«La Terre et l’ombre», lueurs de Colombie

terre_7La Terre et l’ombre de César Acevedo. Avec Haimer Leal, Hilda Ruiz, Edison Raigosa, Marleyda Soto. Durée : 1h37. Sortie le 3 février.

Rarement un plan d’ouverture aura aussi puissamment non pas résumé, mais suggéré ce qui va se jouer par la suite que dans ce premier film qui a très légitimement remporté la Caméra d’or au dernier Festival de Cannes. Dans toute la profondeur de l’image, coupant un océan de cannes à sucre qui semble occuper tout l’espace, une route sur laquelle chemine lentement vers nous un homme seul. Venu du fond du plan, une énorme machine, un camion s’approche dans le dos de l’homme, qui pour l’éviter doit un moment se fondre dans la masse végétale avant de reprendre son chemin, sa vieille valise à la main. La poussière n’en finit pas de retomber. Rien de très spectaculaire, donc, ni aucune rebondissement dramatique. Uniquement des objets communs, et une situation plutôt banale. Mais une richesse des sens, une fécondité des formes, des matières et des bruits, une fertilité de possibles associations d’idées dans ce monde étouffant mais peuplé d’être étonnamment vivants.

Il marche vers sa maison, le vieil Alfonso, sa ferme qu’il a quittée il y a bien longtemps. Là, son fils se meurt. Là, sa femme, Alicia, ne l’attend pas, toute entière à la haine froide, à la fureur confite qu’elle lui voue, pour un motif qui ne sera jamais entièrement éclairci, et qui l’a fait quitter sa terre. Il y eut peut-être une autre femme, et certainement ce cheval d’une surnaturelle beauté, qui traverse les rêves, et que chevauchent toutes les métaphores qu’on voudra.

Là, dans cette maison, rêve et grandit et s’amuse et s’inquiète son petit fils, là, s’active et se dévoue sa belle-fille. Étouffante, donc, la maison hantée de vieux fantômes et de difficultés matérielles, étouffante la chambre sombre où le fils dépérit, étouffante aussi l’atmosphère saturée de cendres, quand après la récolte sont brulés les champs de canne. Le fils en crève. Étouffante, aussi, la monoculture qui étrangle la région, et où sont exploités par les grands propriétaires des ouvriers agricoles qui travaillent sur ce qui fut jadis leurs champs. Cela se passe aujourd’hui.

Étouffant, oui, et pourtant jamais sinistre, jamais défait, jamais complaisant. Il y a dans la manière de filmer de César Acevedo une attention aux visages, une délicatesse d’écoute des inflexions et des silences, un art musical des gestes quotidiens qui font de ce film une belle et lente éclosion. Son histoire simple et tragique, Acevedo la raconte par grands aplats narratifs, agencement de séquences chacune riche de son énergie propre, qui tient parfois à un état de la lumière, à la pulsion d’un geste. Même dans la chambre aux fenêtres toujours fermées (pour se protéger des poussières du brulage qui tuent le fils à petit feu), d’autres lueurs sont possibles. (…)

LIRE LA SUITE

L’exquis cadavre de «Mysterious Object»

140206

Mysterious Object at Noon d’Apichatpong Weerasethakul, avec Somsri Pinyopol, Kannikar Narong, Chakree Duangklao, To Hanudomlapr, Duangjai Hiransi. Durée : 1h23. Sortie le 27 janvier.

Il était une fois. Il était une fois un marchand de poissons qui parcourait les quartiers et les villages. Il était une fois un enfant extraterrestre. Il était une fois un tigre sorcier. Il était une fois des écoliers et des villageois. Il était, il est, il sont, une fois et plein de fois, des militaires au pouvoir, la terreur au service du parrain états-unien, la corruption dans les villes et les campagnes. Ils sont, un nombre infini de fois, des histoires, des visages, des lieux, des lumières, des atmosphères, des voix, des corps.

Il était une fois un film au nom d’OVNI, et qui de fait en était un, surgi dans le ciel des salles obscures en provenance d’une région alors peu féconde pour les écrans internationaux, la Thaïlande, et accompagné d’un nom qu’on allait apprendre à mémoriser, Apichatpong Weerasethakul.

Puisque ainsi se nomme l’un des plus grands artistes des premières décennies du 21e siècle, et que, oui, cela se voyait déjà dans son premier long métrage, repéré et salué dans une poignée de festivals occidentaux (Rotterdam, les Trois Continents à Nantes) mais jusqu’alors jamais sorti en salles. On y voyait déjà les trois sources auxquelles s’abreuverait ce conteur inspiré, ce chanteur-rêveur en images et sons.

