Cinématographie du vivant – sur « Vivant parmi les vivants » de Sylvère Petit

C’est en cinéaste animalier que Sylvère Petit filme la parole des philosophes Vinciane Despret et Baptiste Morizot, comme la vie et la mort de la jument Stipa, ou la relation de la chienne Alba avec son humaine. Subvertissant les séparations entre nature et culture, Vivant parmi les vivants est prolongé par le récit de tournage En attendant les vautours, du même auteur.

Le vent mugit sur la steppe gelée. Ce pourrait être la Sibérie, c’est le causse Méjean, en Lozère. Entre les herbes sèches, le cadavre couvert de givre d’un renard. Un âne pelé fait front dans le blizzard. Non pas un âne, un cheval, mais un peu bizarre. Son nom va apparaître à l’écran, Stipa, c’est une jument de cette race antique qui avait failli disparaître, les chevaux de Przewalski, et c’est une des vedettes du film. Comme dans Psychose, où la star Janet Leigh est tuée peu après le début, Stipa va bientôt mourir.

Mais elle restera une des actrices principales, morte. Pour l’heure, elle regarde des pies becqueter le cadavre du renard. Enfin, le montage fait croire qu’elle le regarde. C’est un film, n’est-ce pas ? Il raconte une histoire, des histoires. Ces histoires sont d’une vérité singulière, féconde, sensible. D’autant plus qu’elles sont effectivement contées, avec les moyens narratifs du cinéma.

Voici la deuxième vedette, dont le nom, Alba, s’inscrit à l’écran. Alba est une grande chienne blanche. Elle est filmée elle aussi dans son milieu de vie, une grande ville européenne. Avec elle, la troisième star, Vinciane, philosophe. Vinciane Despret parle sur un plateau de télé, Alba est sa chienne tout autant que Vinciane est l’humaine d’Alba. Et voilà le quatrième héros de l’histoire, avec son chapeau noir, c’est Baptiste. Il est sur le causse Méjean, il regarde les chevaux de Przewalski. Morizot, philosophe comme Despret, est comme elle grand explorateur de multiples manières, pour les humains, d’être avec les autres vivants, et le cas échéant d’interagir avec eux.

Le film de Sylvère Petit est diffusé sur Arte le 10 avril, et accessible sur Arte.tv jusqu’en novembre. Tenu à l’écart des salles de cinéma du fait du financement de sa production, qui implique préséance au petit écran, il devrait néanmoins finalement sortir à la fin de l’été, après un beau parcours en festival. Vivant parmi les vivants est le premier long métrage d’un réalisateur qui fut d’abord photographe animalier, puis réalisateur de courts métrages remarqués, où les animaux autres qu’humains occupent toujours une place importante.

Du film et de son auteur, on apprend beaucoup grâce à la parution, simultanément à la diffusion, du livre En attendant les vautours, chez Actes Sud, dans la collection Mondes sauvages, biotope éditorial où parmi de nombreux titres dédiés aux êtres de la « nature » figurent des ouvrages importants de Baptiste Morizot et de Vinciane Despret.

L’ouvrage se présente comme un journal de tournage, pendant les sept jours que le réalisateur a passé dans un affut, cube d’un mètre de côté où il a cohabité avec sa caméra à proximité du corps de Stipa, dans l’attente des rapaces supposés venir la dévorer, moment spectaculaire qui condense en effet, dans le film, une part de ses enjeux : faire regarder et percevoir autrement une situation souvent entrevue dans les westerns et les films d’aventures, où les volatiles nécrophages sont systématiquement montrés de façon négative et effrayante. La manière de filmer, le fait aussi de savoir que la jument, très âgée, est morte de manière naturelle, aide à réinscrire la scène dans le grand cycle de la circulation du vivant, auquel ses restes contribuent pour, également, de multiples autres organismes animaux et végétaux qui se nourrissent de sa dépouille. Les plans magnifiques, la distance apparente, la durée, la présence de multiples autres acteurs à l’image et au son participent du travail du cinéma activé par Sylvère Petit pour transformer une scène trash en célébration du vivant.

Pas un film naturaliste

C’est un moment fort d’un processus de tournage et de montage qui a pris pour règle de filmer à égalité les êtres vers lesquels se dirige son objectif. « A égalité » ne signifie pas « de la même manière ». Un philosophe n’est pas un chien, quoiqu’en aient dit certains, et une jument morte n’est pas un scarabée ou un oiseau. Toute l’expérience acquise par Sylvère Petit lui permet de trouver, pas forcément du premier coup, comment regarder et donner à voir des êtres différents dans leurs manières d’habiter le monde, leur monde, leur Umwelt. Cela se devine et se ressent partout dans le film, mais sans doute jamais aussi clairement qu’aux côtés d’Alba, dans la ville où elle accompagne Vinciane Despret faisant son marché, ou l’écoute travaillant sur son ordinateur. Le réalisateur n’est pas le premier à prétendre filmer « à hauteur de chien », ou de chat, ou comme un oiseau ou un dauphin. C’est précisément en connaissance des multiples tentatives de ce genre, systématiquement dévoyées soit en anthropomorphisme plus ou moins rusé soit en quête d’une étrangeté spectaculaire, que les choix de filmage de Sylvère Petit s’avèrent singuliers, et convaincants.

Ils cristallisent le parti pris général de Vivant parmi les vivants, titre où on suppose que le singulier du premier terme désigne le cinéaste lui-même, ou l’idée abstraite « du vivant ». Cet égalitarisme du regard est mis en œuvre dans la totalité du film, et de manière particulièrement perceptible au cours de la rencontre, au cours de l’édition 2020 de la Manufacture des idées, le grand rendez-vous annuel d’Hurigny, entre Despret et Morizot, dans un cadre qui lui-même cherche à isoler le moins possible une réflexion philosophique d’un environnement terrestre faisant entendre et sentir sa présence.

Il est à cet égard passionnant que Vivant parmi les vivants ne soit pas du tout un film « naturaliste », au sens qu’on donne à cet adjectif au cinéma (un style de réalisation prétendant au caractère brut, non médié, de ce qui est « enregistré du réel »), et qui convoque en écho les autres acceptions ou suggestions du même mot, depuis la posture ancienne du savant naturaliste jusqu’à la manière dont les formes si spécifiques, historiquement et socialement construites, de montrer le monde, se donnent pour des évidences (la naturalisation des codes de représentation). Et bien sûr aussi le sens que Philippe Descola a donné à ce mot pour désigner la cosmogonie de l’occident moderne, et l’idée même de « Nature » dont on ne cesse de déconstruire l’évidence admise durant quatre siècles. (…)

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À voir au cinéma: «Au pays de nos frères», «Jeunesse 2», «Deux sœurs», «La Fin de l’âge de fer»

Soumise à de multiples pressions, la jeune fille afghane qui comprend et ne peut agir, dans le premier épisode d’Au pays de nos frères.

De diverses manières, le secret court entre les épisodes du film de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi, dans la vitalité des ouvriers que filme Wang Bing, entre les sœurs de Mike Leigh, comme dans les motivations de l’activiste imaginé par Clément Schneider.

«Au pays de nos frères» de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi

Le lycée et les tomates à cueillir, la vie avec les copains, le poids de la famille et la cousine qui lui sourit. La vie de Mohammad, adolescent brillant, est l’invention tendue, quotidienne, d’une circulation entre des pôles qui s’ignorent ou se repoussent. Quand, en plus, un policier lui impose de travailler à son service, puis demande encore plus, il faut trouver l’oxygène d’une existence assiégée, sans illusion et sans sentimentalisme.

C’est le premier chapitre, en 2001, de ce récit situé parmi les réfugiés afghans en Iran. Le pays du titre du film, c’est l’Iran, tel que le désigne, entre espoir et ironie amère, les millions de réfugiés afghans qui y vivent. Au fil des crises qui ont frappé leur pays de manière ininterrompue depuis plus de cinquante ans et du fait de la proximité de langue des deux pays (une majorité d’Afghans parlent le dari, dérivé du persan), les flux migratoires n’ont cessé d’augmenter, pour des vies marginalisées, méprisées, au-delà des affichages de solidarité entre «frères».

Le premier long-métrage de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi est bien un récit, qui court sur vingt ans, grâce à ses trois chapitres centrés chaque fois sur un personnage central –Mohammad, Leila, Qasem– à dix ans d’écart. L’une des grandes réussites d’Au pays de nos frères tient à cette composition, qui fait vivre la singularité de situations, dans des époques et des environnements différents, selon des dramaturgies particulières. Le film donne simultanément à percevoir la continuité de destins, avec tout un système d’échos et de rimes –les prénoms, les événements, les codes visuels, la musique.

L’adolescent de 2001; la jeune femme au service de riches Iraniens libéraux en villégiature au bord de la mer Caspienne et qui doit cacher à ses employeurs la mort de son mari en 2010; le père ayant appris la mort de son fils tué en Syrie –où Téhéran a formé des bataillons d’Afghans (les fatemyoun), envoyés en première ligne pour défendre Bachar el-Assad– et dont la famille est, au bout de quarante ans, naturalisée, suscitent chaque fois un parcours peuplé de présences fortes, inscrites dans le contexte historique du moment et dans un tissu de relations intimes.

Mohammad, un garçon parmi tant d'autres migrants et un jeune homme singulier. | JHR Films

Mohammad, un garçon parmi tant d’autres migrants et un jeune homme singulier. | JHR Films

Au cœur de chaque histoire vibre un secret, qui condense toute l’injustice de modes de vie soumis à des rapports de force, des possibilités de dire et des obligations de taire, d’autant plus prégnantes que personne n’est apparemment «méchant» dans les scènes auxquelles on assiste.

L’autre grande qualité du film, au-delà de la finesse féconde de sa construction, tient à cette forme de douceur qui préside à la réalisation. Les situations sont dures, dans le quotidien comme à l’échelle des violences politiques, militaires, sociales au sein desquelles elles adviennent.

Leur dureté est à la fois poison et tristesse, sans obérer un «la vie continue» ni naïf ni complice, juste factuel, et qui sait faire place à cette continuation que prend en compte l’organisation sur deux décennies, au lieu de jouer l’éclat dans l’instant, si aisément spectaculaire et si éloigné des réalités.

L’attention aux personnes, aux lieux, même aux chiens dans l’épisode central, le refus du tape-à-l’œil racoleur augmentent, en les respectant, la perception de la dureté de ces vies. Celles-ci sont très précisément situées et relèvent de la condition spécifique des Afghans en Iran, de la guerre américaine de 2001 à la chute de Kaboul aux mains des talibans en août 2021 (et au Covid-19, en même temps).

