« Marie et les naufragés », avis de tempête

341368Marie et les naufragés de Sébastien Betbeder, avec Pierre Rochefort, Vimala Pons, Eric Cantona, Damien Chapelle, André Wilms. Durée : 1h44. Sortie le 13 avril.

 

A un moment, il se passe quelque chose. Et le film s’envole. Pourtant cela ne concerne pas les personnages principaux, Siméon, Marie et Antoine, ni le ressort du récit, Siméon amoureux de Marie et qui la suit, lui même talonné par Antoine. Mais lorsqu’un tour de passe-passe numérique fait d’un jeune homme somnambule le témoin de ses propres frasques nocturnes grâce à un système vidéo, le mélange de loufoquerie, de logique farceuse et d’étrangeté aux franges de l’inquiétant prend soudain l’élan que cherchait le film depuis le début.

Sébastien Betbeder est un réalisateur plein d’idées, d’initiatives, d’originalité. Ce n’est pas si courant dans le cinéma français, en particulier dans le registre de la comédie, auquel on peut le rattacher pour simplifier. Les idées, l’originalité, c’est très bien, ça ne suffit pas forcément pour que vive un film. A ce jour, c’est surtout grâce à l’authentique réussite de 2 automnes 3 hivers, le troisième de ses quatre précédents longs métrages que le réalisateur a montré qu’il pouvait être aussi autre chose qu’un garçon doué et inventif : un cinéaste.

Au début, Marie et les naufragés semble repartir de zéro. C’est à dire justement d’une addition d’idées, de trucs, de signaux envoyés au public, entre ruse et naïveté. Il y a plus de bonnes idées, ou de tentatives, ou d’expériences dans les premières séquences de Marie que dans 30 comédies à la française qui embouteillent les écrans à longueur d’année, donc bravo. Mais ce sont des idées, on les voit comme telles, l’adresse aux spectateurs, le coq-à-l’âne, les biographies décalées et racontées, le recours à des éléments de fantastique, de film policier ou d’aventure.

C’est sympa. C’est plaisant. Les acteurs sont très bien. Siméon suit Marie qu’il ne connaît pas sur l’ile de Groix, abandonnant tout ce qui faisait sa vie plutôt désœuvrée, Marie est dans un curieux délire, Antoine l’écrivain dépressif et peut-être électro-sensible manipule Oscar pour retrouver Marie. Marabout de ficelle et tuyau de poêle, blagues littéraires et musicales, nuits parisiennes et bohême contemporaine, ça se faufile, sourit en coin et débloque gentiment.

Et puis voilà Oscar qui se voit sur son enregistrement, et c’est comme si le film attendait cet instant, comme une formule de magie. Les trucs bizarres vont le devenir davantage, les sentiments vont devenir plus sentimentaux, la musique (de Sébastien Tellier) qui était déjà bien présente le sera encore plus, comme si à la fois les éléments s’intensifiaient et trouvaient comment entrer en résonnance. Ou comme s’ils échappaient à la planification du chef d’orchestre de ce ballet farfelu mais néanmoins un tantinet mécanique.

Alors lorsque débarque en renfort le très grand et très allumé André Wilms en musicien gourou de SF carton pâte pour faire danser tout le monde sur ses musiques tristes, il apparaît que c’est gagné. Que le navire a largué les amarres, que les vents d’une heureuse et subtile folie peuvent souffler tout leur content.

Sur les landes de l’ile bretonne, on songe au Rozier de Maine-Océan, au Rivette de Duelle et de Noroit. On songe que c’était là d’ailleurs depuis le début, et que la vivacité un peu de biais de Vimala Pons, la présence à la fois sensuelle et enfantine de Pierre Rochefort, l’étrangeté attendrissante et burlesque d’Eric Cantona tendaient vers cela. C’est intrigant, un film qui se sauve par le milieu – mais qui se sauve entièrement. Comme on dit chez Rackham le rouge, tout est bien qui finit bien.

« Le Bois », peuplé et fendu

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Le Bois dont les rêves sont faits de Claire Simon. Durée: 2h26. Sortie le 13 avril.

Tourné durant toute une année au Bois de Vincennes, tout contre Paris (1), Le Bois dont les rêves sont faits est un film fendu, disjoint. Un film qui fait, très bien, deux choses complètement distinctes. Que fait-il? D’abord, une série de portraits de personnes qui fréquentent ce lieu, la description d’un grand nombre de situations très particulières qui s’y produisent.  La collection assemblée par la réalisatrice Claire Simon est impressionnante, par sa diversité et par l’intérêt qu’à des titres divers –informatif, émotif, esthétique– ces composants suscitent.