Mysterious Object at Noon, avec une liberté qui déroute et emporte, nait en effet à la fois d’un gout immodéré pour les récits, l’invention narrative, avec un penchant prononcé pour le fantastique, en même temps que d’une proximité documentaire avec les réalités de son pays, villes et villages, campagne et jungle, politique et vie quotidienne, et également une inventivité formelle empruntant avec virtuosité aux ressources de l’art le plus contemporain, tel qu’il s’élabore dans les ateliers et les galeries au moins autant que sur les plateaux de tournage et dans les salles.

Apichatpong Weerasethakul avait 30 ans en l’an 2000, il avait étudié les arts plastiques à Chicago et réalisé en Thaïlande bon nombre de formes brèves déjà très inventives[1]. En 1997, il s’était lancé sur les routes de son pays, enregistrant des fragments de récits, se rendant disponible à l’apparition d’une sorte de cadavre exquis très vivant qui surgirait peu à peu sous ses pas, devant sa caméra.

Des clients d’un bistrot, des ménagères au marché, des écoliers contribuaient avec des fragments d’histoires imaginées par eux, ou venues de leur existence, ou empruntées au folklore. Même les infos de la radio étaient mises à contribution. Un film s’inventait dans le mouvement de paroles multiples, d’images à la fois documentaires (nous voyons ceux qui racontent) et fictionnelles (nous voyons ce qu’ils racontent).

C’est simple, étrange, inattendu. Tourné avec des moyens du bord, aujourd’hui restauré grâce à la Film Foundation de Scorsese, c’est un noir et blanc un peu instable, images et sons fréquemment attrapés au vol, malgré la beauté impressionnante de certains plans, qui annoncent déjà les splendeurs de Blissfully Yours, de Tropical Malady et d’Oncle Boonmee. C’est comme un rêve, avec des associations d’idées, ou de formes en apparence erratiques, et qui riment à beaucoup de choses, justement parce que le lien n’est pas logique. Car il est question du monde, ici, toujours, et de ses cruautés autant que de ses beautés, de ses abimes autant que de ses joies simples et de ses songes inventifs.

Non pas at noon mais à l’aube du siècle, un objet mystérieux en effet apparaissait. Sa lumière ne nous atteint qu’à présent, mais son rayonnement est tout aussi émouvant, enchanteur et stimulant.

 


[1] 1446563861854Mysterious Object at Noon vient d’être édité en DVD par le Musée du cinéma de Vienne, auquel on devait déjà le seul ouvrage de référence sur le cinéaste, Apichatpong Weerasethakuk, livre collectif sous la direction de James Quandt (en anglais). Sur le DVD figurent également trois courts métrages.

Pourquoi il faut regarder «Salafistes» en face

EP

Sortira-t-il en salle ou pas? Et si oui, avec une interdiction pour les mineurs? Comme il est désormais d’usage, l’agitation médiatique déclenchée par les menaces d’interdiction, ou en tout cas l’exigence de restrictions exceptionnelles à la vision du film Salafistes tend à évacuer la question de ce qu’on y voit.

La réalisation signée par le producteur et réalisateur français François Margolin et le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem[1], qui doit être projetée dans quelques salles à partir de ce mercredi 27 janvier, se compose de trois types d’images, entrelacées. Il y a des reportages filmés au Nord Mali sous occupation djihadiste en 2012, des entretiens avec des porte-paroles salafistes, et des vidéos mises en ligne par l’État islamique. Ce montage s’ouvre sur un carton indiquant «Ce film choquera peut-être mais nous le croyons nécessaire. Nous avons choisi d’écouter des propos que l’on ne veut pas entendre, de montrer des images que l’on ne veut pas voir. Il ne s’agit pas d’un petit groupe terroriste mais d’une école de pensée et sans doute même d’un état en formation. Qui nous fait la guerre.» Ensuite, aucune voix off ni aucune autre forme de commentaire n’accompagnent le montage.

Le film s’ouvre par une vidéo postée sur YouTube où des djihadistes en 4×4 poursuivent une gazelle dans le désert. Soit aussi le plan d’ouverture du film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. Sauf que cette fois les djihadistes abattent l’animal, puis l’égorgent.

