choisir quelques unes ce serait leur donner un caractère anecdotique, publicitaire, à l’opposé de la manière dont fonctionne le film, dans la parfaite équanimité de son écoute et le total respect pour tous ces gens.»

Je suis le peuple d’Anna Roussillon

France/Égypte. (documentaire)

«À bas bruit, ce film produit en effet de la politique, au sens où il ouvre pour chacun, personnes filmées (Faraj n’est pas seul même s’il est au cœur du dispositif), personnes qui filment, spectateurs, et même indirectement agents politiques et médiatiques (les dirigeants, les activistes, les producteurs de programmes d’information et de distractions) un espace qui n’est pas déjà attribué et formaté, en même temps qu’il rend perceptible les pesanteurs auxquelles chacun (nous autres spectateurs inclus) est soumis: c’est-à-dire, simplement, les conditions d’existence des ces différents acteurs.»

John From de Joao Nicolau

Portugal

«Comme un envol d’aras vert fluo dans un quartier paisible d’une capitale européenne, comme la chanson des pas d’une jeune fille dans une rue inondée de soleil, comme la valeur inestimable du contenu d’un message échangé en cachette avec sa meilleure amie, John From dit le plus légèrement du monde quelques une des choses les plus graves au monde. Obregado.»

Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Canada

«Mais la véritable réponse de Dolan, magnifique réponse de cinéma (qui fut jadis, autrement, celle de Bergman dans Persona) est ailleurs. Elle consiste à déjouer le théâtre non en s’éloignant mais en s’approchant. L’essentiel de Juste la fin du monde est tourné en gros plan. Et ces visages deviennent des paysages, des «décors extérieurs» d’un nouveau type, où soufflent brises et tempêtes, où se creusent vallées de larmes et se dressent pics de colère.»

Kaili Blues de Bi Gan

Chine. 1er long métrage

«Road-movie, aventure familiale et sentimentale où surgissent le documentaire et le fantastique, Kaili Blues ne cesse de surprendre, par ce qui s’y raconte comme par la manière dont cela est conté. En douceur –une douceur qui n’esquive nullement les duretés de la réalité– il se fraie un chemin unique vers une idée du cinéma ambitieuse et émouvante, jusqu’à la très belle et infiniment ouverte séquence finale, qui a nouveau remet en jeu tout ce qu’un récit peut avoir de programmé.» 

Louise en hiver de Jean-François Laguionie

France. (animation)

«Mais jamais sans doute Laguionie n’a été si libre, on voudrait dire souverain si la modestie n’était pas la qualité première de ce projet, qui n’en est que plus ambitieux. Car il s’agit de rien moins que du temps et de l’âge, de la nature et des humains, du réel et de l’imaginaire, de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.»

Ma’ Rosa de Brillante Mendoza

Philippines

«De manière plus radicale encore que son lointain mentor, Mendoza ne cherche jamais à «faire le ménage» autour de ses protagonistes, pour rendre plus clair et plus visible ce qui leur arrive, et la possibilité de s’en émouvoir. Sa manière de filmer privilégie les plans larges, les mouvements de caméra épousent l’agitation brownienne de la cité, l’image brute, saisie sur le vif sans enjolivement ni ajouts d’éclairages, contribue à immerger les personnages, et les spectateurs, dans ce bouillonnement humain.»

Midnight Special de Jeff Nichols

États-Unis. (fantastique)

«La liberté, c’est aussi celle que se donne Jeff Nichols, et celle qu’il offre à ses spectateurs –là aussi tout à fait à rebours du cinéma dont Spielberg est la figure exemplaire. Pas de manipulation du récit, mais une organisation lacunaire des informations qui laisse ouvertes de multiples hypothèses quant aux motivations des personnages et à la succession des événements. L’accès à des indices disséminés comme les repères d’une «plus grande image», qui ne sera jamais montrée, propose un rapport à la fois ouvert et codé à la fiction, d’un effet très heureux.»