L’ancien légionnaire qui a installé son gymnase personnel dans une clairière, les promeneurs de chiens professionnels, la prostituée lucide et volontaire, les SDF adeptes de la chlorophile, un chaman, les techniciens du service des parcs de la Ville de Paris, les amoureux de tous sexes, les groupes d’émigrés cambodgiens ou guinéens, les zoologues amateurs, le voyeur et fier de l’être, les cyclistes du dimanche mais pas pour rire… Chaque fois, la cinéaste réussit à dépasser le côté folklorique, en tout cas la réduction des personnes à leur fonction, à leur apparence, à leur définition par un seul critère.

La longue pratique du documentaire de la cinéaste de Coûte que coûte et de Gare du Nord offre au film ce qui est sans doute sa plus belle dimension: la qualité de l’«écoute» – écoute de la caméra autant que du micro, de l’œil autant que de l’oreille, disponibilité, attention, réception. Dans un autre siècle, Jean-Luc Godard opposait la caméra qui reçoit à la caméra qui s’impose –femelle ou mâle, disait-il. Celle de Claire Simon est remarquablement disponible à la diversité et aux nuances du monde et de ceux –humains et non-humains– qui le peuplent. (…)

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«L’Académie des muses», le jeu des divinités charnelles

AML’Académie des muses de José Luis Guerin, avec Raffaele Pinto, Emanuela Forgetta, Rosa Delor Mura, Mirela Iniesta, Patricia Gil, Carolina Llacher. Durée : 1h32. Sortie le 13 avril.

Intéressantes, les histoires d’amour célébrées par la mythologie antique et la littérature médiévale que raconte le professeur. Séduisantes, les étudiantes qui l’écoutent dans l’amphithéâtre de cette fac de Barcelone. Amusant, le jeu qui se tisse entre elles et l’enseignant quant à l’actualité des sentiments et des relations évoqués par les anciens textes. Subtil et cruel, le dialogue entre le professeur et son épouse, adroite à dévoiler les arrières pensées de l’homme et les sous-entendus des grands récits fondateurs de la culture occidentale.

Séduisant, intéressant, amusant, subtil et cruel, ainsi sera le nouveau film de José Luis Guerin. Des jeux de l’amour et du savoir, du désir et du pouvoir, il semble d’abord proposer, avec une grâce qui réjouit, une description documentaire, à la fois érudite et ludique. Mais ce dialogue entre l’éminent philologue Raffaele Pinto et sa femme à propos de l’utilisation de l’amour courtois pour assurer la domination masculine, pourquoi y assistons-nous à travers une fenêtre fermée, où coulent des gouttes de pluie ? Ces gouttes qu’on retrouvera sur le pare-brise de la voiture où le professeur est rejoint par une étudiante pour un dialogue « pédagogique » dont les enjeux sont alternativement trop clairs et trop opaques.

Ce simple dispositif pluvial, ou son cousin, un système de reflets sur des vitres qui souvent s’interposent, à la fois met à distance et réfracte la présence d’un monde plus vaste, monde peuplé d’humains et de nuage, de lumière et d’activités quotidiennes, qui simultanément contient et ignore ce qui se trame devant nous. Ainsi, toujours entre savoir réellement plaisant, séductions croisées et inégales, défis adolescents ou madrés, ruses et malentendus, un marivaudage complexe se met en place, qui ne cesse de déplacer le regard et l’écoute du spectateur.

Mais voilà que nous partons en voyage. Voilà qu’on débarque, sur les traces de Dante et Béatrice, dans une Italie hantée de souvenirs mythologiques et de bergers très physiques. Arcadie rieuse et sensuelle en contrepoint aux austères théâtres de l’enseignement académique, mise en circulation au grand air des ressources pas du tout futile du désir, de l’attirance des corps, de l’envoutement des mots, comme révélateurs et analyseurs des relations de domination, des mouvements de libération.

A l’écoute des sons de la nature (le vent) et de la culture (les cloches), de la campagne sarde aux portes de l’enfer du lac Averne, d’Eurydice à Héloïse et aux très contemporaines Rosa, Mireia, Patricia et Carolina, entre fable érotique et méditation politique, L’Académie des muses fraie un chemin intrigant et attirant.

Le cinéaste d’En construccion et de Dans la ville de Sylvia semble découvrir pas à pas, plan à plan, de nouvelles manières de faire se répondre et s’enrichir les ressources du documentaire et de la fiction, en même temps qu’il les invente. Et cela devient comme une aventure de plus, une intrigue supplémentaire que se faufilera tout au long des rebondissements et retournements qu’enclenche le projet de « l’académie des muses » véritablement concocté par les étudiantes du professeur Pinto. Lorsque la lumière reviendra dans la salle, quel étrange voyage nous aurons fait.

 

« Visite », voyage fantôme dans le passé et le futur

4639193_7_e373_le-cineaste-portugais-manoel-de-oliveira-a_24abb61a6b797c932cba2aed85deb34aVisite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira.