Cette proximité entre Timbuktu et Salafistes n’est pas fortuite: la vidéo, trouvée sur un combattant islamiste au Mali, a inspiré le réalisateur du film de fiction. Surtout, Sissako avait à l’origine envisagé de réaliser un documentaire, et demandé à Lemine Ould salem, qui pouvait y avoir accès, de se rendre dans Tombouctou et Gao soumis à la loi islamique. Ce sont les images alors tournées qui occupent l’essentiel du début du film, des images enregistrées sous le contrôle des organisations djihadistes, et émaillées d’entretiens avec leurs responsables. Y figure en particulier l’exécution (non montrée à l’écran) d’un Touareg qui a tué un pêcheur noir, soit la péripétie principale autour de laquelle sera construite Timbuktu.

Le documentaire controversé de François Margolin et Lemine Ould Salem laisse la parole à «l’ennemi». Mais lui laisser la parole, c’est aussi mieux le connaître.

Sortira-t-il en salle ou pas? Et si oui, avec une interdiction pour les mineurs? Comme il est désormais d’usage, l’agitation médiatique déclenchée par les menaces d’interdiction, ou en tout cas l’exigence de restrictions exceptionnelles à la vision du film Salafistes tend à évacuer la question de ce qu’on y voit.

La réalisation signée par le producteur et réalisateur français François Margolin et le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem[1], qui doit être projetée dans quelques salles à partir de ce mercredi 27 janvier, se compose de trois types d’images, entrelacées. Il y a des reportages filmés au Nord Mali sous occupation djihadiste en 2012, des entretiens avec des porte-paroles salafistes, et des vidéos mises en ligne par l’État islamique. Ce montage s’ouvre sur un carton indiquant «Ce film choquera peut-être mais nous le croyons nécessaire. Nous avons choisi d’écouter des propos que l’on ne veut pas entendre, de montrer des images que l’on ne veut pas voir. Il ne s’agit pas d’un petit groupe terroriste mais d’une école de pensée et sans doute même d’un état en formation. Qui nous fait la guerre.» Ensuite, aucune voix off ni aucune autre forme de commentaire n’accompagnent le montage.

De Timbuktu à Salafistes

Le film s’ouvre par une vidéo postée sur YouTube où des djihadistes en 4×4 poursuivent une gazelle dans le désert. Soit aussi le plan d’ouverture du film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. Sauf que cette fois les djihadistes abattent l’animal, puis l’égorgent.

Cette proximité entre Timbuktu et Salafistes n’est pas fortuite: la vidéo, trouvée sur un combattant islamiste au Mali, a inspiré le réalisateur du film de fiction. Surtout, Sissako avait à l’origine envisagé de réaliser un documentaire, et demandé à Lemine Ould Salem, qui pouvait y avoir accès, de se rendre dans Tombouctou et Gao soumis à la loi islamique. Ce sont les images alors tournées qui occupent l’essentiel du début du film, des images enregistrées sous le contrôle des organisations djihadistes, et émaillées d’entretiens avec leurs responsables. Y figure en particulier l’exécution (non montrée à l’écran) d’un Touareg qui a tué un pêcheur noir, soit la péripétie principale autour de laquelle sera construite Timbuktu.

C’est à partir de ce matériel, images, sons, situations, que Sissako a choisi d’abandonner le documentaire (que devait alors produire Margolin) pour la fiction. Il a fait en cela son travail de cinéaste, qui prend en charge une réalité pour en faire une œuvre qui, loin d’édulcorer ou de dévoyer les faits, comme on le lui a plutôt stupidement reproché, en déploie les ressources imaginaires et réflexives.

Une telle démarche, bien entendu, ne disqualifie pas en principe les ressources du documentaire, à condition d’avoir, comme documentariste, la possibilité de construire un point de vue –ce que n’a pas cru pouvoir faire Sissako dans ce contexte. Là se joue la limite, ou le cadre, dans lequel Ould Salem et Margolin ont, eux, choisi de se placer. (…)

LIRE LA SUITE

Capture d’écran 2016-01-26 à 22.04.49

 

«Les Délices de Tokyo» ou le miracle des haricots rouges

delices3Les Délices de Tokyo de Naomi Kawase, avec Masatoshi Nagase, Kirin Kiki, Kyara Uchida. Durée : 1h53. Sortie le 27 janvier

À propos du Japon, déjà, il y avait cet exemple fameux où un critique (1) s’émerveillait de se découvrir sensible, et même profondément concerné par le sort de gens aussi éloignés de sa vie réelle que des aristocrates nippons à l’époque médiévale. Du moins les personnages de L’Intendant Sansho de Kenji Mizoguchi affrontaient des épreuves et des tourments qu’il était possible de transposer imaginairement dans des contextes plus familiers. Mais le sort réservé à de la pâte de haricot rouge!