Mais elle vaut aussi à bien des égards, sans prétendre rien simplifier, pour l’immensité des détresses des exilés qui sont aujourd’hui des centaines de millions dans le monde, soumis à l’accumulation des injustices, des racismes, des violences. Il est dans l’esprit même du film de ne pas le dire, mais de le rendre très sensible.

Au pays de nos frères
De Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi
Avec Hamideh Jafari, Mohammad Hosseini, Bashir Nikzad
Durée: 1h35
Sortie le 2 avril 2025

«Jeunesse (Les Tourments)» de Wang Bing

Plus d’un an après Jeunesse (Le Printemps), Wang Bing poursuit son ample trilogie qu’il consacre à celles et ceux qui travaillent dans les milliers d’ateliers de confection de Zhili, dans la grande banlieue de Shanghai (est de la Chine). Deuxième volet, Jeunesse (Les Tourments) renforce le sentiment de maelström qu’inspire parfois la manière de filmer du cinéaste chinois.

4Face à la dureté des conditions de travail, des stratégies de survie au quotidien entre jeunes ouvriers et ouvrières. | Les Acacias

Ce film traduit le mouvement survolté des très longues journées de travail devant les machines à coudre éclairées au néon, s’exprime dans le staccato des répliques, blagues, défis, bribes de confidences échangées par les jeunes gens qui triment sans répit. Il se matérialise dans les longs mouvements de caméra accompagnant la circulation des dortoirs aux ateliers, couloirs et escaliers dans le même bâtiment où sont confinées ces existences.

La frime et les rires, les discussions tendues pour obtenir de l’employeur quelques centimes d’amélioration des salaires de misère, les colères, les angoisses, deviennent une matière unique, que sculpte la réalisation à fleur de peau de ce formidable documentariste.

Il y a une histoire et mille histoires, il y a la Chine, l’économie planétaire, la guerre des classes, l’opposition frontale entre vie urbaine et rurale, les multiples formes de crimes environnementaux commis par toutes et tous, le sexisme et la frustration partout.

Atelier 57, atelier 41, atelier 34… ça change et c’est pareil. Ils et elles sont venus des villages, souvent de la province rurale et montagneuse de l’Anhui (est de la Chine), veulent accumuler autant que possible, pour combler des dettes familiales, pour se marier, pour acheter un avenir possible. Il y a des bébés et des morts. Des bagarres et des dépressions, des jeux. Parfois, le patron disparaît avant d’avoir payé, ou les flics font une descente.

Ça jaillit de partout, ça pétarde, c’est violent, mais incroyablement vivant. Ces jeunes gens, certains des préados et aussi d’autres qui ont dépassé les 30 ans, s’engueulent, se séduisent, font des projets, réalistes ou pas, changent de boîte pour retrouver le même chose, aménagent leur coin de dortoir, partagent un repas. Racontent des histoires, vraies et inventées, en criant pour couvrir le bruit des machines.

Il faut un singulier talent pour à la fois rendre intensément intéressants ces fragments de vie de personnes si loin de qui les verra ici sur un écran et pour laisser percevoir constamment combien, dans l’absolue particularité des lieux, des voix, des manières de s’habiller, de se mettre en colère ou de faire le clown, se rendent visibles les ressorts d’une humanité commune. Plus il est précis dans sa description de comportements et d’existences, plus Wang Bing donne accès à une communauté d’être au monde, partageable à l’infini. Et c’est très beau.

Jeunesse (Les Tourments)
De Wang Bing
Durée: 3h46
Sortie le 2 avril 2025

«Deux sœurs» de Mike Leigh

Mais qu’est-ce qu’elle a, Pansy? Dotée d’un mari paisible et industrieux, vivant dans une petite maison coquette impeccablement tenue d’un quartier calme, flanquée d’un grand fils certes indolent et en surpoids mais paisible, elle est dans un état de fureur permanente, inextinguible, prête à se déverser sur quiconque croise son chemin, familier, médecin, livreur ou quidam au supermarché. (…)

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À voir au cinéma: «Tardes de soledad», «De la Guerre froide à la guerre verte», «Covas do Barroso», «Les Contes de Kokkola»

Le torero de face, troublant bipède habité d’une extrême tension meurtrière.

Le grand film d’Albert Serra, exploration vertigineuse du monde de la corrida, ainsi que les belles propositions d’Anna Recalde Miranda, Paulo Carneiro et Juho Kuosmanen illuminent les grands écrans.

Plus encore que d’habitude, la déferlante de nouveaux films qui sortent sur les grands écrans ce mercredi 26 mars, avec vingt-trois titres –sans compter les reprises et les concerts diffusés en salles– engendre confusion et priorité aux productions disposant d’une puissance de frappe marketing.

Mais en ces temps où il est de santé publique et de nécessité politique de voir aussi le contenu du verre pas complètement vide, on choisira de se réjouir de l’intensité et de la singularité de propositions de cinéma par ailleurs incomparables entre elles. Avec, en l’occurrence, trois formes complètement différentes de documentaires et un triple conte où se mêlent burlesque, mélodrame et fantastique.

L’ampleur exceptionnelle du geste de cinéma que constitue Tardes de soledad d’Albert Serra doit à la fois être salué et ne pas masquer l’importance –cinématographique aussi bien que politique– du film d’Anna Recalde Miranda, l’originalité de la proposition de Paulo Carneiro, ni la joie modeste mais pas du tout anodine qu’inspire le film de Juho Kuosmanen.

«Tardes de soledad» d’Albert Serra

De qui est-ce le sang? Face caméra, le jeune homme se déshabille, ôte ce que l’on a appelé «l’habit de lumière», ce costume chamarré et assez ridicule qui fait partie du rituel de la tauromachie. Ses sous-vêtements blancs sont inondés de sang. Andrés Roca Rey, jeune star de 28 ans, revient de l’arène où il a tué son content de taureaux. Il est blessé. Et il est autre chose encore, mais quoi? On ne sait pas: furieux, fier, perdu, épuisé, inquiet. Un peu tout cela.

Figure reconnue de la corrida contemporaine, adulé par une partie des aficionados et détesté par d’autres, notamment parce qu’il n’est pas espagnol mais péruvien pratiquant une activité aujourd’hui portée aux nues par l’extrême droite nationaliste de Madrid à Séville, Andrés Roca Rey sera constamment à l’image.

Un peu dans les chambres d’hôtel de cette Espagne qu’il sillonne durant toute la saison, un peu dans le minibus où il circule de plaza de toros en plaza de toros. Dans les deux cas, entouré de son manager et de ses assistants, de leurs gestes professionnels, de leurs paroles convenues. Et beaucoup, beaucoup, dans l’arène face aux taureaux.

C’est l’essentiel du premier film documentaire du grand cinéaste espagnol qu’est Albert Serra, repéré pour la singularité de son regard depuis Honor de cavallería (2006) et signataire notamment des remarquables La Mort de Louis XIV (2016) et Pacifiction: Tourment sur les îles (2022).

Les scènes, très nombreuses, très frontales, en très gros plans, de combat dans l’arène sont la matière même du film. Des scènes dans lesquelles les seuls autres protagonistes importants à l’image sont les taureaux, longuement et attentivement filmés et dont les souffrances multiples infligées par les autres intervenants dans les corridas, à pied ou à cheval, sont très explicites.

Tardes de soledad est un grand film, entre autres en cela qu’il conforte toutes les bonnes raisons qu’ont les ennemis de cette pratique de la condamner, tout en donnant accès à beaucoup de ce qui suscite la passion de celles et ceux qui l’apprécient, ou plutôt qui l’adorent. La puissance troublante des images irradie de la présence des corps immenses, dangereux, vibrants de vie des animaux à quatre pattes. Le vertige de leur regard est accueilli avec attention, avec considération par la caméra, tout comme celui de la folie hantée du visage crispé du jeune bipède filiforme.

Troublant, dangereux, démocratique

Andrés Roca Rey invente, ou reproduit, les figures d’une danse absurde et contournée, en défiant à mort un public loin d’être unanime en même temps qu’il joue cet échange cruellement inégal avec un animal qui se précipite vers sa mort programmée. Et cela ouvre à chaque spectateur et spectatrice un espace de questions qui est loin de ne concerner que ce monde exotique et archaïque.

Tardes de soledad est un film dangereux, parce que c’est un film démocratique, qui fait place à des autres: les taureaux, les chevaux, mais surtout les tenants d’un autre avis sur la corrida, dont on sait qu’il est pour beaucoup un engagement profond, intime. La manière de filmer d’Albert Serra s’empare de cela, le travaille, le fouaille. Il y a une forme sombre, sauvage et sanglante de beauté. Il y a une forme sombre, sauvage et sanglante d’horreur.

Cela a lieu, des gens font ça, ce qu’on voit et tout ce qu’on ne voit pas, mais qui le rend possible. Il y a de la politique, de l’argent, du désir, de la tristesse, de l’orgueil, de la haine. Et de la solitude, terriblement. On peut vouloir faire comme si on habitait un monde où rien de cela n’existe. Mais en ce cas ne pas trop s’étonner de tout ce qui advient, surtout le pire. Le cinéma d’Albert Serra n’affirme ni ne promeut rien, il donne accès. C’est dérangeant, c’est bouleversant.

Il a été question jusqu’ici de ce qu’on voit, mais il faut faire place à ce que l’on entend. Les discussions, les insultes, les infantilismes, les flatteries, tout un éventail de médiocrité humaine, en contrepoint de la composition sonore, une symphonie de bruits, de souffles, de cris inarticulés, comme une transe auditive dans l’arène. Et, insistante comme une maladie, la violence et la bêtise du machisme omniprésent.

Cette incantation exhibitionniste autour des attributs mâles, ceux de la bête, ceux des humains, interroge en même temps qu’elle choque. En quoi cet affichage haineux et débile est-il si nécessaire, vital, pour qui le pratique? De quelle misère et de quelle angoisse cette obsession des couilles est-elle le nom?

Un regard de défi et de fureur, non pas contre le taureau, mais contre le public. | Capture d'écran Dulac Distribution via YouTube

Un regard de défi et de fureur, non pas contre le taureau, mais contre le public. | Dulac Distribution

Très nombreux sont les films sur la corrida, mais aucun à ce jour n’était allé chercher ce qu’explore Tardes de soledad. C’est dans le regard rageur du torero, non au toro mais à la foule des gradins qu’on ne verra jamais. Et c’est dans la répétition compulsive de passes millimétrées au plus près d’un animal qui fait huit fois son poids et vicieusement rendu fou de douleur.