Durée : 1h10. Sortie le 6 avril.

Dans un des plus beaux films de l’histoire du cinéma, Nosferatu de Friedrich Murnau, figure cette célébrissime formule « Quand ils eurent passé le pont, les fantômes vinrent à leur rencontre. » Elle est devenue une façon de définir le cinéma lui-même, comme rencontre avec ces fantômes qui seraient le mode d’existence même des êtres réels lorsqu’est franchi le pont de l’écran et de la projection.

Innombrables sont les manières qu’auront eu ces fantômes d’habiter nos regards, nos émotions, nos esprits, au point qu’il a pu être dit que tout film digne de ce nom est, d’une manière ou d’une autre – et bien sûr sans que cela invalide ses multiples rapports à la réalité – un film de fantômes. Mais jamais peut-être les puissances fantomatiques mobilisées par le cinéma n’auront atteint ce degré de présence, d’efficience, de suggestion que suscite Manoel de Oliveira dans Visite. Pour partie volontairement, et pour partie bien au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer.

Le cinéaste portugais a tourné ce film en 1982. Il avait alors 73 ans, et derrière lui six longs métrages, et une dizaine de courts depuis Douro, faina fluvial en 1931. Visite est construit dans et autour d’une maison, maison bien réelle de la ville de Porto, ou le réalisateur a vécu 40 ans, mais qu’il s’apprête à quitter, contraint de la vendre. Cette maison, nous ne la verrons que vide, mais peuplée de voix de personnages qui l’explorent, celles d’amis visiteurs à la recherche du couple Oliveira avec qui ils doivent sortir en ville.

Maison fantôme, au bord d’entrer dans les limbes du souvenir, maison hantée de voix, et de récits de ce que fut l’existence de son propriétaire, Manoel de Oliveira, et de son temps. Le réalisateur lui-même raconte, parfois documents à l’appui (photos, films de famille, témoignages), ce qu’a été sa vie d’homme et d’artiste, à travers les remous de l’histoire, le fascisme version Salazar, la Révolution des œillets et ses suites, les amitiés, les rencontres, les péripéties, la famille. Comme énoncé non sans ironie, mais aussi par souci de clarté : « c’est un film de Manoel de Oliveira sur Manoel de Oliveira. »

Evidemment, c’est loin d’être uniquement cela. Visite raconte une histoire longue, complexe, peuplée et contée avec un humour aristocratique, où perce à de multiples reprises une profonde mélancolie, une sorte de fatalisme qu’effleure un demi-sourire.

Ce récit est un geste affectueux et mélancolique qui embrasse son pays, sa ville, sa maison, sa famille (le film est dédié à Maria Isabel, son épouse) et son propre parcours en ce bas monde comme trace que le cinéma peut conserver. Autre présence décisive, celle d’Agustina Bessa Luis, l’auteure du roman qui a inspiré le film immédiatement précédent d’Oliveira, Francisca (1982), qui sera sa scénariste et complice sur sept autres titres majeurs, et la signataire du dialogue de fiction qui accompagne la circulation dans la maison.

Ce film, cette évocation, cet autoportrait, Manoel de Oliveira avait exigé qu’il ne soit montré qu’après sa mort.

Ce n’est pas du tout un testament, et il ne contient guère de révélations ni d’indiscrétions. C’est, ou plutôt c’était, y compris avec le côté farceur qui fut toujours présent chez lui, une manière de s’installer du côté des fantômes, d’anticiper les puissances singulières qu’une telle mise à distance temporelle, et par delà le mur de la mort, permet. C’était peut-être aussi une façon de jouer avec une forme d’immortalité, de retour après sa disparition.

S’il arrive souvent qu’on retrouve des œuvres inédites d’un réalisateur après sa mort, on ne connaît pas d’autre exemple que cela ait été délibérément organisé par l’auteur lui-même, comme composant de la mise en scène de son film. Quand Oliveira réalise Visite et en définit les modalités de diffusion, il fabrique un dispositif temporel et artistique qui met en jeu certaines des puissances essentielles du cinéma, comme réserve de temps et dépassement de l’absolu de la mort – toutes ces notions qu’André Bazin a explicité dans les premiers chapitres de Qu’est-ce que le cinéma ? Encore Bazin et Oliveira ne pouvaient-ils envisager la question que dans une circulation entre passé (de l’enregistrement) et présent (de la projection).

En 1982, Oliveira ne peut pas connaître toutes les conséquences de son dispositif. Il était alors impossible de prévoir que ce récit d’un réalisateur âgé qui se penche sur son existence s’entendrait au travers d’une singulière chambre d’écho : celle d’un cinéaste signataire d’une œuvre immense, 31 longs métrages d’une incroyable audace et inventivité, dont 25 sont encore à venir lorsqu’il réalise Visite. Personne, Oliveira pas plus qu’un autre, n’a prévu ce que serait sa longévité (jusqu’à sa mort à 106 ans en 2015) mais surtout son incroyable fécondité.