C’est le miracle du film de Naomi Kawase, qui vient prouver de façon apparemment modeste et donc d’autant plus éclatante cette vérité du cinéma: il n’y a pas de petit sujet, il n’y a pas de récit infilmable, et il n’y a pas non plus, malgré tous les fossés historiques, géographiques et culturels, d’étrangeté rédhibitoire, de fossé infranchissable –à condition d’accepter qu’on perd, ou rate toujours quelque chose au franchissement dudit fossé.

Des tribulations microscopiques entre un marchand de pâtisseries traditionnelles installé dans une échoppe elle-même minuscule et une vieille dame un peu fofolle qui tient mordicus à y préparer ces friandises appelées dorayaki, la réalisatrice de Still the Water fait une fresque. Une épopée de l’écumoire, une légende de la gamelle, une métaphysique de la cuisson lente.

Les Délices de Tokyo est un film dont les héros sont des haricots. C’est cela, un(e) grand(e) cinéaste: quelqu’un de capable de filmer des fèves comme des êtres vivants et émouvants. Et ce quand bien même vous n’avez jamais de votre vie mangé d’an, la pâte de haricots rouges sucrés prisée en dessert au Japon, ou si, en ayant goûté, vous n’aimez pas du tout ça (comme moi).

Cinéaste radicale et singulière vivant et travaillant d’ordinaire loin des grands centres urbains et de l’industrie du cinéma (dans la campagne de Nara), saluée dans le monde entier mais peu appréciée par les médias et le grand public de son pays, Kawase réalise cette fois un film clairement destiné d’abord à ses compatriotes. (…)

1 — Jean Douchet, dans un texte pour les Cahiers du cinéma, repris dans le livre L’Art d’aimer.

LIRE LA SUITE

« Les Chevaliers blancs »: deux pas dans le désert

chevaliers1Les Chevaliers blancs de Joachim Lafosse, avec Vincent Lindon, Reda Kateb, Valérie Donzelli, Louise Bourgoin, Bintou Rimtobaye. Durée: 1h52. Sortie le 20 janvier.

Un pas de côté, et puis un second. Deux pas salutaires. Le premier est volontaire, il n’est pas sûr que ce soit le cas du second.

Premier pas: Joachim Lafosse s’inspire d’une affaire qui est encore dans les mémoires, celle de L’Arche de Zoé, ces humanitaires qui allèrent chercher des enfants au Tchad en 2007 dans des conditions douteuses, qui leur valurent d’être condamnés par la justice tchadienne, la justice française et l’opprobre généralisée des médias et des opinions publiques.

Racontant des faits similaires, le film rend très vite tout à fait clair qu’il ne reconstitue pas l’affaire, même avec la licence du passage à la fiction. Il ne s’agit pas de rejouer ce qu’ont fait les activistes à l’époque, il s’agit de nourrir un récit, et un questionnement, à partir de ce qui a porté leur entreprise, les conditions dans lesquelles elle s’est mise en place, son environnement et ses justifications.

À cet égard, le scénario comme l’interprétation sont très habiles à simultanément convoquer des éléments factuels –le désert, les problèmes de transport, le rapport à l’argent des différents protagonistes, la question de la médiatisation– et à les réinventer comme enjeu de cinéma, c’est-à-dire comme ouverture, comme élément de trouble.

C’est ici que se situe le deuxième pas de côté. À en croire le réalisateur Joachim Lafosse, notamment ses déclarations dans le dossier de presse, son projet est bien de condamner les formes d’interventionnisme humanitaires aux relents colonialistes et les dérives qu’elles engendrent, mais de le faire de manière plus générale quand dans le seul cas des zozos de Zoé. Or, sans trahir ce projet, regarder Les Chevaliers blancs sans être déjà convaincu de ce qu’il faut y voir en fait un meilleur film.

 Un film qui, du fait même de ses exigences dramatiques et spectaculaires, dépasse son propre programme. (…)

LIRE LA SUITE

Films politiques: …. le peuple …de France

b

Je suis le peuple d’Anna Roussillon. Durée : 1h51. Sortie le 13 janvier.

Gaz de France de Benoit Forgeard, avec Olivier Rabourdin, Philippe Katerine, Alka Balbir, Philippe Laudenbach, Benoit Forgeard. Durée : 1h25. Sortie le 13 janvier.