Mimosas d’Oliver Laxe

Espagne-Maroc

«Durée et profondeur, neige et vent, rivière et paroles –le parcours de Mimosas est fécond et mystérieux. Indépendamment de l’anecdote du nom d’un bar de Tanger qui faillit jouer un rôle, son titre énigmatique renvoie moins à des fleurs jaunes, totalement absentes, qu’au “mime”, au masque, à la mimesis, à la fois aux apparences qui portent avec elle la possibilité d’une autre présence, et à la ressemblance, avec 1.000 et tant de récits. A ce voyage, un seul véhicule, nécessaire et suffisant, véhicule au nom incertain, à la définition impossible, et pourtant à l’existence irréfutable: la beauté.»

La Mort de Louis XIV d’Albert Serra

France

«Corps pourrissant et malodorant (Louis XIV est mort de la gangrène), monarque qui n’abdique aucun de ses privilèges et prérogatives, acteur empêché par le rôle et pourtant d’une souveraine liberté et d’une inventivité décuplée par les contraintes, cet être-là, dans la pénombre doucement éclairée de pourpre et de brocards, rayonne d’une puissance incroyable. Le roi se meurt, vive le cinéma.»

Nocturama de Bertrand Bonello

France

«À ces questions, inutile de dire que Bonello n’a pas plus de réponse que quiconque. Nocturama nait d’une sensibilité à un état du monde, notre monde, un état où suinte en de multiples endroits une violence moins aveugle que muette ou balbutiante, qui n’a pas forcément de mots pour se dire et encore moins de raisonnements pour se justifier mais qui n’en est pas moins là. Cette violence spectrale est d’autant plus inquiétante que les passages à l’acte, de manière individuelle ou groupusculaire, sont à présent perçus comme des possibles, de la part de gens qui sont loin d’avoir comme cadre de référence un ensemble doctrinal cohérent, quel qu’il soit.»

Olmo et la mouette de Petra Costa et Lea Glob

Danemark/France. 1er long métrage. (documentaire)

«Cela pousse doucement comme l’enfant dans le ventre d’Olivia, cet enfant au prénom d’arbre (Olmo signifie «orme» en italien). Ce mouvement intérieur engendre, pour qui verra Olmo et la mouette, une  aventure qui est, bizarrement, l’exact contraire du slogan qui accompagne la sortie. Non, la réalité ne commence pas quand le jeu se termine, il n’y a que de la réalité, dans le jeu et ailleurs, dans le jeu d’acteur et les autres jeux, c’est ce qui éclaire si bien ce film si singulier.»

One More Time with Feeling d’Andrew Dominik

États-Unis. (documentaire)

«One More Time with Feeling est en effet cela: un documentaire en noir et blanc et en 3D sur Nick Cave enregistrant son disque Skeleton Tree, film signé d’Andrew Dominik auquel on devait le remarquable L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en 2007. Ne serait-il que cela que ce serait un film remarquable, pour cette simple et imparable raison qu’il n’est rien de plus beau peut-être au cinéma que le travail, le travail bien filmé. Mais le film se révèle peu à peu aussi bien autre chose, à mesure qu’affleure peu à peu dans son déroulement la tragédie qui a frappé le musicien, et qui hante l’homme, l’artiste, sa musique et le film de manière à la fois directe et spectrale. One More Time with Feeling était presque d’emblée passionnant, à mesure qu’il se déploie, il devient bouleversant.»

Paterson de Jim Jarmusch

États-Unis

«Il sera question du temps, qui est très fort pour passer à la fois selon un écoulement linéaire, de manière circulaire, et en couches superposées. Il sera question d’avoir des rêves, et d’en faire le matériau de la vie quotidienne. Il sera question de tendresse, d’écoute, d’attention aux autres. Et des signes qui émaillent le cours de l’existence, comme les rimes scandent les poèmes –surtout en vers libres.»