Il y a le rite, tendu entre une abstraction radicale, malsaine et hautaine –assurément mortelle pour les taureaux, possiblement pour les humains (et les chevaux)– et la vulgarité des affects, des paroles, des comportements, en lien direct avec ce délire aristocratique dont Andrés Roca Rey est un prince adulé et mal aimé.

Et il y a l’animalité, celle des grands bovins aux cornes effilées et celle des humains aux instincts obscurs. Tardes de soledad est un film en croix, stricto sensu –religion catholique comprise, mais aussi bien au-delà– un film crucifié à l’intersection de la tension entre deux axes. Ici, le sublime fasciné par le sang, une certaine idée du courage et de la mort et l’obscénité du spectacle des souffrances et des rivalités. Là, ce qu’il y a de commun et ce qu’il y a d’irréconciliable entre deux modes de bestialité, celle des animaux humains et celle des animaux taurins.

La singularité du film se joue aussi dans l’absurde des trajets d’une ville pas vue à une autre ville pas vue, dans le délire des blessures accumulées, la litanie des éloges. Ce torero-là existe dans un microcosme ultra codé. Et pourtant, ce qui se déploie autour de lui grâce au regard d’Albert Serra, ce sont des mystères qui agissent chacun et chacune, quoiqu’il ou elle pense des courses de taureaux ou s’en soucie le moins du monde.

Tardes de soledad
D’Albert Serra
Avec Andrés Roca Rey
Durée: 2h05
Sortie le 26 mars 2025

«De la Guerre froide à la guerre verte» d’Anna Recalde Miranda

Pas grand monde, en Europe, ne sait où se trouve exactement le Paraguay. En Amérique du Sud, quelque part entre l’Argentine et le Brésil, non? Encore moins de monde sait ce qui s’y est passé, ce qui s’y passe. Et pourtant, beaucoup, beaucoup de ce qui affecte la vie sur cette planète a à voir avec des situations liées à ce pays.

Dès 1954, le Paraguay a été un précurseur des dictatures militaires sur le modèle made in USA qui a écrasé dans le sang la démocratie dans toute l’Amérique latine jusqu’à la fin des années 1980. Sous la coupe du général Alfredo Stroessner, resté pendant près de trente-cinq ans au pouvoir, le pays a été l’épicentre d’un réseau de terreur étendue à tout le continent, l’opération Condor, avec le soutien actif de Washington. Une internationale de la répression et de la torture.

Si durant toute la deuxième moitié du XXe siècle le pays a été une expérimentation extrême des effets de la Guerre froide, il est devenu depuis le début du XXIe le laboratoire à ciel ouvert d’une des formes majeures de la destruction de l’environnement, avec une monoculture de soja transgénique ayant envahi la quasi-totalité des terres agricoles, dont toutes celles volées aux peuples autochtones par le pouvoir.

Le désert empoisonné et lucratif de la «République du soja». | Lardux Films / VraiVrai Films
Empoisonné et lucratif, le désert vert de la «République du soja». | Lardux Films / VraiVrai Films

Avec, outre les innombrables atrocités locales, des conséquences immenses sur les modèles économiques et les situations environnementales, à l’échelle du continent à nouveau, mais aussi bien au-delà comme on l’a vu avec les négociations sur l’accord entre le Mercosur et l’Union européenne, revenu dans l’actualité en fin d’année 2024.

Cinéaste italo-paraguayenne, Anna Recalde Miranda avait déjà consacré deux documentaires, La Tierra Sin Mal (2008) et Pouvoir et impuissance (2014), à l’histoire politique du pays. Si sa nouvelle réalisation compose un triptyque avec les deux précédents, il est d’une autre ampleur, en montrant les liens entre des enjeux situés dans un pays et une époque, avec des contextes infiniment plus vastes.

De la Guerre froide à la guerre verte compose en effet avec une lisibilité fluide à la fois le retour sur la longue histoire des violences politiques au Paraguay, la singularité des situations créée avec l’instauration de la monoculture avec ladite «République du soja» et ses effets sur les populations comme sur l’environnement, la découverte à Asuncion des archives de l’opération Condor et les difficiles enquêtes qu’elles rendent possibles, les liens avec les pays voisins, entre suppôts des dictatures et activistes démocratiques.

Longtemps secrète ou réputée perdue, l’immense masse de documentation sur l’opération Condor engendre un déploiement de recherches dans plusieurs pays, qui se connecte aux effets de l’agrobusiness actuel, aux profits des mêmes, par delà le changement de siècle et ses discours justificateurs.

Porté par des images d’une grande puissance visuelle, le documentaire est aussi habité par des présences exceptionnelles, grâce au réseau de rencontres qui se tissent dans l’agencement des enquêtes, distinctes mais liées, qu’organise le film. Parmi ces personnes, un vieux juriste paraguayen, une jeune activiste brésilienne, un journaliste français, un ancien Premier ministre, des militants autochtones, un enquêteur états-unien qui finira par être tué dans des circonstances obscures incarnent ce qui devient aussi un thriller d’autant plus impressionnant qu’il n’est composé que de faits avérés et documentés.

Parmi celles et ceux, à la fois personnes bien réelles et personnages incarnant tant de pensées et d’engagements, dont le film permet la rencontre, figure en bonne place Anna Recalde Miranda elle-même, par la manière dont elle inscrit son travail de cinéaste, son histoire personnelle et ses émotions dans ce riche tissu. Revendiquant d’être impliquée, biographiquement et politiquement, dans cette histoire, elle construit, déplace et questionne une position à la fois de protagoniste et de témoin, en quête de l’approche la plus pertinente comme réalisatrice et comme citoyenne, sans faire l’impasse sur les émotions face à ces tempêtes historiques et actuelles.

De la Guerre froide à la guerre verte
D’Anna Recalde Miranda
Durée: 1h42
Sortie le 26 mars 2025

«Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective» de Paulo Carneiro

Covas do Barroso est le nom d’un village au nord du Portugal, situé dans une zone agricole préservée et à ce titre classé par l’ONU. Lorsqu’une multinationale décide d’y ouvrir la plus grande mine d’Europe de lithium, la communauté se mobilise pour résister à ce projet, validé par les autorités.

Si le film de Paulo Carneiro est une chronique, comme l’affirme son titre, ce n’est pas sous la forme habituelle que suppose ce mot. Documentaire, Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective l’est assurément, au sens où la situation décrite existe bien et est vécue par celles et ceux que l’on voit à l’écran. Mais ce qu’ils font est moins l’enregistrement de ce qui s’est produit que sa remise en scène, par les intéressé·es eux-mêmes. (…)

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À voir au cinéma: «J’ai vu trois lumières noires», «Magma», «Lumière!»

Le vieux José, en chemin vers une ultime aventure chez les vivants et les morts dans J’ai vu trois lumières noires.

L’épopée fantomatique d’un guérisseur chez Santiago Lozano Álvarez, la danse des pouvoirs, des savoirs et des croyances autour d’un volcan avec Cyprien Vial, le chant d’amour de Thierry Frémaux au cinéma sont autant de célébrations des puissances de cet art.

«J’ai vu trois lumières noires» de Santiago Lozano Álvarez

C’est un grand fleuve, qui coule au milieu d’une forêt tropicale. On le voit un moment, puis la caméra se déplace horizontalement, son mouvement lent balaie la jungle épaisse, se poursuit jusqu’à ce que le même fleuve, vu selon l’axe opposé, occupe la même place dans l’image.

N’importe qui peut faire un panoramique à 180 degrés depuis le milieu d’un pont. Tout le monde ne peut pas faire le premier plan de J’ai vu trois lumières noires. Seul un authentique cinéaste est capable de donner à la fois cette évidence, cette beauté, cette profondeur à ce qui paraît d’une extrême simplicité. Et qui, on le saura plus tard, annonce à plus d’un titre la grande aventure qui va suivre.

La grande aventure sera celle du vieux José de Los Santos. Quand il débarque dans une cérémonie où il a été appelé, ça n’a l’air ni grand ni aventureux. Ce sont des funérailles de village, mi-rituel mi-fête. On boit, on fait de la musique, José fait ce qu’il fait depuis très longtemps, ce pourquoi on l’appelle et pourquoi on l’estime: accomplir les actes qui conviennent, pour les morts comme pour les vivants.

Guérisseur, chamane, sorcier, prêtre: qu’importe le nom qu’on donnera à celui qui porte comme un devoir sacré, comme un fardeau et comme un boulot de chaque jour l’ensemble de ce qu’il a appris, et qu’il ne sait à qui transmettre. Le mort dont il faut s’occuper est un noyé, repêché dans le fleuve. Curieux noyé, avec bien visible dans la poitrine l’endroit où est entrée la balle qui l’a tué.

C’est que partout autour du village, dans la forêt et le long du fleuve, et des autres fleuves, il y a la guerre. Une guerre violente et cruelle, dont les villageois sont les victimes et les otages, tandis que s’affrontent sans merci les prospecteurs envoyés par des puissants qu’on ne verra jamais et leur escorte de paramilitaires, et les guérilleros engagés dans la lutte armée depuis si longtemps que celle-ci est devenue non un moyen mais un mode de vie, un destin.

Quand il rentre chez lui, José est attendu par une des victimes de cette guerre, son fils, qui porte le nom étrange de Pium-Pium. Pium-Pium est mort. Il a été tué par la guérilla après qu’il a rejoint les rangs des chercheurs d’or qui détruisent la terre, mais paient bien. José a compris.

Qui rencontre un mort va mourir à son tour. Mais cela, il ne peut se contenter de le subir, il doit accomplir un ensemble de tâches dont lui seul connaît le sens et la nécessité. Commence alors la magnifique odyssée du vieux José, par les forêts, les camps de guerre, les lieux habités de divinités multiples, de spectres et d’animaux, les chantiers où des hommes hébétés de violence protègent les pelleteuses destructrices.

Entre mysticisme chrétien, mythologies venues d’Afrique, vie quotidienne, sidérantes beautés de la nature, violence politique, allégeances multiples aux puissances terrestres ou invisibles, voici l’odyssée du bonhomme à lunettes, héros taciturne.