Dans la terrible avalanche de nouveautés qui s’abat sur les grands écrans ce 13 janvier (24 titres, une folie!), il n’est pas sûr que ces deux films parviendront à beaucoup attirer l’attention. Pourtant, l’un et l’autre réussis, ils ont aussi la vertu de dessiner à eux deux quelque chose comme l’abscisse et l’ordonnée d’un genre cinématographique en bien mauvais état, le film politique. Par des moyens de cinéma tout à fait différents sinon opposés, chacun d’entre eux prend en charge quelque chose de ce que peut le cinéma vis-à-vis d’un état contemporain de la cité et du collectif, état calamiteux comme on aura pu le constater par ailleurs.

Un de ces films est un documentaire tourné en Égypte, l’autre une comédie très française. Je suis le peuple accompagne un paysan d’un village au sud de Louxor, Farraj, durant les mois qui suivent la révolution égyptienne de février 2011. À 700km de la Place Tahrir, la révolution, ça se passe à la télé. Et les paysans comme Faraj, la télé, ils la regardent chaque jour. Sans aucun penchant pour les bouleversements politiques et une transformation de son mode de vie, légitimiste et bon musulman, boulimique de télé, Faraj est pourtant un citoyen, un homme qui réfléchit et discute, quelqu’un qui, sans doute aussi du fait de la présence de la réalisatrice, peut et finalement apprécie de se poser des questions.

Française née au Liban et élevée au Caire, parfaitement arabophone et spécialiste de la culture arabe, Anna Roussillon se révèle, derrière la caméra, un agent stimulant d’excellent qualité, par sa manière d’écouter et de regarder autant que par ce qu’elle est en mesure de dire. Dans cette situation étrange d’une forme d’intimité entre la documentariste européenne et le paysan égyptien (et aussi sa famille et ses voisins), ce sont tous les clichés qui sont mis en situation de trouble, d’interrogation.

Ce triple écart, entre Anna et Faraj, entre le village et la capitale, entre la vie et les images et les sons de la télé, ouvre un immense espace d’interrogation sur ce que désignent des mots comme «Révolution» ou «Peuple». À bas bruit, ce film produit en effet de la politique, au sens où il ouvre pour chacun, personnes filmées (Faraj n’est pas seul même s’il est au cœur du dispositif), personnes qui filment, spectateurs, et même indirectement agents politiques et médiatiques (les dirigeants, les activistes, les producteurs de programmes d’information et de distractions) un espace qui n’est pas déjà attribué et formaté, en même temps qu’il rend perceptible les pesanteurs auxquelles chacun (nous autres spectateurs inclus) est soumis: c’est-à-dire, simplement, les conditions d’existence des ces différents acteurs.

Pas grand chose en commun, à première vue, avec Gaz de France, deuxième long métrage de Benoît Forgeard. Dans un futur proche, un chanteur de variété appelé Bird s’est fait élire président de la République, fonction pour laquelle il manifeste une telle incompétence, ou un tel manque d’appétence, que sa popularité s’effondre, la révolte gronde, et son mentor-spin doctor (joué par l’excellent Olivier Rabourdin) est obligé d’inventer une réunion de la dernière chance avec un panel de conseillers farfelus. (…)

LIRE LA SUITE

«Beijing Stories», mélodies en sous-sol

chine_19Beijing Stories de Pengfei, avec Ying Ze, Luo Wen-jie, Zhao Fu-yu. Durée: 1h15. Sortie le 6 janvier.

Le symbole est presque trop évident. À Pékin, des centaines de milliers de personnes vivent dans les sous-sols des immeubles, anciennes galeries anti-atomiques, caves ou aménagements sauvages. Cette face cachée du sidérant boom économique chinois des quinze dernières années aurait pu suffire à constituer la trame d’une chronique de la misère urbaine de masse à l’ère de l’explosion économique. Mais pour son premier film, Pengfei réussit à jouer des ressources dramatiques et métaphoriques de la situation, sans s’y laisser en fermer.

Construisant une intrigue tissée par trois personnages principaux, le réalisateur raconte de manière attentive la situation tout en laissant se déployer les ressources de la fiction, et les émotions que suscitent les protagonistes. Aux côtés du jeune ouvrier, brocanteur à ses heures, et de la jeune femme qui gagne sa vie en s’exhibant dans un bar de pole dance, voisins de sous-sol, comme en compagnie du couple plus aisé qui refuse d’évacuer sa maison expulsée pour cause de promotion urbaine galopante, Beijing Stories se révèle surtout d’une attention délicate aux êtres et aux choses, aux gestes et aux parts d’ombre de chacun.

