Cannes jour 2: quatre pas dans le réel (dont un faux-pas)

Documentaire, fiction, animation, pamphlet, en Ukraine, en Égypte, en Chine ou en Palestine, quatre films rendent compte de manières fort différentes des réalités actuelles ou passées.

Photo: Amal, la jeune survivante de « La Route des Samouni » de Stefano Savona

Commençons par le pire: en ouverture de la section officielle Un certain regard surgit un film signé d’un grand nom du cinéma contemporain, Sergei Loznitsa. On doit à celui-ci des splendeurs documentaires, exemplairement son Austerlitz, et de grands films de fiction, comme Dans la brume –même si sa dernière proposition, Une femme douce, avait déjà laissé perplexe. Mais rien à voir avec la facture grossière et les procédés plus que déplaisants de Donbass.

Donbass, propagande stalinienne

Scène de lynchage dans Donbass | ©Pyramide Distribution

On conçoit que le réalisateur qui a grandi à Kiev et a consacré un documentaire à la Révolution de Maidan soit profondément affecté par le conflit auquel est confronté son pays face aux Russes et aux milices séparatistes dans la zone orientale de l’Ukraine. Et on peut, comme spectateur et comme citoyen, ne nourrir aucune complaisance pour les menées de Poutine et de ses affidés dans la région, et en général.

Cela ne saurait en aucun cas justifier le recours aux caricatures à sens uniques et aux procédés qui sentent à plein nez les procédés de la propagande stalinienne la plus bas du front. Vient le moment où, assimilant tous les ennemis à des crétins odieux et violents, grotesques et pourris jusqu’à la moelle, ne méritant que d’être éliminés au plus vite de la surface de la terre, Donbass finit par produire exactement l’effet inverse.

D’une situation réelle, actuelle, violente, ce film-là fait, par sa mise en scène, une fausseté obscurcie par les partis pris et l’outrance. Tout le contraire de ce qu’accomplissent, par des moyens pourtant très différents, trois autres titres visibles sur la Croisette. (…)

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Cannes jour 1: «Everybody Knows», film-machine

Le film d’Asghar Farhadi remplit le contrat du film d’ouverture, avec une réalisation qui accuse les pesanteurs du cinéaste.

Une des caractéristiques du Festival de Cannes est que la moindre risée se transforme en tempête –dans un verre à cocktail. En prélude à l’ouverture ce mardi 8 mai, on aura donc eu droit à d’épiques levées de boucliers contre l’interdiction des selfies sur les marches, à des appels aux barricades pour cause de légère modification des horaires des projections de presse, à des déclarations enflammées à propos de l’avancement de vingt-quatre heures des dates de la manifestation, et autres fausses affaires qui auront grandement agité médias et réseaux sociaux.

Enfin les choses dignes d’intérêt ont commencé, avec la projection du film d’ouverture. On comprend bien pourquoi Everybody Knows –qui sort en salle aussitôt après, le 9 mai– occupe cette position inaugurale.

Un film international –coproduction franco-hispano-italienne– signé d’un réalisateur oscarisé, le «very global» Iranien Asghar Farhadi, avec deux stars cotées sur les deux rives de l’Atlantique, Penelope Cruz et Javier Bardem, est exactement ce dont le Festival a besoin pour lancer les festivités. Manière de dire, évidemment, que ses qualités cinématographiques ne sont pas nécessairement la raison principale de sa présence.

Une adolescente disparaît

Situé dans une campagne vinicole d’Espagne, le film met aux prises les membres d’une famille élargie et leurs proches, confrontés à l’enlèvement d’une des leurs, une adolescente disparue au cours d’une fête de mariage. Et il met aux prises une femme d’âge mûr (Penelope Cruz) mariée à un autre (l’Argentin Ricardo Darin) et son ancien amoureux (Javier Bardem), avec comme environnement une famille à la fois protectrice et dangereuse.

La famille, refuge et nœud de vipère | Memento Films

Soupçons, jalousies amoureuses, anciennes rancœurs, rivalités sociales et sentimentales, secrets mal gardés, manipulations: qui connaît le cinéma de Farhadi reconnaîtra les ressorts dramatiques que le réalisateur iranien sait organiser, avec une habileté que nul ne lui conteste.