Et c’est donc aussi au travers de cette gigantesque œuvre alors encore à venir que se visite à présent Une visite, que s’écoute ces Mémoires et confessions. La machine ne fonctionne pas seulement avec le passé, mais également avec le futur – du moment où est réalisé le film. Visite n’est pas la version sophistiquée des Visiteurs, c’est une réalisation concrète de La Jetée.
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« Eva ne dort pas » ou les pleins pouvoirs du fantôme

arton6488Eva ne dort pas de Pablo Agüero, avec Gael Garcia Bernal, Denis Lavant, Daniel Fanego, Imanol Arias. Durée : 1h27. Sortie le 6 avril.

Ce gars-là, on le reconnaît sans le connaître. Il est jeune, beau, tendu. Il est sûr de ses idées et de sa place sur terre. Il se sent fait pour dominer, et n’a aucun doute sur son bon droit de tuer et de torturer pour que règne en ce bas monde la loi des riches et le dogme d’une église inégalitaire. Parlant des langues différentes, portant des uniformes ou des insignes variés, il a existé, et dominé dans de nombreuses régions du monde. Il existe toujours.

L’histoire qu’il raconte, face à l’écran, avec la fougue de sa jeunesse et la force de ses convictions, est une période extraordinaire de l’histoire de son pays, l’Argentine.

Cette histoire que fut, pour des raisons complexes, parfois confuses sinon contradictoires, l’immense mouvement populaire du péronisme au lendemain de la seconde guerre mondiale, la levée en masse des hommes et des femmes pour plus de justice et moins de misère, mobilisés par une figure incroyable, cette jeune femme épouse du président, Eva Peron. Evita, pasionaria et idole.

Les archives qui défilent autant que les commentaires glacés de fureur du jeune officier qui les commente instaurent la puissance et la singularité du phénomène au sein de la longue histoire des mouvements sociaux.

Et puis Evita est morte, le 26 juillet 1952. Elle avait 33 ans. Ses obsèques durèrent 15 jours, des millions d’Argentins défilèrent devant son cercueil.

Eva ne dort pas ne raconte pas l’histoire d’Eva Peron. Il met en scène l’extraordinaire phénomène politique et mystique qui s’est construit autour de cette femme de son vivant, et plus encore après sa mort, autour de son corps et de sa mémoire. Mais surtout de son corps.

Embaumé par ses partisans, subtilisé par les militaires lorsqu’ils prennent le pouvoir en 1955 après avoir bombardé leur capitale (ils le planquent au Vatican !), retrouvé, utilisé, rapatrié, à nouveau enseveli au secret par la génération suivante de dictateurs et bourreaux de l’Argentine, à la fin des années 1970.

Le film de Pablo Agüero associe images (et sons) d’actualités, photos et documents, à des séquences jouées dans des décors qui affichent leur théâtralité. Autour de l’embaumement du corps d’Eva Peron, bien plus tard du transport de son cadavre par les militaires, puis du dialogue entre un chef de la junte et les guérilleros péronistes qui l’ont enlevé et exigent la restitution du corps, c’est la mise à jour d’un processus étrange et fascinant qui se met en place.

A partir du cas bien réel, et particulièrement spectaculaire, d’Eva Peron, Eva ne dort pas interroge les parts d’irrationnel dans la politique, les besoins et les effets du recours à des catégories, des procédures, des vocabulaires qui relèvent d’un autre mode d’existence, d’une autre type de rapport au monde, celui du religieux.

A cet égard les partisans d’Evita et ses ennemis sont à l’unisson, l’interdiction par décret de prononcer son nom, l’exil secret de son corps, finalement son enfouissement sous 6 mètres de béton sont symétriques de sa canonisation sauvage par des millions d’Argentins, et au rôle d’efficience politique attribuée à son corps et à son nom, à sa mémoire mythique, par les militants et syndicalistes.

Tourné dans des intérieurs cernés de nuit et d’abstraction, enchâssés dans des archives qui nourrissent cette magie noire, les trois grands moments de fiction définis chacun par un personnage central (l’Embaumeur, le Transporteur, le Dictateur) évoquent des faits précis. Surtout, avec des moyens qui s’apparentent au cinéma fantastique autant qu’à la dramaturgie brechtienne, ils mobilisent un imaginaire du pouvoir et de ses ressorts qui trouve, sous des formes variées, bien des échos ailleurs, et y compris aujourd’hui.