Visibles par José, et par la caméra, les êtres qui hantent la forêt et l'histoire de cette région meurtrie de Colombie. | Dublin Films

Visibles par José, et par la caméra, les êtres qui hantent la forêt et l’histoire de cette région meurtrie de Colombie. | Dublin Films

De nombreux phénomènes mystérieux habitent le deuxième long-métrage du cinéaste colombien Santiago Lozano Álvarez, après Siembra, coréalisé avec Angela Osorio en 2015 et jamais distribué en France. Parmi ces mystères, le plus évident mais pas plus explicable pour autant est la puissance vibrante de chaque plan, le rayonnement troublant des êtres et de ce qui circule entre eux, dans les situations multiples qui composent cette fresque mémorable.

Ainsi J’ai vu trois lumières noires devient une grande aventure, aussi pour ses spectateurs et spectatrices.

J’ai vu trois lumières noires
de Santiago Lozano Álvarez
avec Jesús María Mina, Carol Hurtado, John Alex Castillo, Julián Ramirez
Durée: 1h27
Sortie le 19 mars 2025

«Magma» de Cyprien Vial

Le volcan a grondé, il a craché une colonne de cendres. Que faut-il faire? Répondre à cette question est le travail de Katia Reiter et de la petite équipe qu’elle dirige au laboratoire de volcanologie, près de la Soufrière, en Guadeloupe.

Répondre à cette question est aussi la tâche du préfet. Et c’est ce que doivent également décider, d’une manière ou d’une autre, individuellement et collectivement, les habitants de la zone un peu, beaucoup, extrêmement ou pas du tout menacée par un risque d’éruption majeur.

La scientifique (Marina Foïs) face à des données complexes, difficiles à interpréter. | Pyramide

La scientifique (Marina Foïs) face à des données complexes, difficiles à interpréter. | Pyramide

«Tout le monde a ses raisons», disait Jean Renoir dans La Règle du jeu, en trouvant cela «terrible». Mais avoir ses raisons ne signifie pas avoir raison. Et la rationalité, scientifique mais aussi des prérogatives de Katia comme femme responsable dans un milieu très masculin, et comme ainée face à un thésard qui est, lui, guadeloupéen quand elle vient de métropole, ne peut pas devenir si aisément objective.

Pas plus que ne sont irréfutables les raisons politiques et de communication, mais aussi de gestion économique, que prend en compte le préfet, ou les angoisses et les besoins, mais aussi les savoirs, et les colères de la longue histoire coloniale vécue par les habitants.

Il y a les graphiques des appareils d’analyse, les instructions de Paris, les rapports d’affection, de pouvoir, de révolte entre les personnes. Et le volcan, qui lui aussi a ses raisons, même si, surtout si personne ne peut entièrement les décrypter.

Autour de la menace d’une catastrophe, «naturelle» si on veut mais dont les formes dépendront de décisions humaines, et des dégâts considérables qu’entrainent aussi évacuation, interdictions multiples, quadrillage policier, se déploient un réseau d’intrigues, d’affrontements, d’alliances. Cela se joue entre individus, entre groupes, en interactions avec les données chiffrées et avec les mouvements du magma volcanique ou les secousses dans le sol, comme avec les mots employés, les gestes et les silences. (…)

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À voir au cinéma: «Vers un pays inconnu» et «Le Soleil se lèvera»

Dans Vers un pays inconnu, l’exil comme seule identité: Reda (Aram Sabbah) et Chatila (Mahmood Bakri).

Films de combat, les premiers longs-métrages du Palestinien Mahdi Fleifel et de l’Iranien Ayat Najafi inventent chacun un chemin singulier, dont les détours augmentent la justesse et la force.

Ce sont deux films inspirés par des situations dramatiques en cours dans la même partie du monde, ce Moyen-Orient saturé de violences et d’injustices. Ces films sont l’un et l’autre réalisés par un homme originaire du pays dont la situation inspire le film, mais qui n’y vit pas: le Palestinien Mahdi Fleifel vit au Danemark, l’Iranien Ayat Najafi vit en Allemagne.

L’un et l’autre signent ici leur premier long-métrage de fiction, après avoir été auparavant repérés grâce à un long-métrage documentaire. Et l’un et l’autre explorent un moyen à la fois indirect et sans ambiguïté pour évoquer l’oppression des leurs, le désespoir comme seul horizon des Palestiniens, la violence et le mépris contre les femmes en République islamique d’Iran.

Cela donne deux films complètements différents dans leur mise en œuvre narrative et stylistique, et qui pourtant participent des réponses de cinéma afin de prendre en charge les réalités contemporaines au-delà de la seule déclaration de principe, et avec plus de puissance.

«Vers un pays inconnu» de Mahdi Fleifel

Vol et embrouilles, combines et tchatche font partie des techniques de survie, dans les rues et sur les places d’Athènes où les deux copains, Chatila et Reda, galèrent pour tenter de trouver de quoi payer le sésame salvateur, un passeport falsifié qui leur permettra de rejoindre l’Allemagne.

Jeunes hommes palestiniens ayant réussi à fuir l’impasse mortifère des camps, arrêtés en chemin vers l’espoir d’une autre existence, Chatila, cuirassé de détermination –sauf quand il parle au téléphone à sa femme et son petit garçon qu’il rêve de faire venir un jour–, et Reda, hanté de fragilités et d’angoisses, finiront par emprunter des chemins plus sombres, plus violents, plus fous.

Nerveux comme un thriller new-yorkais, speedé et mal-pensant comme une plongée dans des inframondes réalistes et aux limites de la fable onirique rappelant certains films d’Abel Ferrara, Vers un pays inconnu progresse par sauts, chutes et embardées, loin de la fluidité en mouvement qu’appellerait le skate dont Reda ne se sépare jamais.

D’arnaques en brutalités, de drogue dure en spirale de tristesse insondable, Mahdi Fleifel trouve pour son premier long-métrage de fiction les ressources d’une mise en scène tendue, sans complaisance ni pour ses personnages, ni pour la réalité à laquelle ils sont confrontés –le monde d’aujourd’hui, l’Europe et le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

Si le romanesque, ses codes et ses envolées, sont partout dans le film, il s’inscrit simultanément dans une réalité documentaire, celle des exilés fuyant des conditions infernales, parmi lesquels les Palestiniens incarnent une atroce exemplarité.

Car si Vers un pays inconnu suit des actes singuliers, il s’ouvre avec une citation d’Edward Saïd sur l’interminable souffrance de ce peuple. Il se trouve qu’on sait combien elle concerne le cinéaste lui-même, qui a évoqué à la première personne du singulier combien il s’agit, aussi, de sa propre histoire, grâce à son long-métrage documentaire A World Not Ours.

La phrase de Saïd inscrit le tragique du sort palestinien, depuis la Nakba, sous le signe de l’exil, modulé différemment pour les quelque 6 millions de la diaspora et les environ 6 millions à Gaza où un génocide est en cours, en Cisjordanie soumise à la violence de l’armée et des colons et comme citoyens de seconde zone soumis à l’apartheid en Israël. La phrase d’Edward Saïd dit que désormais, et depuis des décennies, tous les Palestiniens sont des exilés, où qu’ils vivent.

Alliée, victime ou manipulatrice, la femme grecque rencontrée dans un square (Angelikí Papoúlia), et Chatila entre sentiments et combine. | Eurozoom

Alliée, victime ou manipulatrice, la femme grecque rencontrée dans un square (Angelikí Papoúlia), et Chatila entre sentiments et combine. | Eurozoom

Le geste narratif et de mise en scène de Fleifel, qui vit au Danemark où il expérimente une forme «douce» de l’exil extérieur, est éminemment politique. Il transcrit cette réalité si évidente: des gens systématiquement opprimés, floués, méprisés et privés d’avenir depuis des décennies ne sont pas forcément gentils.

Il y a une dimension de survival dans Vers un pays inconnu, mais il s’agit du survivalisme de tout un peuple depuis soixante-quinze ans: ce n’est plus un ressort dramatique, ni une question morale, c’est un fait d’une brutalité indépassable.

Chatila un peu, Reda beaucoup, s’interrogent sur la légitimité de ce qu’ils mettent en œuvre pour s’en sortir. Et heureusement. Mais le film, lui, distille obstinément l’idée que le problème n’est pas, n’est plus, ne peut plus être seulement de rappeler que c’est vilain de mentir, voire de commettre des violences sur des gars qui n’ont rien fait.

Vers un pays inconnu est hanté, sans les justifier, par les effets de la violence d’un interminable destin collectif. Juste pour dire qu’on en est là et qu’il faut être sacrément aveugle, ou malhonnête, pour sembler le découvrir et s’en offusquer quand ceux qui se font piétiner depuis une éternité finissent par mal se comporter.

Il n’y a aucun doute sur le fait que ce que commettent Chatila et Reda est mal. Ils le savent. Mais Vers un pays inconnu n’est pas un film moral, c’est un film politique. Où l’inconnu de la destination que mentionne le titre désigne précisément l’immoralité d’une situation historique, et le sombre vertige de ses effets. Cette situation historique qui n’a fait qu’empirer depuis que le film a été réalisé.

Vers un pays inconnu
de Mahdi Fleifel
avec Mahmood Bakri, Aram Sabbah, Angelikí Papoúlia, Mondher Rayahneh
Durée: 1h46
Sortie le 12 mars 2025

«Le Soleil se lèvera» d’Ayat Najafi

Jouer Lysistrata à Téhéran est autrement périlleux, et en écho avec la réalité, que d’y lire Lolita. La pièce comique d’Aristophane, pamphlet féministe fondateur qui reste d’actualité dans le monde entier, trouve en Iran une résonnance et un pouvoir de transgression d’une évidente acuité.

A fortiori lorsque les répétitions ont lieu tandis que montent dans la rue les réactions massives à la mort de Mahsa Amini, et leur violente répression.

Pieds nus ou en stilettos sur le plancher de la salle de théâtre, des affirmations de la présence des corps, et d'abord des corps féminins, qui valent manifeste dans l'Iran actuel. | A Vif Cinémas

Pieds nus ou en stilettos sur le plancher de la salle de théâtre, des affirmations de la présence des corps, et d’abord des corps féminins, qui valent manifeste dans l’Iran actuel. | A Vif Cinémas

Cela suffirait à faire du Soleil se lèvera une idée judicieuse. Mais le film d’Ayat Najafi est bien mieux que cela, grâce en grande partie au fait que son réalisateur est d’abord un homme de théâtre. Ou plutôt grâce à la manière dont les ressources de la scène et celles de l’écran sont ici associées. (…)

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Au cinéma: «Les Filles du Nil», «Black Dog», «Anna», «Mickey 17»

Le rêve d’envol d’une adolescente grâce au théâtre, mouvement intime, à la fois joyeux et terrible, qui porte Les Filles du Nil.