Énormes rouages

Farhadi est moins cinéaste que scénariste (…)

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Les chants désaccordés et les beaux solos de la Berlinale 2018

La 68e édition du Festival de Berlin a du mal à mettre en place une vision d’ensemble, même si des œuvres fortes s’affirment.

Photo: The Season of the Devil de Lav Diaz

À mi-parcours de sa 68e édition, qui se tient du 15 au 25 février, le Festival de Berlin exhale un curieux parfum, où se mêlent effluves de désappointement et fragrances stimulantes.

Le fond de l’air est en partie vicié par un vent de fin de règne, du fait de l’annonce par le patron de la manifestation depuis 2001 qu’il ne demanderait pas un nouveau mandat en 2019.

Dieter Kosslick, patron historique de la Berlinale, face aux médias le soir de l’ouverture. (©Berlinale)

En décembre dernier, Dieter Kosslick a été la cible d’une part importante des professionnels allemands, lui adressant des reproches au demeurant contradictoires. Au-delà du cas local et de ses éventuelles motivations particulières, l’affaire est symptomatique de l’état des grands festivals, sinon du cinéma lui-même.

Reproches contradictoires

D’un côté, il a été reproché au directeur des choix pas assez affirmés, notamment en compétition, où beaucoup de films, s’ils abordent souvent des grands sujets, sont clairement dépourvus de toute ambition artistique.

On lui a aussi fait grief de ne pas attirer assez de stars internationales, et de ne pas parvenir à conserver à la Berlinale son statut éminent, face à Cannes ou à Venise. Étrange reproche en vérité: si Cannes demeure sans égal, la manifestation allemande est à tous égards désormais bien plus importante que sa rivale italienne, même s’il est vrai que son talentueux directeur, Alberto Barbera, a réussi depuis plusieurs années à ouvrir sa Mostra avec des grosses machines à Oscars (Birdman, Gravity, Spotlight, La La land, et cette année La Forme de l’eau).

Bien plus ample, et attirant un beaucoup plus grand nombre de spectateurs, la Berlinale n’a pas réussi à occuper ce créneau, en grande partie pour des raisons des calendriers.

La quantité ne suffit pas

Toujours est-il qu’entre attentes des cinéphiles et attentes des médias grand public (et des sponsors), le fossé semble de plus en plus difficile à combler avec la recette longtemps appliquée par Berlin: la quantité.

Pléthorique, et accueillant des films extrêmement différents, le grand rendez-vous de PotsdammerPlatz a pourtant aussi permis par le passé la consécration de grands auteurs exigeants, par exemple, récemment, Béla Tarr avec Le Cheval de Turin, Miguel Gomes avec Tabou ou Jafar Panahi avec Taxi Téhéran. (…)

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Karim Moussaoui, l’«hirondelle» d’un renouveau du cinéma algérien?

La sortie en salle d’«En attendant les hirondelles» de Karim Moussaoui met en évidence l’émergence d’une jeune génération de réalisateurs (et aussi de scénaristes, de producteurs, d’acteurs). Le Festival de Montpellier vient d’en réunir les principaux représentants.

(Sur la photo, de gauche à droite: Amina Haddad, Mohamed Yargui, Amel Blidi, Sofia Djama, Lyes Salem, Karim Moussaoui, Adila Bendimerad, Damien Ounouri, Hassen Ferhani, Djamel Kerkar)

 

La sortie sur les écrans français le 8 novembre d’En attendant les hirondelles est la possibilité de découvrir un très beau film. C’est aussi un signe fort d’un possible essor d’un jeune cinéma algérien. Un des principaux programmes de la 39e édition du CinéMed, le Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier, était dédié à ce phénomène.

Un hommage particulier y était rendu à celui qui est désormais unanimement considéré comme la figure tutélaire, après avoir traversé les décennies, les pires difficultés et de terribles dangers: Merzak Allouache, 73 ans, auteur d’un des meilleurs films de son pays dans les années 1970, Omar Gatlato, signataire de l’essentiel Bab-el-Oued City en pleine guerre civile et inlassable chroniqueur des malheurs et des espoirs de son peuple (Le Repenti, Les Terrasses, Madame courage).