«L’Avenir» ou le pas de la vie

huppertL’Avenir de Mia Hansen-Løve, avec Isabelle Huppert, André Marcon, Roman Kolinka, Edith Scob. Durée: 1h40. Sortie le 6 avril.

À quoi cela tient-il? Peut-être, par exemple, à la démarche. À un rythme, un élan, le bruit des talons. C’est très physique, en tout cas. Dans ces montagnes où se termine le film, on dit «le pas» pour le passage entre deux sommets.

Il s’agit d’une traversée, d’un col à franchir dont on ne voit pas l’autre versant, dont on ignorait même qu’il se trouvait là, épreuve, rupture dans le fil des jours. Nathalie, comme toute personne réputée adulte sait ça, doit faire face à des tournants, de l’inattendu, un monde autre qui soudain peut devenir vôtre, de gré ou de force. De là à le vivre…

Nathalie le sait peut-être même un peu mieux, elle qui fait métier et passion de l’étude des idées, celles qui accompagnent et réfléchissent ce que c’est qu’être dans la vie –donc aussi avec la mort. Elle qui, chaque jour, adulte parmi ceux qui ne le sont pas encore, s’occupe de partager ce savoir, prof de philo dans un lycée parisien, gourmande d’échanges et de débats autant que pédagogue rigoureuse.

Un tel métier, une telle passion, cela colore la capacité de faire avec les remous de l’existence, guère plus. Après… Les crises et le déclin de sa mère, son couple qui se brisent, les grands enfants qui suivent d’autres chemins, la séduction possible et impossible d’un ancien élève, l’exigence sans espoir d’une fidélité à une qualité des choses dont l’époque ne veut pas, l’affection et la peur. Pour elle comme pour chacun, même si pour chacun d’une manière un peu particulière.

C’est le tissu même des jours, la trame d’une existence qui n’existe que de gestes, de vibrations de voix, d’accélération ou de ralentissement d’un pas, de suspens d’une phrase.

Elle filme ça, Mia Hansen-Løve. Elle joue ça, Isabelle Huppert. Elles le font ensemble. C’est comme si c’était exactement le même flux, celui du récit et de sa mise en scène, celui de l’interprétation. Le film en palpite, de cette union secrète, qui accompagne les péripéties d’une vie.

Et dès lors L’Avenir, narration d’une totale limpidité, n’est plus, ou plus seulement, la chronique d’une femme, ou l’histoire d’un passage à un ailleurs d’un personnage dans l’âge qui vient.

C’est un flot irisé d’une infinité d’échos, de suggestions, d’harmoniques. Cette aventure de l’existence vaut pour chacun, à n’importe quel âge, de n’importe quel sexe, dans n’importe quelle situation matérielle, sociale, conjugale. (…)

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« Marseille entre deux tours » : six personnages en quête de cité

4891506_7_124f_une-image-du-documentaire-francais-de_711608b64f59db136515fa9924c0f77eMarseille entre deux tours de Jean-Louis Comolli, Michel Samson et Jean-Louis Porte. Durée : 1h17. Sortie le 30 mars.

Depuis 25 ans, Jean-Louis Comolli flanqué de son acolyte le journaliste Michel Samson mène un travail de cinéma politique sans équivalent. Marseille entre deux tours est le xxe film réalisé à l’occasion d’une élection dans cette ville.

De la mort de Gaston Deferre, parrain politique et à certains égards spirituel de Marseille à l’explosion des gauches socialiste et communiste en passant par la montée en puissance du Front National, l’irruption de Bernard Tapie, l’apparition de candidatures « issues de l’immigration », cet ensemble si profondément inscrit dans un tissu urbain et un théâtre politique spécifique compose aussi une exceptionnelle représentation des mutations de la vie collective française, d’un siècle à l’autre.

Il le fait d’autant mieux que, film après film, Comolli et Samson ont eu à cœur de varier les angles d’approches, de définir chaque fois une question singulière. Pourtant il s’agissait toujours d’observer les acteurs – candidats, partis, associations, médias – du jeu électoral.

Lors des municipales de 2014, attendant le résultat du premier tour dans le local électoral du chef de file socialiste Patrick Menucci, Comolli et Samson (ainsi que le chef opérateur de toujours, désormais pleinement associé à la réalisation, Jean-Louis Porte) ont pris conscience d’une usure, d’un vide, et décidé de faire autrement.

Bien entendu, il ne s’agit pas seulement de leur propre lassitude, il s’agit de l’exténuation des formes politiques classiques, jusque dans une ville qui les a adorées, jouées et surjouées jusqu’aux frontières de la tragédie mythologique. Ce que montrent remarquablement certains des précédents films, Marseille de père en fils, Marseille contre Marseille, La Campagne de Provence en particulier.