Les films d’Ayman El Amir et Nada Riyadh, de Guan Hu, de Marco Amenta et de Bong Joon-ho inventent, ou pas, comment dépasser les modèles dont ils relèvent.

«Les Filles du Nil» de Nada Riyadh et Ayman El Amir

Elles sont six habitantes d’un village égyptien à 250 kilomètres au sud du Caire, Deir el-Bersha, six jeunes filles habitées d’une passion pour le théâtre, dans un environnement où rien, vraiment rien ne s’y prête. Elles sont un groupe, au sein duquel se distinguent plus particulièrement trois personnalités fortes, très différentes: Majda, Haidi, Monika.

Chacune négocie ou affronte, dans sa famille ou là où elle travaille, le droit de pratiquer ce qui lui importe, et les possibilités matérielles de le faire –du temps, ou une salle de répétition un peu aménagée pour préparer les spectacles de rue qu’elles organisent.

L’énergie affutée de Majda, qui dirige la troupe du fait de son seul ascendant personnel, en fait une héroïne du réel, impressionnante de ressources diplomatiques et de détermination.

Ce qu’elles interprètent ne sont pas vraiment des pièces, plutôt une forme d’agitprop inventée sur place ou en s’inspirant de tutos sur internet, avec parade, adresse au public, chansons aux paroles détournées, évocations d’événements du quotidien, blagues et clowneries qui mettent en joie les spectateurs et spectatrices.

Ce sont les enfants du village d’abord qui se pressent, puis des femmes, leurs mères sans doute, puis des vieux, enfin quelques hommes. Les jeunes types passent à moto. Il y a de l’électricité dans l’air: ce monde d’aujourd’hui, aux modes de vie pour une bonne part archaïque malgré les téléphones portables, est loin d’accepter ces jeunes filles qui se montrent en public, brocardent le machisme dominant, dénoncent les violences conjugales et les mariages forcés.

Peut-être grâce à la présence de la caméra et d’Ayman El Amir et Nada Riyadh, couple de cinéastes venu du Caire, rien ne leur arrivera –on comprend aussi qu’elles n’en sont pas à leur coup d’essai, que les habitants ont, au moins en partie, accepté cette présence transgressive, que certains et certaines apprécient.

Les pressions se manifesteront autrement, notamment dans la vie privée de deux d’entre elles, engagées sur le chemin du mariage. Les scènes avec les fiancés, celles avec les parents, mais aussi le comportement de Haidi et de Monika sont loin d’être toujours conformes aux stéréotypes, ni de suivre une trajectoire rectiligne.

Majda, depuis sa chambre de jeune fille pieuse, coordonne les possibilités d'existence de la troupe, et organise sa propre autonomie. | Dulac Distribution

Majda, depuis sa chambre de jeune fille pieuse, coordonne les possibilités d’existence de la troupe, et organise sa propre autonomie. | Dulac Distribution

Fréquemment inattendu, et mobilisant des aspects qui restent des questions, à commencer par le fait que tout cela se produit dans un village copte, le film laisse advenir des situations drôles, émouvantes, effrayantes, bizarres.

Il réussit un alliage dynamique et fécond, entre attention aux individus et captations des cadres institués, où la religion et la coutume, également modélisées par l’exigence de la domination masculine, conditionnent les actes, les pensées, les sentiments, dans un environnement –les maisons, les rues, les champs, l’église…– observé avec attention, avec empathie, avec la volonté de comprendre avant de juger.

Récompensé de l’Œil d’or au dernier Festival de Cannes, où il était présenté à la Semaine de la critique, Les Filles du Nil est une chronique dans un coin perdu d’Égypte filmée comme une grande aventure. Et qui, par des moyens qui semblent tout simples et en fait questionnent aussi les procédés du documentaire, trouvent le souffle d’une épopée.

Les Filles du Nil
d’Ayman El Amir et Nada Riyadh
Durée: 1h42
Sortie le 5 mars 2025

«Black Dog» de Guan Hu

Dès l’ouverture, le film ne laisse aucun doute sur les références auxquelles il fait appel, en l’occurrence la longue tradition du western, l’Ouest étant ici situé dans ce que nous nommons l’Extrême-Orient et plus précisément dans une zone désertique de l’ouest chinois. Comme dans la scène d’ouverture d’un film de Sergio Leone, la sécheresse, la poussière et le vent y sont le lot de chaque jour.

Pourtant, il s’agit d’un territoire bien réel, hanté par une autre désertification, économique (la fermeture des puits de pétrole qui ont fait vivre cette région du désert de Gobi) et démographique, en plus des effets violents du réchauffement climatique.

Lang (Eddie Peng) et son nouvel ami, deux chiens noirs accusés d'avoir la rage. | Memento

Lang (Eddie Peng) et son nouvel ami, deux chiens noirs accusés d’avoir la rage. | Memento

Là revient le taiseux Lang, sorti de prison après avoir purgé une peine qui n’a pas assouvi la soif de vengeance d’un clan qui l’accuse d’avoir tué un des siens. Paysage de ville fantôme et héros taciturne qui chevauche avec virtuosité sa moto, lui qui fut un acrobate réputé sur ces engins, Black Dog n’est ni une parodie ni une imitation de western mais une proposition de cinéma qui sait mettre à profit le carburant romanesque et visuel venu d’autres latitudes pour ses propres enjeux.

En effet, le onzième long-métrage d’un des réalisateurs chinois les plus reconnus dans son pays est aussi un conte fantastique dont nombre des protagonistes sont des animaux. Entre réalisme et dystopie post-apocalyptique, l’affrontement entre Lang et le gang au sein d’une communauté villageoise multitraumatisée se produit alors qu’une horde de chiens dispute aux humains le contrôle d’une partie de la ville.

Parmi eux survit, en lonesome hero canin, la figure singulière du quadrupède maigre et noir, source de peurs et de fantasmes, que désigne le titre tout autant qu’il concerne le motard de sombre vêtu, paria qui recueillera son alter ego pourchassé. (…)

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À voir au cinéma: «Les Damnés», «Le Mohican», «Prima la vita»

Dans Les Damnés, la guerre comme le cinéma ne la montre jamais.

Film de guerre par Roberto Minervini, thriller politique en Corse par Frédéric Farrucci ou déclaration d’amour à son père et au cinéma par Francesca Comencini trouve chacun une tonalité singulière au sein de genres codifiés.

«Les Damnés» de Roberto Minervini

Il fait froid. On ne sait pas où on va. La petite troupe de cavaliers et de fantassins en uniforme bleu avance dans un territoire mal connu. Il faut se ravitailler, installer des campements, rester sur le qui-vive. La mort est alentour, mais aussi des ennuis plus quotidiens, des doutes, des raisons d’agir. Faire la lessive. Rassurer. Se distraire. Parler ou se taire.

Accompagnant un escadron de soldats nordistes, Roberto Minervini réinvente carrément ce genre si courant qu’est le film de guerre. Tous les pays du monde ou presque ont réalisé des films de guerre, généralement en rapport avec des conflits auxquels ils ont été mêlés. Ils y développent des points de vue variés, allant d’une approche militariste à une approche pacifiste, où l’héroïsme individuel, la constitution d’un groupe supposé représentatif de la nation, voire de l’humanité, est mise en évidence par des circonstances extrêmes.

Dans ces films, la guerre, le phénomène guerrier, ce qui se produit en situation de guerre importe beaucoup moins que les effets qu’il est possible d’en tirer, du côté du spectacle –y compris pour en dénoncer la fascination spectaculaire, ce que faisait Apocalypse Now tout en en tirant bénéfice– ou du côté du «message», politique le plus souvent, éventuellement moral ou même métaphysique (chez Terrence Malick par exemple).

Tous les pays ou presque ont produit des films de guerre, mais aucun autant que les États-Unis, qui ont largement modélisé le genre depuis la Première Guerre mondiale (l’entrée «films de guerre américains» de Wikipedia comporte 712 pages, sans être exhaustive).

Le film de guerre est, comme les autres grands genres hollywoodiens, un des outils avec lesquels les États-Unis ont construit leur propre image, pour les Américains comme pour le reste du monde. Image singulièrement biaisée –ce serait pareil ailleurs, mais les USA ont une «puissance de feu» sans égale sur les imaginaires.

Cinéaste italien travaillant depuis quinze ans et sa «trilogie texane» à montrer d’autres visages des États-Unis que ceux qu’eux-mêmes mettent en avant (son quatrième film, tourné en Lousiane, s’intitule de manière programmatique The Other Side), Minervini quitte après cinq longs-métrages, jusqu’au magnifique What You Gonna Do When the World’s on Fire?, le contemporain explicite pour sembler se tourner vers la reconstitution historique.

Un film d’époque, notre époque

De reconstitution historique il s’agit en effet, avec une précision des matières, des vocabulaires, des façons de penser et d’agir infiniment plus rigoureuse que la quasi-totalité des films de guerre américains. Il ne s’agit pas ici de mettre une bonne note sur le plan historiographique, il s’agit d’apprécier combien ces tissus, ces armes, ces manières de parler suscitent de sensations, d’émotions, de trouble et d’intelligence pour le spectateur.

Le cinéaste se tient entièrement du côté de ce que les grands historiens contemporains de la guerre comme Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau ont appelé «le fait combattant»: la compréhension de la guerre à partir du vécu des soldats et des conditions concrètes d’existence sur le front.

De conciliabules autour d’un feu en escarmouches incompréhensibles avec un ennemi à peine entrevu, face aux beautés sublimes et aux violences extrêmes de la nature autant qu’aux pénuries matérielles, aux malentendus au sein d’une hiérarchie opaque, mais aussi avec des gestes de compassion et de courage surgissant du terrain et des circonstances, le film trouve une dramaturgie intense et vivante, qui pour une fois ne prend pas son public pour des gosses uniquement friands de simplisme et de scintillement.

Un film qui comporte aussi son lot de scènes d'action, mais où le mot «action» change de sens. | Les Films du Losange

Un film qui comporte aussi son lot de scènes d’action, mais où le mot «action» change de sens. | Les Films du Losange

Le fait d’avoir situé ce récit, d’un romanesque que n’aurait pas désavoué Jack London, durant la guerre de Sécession, est à double titre légitime, car ce conflit est bien plus significatif de la naissance des États-Unis réels, tels qu’ils existent jusqu’à aujourd’hui, que la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776. D’innombrables historiens en ont fait le constat, et c’est aussi ce que traduit –avec le rôle de nation building du cinéma en Amérique– le nombre considérable de films sur la guerre de Sécession, par opposition à la rareté des films sur la guerre d’indépendance, parfois appelée la Révolution américaine.