On peut y reconnaître l’influence de Tsai Ming-liang, dont Peifei a été l’assistant, même si la tonalité est finalement moins sombre que chez le grand cinéaste taïwanais, quand bien les situations évoquées n’ont vraiment rien de réjouissant. L’humour et l’empathie affectueuse pour les personnages, jusque dans leurs limites, leurs erreurs, voire leur ridicule, et une grande élégance dans la manière de filmer, élaborent toute l’épaisseur sensible de ce terrible constat au pays des immigrants (intérieurs) noyés comme des rats dans les sous-sols de la nouvelle classe moyenne, et de l’éviction brutale des habitants pour satisfaire les appétits d’entrepreneurs voraces et de fonctionnaires corrompus.

Beijing Stories n’élude en rien ces réalités, et apporte ainsi une nouvelle contribution de grande qualité à cette prise en charge par le cinéma chinois contemporain des effets les plus sombres de l’évolution du pays, terreau sur lequel continuent de s’affirmer des jeunes réalisateurs. L’ébauche d’une romance en sous-sol, les ressorts d’une comédie ou l’embryon d’un polar se fondent comme naturellement pour nourrir la plénitude du film. Les trajectoires en pointillés des trois protagonistes, et la manière dont elles se croiseront, dessinent ensemble une carte à la fois romanesque, réaliste et imaginaire. (…)

LIRE LA SUITE

« Mistress America »: 2 actrices mettent en joie

595857

Mistress America de Noah Baumbach, avec Lola Kirke, Greta Gerwig, Matthew Shear, Jasmine Cephas-Jones, Heather Lind. Durée 1h24. Sortie le 6 janvier.

 

Il y a trois ans, la rencontre entre le réalisateur indépendant Noah Baumbach et l’actrice magnétique Greta Gerwig dans les jardins et sur les trottoirs de Paris donnaient lieu à un phénomène baptisé Frances Ha. Ce sympathique rappel d’un style de cinéma US urbain décontracté narcisso-blagueur pas trop gnagnan, espèce en voie de disparition entre radicalité ultra et mièvrerie racoleuse genre Little Miss Sunshine, lui valut  un engouement probablement disproportionné de la galaxie cinéphile, de Telluride et les Independent Spirit Awards à la plupart des critiques français.

Et voici que, cette fois entre New York et la cambrousse East Coast, Noah Baumbach remet ça, mais double la mise : il retrouve Greta Gerwig, mais la place aux côtés – et légèrement en retrait –  d’une nouvelle actrice à qui il confie le premier rôle, Lola Kirke, guère repérée jusqu’à présent. Et le résultat est… tout simplement épatant.

Mistress America est sans hésiter le film le plus drôle qu’on a pu voir au cinéma depuis bien longtemps. A la fois léger et attentif aux êtres et aux situations, capables de jouer sur plusieurs tableaux et de rebondissements bienvenus, il fait figure d’improbable mais réjouissant héritier du Woddy Allen des 80’s.

Difficile d’expliciter comment et pourquoi ça fonctionne si bien, tant le scénario repose sur des astuces qui pourraient tourner à la ruse ou au cynisme tandis que l’étudiante coincée en littérature croise la route chaotique et spectaculaire d’une potentielle future demi-sœur.

Des familles dysfonctionnelles, des complexes d’intellectuel(le)s mal dans leur peau, des fantasme de gloire littéraire, des histoires d’amour calamiteuses, des retournements de préférence sentimentale et sexuelle : on a déjà vu tout ça, plutôt cent fois qu’une, et à New York davantage que n’importe où ailleurs. Et là, sans crier gare, quelque chose d’à la fois tout à fait juste dans les rythmes et l’orchestration des différentes lignes de sentiment et une sorte de douceur générale malgré les situations parfois dramatiques ou grotesques emportent la mise.

Seul élément d’explication assuré : les deux actrices principales sont, chacune dans son physique et dans son registre, deux véritables bonheur. Vivantes, belles sans clichés ni racolage, différentes et capables d’entrer en connivence ou en conflit avec la même évidence joueuse, les deux anti-bimbos Lola Kirke et Greta Gerwig sont le trésor et l’énergie évidente de Mistress America.

Bien sûr,  leur réussite est impossible sans l’ensemble du film, scénario et réalisation. Il faut saluer la capacité à faire notamment d’une jeune fille qui se veut écrivain et d’une femme plus dans la prime jeunesse qui s’acharne à rester à la pointe du chic des êtres attachants, à les filmer avec un humour qui ne stigmatise pas ni ne se repose sur les conventions si fréquentes en pareil cas. Pour une fois, le trafic entre fiction du film (le scénario cosigné par Baumbach et Gerwig) et fiction dans le film (les nouvelles qu’écrit le personnage de Lola Kirke) fluidifie l’action et la relance.  La construction fragmentée des personnages, le regard amusé sur différents milieux à la mode, la capacité à recomposer l’environnement, avec en particulier un intéressant travail sur les décors d’intérieur et la musique, participe de l’accomplissement de Mistress America.