Bab-el-Oued City de Merzak Allouache (1994)

Pour être complet, il aurait été juste que figurent aussi les quelques représentants de la génération suivante, notamment les deux figures importantes que sont le radical et inspiré Tariq Teguia (Rome plutôt que vous, Inland, Révolution Zendj) et le grand documentariste Malek Ben Smaïl (La Chine est encore loin,), auquel il faudrait ajouter le solitaire et talentueux Amor Akkar (La Maison jaune).

Il reste qu’incontestablement il se passe quelque chose de l’ordre d’une émergence collective, générationnelle, dans le cinéma algérien actuel, et que c’est surtout ce que la manifestation pilotée par Christophe Leparc a souhaité éclairer. Le 25 octobre, elle a réuni la plupart des membres de ce qui y a été appelé «la jeune garde du cinéma algérien».

S’y sont retrouvés Hassan Ferhani (Dans ma tête un rond-point), Damien Ounouri (Fidaï), Lyes Salem (L’Oranais), qui ont déjà vu leurs films distribués, également en France. Mais aussi Sofia Djama (dont le premier long, Les Bienheureux, a été présenté au Festival de Venise), Djamel Kerkar (Atlal), Adila Bendimerad, Amel Blidi, Mohamed Yargui. Et, bien sûr, Karim Moussaoui.

Les passeurs et les points de passage

Celui-ci n’est pas seulement une des principales figures de cette génération montante. Il est aussi un de ceux qui l’a rendue possible, avec le jeune critique Samir Ardjoum et Abdenour Hochiche, fondateur et jusqu’à l’an dernier animateur du Festival de Bejaïa, véritable creuset de cette efflorescence –tous deux présents dans la salle à Montpellier.

Avant de devenir réalisateur, Moussaoui a longtemps été responsable du cinéma au sein de l’Institut français d’Alger. Dans un environnement hostile au cinéma et à toute forme de liberté d’expression, il en a fait un lieu de recherche et d’expérimentation, montrant les grands films contemporains du monde entier, organisant débats et ateliers, suscitant les rencontres et les essais. (…)

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Cinéma en Chine: le gambit de Pingyao

En créant un nouveau festival dans une province excentrée, le cinéaste Jia Zhang-ke met en place une proposition audacieuse qui pourrait avoir un effet décisif sur l’avenir du cinéma, dans ce pays où le septième art est à la fois dynamique et très encadré par le pouvoir et le marché.

Un grand écran en forme de voile émergeant des toits de maisons traditionnelles chinoises: c’est le «visuel» du Festival de Pingyao, qui tenait sa première édition du 28 octobre au 4 novembre. La symbolique est claire: partir à l’aventure du cinéma grand format, tout en affichant son ancrage territorial et historique.

Un festival de plus, sur une planète où ils ne cessent de proliférer? Non, une expérience unique au monde, dans une petite ville de la vallée du Fleuve jaune.

Jia Zhang-ke

Un petit homme au visage rond se tient derrière cette entreprise démesurée. Jia Zhang-ke est le plus grand cinéaste chinois actuel, et un des plus grands cinéastes du monde. Mais depuis ses débuts à la toute fin du siècle dernier, et à la différence de la plupart de ses collègues, il n’a jamais voulu exister seul.

Artiste contemporain de première magnitude, il est aussi un stratège qui travaille inlassablement aux possibilités d’existence d’une diversité de styles et de thèmes dans le pays le plus peuplé du monde.

Les puissances titanesques qui contrôlent la Chine

C’est-à-dire aussi qui travaille avec et contre les puissances titanesques qui contrôlent la Chine, l’État-Parti que vient de consolider Xi Jin-ping avec le 19e congrès du PC chinois et les grands trusts financiers, qui dominent entre autres l’industrie du cinéma la plus dynamique de la planète, où 42.000 écrans s’épanouissent.

Nouvelle et spectaculaire étape de cette stratégie, Jia Zhang-ke a entrepris la création du premier festival de films d’auteur en Chine. Il existe à Shanghai et Pékin des festivals officiels, riches et puissants, affreusement mal programmés, et un peu partout dans le pays des festivals indépendants, persécutés par le régime, régulièrement interdits.