En voix off dans cette permanence quasi-déserte à la veille d’une défaite annoncée, Comolli déclare donc « Nous avons voulu aller voir ailleurs. Dans le hors-champ des campagnes électorales. Voir ce que racontent les rues, les ports, les escaliers, les marchés, les collines. Entendre ceux qui pratiquent la ville autrement, la parcourent, la pensent et l’inventent, les artisans d’une autre Marseille. »

Ces artisans sont à des titres divers liés à une opération d’une ampleur exceptionnelle, et qui a été bien mal comprise (et encore plus mal relayée par les médias nationaux), Marseille-Provence 2013, l’année d’interventions et de mises en œuvres de projets lorsque la ville a été Capitale européenne de la Culture.

Les six personnes qui interviennent successivement avaient tous une pratique importante avant ce temps fort qu’a été MP2013. Le parcours de Christian Poitevin, poète, performer et ancien adjoint à la culture de Robert Vigouroux, qui a joué un rôle majeur dans la création du Musée d’Art contemporain et la mise en place de la Friche de la Belle de Mai, ou celui du musicien Gilles Suzanne en ont été moins marqué.

Au fil des séquences scandées par le jazz ludique et suggestif d’André Jaume et Alain Soler, tous les six parlent pourtant d’une ville dont il apparaît que cet ensemble de manifestations culturelles a été l’événement politique le plus important des ces dernières années, et non pas les modalités habituelles de l’action publique, à commencer par les élections.

C’est éminemment le cas avec les deux interventions passionnantes de Baptiste Lanaspèze et de Julie de Muer. L’un et l’autre rencontrent le désormais moustachu et chapeauté mais toujours jovialement inquisiteur Samson sur une hauteur de la ville. De ce point de vue surplombant, ils décrivent, très différemment, deux manières de parcourir la ville pour la comprendre autrement, deux intelligences en marche, intelligences physiques pedibus jambisque, politiques, sociales, gourmandes, historiques, sensorielles.

Et leur parole fait émerger un paysage, au sens complexe du terme, une agencement de récits, d’espaces, de relations matérielles et mentales – ce que font aussi, à moindre échelle, Suzanne à La Plaine ou le musicien et performer Pierre Sauvageot avec les escaliers de la Gare Saint Charles, tandis que le sociologue Michel Peraldi met en évidence le rôle décisif des « excursionnistes marseillais » déjà au début du 20e siècle, et les descendances de ce rapport à la marche.

Dans le cas de Julie de Muer, l’expérience a mené à la mise en place de lieux d’accueil répartis dans le tissu urbain des quartiers Nord, à l’enseigne de l’Hôtel du Nord, tandis que la pratique de chemins de grande randonnée en pleine ville développée par Baptiste Lanaspèze se déploie désormais dans de nombreuses autres cités du monde, sous le label Urban Trails.

On pourra s’étonner que le film se termine avec une scène de liesse à la permanence de la Samia Ghali, seule candidate socialiste élue lors du 2e tour – et dont Comolli et Samson avaient suivi l’entrée en politique dans Nos deux Marseillaises.

Ce soir-là était tout de même, pour le camp dont nous voyons des partisans, un soir de défaite, et l’ensemble du film avait mise en évidence d’autres modes de rapport à la cité (au sens urbain comme au sens politique), face auxquels les phrases convenues de la candidate élue sonnent terriblement creux. Au-delà de la joie des supporters de l’élue des Quartiers Nord, c’est bien un doute, une inquiétude, une exigence d’autre chose que les séquences précédentes font éprouver.

Par les chemins qu’il ouvre, par les questions qu’il pose, par le expériences qu’il partage, Marseille contre Marseille est une proposition de cinéma travaillant les enjeux politiques de notre temps de manière féconde. On ne peut que regretter qu’il souffre d’une diffusion minuscule, qui rend difficile l’accès à un film qui méritait mieux, beaucoup mieux.

«Quand on a 17 ans» ou les saisons du désir selon Téchiné

quand-on-a-17-ans-sceneQuand on a 17 ans d’André Téchiné avec Sandrine Kiberlain, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Loret. Durée: 1h54. Sortie: le 30 mars

1,2,3: dans la petite ville de montagne, la mère médecin, son fils lycéen, cet autre garçon, fils adoptif de paysans de haute montagne. Marianne, Damien, Tom.

1,2,3: année scolaire des garçons, un trimestre pour se battre, un trimestre pour se découvrir, un trimestre pour s’unir.

1,2,3: la nature âpre et puissante, le cocon familial, la guerre au loin, où se trouve le père de Damien.

1,2,3. Soleil? Pas forcément, pas tout le temps –il y aura du froid, de la violence, du deuil. Mais énergie en tout cas. Élan vital dont le film, à travers un développement romanesque qui semble s’inventer dans l’enchaînement des plans, cherche à capter les variations d’intensité, les montées en puissance, les dérivations et les éclats.