«Les Huit Salopards», bavardage à l’Ouest

jackson_uneLes Huit Salopards de Quentin Tarantino. Avec Samuel L. Jackson, Kurt Russel, Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins, Demian Bichir, Tim Roth, Michael Madsen, Bruce Dern. Durée: 3h07 | Sortie le 7 janvier

Les Huit Salopards, à défaut d’être une considérable réussite, offre un bon point d’observation de l’ensemble du parcours de son auteur. Il ne fait aucun doute que Quentin Tarantino est une personnalité marquante du cinéma actuel. Comme les autres cinéastes bénéficiant d’une telle reconnaissance, il le doit à son talent, ou au moins disons à un niveau élevé d’efficacité de ses réalisations.

Mais en outre, plus que la plupart des autres cinéastes de premier plan, il le doit aussi à ce que lui-même et ses films incarnent certaines caractéristiques de l’époque: un rapport fétichiste aux imageries, une capacité à louvoyer entre 1er, 2e et 10e degré, un grand sens du geste hypervisible, une décontraction séduisante envers les codes, tous les codes, y compris moraux. A la fois une intelligence et un instinct de son temps, qui ont fait de Tarantino un personnage. Soit une configuration bien différente de ce qu’on a appelé jadis un auteur. Une part du souci possible dans ce cas étant qu’il devienne même le personnage principal de certains de ses films.

De son parcours riche en autres interventions, déclarations, contributions à d’autres productions signées par lui ou d’autres, il est résulté à ce jour huit longs métrages de cinéma. Si les caractéristiques énoncées plus haut ont assuré la gloire du réalisateur, ces films traduisent l’ambivalence extrême qu’elles sont susceptibles d’engendrer dès lors que la question n’est plus en terme de «culte», de clin d’œil, de virtuosité (sur ce plan là, Tarantino ne déçoit jamais), mais en termes de mise en scène, en terme de cinéma.

A cet égard, le premier film, Reservoir Dogs (1992), embrassait déjà la totalité des hypothèses et des contradictions dont le réalisateur était porteur. Il ne cessait d’y sauter allègrement de l’invention sensible de nouvelles puissances de la mise en scène, y compris en s’appuyant sur sa cinéphilie encyclopédique (et ce dès la scène d’ouverture défiant avec succès Martin Scorsese sur le terrain même de Mean Streets et des Affranchis) à des «coups» racoleurs et rusés.

Avec un brio incontestable, il en déploiera toute la panoplie avec le deuxième film, Pulp Fiction, Palme d’or 1994 de l’habileté ludique et complaisante, drogue douce hilarante infiniment rassurante dans sa manière de choisir les gags et gadgets au plus loin de la vie. Volte-face ensuite avec Jackie Brown, qui atteste des mêmes savoir-faire de réalisation mais cette fois inscrits dans une double histoire bien réelle, à la fois celle du cinéma et celle des Etats-Unis– soit bien davantage que la seule histoire du cinéma américain.

Tarantino sait à merveille jouer les cancres surdoués, mais tout cela –l’arnaque funky comme l’amour des histoires, des personnages et du monde qu’ils aident à mieux percevoir– est en tout cas sérieux pour lui. Qu’on ne s’y trompe pas, il est et a toujours été un réalisateur très sérieux– y compris sinon surtout lorsqu’il semble faire le pitre ou le sale gosse avec les jouets sulfureux de la culture bis.

On le constatera à l’extrême avec le double-film brillantissime et parfaitement sans intérêt Kill Bill, déclaration d’amour vaine à une idée d’ailleurs fausse du cinéma classique d’arts martiaux réduit à une série de signes visuels et d’imagerie à épingler aux murs d’une chambre d’ado, et déploiement d’une intrigue aussi niaise que bavarde mais dopée à mort par des clips au graphisme d’enfer et le sex-appeal de ses vedettes.