Fidèle à son approche cherchant à sortir de cette dichotomie en forme d’impasse, Jia a inventé une manifestation dédiée à une idée exigeante du cinéma, mais où les films présentés auront (presque tous) obtenus un visa de censure.

Marco Müller et Jia Zhang-ke

La conception artistique et la programmation ont été confiées à un maître mondialement reconnu, Marco Müller, qui a dirigé les festivals de Rotterdam, Locarno, Venise et Rome, et est par ailleurs un excellent connaisseur de la Chine, dont il parle couramment la langue.

Le réalisateur de A Touch of Sin a choisi la ville touristique de Pingyao, célèbre pour son enceinte de murailles en terre, dans sa région natale du Shanxi: manière de rendre hommage à des racines qui jouent un rôle essentiel pour cet auteur, mais aussi de s’éloigner des grands centres de pouvoir. (…)

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Festival de Venise 2017: des pépites dans le bric-à-brac de la lagune

Inégale et disparate, la sélection de la Mostra recèle pourtant quelques belles découvertes où, sans grande surprise, le documentaire et l’Asie se taillent les meilleures parts.

Année après année se confirme le statut compliqué du plus ancien festival du monde, la Mostra de Venise, dont la 74e édition se tient du 30 août au 9 septembre. Deux phénomènes négatifs aggravent sa situation vis-à-vis des manifestations qui lui sont traditionnellement comparées, Cannes et Berlin.

L’une est la concurrence des deux grands festivals nord-américains, Telluride, juste avant, et surtout Toronto qui commence pendant que Venise a lieu. L’autre tient à l’état de médiocrité du cinéma du pays hôte, médiocrité à laquelle l’Italie ne s’est pas résignée –alors que la Berlinale, par exemple, ne se pose pas la question de l’état du cinéma allemand et ne prétend pas s’en faire à toute force une vitrine.

La conséquence est qu’il est quasi-impossible d’émettre une opinion sur l’ensemble de la programmation, extraordinairement hétérogène et inégale. À mi-parcours de son déroulement, on ne peut que pointer quelques objets singuliers ayant émergé de ce bric-à-brac.

Deux documentaires d’exception

Le plus mémorable se tient en deux titres, qui malgré leurs différences considérables, relèvent du documentaire. Le premier est une pure merveille de cinéma politique au plus beau sens du mot.

Vue d’ensemble du bâtiment principal de la New York Public Library

Avec EX LIBRIS, Frederick Wiseman fait bien plus que décrire cette extraordinaire lieu voué à l’accueil des lecteurs à Manhattan qu’est la Bibliothèque publique de New York.

Séquence après séquence, chacune prenant le temps de rendre sensible une situation, le film déploie un gigantesque réseau d’action publique dont les quelque 80 implantations relevant de la bibliothèque dans tous les quartiers de New York sont les instruments. On reviendra à sa sortie, prévue le 1er novembre, sur cette fresque émouvante et précise de ce que pourrait, devrait être le travail d’une institution de la démocratie.

Les frères Sagawa dans Caniba de Lucien Castaing Taylor et Verena Paravel

De sortie, il n’est pas sûr qu’il y en ait une pour Caniba, le nouveau film de Verena Paravel et Lucien Castaing Taylor. Les auteurs du mémorable Leviathan, invention d’un cinéma cosmique, poursuivent leur recherche avec les moyens du cinéma.

 

Ils s’intéressent cette fois à Issei Sagawa, ce Japonais devenu célèbre en 1981 après avoir tué et en partie mangé une condisciple de son université parisienne. Trente-cinq ans plus tard, vieil homme malade toujours habité des plus sombres instincts, il devient un des deux protagonistes d’une étude aussi savante que troublante. Un des protagonistes puisque cette figure déjà si complexe se dédouble avec le présence d’un frère tout aussi travaillé par les pulsions morbides, mais de manière différente.

Caniba n’est pas, et ne prétend en rien être un spectacle, encore moins un divertissement. C’est l’utilisation des moyens propres du cinéma, le gros plan, la durée, l’écoute et l’observation attentive, le travail sur la relation image/son comme procédures d’approches de mystères de l’humain.