Cela s’appelle la jeunesse. Pas du tout sur le mode béat (et intéressé) idéalisant les jeunes, pas davantage sur le mode méprisant, être âge ingrat et jeunesse qui doit se passer. La jeunesse comme déplacement, comme récit possible –le poème de Rimbaud ne s’appelle-t-il pas «Roman»?

C’est l’histoire de ceux qui ont 17 ans, Tom et Damien. Mais la dynamique entre eux tient à la tierce figure, celle qu’incarne avec une mobilité bénéfique, y compris lorsque son personnage se fourvoie, Sandrine Kiberlain en mère déterminée à «bien faire», sans souvent savoir ce qu’elle fait vraiment. Elle est à la fois dimension sentimentale et la dimension ironique de ce film aux dimensions multiples –roman initiatique et aventure érotique, fresque et chronique.

Ainsi André Téchiné réussit, autour de la thématique qui court tout au long de sa filmographie et qu’on pourrait doter d’un titre générique comme «Les saisons du désir», un film à la fois totalement inscrit dans son parcours et qui en renouvelle heureusement les manières de faire.

La présence physique des montagnes, de la neige, de la terre et des rocs, du lac en hiver, des sensations d’effort et de froid (le territoire de Tom) travaille avec les sensations accueillantes du foyer de Marianne et Damien, où s’immisce pourtant une autre dimension du monde, cette guerre à laquelle le père pilote d’hélicoptère de l’armée participe. (…)

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« Taklub », autant n’en emportera pas le typhon

TaklubTaklub de Brillante Mendoza, avec Nora Aunor, Julio Diaz, Aaron Rivera, Rome Mallari, Shine Santos. Durée : 1h37. Sortie le 30 mars.

Quelle guerre, quelle vengeance d’un dieu haineux a causé cela ? Cet enchevêtrement de douleur et de boue, de misère et des débris, de courage, de bouts de plastique et de paroles ? Ni guerre ni vengeance divine, mais l’une des catastrophes qui martyrisent surtout les régions déjà les plus pauvres de la planète, effets de cette catastrophe climatique que les hommes ont créé et dont restent incapables de combattre les causes.

Combattre, c’est ce que font ceux-là. Le feu, l’eau, le froid sont leurs ennemis. Mais aussi cet enfer qu’on nomme bureaucratie, ces démons modernes que sont les manœuvres politiciennes et les complaisances médiatiques. Ravagé en novembre 2013 par le cyclone Haiyan, que les Philippins appellent Yolanda, le pire jamais mesuré, cette ville côtière des Philippines est un champ de ruine, un champ de désespoir, un champ de force aussi.

On ne sait pas très bien d’abord ce qu’on voit, ou plutôt quel est le statut de ce qu’on voit : ces gens qui se battent pour arracher aux flammes une famille qui, sous une tente de fortune, usait d’un chauffage défectueux, cette mère qui cherche ses enfants de tas de décombres en morgue d’hôpital de fortune, cette famille dans sa petite échoppe de poisson, cette quête acharnée d’identification des victimes.

Documentaire ou fiction, la question est vite dépassée mais si on se doute que certaines situations sont jouées – nous, spectateurs occidentaux, ne savons pas reconnaître que cette mère-courage qui peu à peu occupe une place centrale est interprétée par une des plus grandes actrices de la région, Nora Aunor.

Mais la fureur des éléments qui à nouveau se déchaine, mais l’organisation obstinée de la solidarité, mais la détresse démultipliée par l’ordre officiel de démanteler Tent City, mais la ferveur religieuse où se mêlent christianisme et animisme, mais l’omniprésence des vieux schémas machistes et claniques, nul ne les joue ni ne les fabrique.

Ils sont la matière même du film, matière que Brillante Mendoza rend plus sensible, plus perceptible en y inscrivant les trajectoires de personnages joués par des acteurs.

Tourné sur plus d’un an, accompagnant les étapes d’une résilience qui est aussi un chemin de croix aux stations impitoyables, Taklub (« le piège » en tagalog) rend un hommage aux habitants de cette ville martyre nommée Tacloban, à ces personnes alternativement ou parfois simultanément victimes, combattantes, chaleureuses, égoïstes, généreuses, terrorisées.

Taklub+0cComme si la même puissance surhumaine qui a imbriqué la terre et le bois, les corps, les eaux et le fer en ce qui semble un retour au chaos primordial, avait aussi fondu en ce creuset terrifiant les émotions et les comportements les plus extrêmes. Si Taklub est une fiction, ses metteurs en scène en sont à la fois Mendoza, Yolanda et celles et ceux qui lui ont survécu.

Mais en même temps que cette inscription puissante dans un lieu et moment très précis, le nouveau film de l’auteur de Tirador et de Lola émeut et impressionne par les échos plus indirects qu’il suscite aussi.