La manière dont Minervini filme des soldats aux motivations hétérogènes et souvent incertaines, confrontés aux frimas d’un hiver rigoureux de 1862 dans le nord d’une Californie encore largement inhabitée par les Blancs autant qu’au risque d’être tués ou capturés par l’ennemi, peut aussi bien évoquer dans une certaine mesure la situation de soldats aujourd’hui, en Ukraine par exemple.

Cette manière de filmer possède une évidente dimension documentaire, mais selon une approche très différente d’un des rares films de guerre dont on aurait pu être tenté de rapprocher Les Damnés, La Bataille de Culloden de Peter Watkins, qui mobilisait le vocabulaire du reportage de guerre télévisuel à propos d’un affrontement ayant eu lieu en 1746.

Le souffle du romanesque et le mordant du réalisme. | Les Films du Losange

Le souffle du romanesque et le mordant du réalisme. | Les Films du Losange

Dans Les Damnés, le souffle du romanesque est bien présent, les grands espaces comme les enjeux des actes humains organisent la narration, mais jamais selon les codes habituels du film de guerre.

«Film d’époque» au sens courant de cette expression, qui désigne un récit situé dans une époque révolue, Les Damnés, qui fut une des belles découvertes du dernier festival de Cannes (donc avant les élections américaines), est pourtant bien un film de notre époque.

Qu’il se situe durant ce conflit là rappelle combien la guerre civile étatsunienne reste active dans la vie politique du pays, comme en témoignent une part notable des déclarations de Donald Trump et d’Elon Musk, autant que la présence de drapeaux confédérés dans les rassemblements MAGA. La damnation dure plus qu’on ne croirait.

Les Damnés
de Roberto Minervini
avec René W. Solomon, Jeremiah Knupp, Cuyler Ballenger, Tim Carlson
Durée: 1h29
Sortie le 12 février 2025

«Le Mohican» de Frédéric Farrucci

Au début, le visiteur était amical, il venait boire un verre avec Joseph le berger. Mais le berger l’a envoyé paître. Il savait à qui il avait affaire: à un émissaire de ceux à qui «on ne peut pas dire non». Ceux-là, on ne les verra jamais.

Mais on verra la kyrielle de ceux qui font qu’en effet, on ne peut pas leur dire non: gros bras stipendiés, complices tenus par un réseau d’allégeance où la tradition donne la main à la connivence, notables corrompus ou lâches, chefs de bande, policiers complices ou impuissants, simples citoyens qui ne veulent pas d’ennuis, ou empochent sans poser de question quand l’occasion s’en présente. Et aussi, tueurs qui savent pouvoir tirer en pleine rue, en pleine ville, sans risquer grand-chose.

Le berger Joseph (Alexis Manenti), moins seul qu'il ne croit. | Ad Vitam

Le berger Joseph (Alexis Manenti), moins seul qu’il ne croit. | Ad Vitam

Mais Joseph a dit non. Non à l’abandon de la terre où il élève ses chèvres sur le littoral corse, alors que désormais le mètre carré y vaut une fortune. Du «non» de Joseph naît un film d’action étonnamment crédible sur les plages estivales saturées de touristes, sur le port d’Ajaccio comme dans le maquis, thriller qui est aussi un conte politique singulièrement vif.

Le deuxième long-métrage de fiction de Dominique Farrucci mobilise avec efficacité les ressorts du film de traque, en cavale aux côtés de Joseph poursuivi par les sbires du grand banditisme en cheville avec les promoteurs immobiliers.

Mais le titre Le Mohican ne renvoie pas seulement au statut de dernière figure d’une espèce menacée de disparition, mais aussi au fait que le berger rebelle a été surnommé ainsi sur les réseaux sociaux, à l’initiative de sa nièce. (…)

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À voir au cinéma: «La Chute du ciel», «Presence», «La Mer au loin»

En tête marche le chaman Davi Kopenawa, qui est aussi le narrateur et en partie l’auteur de La Chute du ciel.

Le documentaire d’Eryk Rocha et Gabriela Carneiro da Cunha, la série B d’horreur de Steven Soderbergh et l’invention sensuelle qui porte le film de Saïd Hamich Benlarbi sont autant de mises en mouvement des codes établis du cinéma.

«La Chute du ciel» d’Eryk Rocha et Gabriela Carneiro da Cunha

Ils s’approchent. Au début, on les distingue à peine. C’est un grand groupe d’hommes, de femmes et d’enfants, qui marchent vers nous. Plus ils avancent, et plus tout en étant toujours ce groupe, ils deviennent aussi des individus, chacune et chacun singulier.

Ce sont celles et ceux que, durant des siècles, on a appelé des Indiens. Des membres d’un peuple autochtone du continent américain. Eux sont des Yanomami, vaste constellation de communautés vivant depuis toujours dans la forêt amazonienne, dans une zone entre le nord du Brésil et une partie du Venezuela.

Certains ont des t-shirts floqués d’une marque de luxe ou d’un club de foot, la plupart portent des shorts ou des bermudas, des sneakers ou des tongs. Quelques-uns sont quasi nus. Certains portent aussi des arcs et des longues flèches, celui qui marche en tête a un fusil.

Ce dernier, dont le visage finira par occuper tout l’écran et qui adresse un regard à la caméra, s’appelle Davi Kopenawa. Il est le chaman très respecté de cette communauté de Yanomamis.

Devenu aussi un leader politique important, une des principales figures de la lutte des peuples amazoniens pour leur survie, et celle de l’environnement sans lequel ils n’existeraient pas, il est intervenu à Brasilia, à l’ONU et dans de nombreuses arènes internationales. Il parle avec Lula comme avec les chefs d’État européens ou des grands hommes des autres communautés yanomami.

Il a aussi parlé, longuement, avec un ethnologue français, Bruce Albert. Il lui a raconté comment les Yanomamis comprennent le monde, il lui a raconté son propre parcours, il lui a raconté les menaces mortelles que les Blancs, prospecteurs illégaux, militaires, gros éleveurs font peser sur les siens. Et sur nous tous.

Des récits de Davi Kopenawa, récits travaillés ensuite avec le chercheur français qui vit avec les Yanomamis depuis la fin des années 1970, est né un des livres majeurs de l’anthropologie contemporaine. La Chute du ciel est paru en 2010 dans la collection Terre Humaine, celle qui a publié Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et Les Derniers Rois de Thulé du directeur de la collection, Jean Malaurie.

Davi Kopenawa, prêt pour la cérémonie traditionnelle mais à l'écoute des dangers contemporains. | La 25e heure

Davi Kopenawa, prêt pour la cérémonie traditionnelle mais à l’écoute des dangers contemporains. | La 25e heure

Le film La Chute du ciel, n’est pas l’adaptation (impossible) du livre, mais plutôt sa suite avec d’autres moyens, ceux du cinéma. Il est cosigné par Eryk Rocha, fils de la principale figure du cinéma moderne brésilien Glauber Rocha et lui-même réalisateur confirmé dont on avait découvert il y a neuf ans le beau Cinema Novo, et par la chercheuse et dramaturge Gabriela Carneiro da Cunha.

Comme le livre, le long-métrage est entièrement conçu avec et aux côtés de Davi Kopenawa. Tourné pendant les cérémonies qui accompagnent la mort d’un autre chaman, celui qui avait initié Kopenawa, ce film fascinant est entièrement façonné par la quête des cinéastes. Il s’agit de trouver les formes de réalisation qui accompagnent la cosmogonie de ceux qu’ils filment, les manières de percevoir, de penser et de s’exprimer de celui qui les guide.

Grâce à eux trois, La Chute du ciel, découvert au dernier Festival de Cannes à la Quinzaine des cinéastes, est une impressionnante immersion dans des manières d’habiter la Terre, des modes de relations entre les humains, avec les autres éléments naturels et avec des formes de spiritualité où le visible et l’invisible vivent et vibrent en continuité.

Mais si les images sont uniquement consacrées aux Yanomamis et à leur environnement tel qu’ils le perçoivent, les menaces externes sont bien là: chercheurs d’or pollueurs et transmetteurs de maladies et autres destructeurs de la forêt-monde sont tout autour, et sur la bande-son.

Témoignage et cri d’alerte à propos d’un monde menacé, c’est du même élan un moment important de l’invention de nouvelles possibilités du cinéma de représenter et de raconter, invention dont les enjeux se déploient bien au-delà de leur «sujet», pour interroger les codes dominants de l’image, du son, du montage, et en explorer des alternatives.

La Chute du ciel
d’Eryk Rocha et Gabriela Carneiro da Cunha
Durée: 1h50
Sortie le 5 février 2025

«Presence» de Steven Soderbergh

L’âge d’or d’Hollywood a reposé entre autres sur l’existence, alors codifiée, des séries B. Productions bon marché sans grande vedette assurant une offre pléthorique sur les écrans, celles-ci étaient à la fois des lieux d’expérimentation, des manières d’entretenir la machine et l’ensemble de ceux, hors célébrités, qui la faisaient fonctionner, et de multiplier les variations, narratives et formelles, sur des schémas éprouvés.

Steven Soderbergh, cinéaste cinéphile et grand explorateur des modalités originales de mobilisations des moyens du cinéma, en ressuscite les vertus dans les marges de la grande industrie actuelle, mais également dans les marges des cases stabilisées du «cinéma d’auteur indépendant» dont il a été une des figures de proue à l’époque de Sexe, mensonge et vidéo, et de ses suites au début des années 1990, avant de s’en évader de multiples manières.

Une spécialiste du surnaturel (Julia Fox, à droite) tente d'aider les quatre nouveaux habitants de la maison, la fille, le père, le fils et la mère (Callina Liang, Chris Sullivan, Eddy Maday, Lucy Liu). À moins qu'il n'y en ait un ou une cinquième… | Dulac Distribution

Une spécialiste du surnaturel (Julia Fox, à droite) tente d’aider les quatre nouveaux habitants de la maison, la fille, le père, le fils et la mère (Callina Liang, Chris Sullivan, Eddy Maday, Lucy Liu). À moins qu’il n’y en ait un ou une cinquième… | Dulac Distribution

Presence, dont le titre vaut aussi pour le réalisateur («Je suis toujours là», affirme son 33e long métrage en trente-cinq ans) est explicitement un petit film d’horreur d’après un synopsis ultra convenu. Une famille aisée emménage dans une belle maison d’un faubourg cossu. Des événements paranormaux vont révéler des dysfonctionnements profonds, dans la famille et la société étatsunienne.(…)

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À voir au cinéma : «Un parfait inconnu», «La Pie voleuse», «Apprendre», «Slocum et moi»

Apprendre à jouer, jouer à apprendre, à prendre en considération, en affection et en jubilation dans le film de Claire Simon.