Des mystères dont ces deux messieurs, au demeurant très conscients de ce qu’ils font, sont des sortes de miroirs à la fois grossissants et déformants, révélateurs de parts d’ombre dont, dans des proportions bien moindres, nul n’est exempt.

Dans des eaux cinématographiques bien plus tempérées, et faute d’avoir pu voir les nouveaux films d’Abel Ferrara, Abdellatif Kechiche et Takeshi Kitano, on retiendra encore une poignée d’offres d’origines très diverses. (…)

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Quelques belles propositions de cinéma à Locarno 2017

Pour sa 70e édition, le festival suisse qui a lieu du 2 au 12 août a d’ores et déjà consolidé sa position de grande institution cinéphile, et offert une poignée de propositions artistiques remarquables.

C’est une question qu’on ne se serait pas posée il y a encore cinq ans: combien des films dignes d’intérêt découverts à Locarno sortiront en salles en France? Jusqu’à il y a peu, la réponse, évidente, était tous –ou du moins la grande majorité.

Mais aujourd’hui, si le nombre de films en distribution a augmenté, l’audace d’offres différentes s’est en revanche réduite, même si la France reste, et de loin, le pays le plus accueillant au cinéma d’auteur.

Et comme Locarno a parallèlement évolué vers un écart de plus en plus marqué entre productions conformistes, surtout sur sa Piazza Grande, et propositions expérimentales dans plusieurs sections compétitives, les découvertes bien réelles qu’on peut faire grâce à la vénérable institution tessinoise sont promises à des destins de plus en plus aléatoires.

Institution, le Festival l’est plus que jamais, puisque son écran géant de la Piazza figure désormais sur les billets de 20 francs de la Confédération. La ville et le canton lui ont d’ailleurs ofert un bâtiment flambant neuf, avec trois nouvelles salles très ben équipées. Et vénérable assurément, lui qui fête cette année sa 70e édition –comme Cannes, créé deux ans plus tôt mais qui a connu deux années sans tapis rouge.

Les inventions de «Milla»

Rien n’assure donc que les spectateurs français auront la possibilité de découvrir les 5 ou 6 films mémorables parmi les quelque 25 découverts durant les cinq premiers jours du Festival. Du moins peut-on se réjouir que Milla, le deuxième film de Valérie Massadian, cinq ans après le si beau Nana, ait un distributeur.

Séverine Jonckeere et Luc Chessel dans Milla.

C’est la promesse de retrouver cette utopie de cinéma, qui semble inventer pour les corps et pour les mots, pour les instants et pour les lieux, d’autres usages que ceux communément attribués par les films, dans une continuelle redécouverte des moyens de raconter et d’émouvoir.

«Lucky» et «Winter Brothers», prodiges de la présence

On pourrait dire l’inverse, de manière tout aussi élogieuse, de Lucky, premier film de l’acteur américain John Carroll Lynch, et de Winter Brothers, premier film de l’Islandais Hlynur Palmason. L’un est aussi solaire (en Arizona) que l’autre est polaire (dans une zone minière glaciale), le premier est aussi émouvant et drôle que le second est brut d’affects.

Harry Dean Stanton dans Lucky.

La peau, les gestes, la démarche, la voix de Harry Dean Stanton, cowboy très âgé, font peu à peu naître sourires et serrements de gorge, dans ce qui sait être si bien un hymne à la vie dans l’ombre très présente de la mort.

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Elliott Crosset Hove dans Winter Brothers

La brusquerie des pulsions du mineur, trafiquant et obsédé joué par l’étonnant Elliott Crosset Hove, la violence sans fard de ce monde de mâles, de travail extrême, de tension à la limite de l’humain hantent le film nordique, avec au fond les mêmes ressources que le film étatsunien: la croyance dans la présence des acteurs, dans la durée, dans les puissances des sons, des ombres et des lumières.