D’une précédente catastrophe (le cyclone Durian en 2006), Lav Diaz, autre cinéaste philippin de première grandeur, avait réalisé la gigantesque fresque Death in the Land of the Encantos. Lui aussi associait, mais d’une manière totalement différente, documentaire et fiction, et il est passionnant de voir comment deux artistes prennent en charge les tragédies qui frappent leur pays par des moyens du cinéma qui à la fois résonnent l’un avec l’autre et ouvrent vers des horizons différents.

Autres horizons encore : au-delà de la trop réelle multiplicité des situations peu ou prou comparables, et qui ne vont faire que se multiplier dans les années à venir, ces images renvoient en partie à d’autres drames, beaucoup plus proches. L’Asie du Sud-Est, l’Afrique noire, l’Amérique latine ou les déserts du Moyen-Orient n’ont plus l’exclusivité des ces visions horribles.

Camps de fortune, familles vivant dans le froid et la boue, menaces d’expulsion, tracasseries et brutalités officielles, énergie et inventivité des survivants : nous avons aussi cela à portée de TER. Tacloban n’est pas Calais, évidemment, mais les images, elles, se font sourdement écho. De très sombres échos.

Puissants et mystérieux échos dans « La Vallée »

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La Vallée de Ghassan Salhab, avec Carlos Chahine, Carole Abdoud, Fadi Adi Samra, Mounzer Balbaki, Yumna Marwan. Durée : 2h14. Sortie le 23 mars 2016.

Qui est cet homme, seul, en chemise blanche ensanglantée sur une route de montagne ? Qui sont ces gens qu’il aide et qui le recueillent ? Que se passe-t-il dans cette grande maison isolée, où passent des armes, et des instruments de chimie ? Ce grand type surgi de nulle part est-il vraiment amnésique comme il l’affirme ? Est-ce un voyageur égaré, un flic en mission, un ange ? Les cinq autres seront-ils ses protecteurs, ses geôliers, ses meurtriers, ses victimes, ses amis ou amants ?

Seule certitude, cette histoire se passe au Liban. C’est à dire qu’elle se passe dans un lieu déjà saturé de menaces, de divisions, des mémoires occultées, de sang versé, de trafics, de secrets, de cohabitations forcées, dangereuses, nécessaires, à la fois vitales et mortelles.

La grande maison dans la Bekaa n’est pas une métaphore du Liban, et le récit de La Vallée ne sera pas la transposition sous forme de huis clos fictionnel de la situation dans le pays, ni dans la région. C’est bien plus et bien mieux.

Une aventure, un mystère, zébré d’humour tendu, de violence prête à éclater, de pulsions entre des corps, de frictions entre des mots. Chorégraphie de désirs et de phobies aussi bien que film noir aux échos de film d’espionnage, réminiscences d’Hitchcock (Les Enchainés) et de Tarkovski (Le Sacrifice) en cette terre du Moyen Orient où la menace d’une guerre totale reste une hypothèse terriblement vraisemblable.

Situé dans un contexte géopolitique et un temps très actuels, configuré par les codes du cinéma de genre, film d’action et film noir, La Vallée se déploie également comme une légende, un conte mythologique, où des puissances obscures et des malédictions immémoriales dominent le sort d’une sorte d’arche partagée par de multiples espèces. Bien réels et convoquant une sorte de savoir magique, les animaux donnent une dimension plus ample à ce monde peuplé d’éprouvettes et de révolvers, de caresses et de liens, de passages d’avions menaçants et d’humains appartenant à des communautés différentes et volontiers antagonistes. Jusqu’au déluge meurtrier, et pas du tout symbolique, qui envahit la fin du film.

Le sixième long métrage de Ghassan Salhab, cinéaste connu aussi pour bien d’autres réalisations de formats et de types variés, joue ainsi sur de multiples niveaux. L’auteur de Beyrouth Fantôme invente pas à pas, plan à plan, une manière de faire résonner les éléments romanesques avec les échos politiques ou mythiques, des formes de glissements dans l’image, entre images et sons, au montage aussi, qui font de La Vallée un film étonnamment vivant. Vivant au sens d’un être dont on suivrait le développement organique, malgré ou plutôt grâce aussi aux zones d’ombres, aux bifurcations, aux tressage de composants hétérogènes.

Reflets et surimpressions, images envahies d’ombre ou de trop de lumière, dessins et tatouages, gestes ambigus et sons aux significations ambivalentes tissent peu à peu une tapisserie dramatique, trouée, incomplète et d’autant plus riche. Dans La Vallée se répercutent puissamment et mystérieusement les échos du monde réel, violent, confus, implacable. D’autant plus puissamment que mystérieusement.