De Bob Dylan à un petit banlieusard rêveur des années 1950, dans une école ou un quartier de Marseille, les films de James Mangold, de Jean-François Laguionie, de Claire Simon et de Robert Guédiguian inventent des éclairages inédits.

Une production hollywoodienne avec une star (Timothée Chalamet) dans le rôle d’une star (Bob Dylan), le nouveau film «guédiguianissime» de Robert Guédiguian, un documentaire à l’école, un dessin animé dans la France périurbaine de l’après-guerre: difficile de faire plus hétérogène.

Pourtant, de ces films qui n’ont en commun que de sortir sur les écrans français ce même mercredi 29 janvier, émane une effluve partagée et plutôt surprenante en cette période: une sorte d’optimisme, d’affirmation de possibles.

Déjouant l’imagerie simpliste accolée à l’évolution de Dylan au milieu des années 1960, contant une intrigue à la morale volontariste, posant un regard délibérément orienté vers ce qui se joue de beau et d’essentiel dans l’enseignement, exaltant doucement les puissances d’un désir qui fait grandir, les films de James Mangold, Robert Guédiguian, Claire Simon et Jean-François Laguionie déclinent sur des modes variés cet élan vers le haut.

Aucune conclusion péremptoire à en tirer: juste ce constat du désir de réalisateurs et réalisatrice de vouloir ne pas baisser les bras devant les noirceurs du présent et de l’avenir.

«Un parfait inconnu» de James Mangold

À la différence d’un des précédents films du même James Mangold, réalisateur aussi doué que versatile (Walk the Line, consacré à Johnny Cash), Un parfait inconnu n’est pas un biopic.

Loin de raconter la vie de Bob Dylan, il se consacre à la seule période qui va de janvier 1961, date à laquelle le jeune homme de 19 ans venu du Minnesota débarque à New York avec sa guitare, à juillet 1965, au moment du célèbre concert de Newport où Dylan, devenu star du protest song acoustique, impose à son public plusieurs morceaux puissamment électrifiés.

C’est le climax du film, dont le scénario s’inspire du livre justement titré Dylan Goes Electric! Newport, Seeger, Dylan, and the Night that Split the Sixties d’Elijah Wald.

Dylan (Timothée Chalamet) et Joan Baez (Monica Barbaro) en concert au Newport Folk Festival. | Searchlight Pictures

Dylan (Timothée Chalamet) et Joan Baez (Monica Barbaro) en concert au Newport Folk Festival. | Searchlight Pictures

Fort heureusement, Un parfait inconnu ne se contente pas de rejouer cette dramaturgie simpliste, en grande partie grâce à celui dont le nom figure aussi dans le titre du livre, Pete Seeger. Le film de Mangold lui réserve un rôle important et bien plus nuancé que l’incarnation d’un progressisme rétrograde s’opposant à une mutation rock qui, en réalité, avait déjà commencé depuis un bon moment.

Avec Seeger, grâce aussi à la figure spectrale de Woody Guthrie agonisant à l’hôpital et à qui Dylan rendit visite dès son arrivée sur la côte est pour lui chanter son hymne-hommage, c’est aussi l’histoire longue des luttes sociales et de résistances aux multiples oppressions et crimes collectifs fondateurs de l’Amérique qui revient hanter le film –jusqu’à ses dernières images.

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Bob Dylan et Pete Seeger (Edward Norton), le «couple» le plus essentiel du récit.

Dylan est une star «universelle», désormais statufiée par son prix Nobel, mais il n’est pas évident qu’il passionne un public né après non seulement «Blowin’ in the Wind» (1962), mais après «Hurricane» (1975), et même après l’album Love and Theft (2001). D’où l’autre enjeu du film: la relation entre le modèle et l’icône adolescente du moment Timothée Chalamet, qui l’interprète à l’écran.

Chalamet est un très bon acteur, on nous dit que c’est aussi lui qui chante sur la bande-son. Il y a toutes les raisons de reconnaitre une réussite du point de vue de l’interprétation –du rôle comme des chansons. Ce qui ne dispense pas de souligner que le jeune comédien est nettement plus lisse et plus mignon que n’était le Robert Zimmerman qui débarquait à Greenwich Village, avec des sonorités et une présence dont on ne peut guère mesurer aujourd’hui ce qu’elles avaient, plus encore que ses premiers textes, de transgressives.

Bien plus que la précision dans la fidélité aux événements d’alors, qui ont fait l’objet d’un tombereau de biographies, et au-delà des souvenirs émouvants que le film peut évoquer à qui fut peu ou prou contemporain de cette histoire, l’œuvre importe surtout pour la relation entre ce qui se joua en 1961-65 et aujourd’hui.

C’est sur cette autre ligne de crête, entre réalité des enjeux de radicalités –politiques et artistiques– telles qu’elles se sont formulées à une autre époque, et échos avec des réalités contemporaines, celles du spectacle, des technologies, des modes d’engagement, que circule Un parfait inconnu.

Sans vouloir mettre à mal le pacte implicite entre spectateur et production mainstream, il ne cesse d’entrebâiller d’autres portes, d’autres questions, d’autres possibilités de songer, aujourd’hui, à ce qui s’est produit alors, dans les bars folks, sur les scènes avec Joan Baez chantant «We Shall Overcome» («Nous triompherons», tu parles!), et puis l’hymne rageur dénonçant le sacrifice des fils sur le Highway 61, encore à revisiter.

Un parfait inconnu
de James Mangold
avec Timothée Chalamet, Edward Norton, Monica Barbaro, Elle Fanning, Boyd Holbrook
Durée: 2h20
Sortie le 29 janvier 2025

«La Pie voleuse» de Robert Guédiguian

La douzaine d’huîtres sur la terrasse, face à la mer, avec le piano de Rubinstein. C’est, oui, une possible idée non pas du bonheur, mais du bien-être. C’est en tout cas l’idée de Maria, qui n’a pas du tout les moyens de ce que cette situation évoque de luxueux.

Mais, très loin du luxe, elle a sa manière à elle de fabriquer la possibilité de ces moments qui font que, comme disait la chanson, ça vaut le coup de vivre sa vie –pas «la» vie, mais sa vie à elle.

Maria (Ariane Ascaride), son mari (Gérard Meylan), et des ennuis en perspective. | Diaphana Distribution

Maria (Ariane Ascaride), son mari (Gérard Meylan), et des ennuis en perspective. | Diaphana Distribution

Pour cela il faut en passer par des risques, des efforts, des inventions. C’est le joyeux, parfois triste et toujours séduisant mécanisme romanesque mis en place par Robert Guédiguian, avec la complicité du dramaturge et scénariste Serge Valletti.

Il y aura des rebondissements, des coups de foudre, des trahisons, des révélations, tout ce qu’il faut. Mais le 24e film de l’auteur de Marius et Jeannette depuis Dernier Été en 1981 est surtout, grâce aux stimulations d’une fiction inventive et tendre, une invitation à une sorte de flânerie qui n’a rien de futile ni de paresseux. Flânerie dans ce qu’on caricaturerait en le désignant comme «le petit monde de Guédiguian», même si celui-ci en a effectivement fait le cadre d’une grande partie de ses films.

Mais circuler à ses côtés dans les ruelles de l’Estaque, recroiser les visages et les corps, sur lesquels le temps a passé, des acteurs et actrices qui l’accompagnent depuis des décennies (Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan) ou l’ont rejoint depuis (Lola Naymark, Robinson Stévenin, Grégoire Leprince-Ringuet) est bien davantage qu’un geste de retrouvailles affectueuses, même si c’est aussi ça.

C’est aux côtés d’Ariane-Maria, de sa générosité et de ses dissimulations, affirmer simultanément deux enjeux qui méritent attention et engagement. L’un consiste à revendiquer que tout ce qui appartient à des états du monde, de la ville, des rapports sociaux supposément révolus, liés à une époque dépassée, est encore là de multiples manières –des lieux, des gestes, des paroles, des idées, des manières d’agir.

Nul n’ignore que le monde a changé, et pas forcément pour le meilleur. C’est autre chose de faire croire, comme les maîtres actuels s’y complaisent, que tout ce qui a précédé a disparu.

Dans le dédale ludique des péripéties amicales, amoureuses et policières que dessine La Pie voleuse se manifeste, en sourdine mais bien perceptible, tout un répertoire de manières d’être que Guédiguian refuse de laisser invisibiliser, exactement comme son héroïne refuse que son quotidien soit englouti dans une fatalité de pauvreté médiocre.

À cette attention à ce qui, pris un par un, ne serait qu’une collection de détails, et qui ensemble, compose une manière de ne pas se soumettre, fait écho l’autre suggestion obstinée du film, «avec élégance et simplicité» comme indiqué sur une partition de l’œuvre de Rossini qui donne son titre au film, et que joue au piano le petit-fils adoré de Maria.

Cette suggestion obstinée est le choix d’une forme assumée, presque bravache, d’optimisme. Dans un environnement où pratiquement tout incite à la déprime, sinon à la terreur, l’affirmation de possibles bienfaisants à raconter et à défendre ne relève pas d’une illusion, mais d’un choix actif et décidé. Avec un petit verre de blanc, les huîtres.

La Pie voleuse
de Robert Guédiguian
avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Marilou Aussilloux, Grégoire Leprince-Ringuet
Durée: 1h41
Sortie le 29 janvier 2025

«Apprendre» de Claire Simon

Quand bien même on n’y aurait jamais songé, la richesse du double sens du verbe qui donne son titre au film s’impose très vite. Là, tout le temps, tout le monde apprend. Partout et tout le temps. «Là», c’est une école communale, en banlieue parisienne (Ivry-sur-Seine).

Là, tout le monde apprend, c’est-à-dire transmet du savoir et des compréhensions, et reçoit du savoir et des compréhensions. Les enfants comme les maîtres –et aussi le directeur de l’école Makarenko, et un peu les parents. Et la réalisatrice, Claire Simon. (…)

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Mais qui est un parfait inconnu ? et pourquoi ? – sur « Un parfait inconnu » de James Mangold

Le nouveau film de James Mangold consacré au début de la carrière de Bob Dylan, interprété par Timothée Chalamet, sort aujourd’hui. S’il joue avec le récit légendaire du tournant dans la musique populaire qui se serait produit au début des années 1960 aux États-Unis, sa force est de questionner les schémas simplistes qui évacuent certaines des principales dimensions politiques et historiques de l’époque.