Denis Côté à fleur de peau

Tout autre chose, ou plutôt la même chose, mais complètement différemment: on retrouve l’excellent Denis Côté, aussi talentueux qu’il arbore sa casquettes de documentariste, d’essayiste ou de réalisateur de fiction –où toutes à la fois. (…)

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À Cannes, trop de films en liberté surveillée, et quelques belles découvertes

La déception globale concernant la compétition cannoise vient surtout de films qui, renonçant à leur liberté de mise en scène pour suivre des partis-pris formatés, privent aussi leurs spectateurs de liberté. Pourtant, à Un certain regard ou du côté de l’ACID, quelques heureuses rencontres.

Ce 70e Festival de Cannes aura apporté de belles rencontres et plus que son lot de déceptions. Il est temps à la fois de rappeler les quelques rares coups de cœur de la compétition, et, au-delà de la liste de ceux, loin d’avoir tous déjà été évoqués ici, qui nous ont laissé sur notre faim, d’essayer comprendre où le bât blesse. Temps enfin de signaler quelques belles découvertes pas encore nommées par les quelques 45 «films de Cannes» qu’on est parvenu à voir.

Une des phrases les plus fréquemment entendues sur la Croisette ces derniers jours est: «On plaint le jury qui doit donner des prix à une telle sélection». En attendant que l’aréopage présidé par Pedro Almodovar se prononce, redisons combien on a aimé Vers la lumière de Naomi Kawase, 120 battements par minute de Robin Campillo et Le Jour d’après de Hong Sang-soo, trio qu’on se réjouirait de retrouver en haut du palmarès.

Parmi les titres en compétition, nombreux, plus nombreux que d’habitude, sont ceux qui auront déçu. Une des principales causes vient de tant de films qui cèdent à une conception machinique du cinéma: la fabrication d’un dispositif qui décide une fois pour toute de la forme et du ton, le déroulement de la projection consistant dès lors en une illustration répétée de ce «concept» comme on dit, non pas en philosophie mais en publicité.

Machinique, machinal, machination

Cela est vrai du très brillant filmer qu’est le russe Andrey Zviagintsev (Faute d’amour) enfonçant méthodiquement le même clou de décomposition morale de la société russe, c’est vrai du petit système romanesque avec injection de fantastique de l’américain Todd Haynes (Wonderstruck), vrai du mélange artificiel de plaidoyer social et de fantastique imprégné de religiosité du hongrois Kornel Mondruzco dans La Lune de Jupiter.

C’est vrai encore de ces machinations ourdies par François Ozon dans le jeu de miroirs gratuit de L’Amant double, par Fatih Akin avec le film de vengeance In the Fade, ou par Roman Polanski dans le film d’emprise D’après une histoire vraie. Et c’est aggravé de la laideur du regard que porte systématiquement le Suédois Ruben Östlund sur ses contemporains dans The Square.

Une variante de cette faiblesse tient à la volonté (ou à l’acceptation) de se couler dans les moules du film de genre. Rien de répréhensible à cela, sauf que pour continuer d’y faire vivre du cinéma, il faut une énergie décuplée, une capacité de réinventer de la liberté à l’intérieur d’un espace codifié. (…)

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Cannes, un grand festival… du documentaire français

C’est en tout cas un domaine pour lequel on pourra tirer un bilan très positif au terme de cette 70e édition. Les films signés Agnès Varda et JR, Claude Lanzmann, Barbet Schroeder, Raymond Depardon, Emmanuel Gras ou Mariana Otero multiplient les propositions passionnantes.

Pas seulement les Français d’ailleurs. On a évoqué ici l’importance d’À l’Ouest du Jourdain d’Amos Gitai. Et, même sans aucune prétention sur le terrain du langage cinématographique, Une suite qui dérange, suite d’Une vérité qui dérange consacré au combat d’Al Gore contre la catastrophe environnementale et ceux qui contribuent à son aggravation, est un document très intéressant, à la fois portrait d’un politique au travail et dossier informatif, avec quelques révélations sur les coulisses de la COP21.

1.Visages Villages d’Agnès Varda et JR

Mais l’essentiel des propositions les plus stimulantes sont réalisées par des Français – pas forcément à domicile. On ne se lasse pas de répéter la pure merveille qu’est Visages Villages d’Agnès Varda et JR, attendu en salle le 28 juin. Ils sont, à Cannes, en bonne compagnie.