Peace on Us in Our Dreams de Sharunas Bartas

Lituanie

«Ensemble, cela devient une incantation à laquelle le titre fait écho, incantation qui a maille à partir avec le chamanisme. Peace to Us in Our Dreams évoque un monde en morceaux, le nôtre, et dont les morceaux ont les bords coupants, si la beauté réside encore dans bien des fragments, la tendresse sans doute aussi, la folie et le mal-être assurément – mais pas la même folie, pas le même mal-être chez les unes et les autres. Le lac patiente. Les flics enquêtent. Les jeunes gens se retrouvent au fond des bois.»

Personal Shopper d’Olivier Assayas

France. (fantastique)

«Entrebailler les portes, être prêt à accueillir l’inconnu, le différent autrement que dans la confrontation ouverte ou l’assimilation au même. On voit bien combien la question est actuelle, et combien ce n’est pas ce n’est pas ce qui domine dans notre époque. Cela n’est rend que plus poignant le mouvement qui, fantômatiquement, traverse ce film sensuel et mystérieux.»

Premier Contact de Denis Villeneuve

États-Unis. (fantastique)

«Premier contact, le nouveau film de Denis Villeneuve, décrit l’arrivée sur notre planète d’une civilisation extraterrestre hyper-intelligente et les conséquences de ce “premier contact” pour l’humanité.»

Quand on a 17 ans d’André Téchiné

France

«Et cette transgression vitale, qui n’implique d’aller tuer aucun autre dragon que sa propre soumission, son propre renoncement, trouve avec l’amour homosexuel une expression romanesque, fictionnelle, plus forte, dans un monde saturé depuis 2000 ans par l’impératif hétérosexuel, et la batterie de conventions qui en découle. En outre le face-à-face des deux garçons permet de mobiliser aussi tout un imaginaire narratif, imaginaire archaïque d’ombres de guerriers antiques, de chevaliers voués au tournoi, d’aventuriers rivaux. Puisque l’aventure c’est finalement de vivre sa vie.»

La Quatrième voie de Gurvinder Singh

Inde. 2e long métrage

«Gurvinder Singh a le grand mérite de ne pas filmer pour des spectateurs occidentaux, il travaille de l’intérieur un monde qu’il connaît bien. Et ce double mouvement – proximité entre le film, le sujet, les protagonistes et l’auteur/éloignement pour un public européen – augmente la puissance de suggestion des plans, les ressources poétiques de leur assemblage.»

Rester vertical d’Alain Guiraudie

France

«Il ne s’agit jamais de dire que tout est permis, encore moins que tout se vaut. Il s’agit de se demander pourquoi nous montrons ceci et occultons cela, à nous-mêmes autant qu’aux autres. Des prairies aux rues de la France très française, Rester vertical remet tout cela en mouvement, en question, avec une ferme et tendre vigueur, jusqu’à l’envol final.»

Sieranevada de Cristi Puiu

Roumanie

«Là se joue le grand art de la mise en scène de Puiu: la fluidité de sa caméra au cours des longs déplacements dans l’appartement exigu et surpeuplé n’est pas seulement un exercice de virtuosité assez bluffant. C’est le geste de composition qui instaure une circulation entre des niveaux de sens, qui inscrit les démêlés des protagonistes, ou l’histoire de la Roumanie, dans un questionnement bien plus ample.»

Suite armoricaine de Pascale Breton

France. 2e long métrage

«Avec une sorte de grâce évidente, la cinéaste qu’on retrouve avec bonheur, 11 ans( !) après son déjà remarquable quoique fort différent premier long métrage, Illumination, emmène au long de ces sentiers qui bifurquent, au bord de ces abîmes qui donnent le vertige, dans ces forêts hantées d’arbres, d’immeubles ou d’images. Reconfigurant l’espace (distances et points de vue) pour en déployer les ressources, elle invente au passage un très simple et très beau procédé de narration, fait de légers retours dans le temps, ressac chronologique qui donne au passage des instants comme des époques une consistance inédite.»