Au coin d’une rue du West Village, à Manhattan, le jeune type a acheté un sifflet à un marchand ambulant. Intrigué, le marchand lui a demandé s’il avait des enfants : « Oui, j’en ai des centaines de milliers », a répondu le jeune gars. Contre une grande partie de ces « enfants », mais avec pour effet d’en avoir désormais des dizaines de millions, le sifflet va devenir une arme de combat dans le conflit qui va cristalliser un basculement historique. C’est lui qu’interroge, tout autant qu’il le raconte, le film de James Mangold qui sort sur les écrans français le 29 janvier.

Si biopic signifie « film qui raconte la vie d’une personne célèbre », Un parfait inconnu n’est pas le biopic de Bob Dylan. Concernant précisément la période qui va de janvier 1961, date de l’arrivée du chanteur à New York, à juillet 1965, date du concert du Newport Folk Festival où il impose plusieurs morceaux électrifiés à un public massivement acquis à la musique acoustique, le film construit, avec une grande attention aux événements qui se sont alors produits, un ensemble de questions très contemporaines, qui font une grande part de l’intérêt de cette production.

Il est très regrettable qu’une démagogie bas du front ait transformé la judicieuse question de l’auteur de cinéma en caricature réactionnaire. Le cas de James Mangold aurait pu et dû aider à en parler autrement que comme une manière d’attaquer les formes les plus inventives du cinéma au cours de son histoire. Mangold est, en effet, un très bon réalisateur, signataire de nombreuses réussites, de l’indépendant Copland à la superproduction Marvel Logan, en passant par le biopic (pour de vrai cette fois) de Johnny Cash, Walk the Line, et le remake du classique du western 3 h 10 pour Yuma. Coscénariste du film, Mangold n’est pas un simple exécutant du projet, il y est clairement impliqué, mais ce n’est à aucun moment sa mise en scène qui contribue à faire de son treizième long métrage la stimulante mise en question d’un certain nombre de processus à la fois inscrits dans une histoire située et datée – les États-Unis du début des années 1960 – et toujours problématiques dans le monde d’aujourd’hui.

In Real Life

Qui est le jeune type qui a acheté un sifflet au coin d’une rue, cet ustensile strident qui va lancer, au début de Highway 61 Revisited, la rupture de la star solo la plus populaire de son époque avec le genre musical qui l’a consacrée, le folksong ? In Real Life, ce n’est pas Dylan qui a eu cette idée, mais le guitariste devenu organiste Al Kooper. De même que, contrairement à ce que montre la première séquence du film, Pete Seeger n’était pas présent quand le musicien de dix-neuf ans à peine débarqué du Minnesota est allé rendre visite à son héros, le barde de la contestation populaire étatsunienne des années 1930 aux années 1950 Woody Guthrie, agonisant dans un hôpital de la banlieue newyorkaise, et lui a chanté « Song to Woody », l’hymne qu’il avait composé à sa gloire.

Le magazine Variety a effectué une enquête fouillée sur les écarts entre la recension des faits et gestes de Dylan à cette époque, recension méticuleusement documentée par une armée de chroniqueurs et de fans, et la mise en récit pour l’écran – dûment validée par Dylan lui-même. Légitimes, les innombrables raccourcis et altérations opérés par le scénario aident à préciser des situations et, surtout, à interroger ce qu’il s’est joué au fil de ces péripéties. C’est depuis cette approche-là qu’il faut observer le film, qui n’a nul besoin de dévoiler l’existence d’une personne dont la vie est largement connue et dont le cinéma s’est déjà très bien occupé, pas tant à l’époque du si ennuyeux Dont Look Back de Pennebaker, mais avec ce chef-d’œuvre documentaire et poétique qu’est No Direction Home de Martin Scorsese – et aussi avec l’essai joueur de Todd Haynes, I’m Not There, où six acteurs et actrice (Cate Blanchett) incarnaient chacun·e une facette du personnage.

Et donc celui qui achète le sifflet, ce n’est évidemment pas Bob Dylan, qui va bien, merci, mais Timothée Chalamet, qui joue son rôle dans le film de Mangold. La question n’est pas qu’il le joue bien – c’est le cas, Chalamet est un bon acteur, et il nous est affirmé que c’est aussi lui qui chante avec la voix de Dylan. Avec l’aide des outils numériques d’aujourd’hui, c’est très possible et pas très important. L’important est que l’idole d’une génération qui avait seize ans disons entre 1960 et 1975 (génération à laquelle appartient l’auteur de ces lignes) soit susceptible d’exercer la même séduction sur une génération qui a ou a eu seize ans entre 2010 et 2025.

On ne retrouve pas, chez Chalamet, l’âpreté du physique de celui qu’il interprète, ce garçon dont les images d’archives rappellent la rigidité du corps et le visage de chouette blafarde, clignant des yeux dans les projecteurs à l’époque de Freewheelin’, figure moins immédiatement charmante, plus dérangeante.

Chalamet, dans le film, ressemble au jeune Dylan, les costumiers, les maquilleurs et les coiffeurs ont fait le job et le comédien fait le sien, y compris de sale gosse sûr de son génie, manipulateur et peu attentif aux autres. Mais ressembler à Bob Dylan est très différent d’être porteur de ce qu’avaient de perturbant la présence scénique comme la voix et comme, très tôt, la poésie de l’auteur de « Bob Dylan’s Dream » (dès 1963) par rapport aux chansons à texte et aux ballades sentimentales – et déjà, un peu, le jeu à la guitare et certaines sonorités de l’harmonica, avant même les riffs dissonants du passage à l’électrique. Il n’est pas évident de faire ressentir ce qui dissonait de cette manière prometteuse par rapport à la chanson folk comme au rock’n’roll déjà très en verve : depuis, mille formes de radicalités sonores sont passées par les oreilles de centaines de millions d’auditeurs de trois ou quatre générations.

Un parfait inconnu tente de garder la mémoire de ce que l’irruption de Dylan pouvait avoir d’inédit et de dérangeant et de le rendre perceptible à qui est venu vingt ou quarante ans après, mais sans vouloir trop déranger non plus. Il y a là, à l’évidence, une stratégie de marketing cherchant à toucher des publics de générations différentes et entretenant des relations diverses avec l’histoire racontée. Mais cette stratégie, a priori banale, amène à un travail sur la relation à l’histoire, et à la mythologie, qui participe de la singularité du film

Elle se manifeste aussi par le choix de traduire le titre pour la distribution en France alors que tant de films sortent avec un titre en anglais, y compris quand il aurait été très simple de le traduire. Mais si le titre original, A Complete Unknown, trouve aisément un écho chez ceux, pas tout jeunes, qui connaissent par cœur les paroles de « Like a Rolling Stone » dont cette formule est extraite, le film vise plus encore à attirer celles et ceux qui n’en savent rien – celles et ceux qui en savent plus de l’interprète de Call Me by Your Name et de Dune que de celui de « A Hard Rain’s A-Gonna Fall » (1963) ou même de « Cold Irons Bound » (1997).

Le fantôme qui hante le fantôme

Libertés avec l’exactitude historique et volonté d’élargir le public vont d’ordinaire avec une simplification de l’intrigue. Une bonne part de l’intérêt d’Un parfait inconnu tient à ce que, à partir de la saga du jeune gars sorti de nulle part qui deviendra une star mondiale tout en ruant dans les définitions qu’on veut lui accoler, cette trajectoire n’en demeure pas moins complexe, voire contradictoire.

L’ascension de Robert Zimmerman dit Bob Dylan, des bars hippies aux sommets des charts, est racontée en prenant en compte, avec une grande virtuosité narrative, une multitude de lignes de tension. Certaines sont sentimentales, polarisées par les figures de Suze Rotolo (rebaptisée Sylvie Russo dans le film pour d’obscures raisons juridiques, alors que tous les autres personnages portent leur vrai nom) et Joan Baez. Certaines sont artistiques, avec l’opposition entre une approche acoustique d’obédience folk et une approche électrifiée d’obédience rock. Certaines sont éthiques, entre engagement pour des causes progressistes et stratégies commerciales. Toutes ces lignes se croisent, se mêlent, s’affrontent, s’incarnent dans des personnages dont certains en sont des représentants types et d’autres des figures qui peuvent être clivées ou contradictoires.

Cet écheveau fait l’épaisseur romanesque du récit, en contrepoint de son atout majeur qui reste la force intacte des morceaux musicaux et des manières de les chanter et de les jouer. La doxa veut que cette histoire, qui culmine avec le concert de Newport en 1965 et le passage en force de Dylan vers le rock avec sa version agressive de « Maggie’s Farm », copieusement huée par une partie du public, soit celle d’un envol vers la liberté de l’artiste singulier rompant les attaches avec toute assignation politique (les luttes pour les droits civiques et contre la guerre au Vietnam) et esthétique (les codes du folksong engagé). C’est d’ailleurs ce qu’il est arrivé à Dylan lui-même de raconter, lui qui a, au cours de sa vie, souvent donné des versions différentes sinon contradictoires de ses choix et de ses actes. Mais ce n’est pas ce qui advient dans le film, contrairement à ce qu’en diront ceux qui préfèrent rester accrochés au mythe simpliste que prêter attention à l’instabilité des significations agencées par le scénario.

Cette instabilité a pour principal point d’activation l’une des multiples relations contées par le film, celle qui concerne Dylan et Pete Seeger. Si, à l’évidence, Dylan-Chalamet occupe le centre de l’écran, s’il est, sous ce double nom, la star, la tête d’affiche, Pete Seeger, joué par Edward Norton, traverse le film de part en part comme un contrepoint chargé d’une autre énergie, porteur d’autres enjeux, vivifié, précisément, de ne pas être une star ni un lonesome hero et de ne surtout pas vouloir en être un – en forçant un peu le trait, on pourrait plaider que c’est lui, Seeger, le « parfait inconnu ».

Cet inconnu, idée autant qu’homme, fonctionne dans le film en faisant résister de manière fantomatique l’ensemble de ce dont le véritable Seeger a été, de fait, l’incarnation : la convergence des luttes populaires étatsuniennes, celles des ouvriers d’usine, celles des paysans expulsés par la sécheresse ou l’expansion des grands propriétaires et celles des migrants, avec les luttes des Noirs pour les droits civiques, contre le racisme institutionnel en vigueur aux États-Unis jusqu’en 1968, et avec la mobilisation d’une grande partie de la jeunesse à la fois contre le consumérisme et contre la guerre au Vietnam. (…)

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