2.Napalm de Claude Lanzmann

Napalm de Claude Lanzmann est un geste fou, qu’il reviendra à chacun de trouver insupportable ou bouleversant. Le film évoque en quelques plans et quelques images d’archives le voyage du réalisateur en Corée du Nord à la fin des années 50, la guerre de Corée, Pyongyang aujourd’hui, avant de se concentrer, plein cadre, sur son seul véritable sujet, sa passion pourrait-on dire: Claude Lanzmann lui-même.

En gros plan, celui-ci conte une histoire que tous ceux qui portent attention à son œuvre connaissent puisqu’il l’a narrée par le menu dans son grand livre autobiographique, Le Lièvre de Patagonie.

Au cours de son expédition en Corée du Nord, Lanzmann a vécu une idylle brève, intense et illégale avec une infirmière coréenne. A quoi bon le filmer racontant une histoire déjà connue? Justement!

Tout change, avec la voix, avec le visage, avec le regard, avec les inflexions de ce rhéteur virtuose, entièrement habité par l’importance absolue de ce qu’il a vécu et ressenti alors, et depuis.

Et si, par-delà la désinvolture absolument injustifiable avec laquelle est traitée la sinistre réalité nord-coréenne, par delà un égocentrisme qui atteint ici des proportions surhumaines, on accepte ce pur processus d’incarnation, incarnation d’une mémoire et d’un amour, par les moyens du cinéma, il se joue quelque chose d’exceptionnel, sinon d’unique, dans ce film.

 

3.Le vénérable W, Barbet Schroeder

Avec Le Vénérable W, Barbet Schroeder revendique de compléter sa «trilogie de la terreur», après les portraits filmés d’Amin Dada et de Jacques Vergès. En fait chacun de ces films est tout à fait singulier, et cette enquête sur le moine bouddhiste appelant à la multiplication des pogroms en Birmanie contre la minorité musulmane existe dans toute sa force autonome. (…)

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À Cannes, la sombre lumière de «Frost» éclipse les réalisations décevantes de Jacques Doillon, Sofia Coppola et Serguei Loznitsa

Sur fond à la fois réaliste et mythologique de guerre en Crimée, le film de Sharunas Bartas impressionne, quand ni «Rodin», ni «Les Proies» ni «Une femme douce» ne tiennent leurs promesses.

Ces mains d’homme qui empoignent et pétrissent ce cul de femme. Ces mêmes mains, dans le même mouvement, pur mouvement de cinéma, qui caressent et captent la forme et la texture d’un tronc d’arbre. On aime à penser que ce seul enchainement de deux plans justifierait le désir de Jacques Doillon de filmer son Rodin. On n’est pas loin de penser que ce désir, cette inspiration s’y épuisent.

 

Oh tout est bien! Précis, historique, avec indications des généralisations sur le statut de l’artiste dans la société, sur les rapports maître-élève, sur le désir nécessaire au cœur de la création même la plus officielle, sur les parallèles entre le grand sculpteur et le cinéaste qui fut plus souvent qu’à son tour aussi incompris que Rodin avec son Balzac.

Et il va sans dire que Vincent Lindon est impeccable, parfait, plus que parfait. Izia Higelin en Camille Claudel est mieux que cela, plus vive, plus vibrante, Séverine Caneele dans le rôle de madame Rodin est impressionnante.

Ce Rodin pourrait être signé de 50 autres réalisateurs français, et ce serait leur meilleur film. De la part du cinéaste de La Pirate et de Ponette, de La Drôlesse et du Premier Venu, c’est un film bien sage, et pour tout dire assez scolaire.

Le cas de Jacques Doillon est malheureusement exemplaire du sentiment qu’auront inspiré trois des films les plus attendus de la compétition et présenté à la suite l’un de l’autre, chacun signé d’un ou une cinéaste dont on connaît la force et la singularité.

 

Avec Les Proies, Sofia Coppola propose un remake du film homonyme de Don Siegel tourné en 1971. Ce n’est plus Clint Eastwood en soldat nordiste qui se retrouve entouré de femmes sudistes après avoir été blessé, mais Colin Farrel –clairement on n’est plus au même niveau. (…)

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