Sully de Clint Eastwood

États-Unis. (film catastrophe)

«Cette thématique anti-État, typique de la vulgate républicaine et libertarienne, est pourtant traitée avec assez de nuances pour aboutir à un tout autre résultat que ce que la pure application d’un programme idéologique impliquait –y compris lorsque Sully lui-même réinterroge, à juste titre, le bien-fondé de sa décision de poser l’A320 de l’US Airways sur le fleuve plutôt que d’essayer de rejoindre un aéroport voisin.»

Swagger d’Olivier Babinet

France (documentaire) 2e long métrage

«La religion, le bled, l’apparence physique, les projets professionnels, les filles et les garçons, les rêves farfelus, la musique, les parents, les profs, les rapports de force, les usages de la parole, les films et les séries, les dealers, Paris qu’on voit au loin et où on ne va pas, la politique… ils peuvent et savent parler de tout, à leur façon. Chacune et chacun a beaucoup à dire, et qui est si rarement entendu, loin des clichés –des stéréotypes racistes fabriqués par les médias comme des imageries rassurantes promues par les associations.» 

Taklub de Brillante Mendoza

Philippines. (documentaire)

«Tourné sur plus d’un an, accompagnant les étapes d’une résilience qui est aussi un chemin de croix aux stations impitoyables, Taklub («le piège» en tagalog) rend un hommage aux habitants de cette ville martyre nommée Tacloban, à ces personnes alternativement ou parfois simultanément victimes, combattantes, chaleureuses, égoïstes, généreuses, terrorisées.»

La Terre et l’ombre de Cesar Acevedo

Colombie. 1er film

«La Terre et l’ombre est un film singulier, qu’il n’y a lieu de comparer à aucun autre. C’est aussi un film qui offre la joie intacte de découvrir avec certitude un véritable cinéaste. Acevedo est Colombien, son film est inscrit corps et âme dans les paysages, les musiques, les problèmes de la Colombie –et il s’adresse au monde entier. Il constitue aussi un nouveau symptôme, un de plus mais particulièrement éclatant, de cette efflorescence du cinéma en Amérique latine.»

Un jour avec un jour sans de Hong Sang-soo

Corée

«Un jour avec, un jour sans, amusant questionnement de ce que tout ce qui fait le tissu des jours comme l’étoffe des fictions, méditation poétique sur l’idée même de récit, ajoute à la désormais longue liste des œuvres siglées HSS qui, de manière ludique et minimaliste, mais avec une obstination de philosophe ami des liqueurs fortes, ne cessent de travailler la question.»

La Vallée de Ghassan Salhab

Liban (fantastique)

«Le sixième long métrage de Ghassan Salhab, cinéaste connu aussi pour bien d’autres réalisations de formats et de types variés, joue ainsi sur de multiples niveaux. L’auteur de Beyrouth Fantôme invente pas à pas, plan à plan, une manière de faire résonner les éléments romanesques avec les échos politiques ou mythiques, des formes de glissements dans l’image, entre images et sons, au montage aussi, qui font de La Vallée un film étonnamment vivant. Vivant au sens d’un être dont on suivrait le développement organique, malgré ou plutôt grâce aussi aux zones d’ombres, aux bifurcations, aux tressage de composants hétérogènes.»

Visite ou Mémoire et confession de Manoel de Oliveira

Portugal

«Visite devient ainsi, sans que son auteur ait pu le prévoir, une sorte de parcours guidé dans une œuvre encore à venir. Ce qui en fait le prix, et ce quelle que soit la connaissance qu’a chacun des films d’Oliveira, c’est l’étrange alchimie du vécu et du créé, des effets indirects d’une histoire personnelle, celle de l’homme Oliveira, et collective, celle du Portugal des années 1940, 1950, 1960 et 1970, sur ce qui allait devenir une œuvre majeure du cinéma mondial. Bien travaillé, les fantômes!»