Un triomphe du vide. Dont nul autre que Quentin Tarantino produira juste après la mise en question avec un de ses films les plus passionnants, les plus complexes, les plus abstraits, Boulevard de la mort. Poussant à l’extrême tous les curseurs, la rapport aux mythologies iconiques, au sexe, à la vitesse, à la mort y deviennent des formes matérialisées pour un dépeçage critique radical. Ici l’énergie joueuse renforce la virulence, explosant romanesque et psychologie jusqu’aux limites du non-figuratif par les chemins de l’hyperréalisme. Une opération warholienne de grande envergure, à peu près sans équivalent dans le cinéma, en tous cas depuis le Godard des années 1965-1967.

S’en suivent deux très bons films d’histoire politique contemporaine, mettant en œuvre les thèses du précédent dans le contexte de films de genre, un film de guerre, Inglourious Basterds, et un western, Django Unchained. (…)

LIRE LA SUITE

« Kalo Pothi », où est la poule de mon ami?

KaloPothi1Kalo Pothi, un village au Népal de Min Bahadur Bham, avec Prakash Raj Nepali, Sukra Raj Rokaya, Jit Bahadur Malla, Hansha Khadka, Benisha Hamal. Durée : 1h30. Sortie le 30 décembre.

« Kalo Pothi » veut dire « Poule noire » en népalais. Sans doute ne le saviez vous pas, moi non plus. Comme ni moi ni la quasi-totalité des spectateurs français (européens, occidentaux, non-Népalais…) ne savent grand chose de ce pays, hormis une poignée de clichés surnageant de l’ère baba-cool, ou les bribes d’information lorsque que s’abat sur le pays une catastrophe majeure comme les tremblements de terre de 2015.

De ce pays, le cinéma n’a jusqu’à présent presque rien montré, en tout cas qui ait circulé dans nos contrées (hormis Himalaya : l’enfance d’un chef d’Eric Vialli). Découvrir ainsi grâce à l’ambassade d’une poule noire un monde, des paysages – ni baba-cool, ni seulement himalayens – des comportements, des rapports entre des gens, simplement des visages et des voix auxquels on n’est en rien accoutumés, est une sorte d’aventure du regard et de l’esprit, une promesse que le premier long métrage de Min Bahadur Bham tient entièrement.

Fautes de repères sûrs, on cherche instinctivement des rapprochements, et celui qui vient le plus vite à l’esprit est, même s’il s’agit d’une histoire d’enfant dans le sous-continent indien, moins Pather Panchali de Satyajit Ray que Où est la maison de mon ami ? d’Abbas Kiarostami.

Dans le village où se situe la plus grande partie du film, l’amitié entre les deux garçons d’une dizaine d’années et leur quête obstinée, vitale malgré son apparente trivialité, ici la possession d’une poule, puis la volonté de la récupérer à tout prix quand ils en ont été dépossédés, apparaît comme un prétexte à la fois ludique, poétique et très concret à une parabole où péripéties et morale essentielle cheminent de concert – là on est plutôt du coté de Mark Twain ou de Stevenson.

Et c’est bien cela, mais aussi bien davantage. Car le roman initiatique, la découverte du monde à travers les choix de courage, de fidélité, de compréhension des rapports entre les gens et avec les choses, est redéfini par deux grandes lignes de fracture. Le conte prend en charge l’état de la société réelle, et celui du pays au moment où se situe l’action. La première ligne de fracture concerne la division de cette société rurale en castes, et les règles rigoureuses, à l’occasion brutales, qui définissent les relations au sein de la communauté.

La deuxième ligne fracture est rien moins que la guerre civile qui alors fait rage au Népal, opposant armée royaliste et guérilla maoïste, avec exactions de part et d’autres, violence prête à exploser pour des raisons où souvent rôde l’absurde et le ridicule, pas moins sanguinaires.

Il y a quelque chose de miraculeux dans la manière dont le réalisateur réussit à inscrire son récit enfantin dans ce double contexte, avec une assurance tranquille, sans effets de manche ni raccourci simplificateur. Tout compte dans cette histoire, qui est à la fois la « grande histoire » et la petite. Et tout peut trouver sa place et sa dynamique, grâce à la manière d’accompagner d’un regard juste, jamais aguicheur ni utilitariste, les jeunes interprètes, ou les autres protagonistes, familles et autres villageois. Grâce aussi à une façon retenue, non démonstrative, d’utiliser les décors, dont les paysages splendides de la région.

C’est cette cosmologie modeste et ferme qui permet au film de prendre finalement un élan vers d’autres contrées, d’autres types de récit, une autre tonalité. Par les bois et les montagnes, par les rêves et les imaginaires, Kalo Pothi en suivant son chemin se transforme au cours de sa dernière partie. Avec cette même apparente simplicité de l’évidence du conte, il se réinvente, et s’envole.